Liverpool, 1876.
Mon cher Loti,
Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu'il n'avait
jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et
je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y
arrive tant bien que mal.
Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le
même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m'abandonne, et c'est
alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur
lequel la main céleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me
possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'écris pas, je ne
pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à
grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc
émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets
toutes les extravagances possibles: je me livre à huis clos aux actes
les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et
deviens raisonnable.
Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que
sais-je? à quoi je répondrai: " Oui mais bien moins que vous ne
croyez. Bien moins que vous, par exemple."
Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me
comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un
individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes,
voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions
héréditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène
de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent,
comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce
qui l'a touchée.--Les circonstances, pour moi, n'ont été que
douloureuses; j'ai été, pour me servir de l'expression consacrée, formé
à l'école du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris à mes
dépens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une
manière un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est
que j'ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus
que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le
pourraient faire en connaissance de cause.
Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette
consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes
de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur.
Et, pourtant, je vis sans blasphémer.
Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions,
l'enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le
savez bien; j'ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus
de mon goût, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je
vis désormais sans but comme sans espoir ... Est-ce à dire pourtant que
j'en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce
qui est bon, niant la vertu, niant l'amitié, niant tout ce qui peut nous
rendre supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points,
je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgré mon expérience des
choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquérir une pareille, il
en coûte trop cher!), je crois encore à tout cela, et à bien d'autres
choses encore.
À Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de
vous.
Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de
descriptions, d'une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et
moi, à travers les méandres fantasmagoriques d'une grande fourmilière
orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous
nous tracez; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au
bouclier d'Achille, si _minutieusement chanté_ par Homère! Et puis
enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans
l'oeil, peut-être parce que votre lampe s'est mise à fumer comme vous
acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en
nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier! je
crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent
encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera
l'anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe
siècle, ces idées matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était
devenue l'intérêt bien entendu, la société un vaste champ d'exploitation
pour l'homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa
nouveauté et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus
immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l'on
pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, même des choses les moins
drôles, jusqu'au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la
Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir.
Ensuite vint une époque de transition, où l'on vit apparaître une
génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie
constitutionnelle, regrettant le passé qu'elle ne connaissait pas,
maudissant le présent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir
qu'elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération
de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à
blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en
venir un beau jour à se faire sauter la cervelle.
Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus
pratique: on se hâte, avant d'être devenu un homme, de devenir une
_espèce d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se
fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son
état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les
idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous
aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans
lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous
entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un
membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate,
épicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose;
on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne
se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne
de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir.
Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en
politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler;
ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous
absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous
engrènent; vous vous trémoussez dans l'espace; vous vous abêtissez dans
le temps, grâce à la vieillesse: vous faites des enfants qui seront
aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de
l'Église; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en
faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui
étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant
votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on
hérite de vous.
Ainsi va le monde!
Tout cela n'empêche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort
braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant
le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas
et n'assassinant pas, lors même qu'ils seraient sûrs de l'impunité,
parce qu'ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes
auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables
d'aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et
pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies
pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charité allant au
milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous
pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de
la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui
seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous
offrir une affection et un dévouement illimités.
Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous
rêvez au lieu de réfléchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de
la raison.
Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que
tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous
vous y dépeignez, vous m'écririez aussitôt pour protester, pour me dire
que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi;
que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que
ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive
contractée par la douleur.
Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas
vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et
délicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et
demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est
amitié, désintéressement, dévouement.
C'est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté
blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir " l'être
factice créé par votre orgueil et votre ennui ".