J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de
la mosquée de Bayazid.
Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches.
Des vieillards (des _hadj-baba_) étaient assis, occupés à lire les
feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les
passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par
l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs
babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande
confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à
torrents.
J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient
la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils
portaient était _eski_, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent,
jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononcé avec
vénération, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi
bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de
vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de
l'immobilité et de la stagnation.
On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie
du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et
des sourires ironiques.
--Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en
s'inclinant d'un air de moquerie.
--Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les
khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du
peuple.
--_Voï, voï, voï, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile
de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et
les Moscow avaient moins d'insolence!
Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur
octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les
constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très
froidement ce cadeau de leur souverain.
Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était
attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la
guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan
poussa ses armements avec ardeur.
Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La
promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus
sous ce déluge.
Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes
les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient
parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les
musiques de la cour.
Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et
inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple
lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui
fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer
en plein Stamboul ces paroles subversives.
Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière
cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent
tumultueusement.
À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de
l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence
internationale.
C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire
entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et
l'aider dans sa péroraison.