7 Zi-il-iddjé 1293 de l'hégire.

J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de

la mosquée de Bayazid.

Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches.

Des vieillards (des _hadj-baba_) étaient assis, occupés à lire les

feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les

passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par

l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs

babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande

confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à

torrents.

J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient

la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils

portaient était _eski_, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent,

jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononcé avec

vénération, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi

bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de

vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de

l'immobilité et de la stagnation.

On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie

du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et

des sourires ironiques.

--Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en

s'inclinant d'un air de moquerie.

--Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les

khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du

peuple.

--_Voï, voï, voï, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile

de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et

les Moscow avaient moins d'insolence!

Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur

octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les

constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très

froidement ce cadeau de leur souverain.

Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était

attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la

guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan

poussa ses armements avec ardeur.

Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La

promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus

sous ce déluge.

Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes

les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient

parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les

musiques de la cour.

Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et

inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple

lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui

fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer

en plein Stamboul ces paroles subversives.

Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière

cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent

tumultueusement.

À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de

l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence

internationale.

C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire

entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et

l'aider dans sa péroraison.

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 89 / 190 题