LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY

Eyoub ..., 1876.

... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que

chaque jour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée

chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination alors

même que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant.

Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si

vain, de si mensonger, de si inadmissible.

J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu

le sais.

J'avais désiré me marier, je te l'avais dit; je t'avais confié le soin

de chercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de

notre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais

malheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie de

plaisirs ...

Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub; à part un petit garçon nommé

Yousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui

de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à

âme qui vive.

Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne; cela est vrai.

J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas.

Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui qui

tient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de

sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en

fumée, et je me retrouverai seul.

Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure;

affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque

chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ...

J'ai besoin de me rattacher à quelqu'un; si c'est vrai, fais que je

puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se

fait autour de moi, et j'éprouve une angoisse profonde ...

Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence

ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire

adieu, et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même ...

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 65 / 190 题