XXII

Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le

coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je

passai dans cet isolement.

Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma

maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire.

J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à

Stamboul, les promeneurs sans fanal.)

Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans

Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur

leurs portes.

De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une

fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe

funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans.

On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours

humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont

moins rassurantes que l'obscurité.

À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de

cadavres.

Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands

cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir

dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne

jamais s'en mêler.

Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être

informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait

inexplicable et même un peu suspecte.

Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et

celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et

venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion.

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 62 / 190 题