Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le
coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je
passai dans cet isolement.
Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma
maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire.
J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à
Stamboul, les promeneurs sans fanal.)
Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans
Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur
leurs portes.
De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une
fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe
funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans.
On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours
humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont
moins rassurantes que l'obscurité.
À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de
cadavres.
Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands
cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir
dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne
jamais s'en mêler.
Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être
informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait
inexplicable et même un peu suspecte.
Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et
celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et
venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion.