Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons
clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent
entièrement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux
fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges
complètent cette première installation, qui est pour l'instant une
installation modeste.
Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi
de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins
désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de
venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde!
Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est
fort apprécié.
Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de
prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour
eux tout est énigmatique.
Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire
ainsi ses conclusions:
--Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange!
Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si
complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas
toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu
n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins
des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus
grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as
vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à
ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société
européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité
singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon
invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que
tu sois venu t'établir parmi nous.