KARAGUEUZ

Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre

incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la

faveur de ce personnage soit près de finir.

Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux

polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa

femme, il est battu lui-même par _Chéytan_,--le diable,--qui

finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs.

Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme

de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également

drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas

soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un

comique irrésistible.

Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses

démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties

tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui

scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y

trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la

lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants.

On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre,

ferait rougir un corps de garde.

C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en

déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes,

conclusion qui serait absolument fausse.

Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du

Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.

Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an

dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir.

Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. · 第 56 / 190 题