Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre
incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la
faveur de ce personnage soit près de finir.
Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux
polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa
femme, il est battu lui-même par _Chéytan_,--le diable,--qui
finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs.
Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme
de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également
drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas
soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un
comique irrésistible.
Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses
démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties
tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui
scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y
trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la
lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants.
On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre,
ferait rougir un corps de garde.
C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en
déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes,
conclusion qui serait absolument fausse.
Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du
Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.
Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an
dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir.