Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la seconde
cour intérieure de la mosquée d'Eyoub.
Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches
m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous
marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cette
heure matinale, était d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons
ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.
Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui
fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce
lieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porter
les yeux.
C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.
Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendre
possession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir,
quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient en
Turquie les prétendants au trône; de grands caïques de gala étaient
venus l'y chercher, et mon caïque touchait le sien.
Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait
alors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis.
L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont
on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité
relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une
inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de
grands yeux noirs cernés de bistre; sa physionomie était intelligente et
distinguée.
Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs
formes ont l'élégance originale de l'Orient; ils sont d'une grande
magnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un
éperon d'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange,
couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est
placé sous un dais rouge et or.