J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez
adressée à bord du _Prince-of-Wales_, elle est allée me chercher à Tunis
et ailleurs.
En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et
vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre
malheur, vous avez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le
coeur et la sensibilité.
Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune
femme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en
vertu de quelle morale? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous
aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules;
prenez-la à n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri
après, et les conséquences sont secondaires.
Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y
ai rencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé,
qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond,
Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound;
j'y suis intermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant
tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case
à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j'y mène une vie
qui n'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept
ans est ma maîtresse du jour.
L'Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu'on ne pense.
J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je
porte fez et cafetan,--et je joue à l'_effendi_, comme les enfants
jouent aux soldats.
Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens
perdre, après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral;
peut-être cependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus,
je ne me souviens plus: je passerais indifférent à côté de ceux
qu'autrefois j'ai adorés.
J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime
qui peut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos
mères par exemple,--jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée.
Les chrétiens du monde me font rire; si je l'étais, moi, le reste
n'existerait plus à mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais
quelque part me faire tuer au service du Christ ...
Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands
remèdes; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on ne
souffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de
Musset vous l'eût beaucoup mieux accommodée; mais, de tous les vieux
adages, que, de génération en génération, les hommes se repassent,
celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous
rêvez est une fiction comme l'amitié; oubliez celle que vous aimez pour
une coureuse. Cette femme idéale vous échappe; éprenez-vous d'une fille
de cirque qui aura de belles formes.
Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce
qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle
il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant
l'épouvante finale qui est la mort.
Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse;
ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là; nous pouvons avoir encore
une foule de maîtresses, et jouir de la vie.
Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai
pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de
toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à
personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance.
J'ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la
moyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut.
Adieu, je vous embrasse.