Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de
circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois
jours après les pendaisons, vers quatre heures de l'après-midi, il
arriva que je m'arrêtai devant la porte fermée d'une vieille mosquée,
pour regarder se battre deux cigognes.
La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons
caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par
les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystérieux, de grands
balcons fermés et grillés, d'où les passants sont reluqués par des
petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de
galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les
toits; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu; on respirait
partout l'air tiède et la bonne odeur de mai.
La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude
contrainte et hostile; aussi l'autorité nous obligeait-elle à traîner
par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin,
quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune
tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des
_haremlikes_; on eût dit une ville morte.
Je me croyais si parfaitement seul, que j'éprouvai une étrange
impression en apercevant près de moi, derrière d'épais barreaux de fer,
le haut d'une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens.
Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu'à se
rejoindre; l'expression de ce regard était un mélange d'énergie et de
naïveté; on eût dit un regard d'enfant, tant il avait de fraîcheur et de
jeunesse.
La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'à la ceinture
sa taille enveloppée d'un camail à la turque (_féredjé_) aux plis longs
et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d'argent.
Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n'en laissant paraître
que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de
cette teinte vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient.
Cette jeune femme était Aziyadé.
V
Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée; mais
un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosité
qu'on peut contempler à loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces
étrangers, qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles
machines de fer, pût être un très jeune homme dont l'aspect ne lui
causait ni répulsion ni frayeur.