Un four judiciaire, ce procès du complot. Un tour si noir qu'on n'est
point allé jusqu'au bout du deuxième acte. Avant la fin de la deuxième
audience, sur un incident de procédure, on a renvoyé les débats à quinze
jours. Ils recommenceront dans six semaines, ou trois mois, ou
davantage. Le plus tard sera le mieux. Elle était vraiment trop
ennuyeuse, cette histoire de complot. On nous parlait d'une
conspiration, sans nous dire pour qui l'on conspirait: duc d'Orléans,
général de Négrier, M. Doumer, prince Victor? on ne savait; on lançait
des noms au hasard. Sauf les capotes et les képis découverts, un beau
soir, dans une villa de Courbevoie, on n'avait rien trouvé.
Sur le banc des prévenus deux officiers: l'un en non-activité, M.
Tamburini; l'autre en congé, M. Volpert. Ces deux inconnus,
«instruments» de plus grands et de plus ambitieux, dit-on, avaient fait
à d'anciens camarades de vagues propositions de «marcher sur l'Elysée».
Les camarades avaient haussé les épaules. Voilà tout le crime poursuivi?
Non: il y avait encore ceci:
Les prévenus, avec un troisième inculpé en fuite, avaient tenté de
recruter des «soldats d'occasion» pour l'insurrection projetée. Quant
aux comparses: MM. Hansen et Meyer avaient transporté ou reçu des
cartouches dont il devait être fait usage quand viendrait le Grand Jour.
Un garçon de vingt ans, M. Vrinat, avait été le gardien du magasin
d'habillement des conjurés.
C'est tout ce qu'à l'audience on a pu savoir de ce grand complot dont
les journaux parlent depuis un mois.
MM. Tamburini et Volpert, si différents d'aspect--le premier correct,
éloquent, énergique; l'autre, remuant, bègue et nerveux--se défendent
tous deux de toute idée insurrectionnelle. Et c'est là une originalité
en la matière. Les conspirateurs, d'ordinaire, se plaisent à braver
leurs juges. Ils ont du panache. Ils sont insolents. MM. Volpert et
Tamburini s'épuisent en dénégations. Ils font de la procédure. Ils
«distinguent». Ils voulaient, disent-ils, changer de ministère, mais pas
de gouvernement. Ils sont républicains, et libéraux, et respectueux des
lois...
Drôles de conspirateurs. De Catilina à Blanqui, en passant par
Cinq-Mars, Cadoudal et Malet, tous les ancêtres de la conspiration ont
dû tressaillir dans leur tombe, aux paroles prudentes de si médiocres
successeurs.