[Illustration: Le peintre J.-J. Henner. _Phot. Braun, Clément et Cie._]
Combien, parmi les visiteurs du Salon, en quête des envois de leurs
maîtres favoris, ont cherché bien vite au catalogue le nom de M. Henner
et, ne l'y ayant point trouvé, sont partis, leur promenade achevée,
déçus, et pensant, à part eux, qu'à cette exposition de 1905 il manquait
quelque chose pour que leur joie fût tout à fait complète.
Car il est peu d'artistes de ce temps dont les oeuvres exercent sur les
foules, comme sur le petit choeur des purs amateurs d'art, une séduction
comparable à celle que dégagent les toiles du peintre de l'_Orpheline_,
de _Biblis_ et de _Fabiola_.
Le critique le plus exigeant ne saurait, quoi qu'il en ait, demeurer
insensible à ce métier savoureux, conquis au prix, sans doute, de
combien de recherches âpres et persévérantes, et dont l'aisance, à
présent, la tranquille sûreté émerveillent et déconcertent. Ceux-là même
qui furent le plus sévères à M. Henner ne pouvaient se défendre
d'admirer la fluidité, le «coulant»--puisque c'est le mot consacré--de
sa pâte, sa science prodigieuse. On lui ferait tort en limitant à ce
point l'admiration due à son très beau talent, et ceux que laissent
indifférents les habiletés du pinceau, les tours de force de facture,
lui rendent plus de justice quand ils vont d'instinct au fervent
idéaliste, au poète qui a évoqué, pour sa joie et pour la nôtre, un
monde meilleur, plus calme, plus beau que la réalité, et a peuplé de
reposants paysages d'églogue de belles et pâles nudités occupées
seulement de vivre un doux songe, ou de savourer de tendres regrets.
Aux devantures des grands marchands de tableaux, au milieu d'une
exposition, dans une salle de musée, on reconnaît un Henner entre vingt,
entre cent autres toiles, et personne, sans doute, dans l'histoire de
l'art, n'a jamais imprimé à ses productions une empreinte plus
personnelle que n'a fait M. Henner. Toute signature, ici, est superflue
et c'est, en vérité, une sorte de coquetterie de la part de l'artiste
que de l'écrire, en capitales hésitantes, sur le fond sombre des
tableaux sortis de ses mains. Ces chairs nacrées, rosées à peine,
parfois laissées volontairement d'une blancheur transparente d'albâtre,
ces lourdes toisons fauves ou brunes, ces yeux profonds qui ne reflètent
nulle lumière du dehors, mais qu'éclaire ardemment la flamme intérieure,
ces yeux meurtris, tout baignés de mélancolie, tout chargés de rêves
sans fin, et laissant errer sur le monde des regards désenchantés ou
repentants, ces yeux qui font parfois songer au Vinci et à ses anges
énigmatiques, tout cela n'est qu'à M. Henner.
On a voulu lui faire grief de ses qualités mêmes, lui reprocher ce qu'on
a appelé la monotonie de sa manière. En fait, s'il lui est quelquefois
arrivé de s'évertuer à répondre--et avec bonheur--à ces reproches en
s'aventurant à de plus grandes compositions, il a surtout affectionné
deux notes, pas plus. Mais avec quelle perfection il les a chantées!
L'une, c'est le paysage d'aube ou de crépuscule, prairie de sombre
velours, baignée de vapeurs légères, fermée, au fond, de noirs cyprès,
ciel d'un bleu défaillant, d'un bleu de turquoise morte,--le bleu
Henner!--se reflétant parfois dans une flaque limpide, et, dans ce décor
de Champs-Elysées ou d'Arcadie, une femme à demi drapée, ou sans autres
voiles que sa mouvante chevelure, rêvant ou lisant.
L'autre, c'est la figure à mi-corps, dont le _Fabiola_ du Salon de 1885
fut le type définitif, et dont la _Tête de femme_, de la collection A.
Cassot[1], que nous publions en _fac-similé_ est un admirable et très
significatif exemplaire, avec son regard vague et triste, sa pâle
carnation aux ombres chaudes, ses opulents cheveux roux et la draperie,
d'un rouge vibrant, jetée sur la poitrine comme pour en accentuer la
blancheur délicate.
[Note 1: 30, rue Laffitte.]
A reproduire fidèlement cette oeuvre de grande valeur, cette toile
magistrale, des artisans habiles se sont appliqués avec un respect, une
conscience de vrais artistes, s'attachant à traduire et les dextérités
de la brosse, et la qualité de la pâte généreuse. Ils y sont parvenus
avec un rare bonheur, et ce nous est un réel plaisir que d'offrir à nos
lecteurs cette planche où le talent, où la pensée d'un maître aimé ont
été traduits avec cette perfection, sans défaillance, sans trahison.
G. B.
[Illustration: Phot. Cavilla. Le comte Tattenbach.
Le comte Tattenbach, sa famille et les membres de sa mission].
[Illustration: La mission quitte la légation allemande de Tanger.]