JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Les rois rendent volontiers, depuis quelque temps, visite aux Parisiens.

Ils ne s'y sont pas décidés du premier coup. Paris républicain leur

faisait un peu peur. «Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille...» Et

puis, petit à petit, le «bloc» leur sembla très inoffensif. Ils se

rassurèrent. Une fois rassurés, ils furent séduits. Aujourd'hui, c'est

mieux encore; ce bloc, irrésistiblement, les attire. Ce n'est plus par

politesse qu'ils consentent à nous venir voir: ils en éprouvent,

dirait-on, le besoin. Ils avouent même--et rien ne saurait flatter

davantage l'amour-propre des Parisiens--que leur grande joie serait de

venir souvent chez eux, et sans être acclamés; d'y passer inaperçus; de

jouir de Paris librement, à la façon du premier badaud venu; de pouvoir

s'y rencontrer--comme, il y a dix jours, aux; _Capucines_, Edouard VII

et Léopold II--sans que la foule y fit attention. Le soir où le roi

d'Angleterre vint applaudir, aux _Capucines_, Mme Jeanne Granier, la

petite salle était très joliment fleurie; des drapeaux anglais pendaient

au-dessus de la porte; on avait cru devoir ainsi marquer d'un peu de

solennité l'honneur de cette visite. On eût augmenté le plaisir du roi

en ne lui infligeant l'hommage ni de ces fleurs ni de ces drapeaux. Le

saluer, c'était le reconnaître. Et je sens quelle exquise volupté ce

doit être, pour un homme condamné à ne jamais échapper une minute au

supplice de la vénération publique, que de pouvoir penser de temps en

temps: «On ne me reconnaît pas!»

N'importe! Que Paris les acclame ou fasse semblant de les

ignorer,--qu'ils y viennent en triomphateurs ou en touristes,

l'essentiel était pour eux d'y venir; et tous, ou presque tous, en ont

pris le chemin l'un après l'autre. Presque tous... car il y en a deux

que leur grand âge retient «à la maison»; et un troisième, que d'autres

raisons empêchent d'être notre hôte... Celui-là s'en console comme il

peut--en venant tout près, le plus près possible de la frontière, de

temps en temps, passer une revue, ou saluer des tombes--et se dit (tout

bas!) que Gravelotte est bien loin de Longchamps. A qui la faute?

Et pour la première fois de sa vie, sans doute, l'empereur allemand se

sent un peu jaloux du roi d'Espagne...

Car il y viendra, lui aussi, dans quinze jours, et ce sera son premier

grand voyage. Paris l'attend et s'apprête à le fêter; des comités

s'organisent; on ne veut pas laisser à M. Loubet tout seul et à ses

ministres le plaisir de montrer Paris à ce roi de dix-huit ans, et de le

lui faire aimer. On s'agite même au quartier des Halles; on y prépare à

Alphonse XIII une réception dont le pittoresque l'étonnera: ce jeune

homme y sera salué au passage par une jeune fille, la «muse de

l'Alimentation», que quatre demoiselles d'honneur et la foule de ses

compagnes, en habits de fête, escorteront.

Je serai contente qu'Alphonse XIII ait un sourire pour elles. Elles le

méritent. Ces marchandes de poissons, de légumes, de fruits et de fleurs

ont--comme leurs compagnes les blanchisseuses--une immense vertu: elles

aiment leur état. Elles ne l'exercent point en résignées; elles ont

l'orgueil corporatif, qui est le plus noble des orgueils, et le plus

utile. Elles rougissent si peu d'être des «dames de la Halle» qu'elles

élisent parmi elles des «reines» pour les montrer aux Parisiens, et des

«muses» pour les présenter à des rois. Un peu de musique autour de leur

pauvreté; un diadème en carton doré dans leurs cheveux, et les voilà

contentes. Aussi bien leur gentille philosophie les a-t-elle rendues

populaires; et je remarque ceci: elles sont, à Paris, l'une des rares

catégories de personnes que respecte la satire. La reine de carnaval est

une personne dont Paris ne se moque point.

On y a tant d'occasions meilleures de se moquer; et l'imagination du

satiriste y est amusée et excitée par une si prodigieuse diversité de

sujets... Et il est vrai aussi que ses dessinateurs ont tant d'esprit!

Je crois qu'il n'y a pas de ville au monde où, plus aisément, l'homme

qui tient un crayon sache dégager de toutes choses des raisons de rire

et où fleurisse avec plus de grâce et de drôlerie l'art de la «charge».

Quelques-uns même, en même temps qu'ils dessinaient, ont rêvé de

peindre. Pourquoi pas? La peinture semblait être jusqu'ici--en France du

moins--un art réservé aux sujets nobles ou gracieux; on ne concevait pas

qu'elle pût être satirique joyeusement, et même un peu caricaturale.

Elle peut l'être. M. Jean Veber l'a prouvé; M. Albert Guillaume aussi.

Et pour nous en faire la démonstration plus à son aise, celui-ci a fui

les Champs-Elysées qu'encombrent depuis quinze jours ses camarades, et

s'est organisé, au seuil du Boulevard, son Salon à lui. Une quarantaine

de petites toiles, pas davantage; à la place de la «légende» un simple

titre; mais qui suffit à éclairer l'anecdote. Il y a dans tout cela bien

de la fantaisie et de l'esprit le meilleur. Albert Guillaume est sans

pitié pour nos snobismes parisiens, et je lui sais gré de nous en avoir

si justement _peint_ les aspects un peu comiques. J'aime infiniment sa

_Conférence pour dames seules_ et le _Five o'clock_ où l'on s'ennuie, et

le _Bal_ où l'on ne s'amuse pas, et le _Flirt_ où l'on grimace, et

certain _Dîner académique_, qui fut, je m'en souviens, reproduit dans le

dernier numéro de Noël de _L'Illustration_, où l'on me dit que plusieurs

figures sont cruellement reconnaissables...

Les dîners académiques! Il paraît qu'il s'en donne beaucoup en ce

moment. A l'Académie française, à l'Académie des Beaux-Arts, aux

«Sciences morales», il y a des fauteuils vacants à remplir; et l'on se

démène. C'est autour de l'Académie française, principalement, que semble

s'exciter la curiosité publique et s'agiter les passions. Les écrivains

se moquent beaucoup de l'Académie française, dans le monde des lettres,

un peu comme se moquent du ruban de la Légion d'honneur ceux qui n'ont

que les palmes académiques à la boutonnière. On me citait un jour lu cas

de l'un d'eux qui, s'étant déclaré partisan de la suppression des

distinctions honorifiques, laissait poser--discrètement--sa candidature

au ruban rouge. Quelqu'un s'étonnait. Il répondit: «En demandant que la

Légion d'honneur soit abolie, je ne veux pas être accusé d'avoir obéi à

un sentiment de rancune personnelle. Il est donc convenable,--il est

utile à la cause dont je suis l'avocat, que le gouvernement me décore.

Je n'en serai que plus fort, et mieux écouté, quand j'affirmerai qu'il

est absurde qu'il y ait des gens décorés.»

Serait-ce dans le même esprit que certains écrivains ambitionnent

d'entrer à l'Académie? On les accuserait de jalousie, s'ils disaient du

mal d'elle, n'en étant pas. Afin d'être à leur aise pour se moquer de

ceux qui en sont, ils sollicitent la faveur d'en être...

Car il leur faut solliciter eux-mêmes cette faveur-là. Ce fut naguère un

de mes grands étonnements. On m'avait parlé, dans mon pays, d'une sorte

d'aréopage où se trouvaient assemblés les quarante personnages reconnus

les plus illustres de France, ou les plus notoirement estimables dans

l'art de parler ou d'écrire. On m'expliquait que l'Académie élisait ses

membres, et je supposais que ces choix étaient librement faits par elle,

sans qu'aucune compétition y intervînt. J'imaginais une assemblée de

grands hommes délibérant ainsi; «Z... est illustre. Il fait de beaux

ouvrages. Il a rendu de grands services à son pays. Il a hautement

honoré sa profession. Il est digne de s'asseoir au milieu de nous; nous

le nommons académicien.» Et je me figurais l'immense joie de l'homme

qu'allait surprendre en son cabinet de travail un si glorieux hommage.

Naïveté! Je ne supposais pas que cette assemblée imposât à ceux qui

rêvent d'y siéger l'humiliation de se proposer eux-mêmes à son choix;

d'aller frapper à trente-neuf portes; de raconter leurs ouvrages et d'en

affirmer trente-neuf fois le mérite...

Ils doivent pourtant subir cette petite avanie; et c'est la condition de

leur succès. Il leur faut affronter de gênantes rencontres, des

rebuffades, et, parfois même, l'aveu poli de l'antipathie qu'ils

inspirent. Ils ne connaîtront la fierté d'être académiciens que s'ils

consentent à s'abaisser un peu pour le devenir. N'est-ce pas une coutume

peu élégante, et dont on devrait épargner l'ennui à des hommes si

considérables?...

D'autant que certains d'entre eux savent être illustres avec tant de

modestie! Témoin Me Rousse: Demain samedi, il y aura vingt-cinq ans que

Me Rousse appartient à l'Académie française. Il y remplaça Jules Favre,

et c'est aujourd'hui un vieillard de quatre-vingt-huit ans; un vieillard

mélancolique et frileux, que les Parisiens ont presque oublié.

L'occasion était bonne de leur rappeler que M. Rousse existe; et ses

collègues avaient formé le projet d'organiser, à l'occasion de ce

demi-jubilé académique, une petite fête, très intime, autour de leur

doyen. Il les a priés de rester tranquilles. M. Rousse pense

probablement qu'il est prudent, quand on a eu la chance d'être «oublié»

par le bon Dieu jusqu'à quatre-vingt-huit ans, de ne point faire de

bruit...

C'est le geste de Fontenelle, académicien nonagénaire, qui faisait signe

aux gens de parler tout bas, quand ils le félicitaient de son grand âge.

L'Illustration, No. 3246, 13 Mai 1905 · 第 4 / 38 题