LA MÉTAPHYSIQUE D'AVICENNE

La métaphysique, appelée par les philosophes arabes «la philosophie

première» et plus spécialement dans le _Nadjât_, la science divine

(_el-ilâhiât_) est la science du monde des êtres supraterrestres et de

Dieu. Elle forme dans le système d'Avicenne, un noble tableau dont les

lignes maîtresses rayonnent autour de deux grandes doctrines: celle de

la procession des êtres et celle de la causalité.

Dans le monde supérieur s'achève l'échelle des êtres, dont nous avons vu

les degrés traverser le monde physique et le monde psychologique. Voici,

d'après une curieuse épître attribuée à notre auteur, mentionnée par Ibn

abi Oseïbiah et publiée dans la collection des _Resâil fî'l-hikmet_,

l'épître _Nîrouzieh_[208], comment se déroule l'ordre des êtres entre

notre monde et Dieu.

[Note 208: Page 93 de la collection. Cette épître est un présent de

nouvel an (_nîrouz_) offert par Avicenne à l'émir Abou Bekr Mohammed,

fils d'Abder-Rahim, dans la bibliothèque duquel il avait travaillé. Le

sujet principal de l'épître est l'explication des lettres alphabétiques

qui sont en tête de plusieurs sourates du Coran. Avicenne suppose que

ces lettres représentent les divers degrés des êtres dans l'échelle

métaphysique.]

Au sommet de tout est l'être nécessaire, principe des principes, qui

n'est pas multiple et que rien ne contient. Il n'y a pas de rang qu'il

ne dépasse, pas d'existence qu'il ne procure. Il est être pur, vérité

pure, bien pur, science pure, puissance pure, vie pure, et tous ces

termes ne désignent ensemble qu'une seule abstraction et une seule

essence.

Ce qui sort tout d'abord de l'être nécessaire est le monde des idées.

C'est une collection qui renferme un certain nombre d'êtres, exempts des

conditions de puissance et de dépendance, pures intelligences, formes

belles, dont la nature ne comporte ni changement ni multiplication, ni

inclusion dans une matière, toutes orientées vers le premier être,

occupées à son imitation, à la manifestation de son commandement, à la

volupté de son approche intellectuelle, également éternelles pendant

toute la durée.

Au-dessous est le monde des âmes. Ce monde comprend une collection

nombreuse d'essences intelligibles qui ne sont pas complètement séparées

de la matière, mais qui en sont revêtues d'une certaine façon. Leurs

matières sont des matières fixes célestes; et elles sont les plus

excellentes des formes matérielles. Ce sont elles qui administrent les

corps des sphères et, par leur intermédiaire, les éléments. Leur nature

comporte une espèce de multiplication, mais non absolue. Toutes aiment

passionnément le monde des idées. Chacune a en propre un nombre qui la

relie à une des idées, et elle agit conformément à l'exemplaire

universel que lui fournit son principe immatériel qui découle de l'être

premier.

Le monde physique vient ensuite, comprenant les forces infuses dans les

corps, complètement revêtues de matières. Elles opèrent dans ces corps

les mouvements et les repos essentiels, et elles les soumettent à la

vertu des perfections substantielles par le moyen de la magie.

Enfin se place le monde corporel divisé en éthéré et en élémentaire, le

premier ayant en propre la figure et le mouvement sphériques, le second

caractérisé par des figures diverses et des mouvements changeants.

La forme ordinaire que revêt la théorie de la procession des sphères

chez Avicenne et apparemment dans toute l'école philosophique arabe,

n'est cependant pas celle qui est présentée par cette belle épître. Sous

son aspect normal, cette théorie est plus sèche, et le monde des idées,

bien qu'il y existe encore, n'y est pas nommé par son nom ni

expressément dégagé. Voici quelle est cette forme commune:

Au sommet de tout est Dieu, que les philosophes n'appellent pas par son

nom, Allah, mais qu'ils désignent par les termes métaphysiques de l'Un,

le Premier, l'Être nécessaire, la Cause première, la Vérité première. De

Dieu découle un second être, un esprit pur, que l'on nomme le premier

causé. Du premier causé découlent ensemble l'âme et le corps de la

sphère limite du monde, et une intelligence. De cette intelligence

découlent l'âme et le corps de la planète la plus éloignée, soit

Saturne, et une troisième intelligence. De cette troisième intelligence

découlent l'âme et le corps de la planète subséquente, soit Jupiter, et

une quatrième intelligence qui sera celle de la sphère qui suit Jupiter,

dans l'ordre des planètes. La procession continue, suivant cet ordre. De

l'intelligence de la dernière planète, soit la Lune, découle une

dernière intelligence pure qui est l'intellect agent. De l'intellect

agent découle le monde sublunaire.

Selon cet énoncé, l'intellect agent et les intelligences pures des

astres forment ensemble le monde des idées qui était plus distinct dans

le premier système.

Mais nous croyons sentir qu'à l'audition de cette thèse étrange,

certains lecteurs auront conçu contre Avicenne une mauvaise impression;

et il nous semble qu'ils s'apprêtent à fermer le livre, en nous

reprochant d'avoir dépensé beaucoup de science et de subtilité pour

surprendre leur admiration et pour la faire retomber en définitive sur

le système d'un barbare ou sur celui d'un enfant. Nous avons le devoir

de défendre notre héros contre ces sentiments injustes, et aussi celui

de soutenir le lecteur à qui un instant de dépit ou de défaillance

pourrait faire perdre tout le fruit de sa patience antérieure.

Certes, nous ne prétendons pas que l'idée de fixer les astres sur des

sphères de cristal s'enveloppant l'une et l'autre et de donner à ces

sphères des âmes et des intelligences, ait en elle-même rien de bien

intéressant pour notre temps; mais nous voulons indiquer que, mise à sa

place dans l'histoire des croyances humaines, cette idée, par le très

long temps qu'elle a occupé l'esprit de l'homme, redevient importante,

intéressante et belle, et qu'elle acquiert une espèce de vénérabilité à

cause de la profondeur des racines qu'elle plonge dans le passé. La

croyance à l'animation des astres n'est point autre chose, en réalité,

qu'un cas particulier et remarquable de la croyance à l'animation de la

nature, que dans l'histoire des religions on nomme naturisme. Pour

l'homme primitif, les esprits gouvernaient les astres, comme ils

gouvernaient les vents, les nuées, le cours des eaux ou la croissance

des plantes. Mais de bonne heure, aux regards des observateurs de la

Chaldée, les esprits des astres se distinguèrent des puissances

animiques de la nature terrestre et s'élevèrent au-dessus d'elles par la

majesté, la sérénité et l'eurythmie de leurs manifestations. La science

la plus primitive constata le contraste entre la nature des êtres

inférieurs soumis à la naissance et à la destruction, emportés dans

l'inextricable complexité de phénomènes capricieux et changeants, et

celle des êtres astronomiques qui, paraissant affranchis de la naissance

et de la mort, déroulent solennellement leurs mouvements rythmés dans

des espaces immuables. Si le calme et la pérennité convenaient aux dieux

supérieurs, les astres étaient ces dieux; et puisqu'ils semblaient

immortels, c'est que leurs corps divins étaient faits d'une autre

matière que nos corps décomposables.

Cela n'est donc pas douteux, la théorie de l'âme des sphères dans la

philosophie grecque et dans la philosophie médiévale, est la

continuation même de l'astrolâtrie primitive et plus précisément de

l'astrolâtrie chaldéenne. Cette croyance, rehaussée par des

considérations sur l'harmonie des nombres, avait dominé la philosophie

de Pythagore; elle avait eu un rôle important dans celle de Platon; les

interprètes arabes prétendent la retrouver dans les écrits d'Aristote,

bien qu'à nos yeux, elle y soit peu visible; elle reparut dans le

néoplatonisme; elle s'immatérialisa en quelque sorte dans les émanations

gnostiques; enfin quand se dessina la scolastique orientale, elle se

trouva ramenée à son lieu d'origine, dans cette Chaldée au firmament pur

où pour la première fois les hommes avaient, avec réflexion, attaché

leurs yeux sur les astres. A ce moment, nous l'avons dit, le culte des

astres subsistait encore; les savants Harraniens étaient astrolâtres.

Quand donc la théorie, sous sa forme philosophique, revint vers ces

contrées, elle y rencontra des esprits qui étaient encore sous

l'impression de sa forme religieuse, et, à la faveur de cette

circonstance, elle eut sans difficulté accès dans le cerveau des

penseurs.

Lorsque plus tard, à l'origine de l'âge moderne, s'opéra la révolution

qui transforma l'astronomie, on admira la hardiesse du savant qui avait

renversé le système des sphères en déplaçant la terre de son antique

lieu et en y substituant le soleil. Mais en vérité, l'idée nouvelle

n'était pas celle qui écartait la terre du centre du monde, car cette

idée, sous forme d'hypothèse, s'était depuis longtemps présentée à

l'esprit des chercheurs. Le fait seul que plusieurs philosophes, et

entre autres Avicenne, écrivirent pour démontrer que la terre était

située dans le milieu de l'univers[209], prouve que la thèse contraire

était pour eux au moins intellectuellement recevable. La véritable

découverte de l'âge moderne est celle par laquelle l'esprit humain,

rompant définitivement avec les habitudes préhistoriques du naturisme,

cessa de croire à la transcendance des essences célestes et reconnut que

les astres étaient composés des mêmes substances chimiques que les corps

de notre monde et soumis aux mêmes lois physiques et mécaniques.

Avicenne, antérieur à l'âge de cette découverte, n'est donc passible

d'aucun reproche pour avoir conformé son système à la science de son

temps, et, cette fois encore, le défaut de sa philosophie n'est que la

reproduction du défaut de la science.

[Note 209: V. plus haut, p. 154. Cf. dans le même sens une note de notre

mémoire sur _l'Astrolabe linéaire_, _Journal Asiatique_ 1895, I, 466.]

Maintenant reprenons le cours de notre exposition.

Le grand problème qui se posait tout d'abord dans la théorie générale de

la procession des êtres était celui de la procession de la multiplicité.

Il s'agissait de savoir comment de l'être un découle le monde multiple.

Ce principe existait que «de l'un ne peut sortir que l'un», du moins

d'une façon immédiate. Il fallait donc découvrir quelque procédé qui

permît de tirer le multiple de l'un de façon médiate. C'est dans ce but

que fut imaginé le premier causé.

L'invention du premier causé avait une utilité pour ainsi dire

mathématique dont il est aisé de se rendre compte. Aucune multiplicité

n'existant dans l'un considéré isolément, il eût été à jamais impossible

de tirer de l'un seul la multiplicité des choses; mais une fois le

premier causé, qui est lui-même un, étant sorti du premier un, on avait

deux uns, et l'on obtenait du coup une certaine multiplicité de

rapports. Les notions psychologiques de conscience et de connaissance

mêlées aux notions métaphysiques de possible et de nécessaire,

déterminaient la nature de ces rapports. Le premier causé se connaissait

lui-même et connaissait l'être premier; cela constituait une dualité. De

plus le premier causé était possible par lui-même, nécessaire par l'être

premier; se connaissant lui-même, il se connaissait sous ces deux modes,

et l'on obtenait ainsi une triplicité. Cela était suffisant pour donner

naissance à la multiplicité cherchée. La théorie prenait donc la forme

didactique que voici[210]:

[Note 210: Ce qui suit est rédigé principalement d'après _Nadjât_, p.

75, section sur _l'ordre d'existence des intelligences, des âmes

célestes et des corps supérieurs_.]

Il n'y a dans le premier être aucune multiplicité; dans le premier

causé, il y a une triplicité qui ne lui vient pas du premier être. La

nécessité seule du premier causé vient du premier être; sa possibilité

est en lui-même. La triplicité qu'il renferme consiste, comme nous

venons de le dire, en ce qu'il connaît le premier être et qu'il se

connaît lui-même comme possible par lui-même et comme nécessaire par le

premier être. Du fait que le premier causé connaît le premier être

découle une intelligence qui est la première située au-dessous de lui,

soit celle de la sphère de Saturne; du fait que le premier causé se

connaît lui-même comme nécessaire par le premier être, découle

l'existence d'une âme qui est celle de la sphère limite; du fait qu'il

se connaît comme possible par lui-même découle l'existence du corps de

cette sphère limite. Ce mode de procession se répète ensuite en

descendant l'échelle astronomique. De l'intelligence de Saturne, en tant

qu'elle connaît Dieu, découle l'intelligence de la sphère de Jupiter; de

la même intelligence, en tant qu'elle se connaît elle-même, découlent

l'âme et le corps de la sphère de Saturne. La dérivation continue ainsi

jusqu'à ce qu'on arrive à l'intellect agent; là elle s'arrête; il n'y a

en effet aucune nécessité, observe Avicenne, qu'elle continue

indéfiniment.

Dans ce système, on voit bien comme l'intervention du premier causé pour

produire un commencement de multiplicité est ingénieuse; mais on ne voit

pas tout d'abord comment les diverses faces de la connaissance du

premier causé et des intelligences subséquentes donnent naissance à des

corps et à des âmes d'êtres astronomiques. Sur ce point, je reconnais

qu'une explication rationnelle est difficile à fournir; et nous pouvons

bien croire que ce n'est pas notre incompétence ou notre compréhension

insuffisante du système d'Avicenne qui nous cause cet embarras, car un

autre grand philosophe arabe, Gazali, voulant critiquer cette théorie,

ne juge pas nécessaire de recourir à aucun argument ni à aucune

démonstration, mais la déclare purement et simplement incompréhensible.

Il a cependant dû exister des motifs qui ont porté d'aussi puissants

esprits qu'Avicenne et que Farabi à s'attacher à ce système. Avicenne

remarque quelque part[211] que chaque intelligence engendre des

substances spirituelles par la partie de sa connaissance qui ressemble

le plus à la forme, et une substance corporelle par la partie de cette

connaissance qui ressemble à la matière; mais cette analogie subtile

n'est encore pas une démonstration. Les véritables motifs que je crois

discerner comme ayant pu décider nos philosophes à recevoir ce système,

sont: d'abord qu'il pouvait être considéré comme une réduction des

théories de l'émanation aux limites du dogme mahométan, vue

intéressante, parce qu'elle montrerait les grands philosophes de

l'orient, même les plus sages, en réaction contre le simplisme de la

conception coranique de Dieu et toujours mus par une sympathie plus ou

moins avouée pour toutes les doctrines qui, opposées à ce simplisme,

tendaient à dissoudre l'être divin pour le fusionner avec le

monde;--ensuite que ces mêmes philosophes ont toujours eu cette

conception profonde que les véritables substances étaient actives, que

l'activité d'un être avait pour effet non seulement des phénomènes, mais

plutôt encore des êtres, qu'en conséquence il n'y avait rien que de

normal à ce que les intelligences les plus hautes produisissent des

êtres eux-mêmes supérieurs. Cette idée est puissante; nous la

retrouverons plus loin.

[Note 211: _Ichârât_, p. 174.]

La théorie de la procession des sphères se continue par celle de la

motion des sphères, où l'on voit la sécheresse de la première se

dissiper sous une sorte d'effluve poétique.

Nous avons laissé entendre en physique qu'il y a trois sortes de

mouvement; le mouvement naturel qui ramène le corps vers son lieu

naturel lorsqu'il en a été écarté, le mouvement par contrainte qui est

celui qui produit cet éloignement du corps de son lieu naturel ou qui

l'empêche d'y revenir, et le mouvement volontaire qui est le propre des

êtres animés et dont le principe réside dans les facultés motrices de

l'âme. Le mouvement des sphères appartient à cette troisième espèce.

Le mouvement naturel est rectiligne, ainsi que nous l'avons expliqué,

puisque c'est celui qui ramène par voie directe les corps à leurs lieux.

Un mouvement circulaire, tel que celui des sphères, ne peut donc être

que contraint ou libre; et comme il n'y a nulle apparence que celui-ci

soit contraint, nous en concluons que les sphères se meuvent d'un

mouvement libre[212]. «Le moteur proche des cieux, dit Avicenne[213],

n'est pas une force naturelle ni une intelligence, mais une âme, et leur

moteur éloigné est une intelligence.» L'âme de la sphère est la cause

prochaine de chaque partie du mouvement, l'intelligence en est la cause

éloignée et générale. «Cette âme de la sphère[214] renouvelle en

elle-même les formes perçues et les volitions; elle est douée de la

faculté opinante, c'est-à-dire qu'elle saisit les particuliers

changeants, et elle a de la volonté pour les choses particulières; elle

est le complément du corps de la sphère et sa forme... elle est dans la

sphère comme notre âme animale est en nous,... si ce n'est que ses

opinions ou ce qui correspond en elle à nos opinions, sont véritables,

et que ses imaginations ou ce qui correspond à nos imaginations, sont

justes.» L'analogie de l'âme de la sphère avec notre âme animale n'est

cependant pas complète. Avicenne la rapproche plutôt en d'autres

endroits de notre intelligence pratique, c'est-à-dire de la partie

morale de notre âme raisonnable. Cette âme meut la sphère pour un

certain motif moral, comme notre intelligence pratique meut notre corps

en vue des actes bons. «Il faut, dit notre auteur[215], que le principe

de ce mouvement soit le choix et la volonté d'un bien véritable.»

[Note 212: _Nadjât_, p. 28.]

[Note 213: _Nadjât_, p. 71.]

[Note 214: _Nadjât_, p. 72.]

[Note 215: _Nadjât_, _loc. cit._]

Que peut être ce bien que recherche l'âme de la sphère? De ce que le

mouvement sphérique est en apparence éternel, on déduit que «ce bien

recherché ne peut être qu'un bien subsistant par lui-même et qui n'est

jamais atteint. Tel étant ce bien, l'âme peut seulement chercher à lui

ressembler dans la mesure du possible.» En tant qu'une certaine partie

de ce bien est atteint, la sphère doit se trouver dans un certain état

constant, et en tant qu'une partie en est inaccessible, la sphère doit

se mouvoir toujours comme pour l'atteindre. Ainsi s'expliquent la

régularité et la perpétuité du mouvement des astres. «Ce qui justifie

cette doctrine, ajoute l'auteur, c'est que la substance céleste se meut

évidemment par une puissance infinie; or la puissance de son âme ne peut

être que finie; mais parce que son intelligence comprend le premier

être, et qu'il découle toujours de lui sur elle de sa lumière et de sa

force, elle devient comme douée d'une puissance sans fin... Le principe

du mouvement de la sphère est donc la passion de ressembler au bien

suprême, en subsistant, autant que possible, dans un état de perfection.

De même que les corps physiques sont mus par leurs passions naturelles

jusqu'à ce qu'ils soient en acte dans le lieu auquel ils tendent, de

même on doit comprendre que les corps célestes désirent passionnément

d'être, parmi les situations où ils peuvent se trouver, dans celle où se

réalise leur état le plus parfait[216].»

[Note 216: Cf. _Ichârât_, p. 160.]

L'observation montre que les mouvements des sphères diffèrent entre eux

en vitesse et en sens. On en déduit que le but auquel tend la passion

des sphères n'est pas le même pour elles toutes, car elles auraient

alors des mouvements égaux. Chacune a pour objet propre de sa passion

une intelligence pure spéciale, et selon la différence de ces

intelligences se différencient les mouvements[217]. Mais la cause

première de la motion de toutes les sphères et leur attrait éloigné sont

les mêmes, et c'est la cause première ou Dieu. De la communauté de cet

attrait dernier résultent les caractères communs de leurs mouvements, la

circularité et la régularité. «Tel est, dit Avicenne[218], le sens de

cette parole des anciens, que le tout a un unique moteur aimé et que

chacune des sphères a un moteur spécial et un aimé spécial.»

[Note 217: _Nadjât_, p. 75.]

[Note 218: _Nadjât_, p. 73.]

La série des mouvements qui se transmettent dans les êtres, ne peut,

lorsqu'on la remonte, aller à l'infini, et elle doit nécessairement

aboutir à un moteur qui ne se meut pas. S'il en était autrement, il y

aurait une série infinie de corps mus, ayant ensemble un volume infini

et exigeant pour se mouvoir une puissance infinie, toutes choses que

l'on a démontrées impossibles. Le premier moteur, dont la force est

infinie, est donc hors des corps; c'est une essence spirituelle qui

n'est pas en mouvement, puisqu'elle est elle-même l'auteur du mouvement,

ni en repos, puisqu'elle n'est pas susceptible de se mouvoir et que le

repos ne s'entend que des corps capables de recevoir le mouvement. Le

premier moteur est au-dessus des corps, du mouvement et du temps[219].

Il résulte de l'exposé qui a précédé que le premier moteur effectif est

l'âme de la sphère limite, et que le premier moteur éloigné est

l'intelligence de cette même sphère, c'est-à-dire le premier causé, qui

meut cette sphère par la voie du désir.

[Note 219: D'après l'épître sur les _Fontaines de la sagesse_,

collection des _Resâil fi'l-hikmet_, p. 12.]

En deux passages[220] Avicenne attribue l'ensemble de cette théorie à

Aristote et il reproche à ses disciples de l'avoir faussée. Cette

attribution n'est guère recevable; mais on peut noter, je crois, dans le

sens de la prétention d'Avicenne et contrairement à une interprétation

répandue, que le premier moteur, pour Aristote, n'est pas Dieu même,

mais une intelligence postérieure à Dieu.

L'intellect agent, dernière venue des intelligences pures, gouverne

notre monde[221]. C'est d'elle que découlent, grâce à l'influence des

mouvements célestes, les formes que doit recevoir la matière sublunaire.

Il se fait, sous l'action de la nature et des révolutions des astres,

une certaine appropriation de chaque partie de cette matière à des

formes déterminées, et la portion matérielle ainsi disposée reçoit sa

forme de l'intellect agent. Il est clair, en effet, qu'il y a dans la

matière certaines dispositions spécifiques qui la préparent à des formes

déterminées. Par exemple, dit Avicenne, la matière de l'eau, lorsqu'on

la chauffe, devient de moins en moins disposée à recevoir la forme de

l'eau et de plus en plus prête à recevoir celle du feu. Mais la manière

précise dont se fait cette spécification nous demeure un peu obscure, et

nous croyons apercevoir qu'il en était de même pour l'esprit d'Avicenne.

Au reste cette question nous ramène à l'étude du monde physique qui ne

rentre pas dans le sujet de ce chapitre, et elle nous conduit au

vestibule de la science astrologique dans laquelle nous ne comptons pas

pénétrer au cours de ce volume. Arrêtons donc ici la théorie de la

procession des êtres, et occupons-nous maintenant de la grande doctrine

des causes.

[Note 220: _Nadjât_, p. 73; _Ichârât_, p. 167.]

[Note 221: V. sur ce sujet _Nadjât_, p. 77, section sur _la manière dont

les éléments procèdent des causes premières_. Cf. _Ichârât_, p. 175.]

Avicenne définit et analyse ainsi la notion de cause[222]:

«Un principe (ou cause) est tout ce dont l'existence étant complète par

son essence ou par celle d'un autre, il en résulte une autre chose que

ce principe fait subsister.» La cause peut être ou non comme une partie

dans son effet. Si elle est telle, elle peut l'être de deux manières: ou

bien son existence en acte ne nécessite pas l'existence en acte de

l'effet; elle est alors l'élément, lequel peut exister sans que l'objet

qui est en composé se produise; ce sera par exemple le bois pour le

trône; ou bien l'existence en acte de la cause nécessite l'existence en

acte de l'effet; elle est alors la forme du composé, et elle sera par

exemple l'assemblage et la figure du trône.--Si la cause n'est pas comme

une partie dans son effet, ou bien elle est distincte de l'essence de

l'effet ou bien elle s'y relie. Si elle se relie à l'essence de l'effet,

cela peut arriver de deux manières: ou la cause est épithète de l'effet,

comme la forme de la matière, ou elle a l'effet pour épithète, comme la

donnée a l'accident.--La cause étant distincte de l'essence de l'effet,

peut être soit ce dont vient l'existence de l'effet, et alors elle est

l'agent, soit ce en vue de quoi cette existence vient, et dans ce cas la

cause est la fin.

[Note 222: _Nadjât_, p. 58; Cf. Chahrastani, p. 368.]

En résumé il y aurait six espèces de causes: la matière du composé, la

forme du composé, la donnée de l'accident, la forme de la matière,

l'agent et la fin. Mais la matière du composé se confond avec la donnée

de l'accident, parce que toutes deux sont ce en quoi réside la

puissance, et la forme du composé se confond avec la forme de la

matière, parce que toutes deux sont ce par quoi l'effet est produit en

acte.

On aboutit ainsi à la fameuse doctrine des quatre causes qui a été

effleurée en logique. Ces quatre causes sont comme l'on sait: la

matérielle, la formelle, l'efficiente et la finale.

La partie la plus métaphysique de cette doctrine est celle où l'auteur

recherche la place relative dans l'être de la cause efficiente et de la

cause finale. La cause finale suit dans l'être la production de l'effet;

mais, en tant qu'elle est quelque chose, elle précède toutes les autres

causes. Il ne faut pas confondre en effet être et être quelque chose. Un

abstrait a une existence dans les objets réels et une existence dans

l'âme. Ce qu'il y a de commun à ces deux existences, c'est que dans

l'une et l'autre, l'abstrait est quelque chose. La fin, en tant qu'elle

est quelque chose, précède toutes les causes; en tant qu'elle existe

dans la réalité externe, elle les suit. Les causes ne deviennent causes

en acte que par la fin. En vérité donc, le premier agent et le premier

moteur en toutes choses est sa fin.--Cette doctrine, aussi simple que

belle, a son application immédiate dans la théorie, que nous exposions

plus haut, de la motion des sphères, où nous avons vu que le premier

causé était à la fois le premier moteur et la fin du mouvement des

sphères.

Il y a autre chose à côté des causes: ce sont les trois motifs[223]

auxquels nous avons déjà fait allusion, la nature, la volonté et la

contrainte. A propos du mouvement naturel, Avicenne remarque que la

nature n'est pas la cause prochaine de ce mouvement, puisque précisément

au moment où il se meut, le corps est écarté de sa nature et qu'il se

meut pour y rentrer. C'est donc plutôt la non-convenance entre chacun de

ses états successifs et son état naturel qui est la cause prochaine et

efficiente du mouvement du corps, tandis que la nature n'en apparaît

guère que comme la cause éloignée et finale. Cette non-convenance va en

diminuant par degrés pendant le mouvement et c'est ce qui en détermine

le sens. De même, dans le mouvement volontaire, la volonté d'ensemble

qui y préside n'est qu'un motif général et fixe, fondé sur la

considération de la cause finale; mais chaque partie du mouvement est

produite par quelque chose qui change et se renouvelle au fur et à

mesure des progrès du mobile, et cette chose consiste dans les

imaginations particulières du but et les volitions variées qu'a l'âme en

chaque instant du mouvement. L'âme est justement le principe en lequel

se fait ce renouvellement des volitions prochaines, tandis que

l'intelligence pure n'est qu'un principe moteur éloigné. C'est pourquoi,

ajoute Avicenne, Aristote a dit: «A ceci, c'est-à-dire à l'intelligence

spéculative, le jugement universel; à cela, les actions et les

intellections particulières, c'est-à-dire à l'intelligence

pratique.»--Il est impossible de ne pas se plaire à d'aussi délicates

théories.

[Note 223: _Nadjât_, p. 66.]

Avicenne a tenté de faire de la doctrine de la causalité des

applications précises à celle de la procession des sphères, de manière à

établir cette dernière d'une manière rigoureuse. Ce sont des essais sur

lesquels nous ne croyons pas utile d'insister. Ils se résument en

quelques théorèmes, tels que[224]: la matière et la forme d'un corps ne

sont pas causes l'une de l'autre; les corps ni les âmes célestes ne

peuvent être causes les uns des autres; ces corps et ces âmes ne peuvent

être que les effets de causes spirituelles; toute intelligence pure est

cause;--théorèmes desquels il ressort en définitive qu'Avicenne

considérait l'être intelligent comme étant cause, de par sa nature même,

ce qui est en accord avec les tendances dynamistes que nous avons déjà

rencontrées dans plusieurs parties de son système.

Toute intelligence pure est cause; l'être premier est cause de tout. Les

intelligences et l'être premier, en ayant conscience d'eux-mêmes, se

connaissent immédiatement comme cause; et ici la théorie de la causalité

se ramifie dans la théorie fort importante de la connaissance en l'être

suprême. Voici comme en parle Avicenne[225].

[Note 224: _Ichârât_, p. 172-174.]

[Note 225: _Nadjât_, p. 75-76.]

Le tout ne peut pas sortir de l'être premier en raison d'un but que

celui-ci aurait à notre façon. Il y aurait alors en l'être premier

quelque chose à cause de quoi il se proposerait la production du tout,

et il en résulterait une dualité dans son essence, ce qui est

impossible. De plus, ce qui porterait l'être premier à rechercher le

tout serait la connaissance d'un bien et d'une utilité qui en

résulterait pour lui; or il n'y a rien d'utile à l'être nécessaire. Le

tout ne procède pas non plus de lui par pure voie de nature, de telle

façon que le premier être ignorerait l'existence du tout et n'en

éprouverait aucune satisfaction. Ce mode de procession est impossible

puisque le Premier est intelligence pure, comprenant son essence; il

faut donc bien qu'il comprenne que l'existence du tout est un effet de

son essence, d'autant qu'il ne se comprend lui-même que comme

intelligence pure et principe premier et qu'il ne comprend l'existence

du tout qu'en tant qu'il en est le principe. Toute essence qui connaît

ce qui procède d'elle et qui n'y renferme en elle-même aucune

opposition, en éprouve satisfaction. Donc le Premier est satisfait de la

procession du tout. En outre le Premier comprend l'ordre du bien dans

l'être, puisqu'il comprend son essence qui est le principe de cet ordre;

il comprend quel il faut que ce soit cet ordre, non pas d'une

intelligence qui s'élève de la puissance à l'acte, ni d'une intelligence

qui se transporte d'intelligible en intelligible; car son intelligence

est pure de tout ce qui est en puissance; mais il le saisit d'une

intuition une, simultanée. L'intelligence qu'il a de l'ordre du bien

dans l'être l'oblige d'ailleurs à comprendre comment cet ordre est

possible et comment c'est le meilleur de tout ce qui est possible.

L'existence du tout est produite selon des jugements intelligibles; la

réalité intelligible est identiquement chez l'être premier science,

pouvoir, volonté. Nous, nous avons besoin, en tout ce que nous

projetons, d'un but, d'un mouvement et d'une volonté, pour que cela

parvienne à l'être; mais il n'en est pas de même chez l'être premier.

Chaque chose a sa cause dans la compréhension qu'il a d'elle, et elle

existe de par lui, comme effet de son existence.

Avicenne, dans ce passage, a surtout identifié l'intelligence et la

cause; en un autre endroit, il identifie surtout l'être et

l'intelligence.

«L'être premier est à la fois, dit-il[226], par essence, intelligence,

intelligent et intelligible.» L'on sait que la nature de l'être ne

répugne pas à comprendre; il lui arrive seulement de ne pas comprendre

lorsqu'elle est dans la matière, revêtue des accidents de la matière;

elle est alors sensible et imaginative; mais, normalement, l'être est

intelligible. «L'être premier et nécessaire est pur de la matière et de

ses accidents. Donc, en tant qu'il est être pur, il est intelligence; en

tant qu'on dit de lui que son ipséité pure appartient à son essence, il

est intelligible par son essence; et en tant qu'on dit de lui que son

essence est ipséité pure, il est intelligent de son essence». L'être

premier est quiddité et ipséité pures.

[Note 226: _Nadjât_, p. 67.]

L'être nécessaire comprend ainsi, par son essence, son essence même,

avec toutes les choses dont elle est le principe[227]. Or il est le

principe des êtres complètement réalisés, dans leur réalité, et des

êtres soumis au naître et au périr, dans leurs espèces d'abord, et, par

l'intermédiaire des espèces, dans leurs individualités. Il n'est pas

possible qu'il comprenne ces êtres changeants avec leur changement, en

sorte que tantôt il comprenne d'eux qu'ils sont et ne manquent pas,

tantôt qu'ils manquent et ne sont pas; à chacun des deux cas

correspondrait une forme intelligible spéciale qui ne subsisterait pas

avec l'autre; et alors l'essence de l'être nécessaire changerait. Les

choses périssables sont comprises par la quiddité pure, non en tant

qu'elles sont périssables. Quand elles sont saisies comme associées à la

matière et à ses accidents, elles ne sont plus intelligibles, mais

sensibles et imaginables. Or nous avons démontré que les formes

sensibles et imaginables ne sont saisies que par des organes divisibles;

cette sorte de perception ne peut donc s'entendre de l'être premier. «De

même que beaucoup d'actions sont au-dessous de l'être nécessaire, de

même beaucoup de pensées. Il ne comprend toutes choses que d'une manière

universelle, et, malgré cela, rien ne lui reste caché des choses

individuelles, pas le poids d'un _dirrah_ dans les cieux et la terre.

C'est là une merveille qui ne peut être conçue que par des esprits très

habiles.»

[Note 227: _Nadjât_, _loc. cit._ Section sur ce que _l'être premier est

à la fois intelligence, intelligent et intelligible_.]

Il semblerait, d'après ces derniers mots, qu'Avicenne ait eu conscience

de l'habileté qu'il a lui-même déployée dans cette très intéressante

doctrine. Il est en somme parvenu à identifier tant bien que mal, par un

ingénieux emploi de la notion de causalité, le Dieu philosophique qui

ignore à peu près le monde, avec le Dieu dogmatique qui en connaît

jusqu'au dernier _dirrah_. Ce n'était certes pas là le passage le moins

ardu de la question scolastique. Peut-être, en concluant ce chapitre,

dirons-nous que la solution d'Avicenne sur ce point n'est pas

complètement satisfaisante; en tout cas elle est adroite et elle est

tout à l'honneur de son génie philosophique. Cette solution peut au fond

se résumer en disant que la connaissance que Dieu a du monde n'est que

le prolongement de la conscience qu'il a de lui-même, et par cet énoncé

apparaît bien la légère teinte panthéiste qu'affecte cette théorie. Dieu

connaît le monde comme son effet, du point de vue de la généralité,

suivant l'ordre de la série des causes et des effets dont il est le

premier chaînon. Il connaît tout parce qu'il nécessite tout: «Il

connaît[228] toutes les choses comme principes et comme effets, selon

l'ordre qui les lie; et c'est ainsi qu'il tient les clés des choses

cachées.»

[Note 228: _Nadjât_, p. 69.]

Une autre théorie, ramifiée sur celle des causes, est celle des

universaux. Nous allons montrer comment Avicenne, dans sa métaphysique,

en expose les thèses essentielles, après quoi nous expliquerons quel

lien elle a avec la doctrine des causes.

L'abstrait, dit notre auteur[229], considéré isolément, en sa nature,

est une chose; considéré comme général ou particulier, un ou multiple,

en puissance ou en acte, il est une autre chose. L'abstrait homme, posé

sans aucune condition, est homme seulement; l'universalité est une

condition qui s'ajoute à cette nature, de même que la particularité,

l'unité ou la multiplicité, la puissance ou l'acte.

[Note 229: _Nadjât_, p. 60-61.]

L'universel, sans condition, existe en acte dans les choses; il est

supporté par chacune d'elles, non pas parce qu'il est un par essence ni

parce qu'il est multiple, car cela ne lui appartient pas en tant

qu'universel. L'universel n'est pas dans l'être une chose une et

identique supportée en un certain temps par chaque individu. L'humanité,

par exemple, n'est pas un être identique en tout homme. L'homme qui est

revêtu des accidents propres d'un individu n'est pas revêtu des

accidents d'un autre; il n'y aurait plus alors de différence entre un

homme et un autre, entre Zéïd et Amrou. «Il n'y a donc pas dans l'être

d'universel commun; l'universel commun n'existe en acte que dans

l'intelligence; il est la forme que l'intelligence rapporte, en acte ou

en puissance, à chaque individu.»

En somme, comme l'on sait, la notion d'universel nous force à distinguer

deux espèces d'existence: l'existence dans l'esprit, l'existence dans la

réalité externe. De même, la notion de puissance nous avait aussi fait

distinguer deux espèces d'existence: l'existence en puissance et

l'existence en acte. Au fond, dans ces systèmes antiques et médiévaux,

la notion d'être n'est pas absolue. Être n'est pas quelque chose d'aussi

strictement déterminé que nous le sentons d'après nos habitudes

positivistes ou cartésiennes. Il y a diverses manières d'être et

diverses manières de n'être pas. Être ou néant ne sont plus les deux

termes d'une fatale alternative, et l'on dirait qu'une pénombre s'étend

entre l'être et le non-être[230].

[Note 230: La métaphysique bouddhiste connaît des états intermédiaires

entre l'être et le non-être. V. notre mémoire sur _les Religions non

chrétiennes_ dans _un Siècle_, t. III, p. 46. Il y a dans Platon, à la

fin du Livre V de la _République_ un passage curieux où la même

conception est plusieurs fois exprimée: «Que faire de ces choses et où

les placer mieux qu'entre l'être et le néant?... elles ne sont sans

doute pas plus obscures que le néant... ni plus lumineuses que l'être...

Cette multitude de choses... roule pour ainsi dire entre le néant et la

vraie existence,» etc. (Trad. Cousin, IX, 319).]

Lors donc que l'on recherche les causes des choses, il arrive que l'on

est amené à distinguer entre ces divers degrés d'existence; et, pour

nous exprimer avec plus de précision, la doctrine d'Avicenne est

conduite à distinguer entre la quiddité et l'être de la chose. Autre est

la quiddité, c'est-à-dire ce qu'est la chose en elle-même, dans son

concept et dans sa définition, autre est la réalisation concrète et

externe de cette chose dans l'être. Par suite la chose a une cause de sa

quiddité et une autre cause de son être.

«Une chose est causée, dit l'auteur[231], soit dans sa quiddité et dans

son essence, soit dans son être. Considérez par exemple le triangle. Son

essence dépend du plan où il se trouve et de la ligne qui lui sert de

côté. Ce sont eux qui le font subsister en tant qu'il est triangle et

qu'il a l'essence de la triangularité, et ils constituent tous deux ses

causes matérielle et formelle. Mais, dans son existence externe, le

triangle dépend d'une cause différente; c'est la cause efficiente et la

cause finale, et cette dernière est la cause efficiente de la cause

efficiente.»

Ailleurs, l'auteur démontre que la quiddité ne peut pas être elle-même

la cause de l'être: «Il se peut, dit-il[232], que la quiddité d'une

chose soit motif d'une de ses qualités, et qu'une de ses qualités le

soit d'une autre, comme la différence l'est du propre; mais il ne se

peut pas que la qualité de l'être survienne à la chose à cause de sa

quiddité, qui n'est pas liée à l'être, ni à cause d'une autre qualité,

parce que toute cause est antérieure à son effet dans l'être, et qu'il

ne saurait y avoir d'antériorité dans l'être avant l'être.»

[Note 231: _Ichârât_, p. 139.]

[Note 232: _Ichârât_, p. 142-143.]

De même qu'il faut deux causes distinctes pour la quiddité et pour

l'être, de même il en faut deux pour l'universel et pour le particulier.

Toute espèce a sa cause; tout individu de l'espèce a la sienne.

Au-dessous des causes générales qui définissent l'espèce, il faut des

causes particulières qui spécifient l'individu. «Les choses qui ont une

même définition de genre diffèrent seulement par d'autres causes. Si une

chose n'a pas la puissance de recevoir l'effet de ces causes spéciales,

puissance qui est la matière, elle ne peut être individualisée, sauf le

cas où il est de l'essence de son genre de n'être applicable qu'à une

personne unique; mais s'il est dans la nature de son genre de pouvoir

être supporté par plusieurs individus, alors l'individualisation de

chacun d'eux a lieu par une cause spéciale.»

L'être nécessaire est un en raison même de son essence. Il ne participe

pas à la quiddité d'aucune autre chose; son essence n'a ni genre ni

différence et il ne se définit pas. «On a souvent pensé, dit

Avicenne[233], que l'être, pris en dehors de toute donnée, est un

abstrait qui est commun à l'être premier et à d'autres êtres d'une

communauté de genre, et qu'il rentre sous le genre de la substance. Cela

est faux.» La notion de genre ne convient pas à l'être nécessaire; il

n'a pas une quiddité à laquelle s'appliquerait ce concept. «L'existence

nécessaire est en lui ce que la quiddité est en un autre.»

[Note 233: _Ichârât_, p. 145.]

Maintenant que nous avons montré comment se soudent les théories de

l'être, de la cause et des universaux, sans nous y arrêter davantage,

nous achèverons la synthèse de toutes ces grandes doctrines et, du même

coup, la métaphysique, en exposant, à la suite d'Avicenne, la fameuse

théorie de la cause première.

L'être nécessaire, dit l'auteur[234] qui commence par approfondir la

notion même de nécessité, est l'être tel que, si on le suppose manquant,

il en résulte une impossibilité. L'être possible est tel que, existant

ou manquant, il ne donne lieu à aucune impossibilité.

[Note 234: La théorie qui suit est tirée du _Nadjât_, p. 62 et

suivantes.]

L'être qui est nécessaire l'est ou par son essence, ou par autre chose

que son essence. L'être nécessaire par son essence est tel que la

supposition qu'il manquerait est absurde par son essence même et non par

autre chose. L'être nécessaire, mais non par son essence, est celui qui

devient nécessaire, une autre chose étant posée. Ainsi 4 devient

nécessaire si l'on pose 2 et 2; la brûlure le devient si l'on met en

présence la puissance active et la puissance passive, c'est-à-dire le

comburant et le combustible.

Une même chose ne peut pas être nécessaire par elle-même et par autre

chose à la fois. Tout ce qui est nécessaire par autre chose est possible

par sa propre essence. Tout ce qui est possible par sa propre essence

est inversement nécessaire par autre chose.

Deux choses distinctes ne peuvent pas être nécessaires l'une par

l'autre. On ne peut avoir A nécessaire par B, B nécessaire par A, et A

et B nécessaires ensemble. En effet chacun des deux, étant nécessaire

par l'autre serait possible par lui-même. Ce qui est possible par

soi-même doit avoir une cause dans l'être qui lui soit antérieure. Mais

aucun des deux n'est antérieur à l'autre dans l'être. Ils devraient donc

avoir tous deux des causes extérieures et antérieures à eux deux, et ils

ne seraient plus nécessaires l'un par l'autre.

L'essence de l'être nécessaire ne peut pas avoir un principe composé par

lequel elle subsisterait et qui serait divisible, soit selon la

quantité, soit selon la définition, en matière et forme ou autrement. En

effet, en tout ce qui est tel, l'essence d'une partie n'est pas

l'essence d'une autre, ni celle du tout. Alors ou chaque partie aurait

son existence par elle-même; mais le tout n'aurait la sienne que par les

parties et il ne serait plus nécessaire; ou quelques parties seulement

existeraient par elles-mêmes, et les autres, non plus que le tout, ne

seraient nécessaires. En termes plus généraux, les parties sont en

essence antérieures au tout. La cause qui nécessite l'existence du tout

nécessite d'abord celle de ses parties. D'où aucun être divisible ne

peut être nécessaire.

«Il suit de là que l'être nécessaire n'a ni corps, ni matière de corps,

ni forme de corps, ni matière intelligible, ni forme intelligible, ni

divisibilité d'aucune sorte selon la quantité, le mode, les principes ou

la définition. Il est un sous tous ces rapports.»

L'être nécessaire par son essence est nécessaire sous tous rapports.

S'il y avait un côté par lequel il ne fût pas nécessaire, il aurait par

ce côté besoin d'une cause, et alors il ne serait plus nécessaire

absolument, mais avec cette cause. Ceci prouve qu'il n'y a aucune partie

de l'essence de l'être premier dont l'existence soit en retard sur celle

de cet être même. Tout ce qui est possible de lui, en est en même temps

nécessaire. Il n'y a en lui nulle volonté, nulle science, nul caractère

ni qualité d'aucune sorte qui attende pour être et soit postérieure à sa

propre existence.

Après ceci la pensée d'Avicenne s'élève vers les régions morales; ayant

prouvé que l'être nécessaire est absolument un, il va montrer,

conformément à la doctrine platonicienne, qu'il est aussi bien pur et

vérité pure, et nous osons prier le lecteur de remarquer les admirables

formules d'optimisme qu'il rencontre dans cette exposition. «Tout être

nécessaire, dit-il, est bien pur et perfection pure. Le bien en général

est ce que chaque chose désire et ce qui complète son existence. Le mal

n'a pas d'essence; il est ou le défaut d'une substance ou le défaut

d'intégrité de l'état d'une substance. Donc l'existence est par

elle-même bonté, et la perfection de l'existence est la bonté de

l'existence. L'existence en laquelle ne se trouve aucun manque, ni

manque de la substance ni manque de quelque chose en la substance, mais

qui est toujours en acte, est bien pur.» Le possible par essence,

pouvant supporter le manque, n'est pas bien pur. «Le bien pur ne peut

être que l'être nécessaire par son essence.» On appelle aussi bien ce

qui est utile aux perfections des choses. Nous verrons que l'être

nécessaire est nécessairement utile à tout être et à toute perfection

des choses. Il est donc encore bien dans ce second sens.

«Tout être nécessaire par essence est vérité pure; car la réalité

véritable de toute chose est ce qui établit en propre son existence. Il

n'y a donc rien de plus vrai que l'être nécessaire. On appelle aussi

vrai ce dont l'affirmation de l'existence est juste. Il n'y a donc rien

de plus vrai que ce dont il est juste d'affirmer qu'il est et qu'il est

toujours et que, étant toujours, il est par son essence et non par celle

d'un autre.»

L'analyse de la notion de l'être nécessaire est ensuite précisée et

achevée par ces théorèmes que la nécessité ne peut s'affirmer de

plusieurs, que l'être nécessaire est unique en son espèce et qu'il est à

cause de cela, complet en son existence; puis l'auteur arrive à la

démonstration directe de l'existence de l'être nécessaire, et c'est ici

que reparaît explicitement la théorie de la causalité.

«Il y a des êtres, dit-il. Or tout être est ou nécessaire ou possible.

S'il est nécessaire, l'existence de l'être nécessaire est prouvée; s'il

est possible, nous allons montrer que l'existence du possible conclut à

celle d'un être nécessaire.»

La démonstration s'effectue en trois lemmes.

Lemme 1. Il ne se peut pas que tous les possibles aient à la fois une

cause possible, et cela sans fin. En effet, s'il n'y a pas d'être

nécessaire dans la série des possibles, celle-ci, en tant que série, est

ou nécessaire ou possible. Si elle est nécessaire, chacun de ses termes

étant possible, le nécessaire subsiste par les possibles, ce qui est

absurde. Si elle est possible, alors sa somme a besoin pour exister de

quelque chose qui lui donne l'être. Cette chose est ou extérieure ou

intérieure à la série. Si intérieure et nécessaire, l'un des termes de

la série est nécessaire; et on les a supposés possibles; si intérieure

et possible, cette chose est cause de la série, donc cause de ses

parties et cause de sa propre existence, donc nécessaire, et on vient de

la supposer possible; si extérieure, elle ne peut être une cause

possible; car tous les possibles sont dans la série; elle est donc

nécessaire, et alors les possibles aboutissent à cette unique cause

nécessaire.

Lemme 2. Une série de causes en nombre fini ne peuvent pas être

possibles en elles-mêmes et nécessaires l'une par l'autre, en sorte

qu'elles dépendraient l'une de l'autre en cercle. La démonstration a été

donnée plus haut pour le cas de deux causes; elle peut se généraliser

d'une manière analogue à celle du lemme 1, avec ceci de particulier que

l'on aboutit à la conséquence que chaque terme serait cause et effet de

sa propre existence, ce qui est absurde.

Lemme 3. Un produit et sa cause étant donnés, ou ce produit s'évanouit

au temps même de sa production, ou il s'évanouit quelque temps après, ou

il est subsistant. La première hypothèse est absurde; la seconde l'est

aussi, parce qu'elle supposerait que les instants se suivent d'une

manière discontinue, ce qui n'est pas. Donc les êtres sont et sont

subsistants. Tout être a alors une cause de son existence et une cause

de sa subsistance. Ces deux causes peuvent se confondre, comme dans le

moule qui donne et garde sa forme au liquide, ou être distinctes, comme

pour la forme de la statue que produit l'artisan et que conserve la

solidité de la matière. Ce n'est pas parce qu'il est produit que le

produit dure; mais il dure, une fois qu'est réalisée une certaine

condition de sa cause, qui le fait durer. Cette condition étant remplie,

il dure nécessairement, tant qu'elle l'est. Le possible devient

nécessaire par une condition; il est alors nécessaire par autre chose

que par son essence. Le possible réel manque; tout ce qui existe, au

moment où cela existe, est nécessaire; inversement tout ce qui manque,

au moment où cela manque, manque nécessairement.

Ce dernier lemme représente le couronnement et la mise en pratique de la

théorie de la causalité; nous le formulerions ainsi: Tout produit a une

cause; toute cause est déterminante.

L'union de ces trois lemmes achève en un instant la théorie de l'être

premier. Les possibles existant ont besoin de causes (lemme 3); ces

causes ne s'enchaînent pas sans fin (lemme 1), ni ne retournent sur

elles-mêmes (lemme 2). Donc elles aboutissent à l'être nécessaire.

Nous aimerions à nous taire, après cette démonstration, et à laisser le

lecteur en savourer lui-même l'originalité, l'ingéniosité, l'harmonie et

la puissance. Nous ne pouvons cependant pas nous effacer complètement

devant notre auteur et abdiquer la conduite de cet ouvrage au moment où

le devoir nous incombe d'en fixer les conclusions. Le peu qui nous reste

à dire de la mystique n'a plus en effet qu'une valeur complémentaire, et

l'essentiel de notre oeuvre est dès maintenant achevé.

Or il me paraît que les conclusions auxquelles nous devons nous arrêter

sont bien celles que nous avons vues poindre et se renforcer de page en

page dans le cours de cette analyse. Tout d'abord, le principe dominant

dans l'école philosophique arabe a été que la philosophie était une;

plus exactement elle était science, et elle avait les caractères

qu'aujourd'hui nous reconnaissons à la science, mais que nous

n'accordons plus à la philosophie: l'universalité et la fixité. Il ne

pouvait y avoir qu'une philosophie pour tout l'univers, comme il n'y a

qu'une science; et, une fois trouvée et démontrée, cette philosophie ne

devait plus être susceptible d'aucun changement, d'aucune variation,

d'aucune évolution dans toute la suite des temps. C'est pourquoi, sous

la plume d'Avicenne, dont le génie mathématique ne fut pourtant pas

spécialement fort, nous voyons la philosophie revêtir l'aspect, non

seulement d'une science, mais même d'une science exacte[235].

[Note 235: Je suis persuadé que le point de vue de Descartes était

absolument le même; je ne comprends pas pourquoi l'habitude s'est

répandue de considérer Descartes comme un esprit libéral en matière

philosophique. Il n'y eut pas en vérité d'esprit plus géométrique et

plus dogmatique que le sien. La philosophie qu'il prétendait fonder

devait embrasser toutes les sciences, être mathématiquement démontrable

et absolument définitive. La réforme accomplie par lui dans la

philosophie n'avait donc pas besoin de l'être en dehors de la

scolastique; elle pouvait aussi bien s'effectuer sans sortir de la

scolastique, en remontant vers ses origines.]

En second lieu il me semble que la ligne générale du mouvement

philosophique, telle que nous l'avons indiquée, est juste. Le problème

capital qui s'est posé à l'école arabe a bien été celui de la synthèse

de deux vérités: une vérité philosophique et une vérité de foi. L'école

arabe avait été précédée un peu dans une recherche analogue par l'école

syriaque. Pour connaître exactement la part d'originalité des

philosophes arabes dans la solution qu'ils ont donnée de ce problème, il

faudrait savoir parfaitement l'histoire de l'enseignement philosophique

jusque vers le neuvième siècle de notre ère. En l'absence de cette

connaissance précise, on peut seulement affirmer que dans l'école arabe

et particulièrement chez Avicenne, le travail de coordination et de

démonstration des thèses a été fort important.

Au point de vue de l'état d'esprit général dans lequel se sont trouvés

ces penseurs, il faut retenir, comme nous l'avons dit plusieurs fois,

que le syncrétisme a été pendant de longs siècles une habitude

intellectuelle répandue en Orient. Cette habitude explique que les

auteurs musulmans aient pu poser, sans avoir presque aucun doute sur sa

solubilité, le problème scolastique qui, dans d'autres contrées, eût

effrayé ou rebuté les chercheurs. Le système philosophique qui

constituait l'un des termes de ce problème,--ceci encore peut être

accepté comme une conclusion,--n'était pas un système individuel, le

platonisme, le péripatétisme ou tel autre; il était déjà lui-même un

ensemble syncrétique formé par voie traditionnelle sous l'influence

dominante du néoplatonisme et avec quelques infiltrations plus

expressément gnostiques. En outre, des réminiscences d'anciennes fois

religieuses se rattachant au dualisme et à la gnose, des retours de

sympathie mal célés vers des doctrines panthéistes se manifestent de

temps en temps chez les scolastiques arabes, et jusque chez les plus

sages. Cette dernière remarque ne peut être cependant que sommairement

indiquée, car elle dépend plutôt de l'étude de la philosophie mystique.

Nous devons encore nous demander si, en définitive, l'effort de pensée

(peut-être doit-on dire de génie) des philosophes arabes a abouti à une

solution à peu près satisfaisante du problème scolastique. Nous

craignons qu'il faille répondre par la négative, et cela pour des motifs

intrinsèques et extrinsèques. Les motifs intrinsèques, nous les avons

sentis. Si nous nous rappelons ce qu'était le Dieu biblique et coranique

d'une part et ce que fut de l'autre le Dieu des philosophes, nous avons

l'impression qu'une si grande distance sépare encore ces deux

conceptions que la synthèse sur ce point ne peut pas être considérée

comme décidément accomplie. La mystique sans doute est là pour corriger

ce qu'il y a de hautain, de fermé, de sec et d'abstrait dans la

conception philosophique de Dieu; mais la mystique elle-même présente

pour l'orthodoxie des dangers redoutables; si la métaphysique renferme

quelques traces de panthéisme, ce n'est certes pas la mystique qui l'en

purifiera. En vérité, pour qui se place en imagination au point de vue

du dogme musulman, le Dieu des philosophes est étonnant et ingrat. Il a

une impassibilité et un achèvement d'être où l'on ne reconnaît plus

l'activité vivante et, par suite, changeante, la vertu créatrice, la

bonté providentielle, les longs desseins, les miséricordieuses

tendresses, les effrayantes vengeances du Dieu biblique. Le Dieu de la

philosophie, à force d'être en acte, a l'air d'être inactif; nous ne

pouvons plus le connaître; nous ne sommes plus portés à l'aimer, quoi

qu'on nous prouve qu'il est la vérité suprême; nous ne le sentons pas

bon, quoi qu'on nous démontre rationnellement qu'il l'est. Surtout, nous

sommes effrayés de voir ses attributs essentiels, sa volonté, sa

science, sa puissance, s'identifier et se fondre dans une espèce de

potentialité inconcevable pour nous, d'où découle le monde, sans qu'il

nous soit possible de comprendre jusqu'à quel point ce Dieu reste

l'auteur libre du monde, et je dirai même l'auteur conscient. Nous

n'avons pas insisté dans notre analyse sur cette question délicate de la

liberté de Dieu dans la production du monde; nous n'aurions

vraisemblablement rien gagné à chercher à l'approfondir. Dans cet

endroit, Dieu devient absolument mystérieux, et l'on dirait que la

pensée d'Avicenne, à l'exemple du Premier, se dérobe. Toujours est-il

qu'en fait,--et c'est ici le motif extrinsèque auquel nous faisions

allusion plus haut,--le système d'Avicenne a soulevé l'horreur des

esprits religieux. Gazali qui représente dans l'islam le point culminant

de la scolastique à dominante théologique, comme Avicenne représente la

scolastique à dominante philosophique,--Gazali, dis-je, s'est attaqué

avec violence au système d'Avicenne et en a ruiné la fortune en Orient.

Un siècle après Gazali, ces mêmes doctrines renaissaient en Occident,

et, franchissant les limites de l'islam, elles allaient, à la manière

d'une hérésie redoutable, jeter l'épouvante dans le monde chrétien, sous

le nom d'averroïsme.

Avicenne · 第 22 / 26 题