LA PSYCHOLOGIE D'AVICENNE.

La psychologie d'Avicenne forme une très belle et très solide

construction, qui doit sembler neuve selon l'ordre historique que nous

suivons. Je veux dire qu'on ne la rencontrerait pas achevée avec tous

ses caractères essentiels,--l'oeuvre de Farabi ne nous étant pas

suffisamment connue,--chez aucun des auteurs antérieurs à Avicenne. Nous

voudrions, pour être interprète fidèle de notre philosophe, donner de

cet ensemble une représentation à peu près complète.

La psychologie comprend chez Avicenne l'étude de l'âme et celle de

l'intelligence, deux éléments que nous distinguons mal, mais qui, à ce

stade de renseignement scolastique, présentaient une différence très

claire de genre à espèce. L'âme d'abord est, en thèse générale, une

sorte de collection de facultés ou de puissances surajoutées au corps

matériel qui est par elles complété et rendu actif. «L'âme, dit

Avicenne, est le premier complément au corps naturel,» et auparavant:

«Toutes les actions végétales, animales et humaines proviennent de

forces ajoutées à la corporéité et au mélange des éléments qui constitue

les corps[174].» En d'autres termes toutes les actions des corps animés

proviennent de facultés. L'on comprend combien cette thèse met en

rapport étroit l'idée métaphysique de puissance avec l'idée

psychologique de faculté. De la puissance métaphysique sort l'acte en

général, de même que des puissances de l'âme sortent les actes des

corps; il y a harmonie parfaite, presque identité entre les deux

notions, et l'arabe n'a d'ailleurs qu'un mot pour exprimer ces deux

idées, le mot _kowah_, force.

[Note 174: _Nadjât_, p. 43.] L'âme est un genre qui comprend trois

espèces: l'âme végétale, l'âme animale et l'âme raisonnable ou

intelligence. Chacune de ces espèces a ses caractères et ses facultés

propres.

L'âme végétale a trois facultés selon Avicenne[175]: les facultés de

génération, d'accroissement et de nutrition. «La force nutritive est

celle qui change un autre corps en la figure du corps dans lequel cette

force réside, et qui le rend partie inhérente de ce dernier corps à la

place de celui dont il dépendait d'abord. La force d'accroissement est

celle qui ajoute au corps où elle réside un corps qui lui est semblable

selon les trois dimensions et dans les proportions convenables pour

qu'il atteigne la perfection de sa croissance. La force génératrice est

celle qui prend du corps où elle réside une partie qui lui est semblable

en puissance, laquelle, avec l'aide d'autres corps semblables au premier

par la nature et le mélange, lui devient semblable en acte.»

[Note 175: _Nadjât_, _loc. cit._]

Les frères de la pureté avaient compté sept facultés de l'âme animale;

le système des vulgarisateurs était sur ce point moins simple que celui

du savant, et ce nous peut être une occasion de reconnaître ici en

Avicenne cette puissance de condensation qui paraît être une des

qualités maîtresses des principaux philosophes arabes. Les facultés de

l'âme végétale dans le système des frères de la pureté sont[176]: une

faculté attractive qui suce les sucs de la terre et en retire les

éléments convenables à la plante; une faculté de rétention qui saisit et

retient ces éléments; une faculté digestive qui les triture et les mêle,

après quoi une faculté distributive les envoie en les répartissant

jusqu'aux extrémités de la plante; une faculté nutritive l'en nourrit;

une faculté d'accroissement l'en augmente; enfin une faculté formative

donne à la plante sa forme et sa couleur.

[Note 176: _Die Abhandlungen der Ichwân es-Safâ_, éd. Dieterici, p.

142.]

Les caractères de l'âme animale consistent en ce qu'elle saisit les

particuliers et qu'elle se meut volontairement. Elle est jointe chez les

animaux à l'âme végétale. L'âme raisonnable, jointe chez l'homme à l'âme

végétale et à l'âme animale, a pour caractères qu'elle saisit les

universaux et qu'elle agit par libre choix. Les âmes animales et

raisonnable ont en propre des facultés de perception et des facultés

d'action. L'étude des secondes constitue la théorie des passions, qui

n'est pas très développée chez Avicenne. L'étude des premières

constitue, dans l'âme animale, la théorie de la perception et, dans

l'âme raisonnable, la théorie de la connaissance; nous allons nous en

occuper.

Pour bien comprendre l'ensemble de la théorie de la perception sensible

et de la connaissance intellectuelle dans ce système, il ne faut pas

perdre de vue la disposition générale du plan de toute cette

philosophie, qui est un plan en échelle. Les règnes végétal, animal et

humain s'y superposent dans l'échelle des êtres, reposant en bas sur le

règne minéral et sur la matière, touchant en haut le règne angélique et

le monde de l'esprit. Les caractères essentiels des trois espèces d'âmes

forment une progression qui s'étend depuis la vitalité inconsciente des

végétaux jusqu'à l'activité libre et raisonnable de l'homme. La

psychologie proprement dite est ordonnée selon le même principe de

gradation. Les âmes animale et humaine prises ensemble présentent toute

une échelle de facultés, depuis celles qui procurent la sensation brute

jusqu'à celles qui ont pour fin l'illumination mystique.

Au bas, donc, de l'âme animale sont les facultés élémentaires des sens;

au-dessus de celles-ci sont des facultés qui retiennent, groupent et

interprètent d'une manière immédiate les données sensibles. «La force

perceptive, dit Avicenne[177], parlant de l'âme animale, est de deux

sortes: celle qui perçoit du dehors et celle qui perçoit du dedans.» La

perception externe comprend les sens; la perception interne comprend la

mémoire, l'imagination et un premier degré de réflexion.

[Note 177: _Nadjât_, p. 44.]

Il y a cinq sens qui sont ceux que connaît le vulgaire, à moins qu'on ne

préfère en compter huit, en divisant en quatre le sens du toucher, de

cette façon: «Le toucher est un genre, dit notre philosophe[178],

divisible en quatre espèces qui ont communément pour organe la peau et

qui perçoivent respectivement: le chaud et le froid, le sec et l'humide,

le dur et le mou, le rugueux et le lisse.» Avicenne a étudié la façon

dont opèrent les divers sens; mais cette analyse, qui relève plutôt de

l'histoire naturelle que de la philosophie, n'offre pas, je crois, un

bien grand intérêt, et il suffira de résumer, à titre d'exemple, ce

qu'il dit du sens de la vue[179].

[Note 178: _Nadjât_, _loc. cit._]

[Note 179: Le _Nadjât_, p. 44, contient une section spéciale sur _la

vue_.]

Quelques personnes ont pensé que de la vue sort quelque chose que l'on

appelle un rayon (_cho_), qui va à la rencontre des objets et qui saisit

leurs formes du dehors. D'autres croient qu'il y a autour des corps

visibles un milieu corporel transparent et que, quand la lumière tombe à

travers ce milieu sur l'objet, l'image de celui-ci est renvoyée par une

sorte de réflexion dans la prunelle où elle est perçue. Cette seconde

théorie nous semblerait, quoique un peu vague, fort raisonnable

aujourd'hui. Avicenne réfute la première avec minutie. Il dit, entre

autres choses, que, si le rayon émis par l'oeil n'est pas un corps, on

ne peut lui appliquer l'idée de mouvement longitudinal, et que, s'il en

est un, au moment où il parvient à la sphère des fixes, il serait un

corps d'une dimension énorme sortant de l'oeil qui est tout petit. Notre

philosophe admet qu'il y a, dans la vision, un fantôme (_chabah_) de

l'objet, qui se trouve renvoyé par la lumière vers l'oeil; mais il ne

précise pas davantage cette théorie que nous ne l'avons fait ci-dessus.

Dans le traité de psychologie publié par Landauer[180], il rapporte

l'opinion qu'il accepte à Aristote et la première, celle qu'il rejette,

à Platon.

D'une façon générale, le thème de la théorie de la perception sensible

dans cette scolastique est celui-ci[181]: «La perception d'une chose

consiste en ce que sa réalité s'imite dans le percevant;» la forme de

l'objet perçu est dans le sujet qui perçoit. Cette doctrine est, au

reste, exactement la même que celle de la perception intellectuelle.

[Note 180: _Die Psychologie des Ibn Sînâ_, Z. D. M. G. 1876, p. 392.]

[Note 181: _Ichârât_, p. 12.]

Une question en découle naturellement: comment ces formes envoyées aux

organes se conservent-elles? La réponse générale est, pour les

sensibles, que les formes viennent au sens commun; là elles sont mises à

la portée de diverses facultés qui leur font subir une série

d'opérations. La théorie d'Avicenne, non plus que les perceptions

sensibles, ne s'arrête longtemps au sens commun; celui-ci n'a pas par

lui-même de rôle bien déterminé; il est à peine une faculté, et il n'a

guère que la fonction, pour ainsi dire administrative, d'être une espèce

de bureau central où passent les perceptions venues du dehors avant

d'être élaborées par les facultés du dedans. Au point de vue de la

localisation anatomique, le sens commun a pour organe l'esprit répandu

dans le système nerveux et surtout dans la partie antérieure du

cerveau[182]. Les localisations des facultés sont échelonnées comme ces

facultés mêmes.

[Note 182: _Ichârât_, p. 124.]

Le tableau des facultés de l'âme animale qui agissent, au dedans, sur

les données des sens, n'est pas absolument fixe chez les philosophes

arabes ni dans les oeuvres d'Avicenne en particulier. Landauer a étudié

une partie de ces variantes[183]; cela nous permettra de ne pas nous en

embarrasser et de ne donner ici que le dessin que nous jugerons le plus

clair. Les rôles respectifs de ces facultés sont d'ailleurs assez

délicats à définir. Elles servent ensemble à opérer un travail incomplet

d'abstraction sur les données des sens, sans les dépouiller tout à fait

de la matière, ce qui est le propre de l'intelligence; elles servent

aussi à les grouper par une espèce de synthèse imaginative, sans que

pourtant dans ce système le rôle de l'imagination soit parfaitement

élucidé, et sans que l'imagination y ait une existence nettement

distincte; en outre, elles retiennent les résultats de cette abstraction

et de cette synthèse, comme le ferait la mémoire.

[Note 183: Landauer, _op. laud._, p. 403.--Landauer a étudié dans ses

notes les rapports entre la théorie d'Avicenne et celle d'Aristote. Nous

renvoyons le lecteur à ces observations qui prouvent que les forces de

l'âme selon Avicenne ne correspondent pas identiquement à ce qu'elles

sont chez Aristote. Celle que nous appelons l'opinion (_el-wahm_)

correspond en partie à la [Grec: doxa]; la cogitative (_el-mofakkirah_)

est mise en parallèle par Landauer avec la force logistique [Grec:

logistikê]. L'imaginative (_el-motakhayilah_) répond à la force

esthétique [Grec: aisthêtikê]. Il est difficile en définitive d'arriver

à des rapports stables dans cette matière un peu mouvante.]

On peut énoncer que ces facultés internes sont au nombre de quatre,

nommées: la formative, la cogitative, l'opinion et la mémoire.

La formative (_el-mosawirah_) est le trésor de ce que saisissent les

sens. Elle retient la forme sensible, partiellement dégagée des

conditions de lieu, de site, de quantité, de mode, après que l'objet

sensible a cessé d'impressionner les sens. Une goutte qui tombe, un

point embrasé qui tourne avec rapidité nous laissent voir une droite

liquide, un cercle de feu[184]. Nous continuons donc à percevoir l'objet

en un lieu où il n'est plus; il y a là un phénomène de conservation de

l'image, un premier degré de mémoire. Le rôle mnémonique de la formative

est cependant plus étendu, sans doute, qu'on ne le jugerait d'après cet

exemple. L'eau, dit ailleurs Avicenne[185], a la faculté de recevoir

l'image et non pas celle de la retenir; de même le sens la reçoit; mais

il faut, pour la retenir, une autre faculté, et c'est la formative. En

termes plus métaphysiques[186], quand la forme sensible est ôtée de la

matière qui la supportait dans la réalité, elle ne s'évanouit pas du

coup, ce qui rendrait toute connaissance à jamais impossible; mais elle

se conserve, dépouillée de cette matière, sinon de toutes les

dépendances de la matière, dans une certaine faculté qui est la

formative. Cette faculté est appelée en cet endroit d'un nom qui la

rapprocherait davantage de l'imagination: _el-khaiâl_, la fantaisie

(_phantasia_)[187]. Avicenne dit de même en un autre passage[188]: «La

chose est sensible tandis qu'elle est perçue; ensuite elle devient

imaginable.» Nous pouvons donc en somme nous représenter la formative

comme un degré embryonnaire de mémoire et d'imagination. Cette faculté

est localisée dans la cavité antérieure du cerveau.

[Note 184: _Ichârât_, p. 124.]

[Note 185: _Nadjât_, p. 45. Cf. _Ichârât_, 122.]

[Note 186: _Nadjât_, p. 47.]

[Note 187: Cf. _Ichârât_, 124, l. ult. et la définition du _Tarifât_

reproduite dans Freytag, _Lexicon arabico-latinum_ au mot _Khiâl_.]

[Note 188: _Ichârât_, p. 122.]

La formative est suivie par une faculté qui ressemble à un embryon

d'intelligence, bien qu'il ne faille pas oublier qu'elle n'est, comme

tout ce groupe de puissances, qu'une faculté animale. On appelle cette

puissance la cogitative (_el-mofakkirah_) et aussi l'imaginative

(_el-motakhayilah_) et encore la collective (_el-mokallidah_). Le rôle

assez mal défini de la cogitative est d'opérer un premier travail,

encore très fruste, d'abstraction, de groupement, d'association, de

généralisation sur les données des sens retenues par la formative. Elle

élabore les notions qui vont servir à la faculté suivante, ou opinion,

pour former ses espèces de jugements. Cependant, on l'entend bien, ni

les notions de la cogitative ne sont vraiment des idées, ni les

jugements de l'opinion ne sont vraiment des jugements intellectuels, car

les objets sur lesquels agissent ces facultés ne sont pas des

universaux, mais seulement des particuliers très imparfaitement dégagés

des conditions de la matière. La cogitative a son siège dans la partie

antérieure de la cavité moyenne du cerveau tout près de l'opinion.

L'opinion (_el-wahm_), localisée dans la partie postérieure de la cavité

moyenne du cerveau, a le pouvoir de grouper dans des espèces de

jugements ayant de la généralité, les notions grossièrement abstraites

par la cogitative des données des sens. Cette faculté, qui est

évidemment la puissance dominante dans l'âme animale a, comme on s'en

rend compte, un rôle et une importance énormes. Elle coïncide en somme à

peu près avec ce que, chez l'animal, nous appelons l'instinct, et dans

l'homme elle englobe tout cet ensemble d'opinions, de sentiments, de

préjugés qui naissent en nous par l'effet d'expériences rudimentaires ou

d'impulsions inconscientes; nous aimerions à l'appeler simplement, si

nous ne craignions de heurter la terminologie scolastique,

«l'intelligence animale». La brebis, pour tirer un exemple des écrits

d'Avicenne, a une certaine notion du loup, distincte de la perception

d'un loup particulier; cette notion est, je suppose, pour ce philosophe

comme une espèce de forme sensible assez grossièrement tracée dans l'âme

de la brebis par la faculté cogitative[189].

[Note 189: _Ichârât_, 124: «La brebis perçoit du loup un abstrait non

sensible, et le bélier perçoit de la brebis un abstrait non sensible,

d'une perception particulière.»]

Quant à l'opinion, elle fait naître, à propos de cette notion, certains

sentiments, moins semblables à des jugements intellectuels qu'à des

impulsions physiques, par lesquels la brebis est avertie, entre autres

choses, lorsqu'elle voit un loup, qu'il doit être fui. De la même façon

un homme voyant un enfant sent, avant tout raisonnement, qu'il doit le

traiter doucement[190].

[Note 190: _Nadjât_, p. 45.]

L'ensemble de ces puissances est complété par une quatrième faculté, la

mémoire (_el-hâfizah_ ou _ez-zâkirah_) qui conserve les jugements

élaborés par l'opinion. La mémoire a son siège dans la partie

postérieure du cerveau.

Voici quelques lignes extraites du _Nadjât_ qui pourront servir comme

pièce justificative pour la théorie que nous venons d'exposer, en même

temps qu'elles donneront quelques aperçus de plus sur ce point un peu

obscur de l'existence d'espèces d'idées générales dans l'âme

animale[191]: «Le sens (externe) tire la forme de la matière avec toutes

ses dépendances (de lieu, de site, de quantité, de mode)... La formative

et l'imaginative purifient davantage la forme extraite de la matière; il

n'est plus nécessaire, pour que ces facultés saisissent la forme,

qu'elle soit dans une matière (comme cela était nécessaire pour la

perception par le sens externe); car, quand la matière est absente ou

évanouie, la forme subsiste dans la formative, mais non dépouillée des

dépendances de la matière. Le sens donc ne séparait pas complètement la

forme de la matière, et il ne la dépouillait pas du tout des dépendances

matérielles. La formative la sépare tout-à-fait de la matière; mais elle

ne la dépouille pas du tout des dépendances matérielles, car la forme

dans la formative est selon la forme sensible... L'opinion produit un

degré plus élevé de purification; elle saisit les abstraits qui, par

leur essence, ne sont pas dans des matières, lorsqu'il leur arrive

accidentellement d'être placés dans une matière. Par exemple le bien et

le mal, le convenable et le contraire sont des choses qui par

elles-mêmes ne sont pas dans une matière (parce qu'elles sont

intelligibles); mais il leur arrive d'y être, et alors l'opinion les

atteint et les saisit. Cette espèce de perception est plus condensée et

plus simple que les deux précédentes; mais la forme n'y est pas encore

dépouillée des dépendances matérielles.» L'intelligence seule perçoit la

forme dépouillée de la matière et de toutes ses dépendances.

[Note 191: _Nadjât_, p. 47.]

Nous avons donné la théorie de l'intelligence en parlant de Farabi. Si

nous y revenons ici, brièvement, c'est pour ne pas rompre l'unité de

notre exposition, et en observant au reste que cette doctrine est l'une

des plus importantes, des plus caractéristiques et des plus belles de

toute cette philosophie, et que la manière dont la présente Avicenne

diffère sur quelques points de celle de son devancier.

«Le sens, dit Avicenne, copiant Farabi, mais sans le nommer, est du

monde de la créature. L'intelligence est du monde du commandement. Ce

qui est au-dessus de ces deux mondes est voilé au sens et à

l'intelligence.» L'intelligence ou âme raisonnable se divise comme nous

l'avons indiqué déjà, en intelligence pratique et en intelligence

spéculative. La première est la faculté motrice qui préside à l'action;

elle est en relation avec ce qui est au-dessous d'elle, le monde animal

qu'elle doit gouverner. La deuxième est la faculté perceptive que nous,

nous appelons proprement intelligence; elle est en relation avec ce qui

est au-dessus d'elle, les principes supérieurs auxquels elle doit obéir.

L'on reconnaît toujours la disposition graduée sur laquelle nous avons

attiré l'attention de nos lecteurs.

L'intelligence spéculative à son tour se divise, selon que Farabi nous

l'a antérieurement appris, en une série échelonnée d'intelligences

spéciales, dont les fonctions sont ordonnées d'après la notion

métaphysique de la puissance et de l'acte; le thème de la doctrine

consiste à prendre l'intelligence à l'état de puissance et à la faire

passer en acte. Farabi s'était pour cela servi de trois échelons placés

dans l'âme humaine, au-dessus desquels il avait établi, hors de l'âme,

l'intellect agent. Avicenne a recours à quatre échelons, auxquels il

soude en haut une intelligence mystique que son prédécesseur avait

laissée un peu en dehors de cette théorie. A ces cinq intelligences, il

n'omet pas d'adjoindre l'intellect agent.

Voici comment notre philosophe procède[192]: La puissance,

remarque-t-il, est de trois sortes. Elle est d'abord un état absolu de

possibilité d'où rien ne sort en acte; telle la puissance qu'a l'enfant

d'écrire; c'est la puissance matérielle. Elle est ensuite une

disposition prochaine à l'acte, mais où l'acte ne se réalise pas, par

défaut de quelque instrument ou de quelque connaissance; telle est chez

l'enfant la puissance d'écrire, s'il ne sait pas tout-à-fait bien ou si

la plume est absente. On appelle cette puissance «possible», d'autres

disent «de possession». Enfin dans le troisième état la disposition est

complète et il ne manque plus que la volonté. C'est la puissance

d'écrire chez le scribe lorsqu'il a ses instruments. Avicenne appelle

cette espèce «puissance de possession;» d'autres la nomment «puissance

achevée».

[Note 192: Ce qui suit est rédigé principalement d'après _Nadjât_, 45,

section sur _la force intellectuelle_. Cf. _Ichârât_, 128.]

Or de même qu'il y a trois états de la puissance, de même l'intelligence

qui n'est au fond, comme nous avons dit, qu'une faculté ou une

puissance, a tout d'abord trois états. Le premier est celui de

l'intelligence matérielle, qui n'est qu'une possibilité absolue de

connaître. Le philosophe remarque expressément qu'on lui donne ce nom

par comparaison avec la matière première, qui n'est qu'une possibilité

absolue de recevoir des formes; c'est de la psychologie à base

métaphysique. Le second état est celui de l'intelligence possible ou «de

possession» qui est déjà en acte par rapport à la précédente, car elle a

acquis quelque chose: les vérités premières et nécessaires, telles que

le tout est plus grand que la partie ou deux choses égales à une

troisième sont égales entre elles. Ce degré là n'est pas dans Farabi. Le

troisième degré est celui de l'intelligence qui est dans un état de

préparation parfaite, et en laquelle peuvent à tout moment se produire

les formes des intelligibles acquises après les vérités premières. On

appelle ce degré «intelligence en acte», quoiqu'il ne soit encore en

réalité que le plus haut degré de l'intelligence en puissance.

Alors l'intelligence étant ainsi prête, la compréhension des formes s'y

réalise et cette intelligence devient ce que l'on devrait proprement

nommer l'intelligence en acte, mais ce que cette terminologie un peu

défectueuse nomme «l'intelligence acquise».

Au-dessus de ce degré d'intelligence, Avicenne place un cinquième état,

commun seulement à quelques hommes; c'est celui que l'on appelle

«l'esprit saint». Cette sorte d'intelligence connaît immédiatement les

choses, et avec elle on entre dans le mystique.

On lira peut-être avec plaisir cette comparaison tirée des _Ichârât_ qui

illustre les rôles successifs de ces intelligences[193]: «D'autres

facultés de l'âme sont relatives au besoin qu'elle a de rendre sa

substance achevée comme intelligence en acte. La première de ces

facultés est une faculté disposée pour recevoir les intelligibles, que

quelques-uns appellent l'intelligence matérielle. C'est la niche

destinée à recevoir une lampe. Elle est suivie par une autre faculté qui

se manifeste en elle quand les premiers intelligibles y paraissent, et

par laquelle elle est préparée à acquérir les seconds intelligibles,

soit par la réflexion qui est comme l'huile d'olive si elle est faible,

soit par l'intuition qui est encore comme l'huile d'olive si elle est

plus forte; cette autre faculté s'appelle intelligence de possession et

elle est comparable au verre de la lampe. Puis vient la faculté noble,

celle qui atteint au plus haut degré: c'est la faculté sainte; l'huile

est presque allumée. Ensuite paraissent une faculté et une perfection.

Par la perfection les intelligibles se produisent en acte, d'une manière

comparative, dans l'esprit; et c'est comme une lumière sur une lumière.

La faculté produit l'intelligible acquis dont on s'occupe, comme un

spectacle, quand elle veut, sans avoir besoin d'une acquisition

nouvelle; elle est la mèche de la lampe, la perfection s'appelle

l'intelligence acquise, et la faculté s'appelle l'intelligence en acte.

Ce qui fait passer l'intelligence de possession à l'acte complet, et

l'intelligence matérielle à l'état d'intelligence de possession, c'est

l'intellect agent; et c'est le feu.»

[Note 193: _Ichârât_, p. 126.]

L'intellect agent a dans le système d'Avicenne le même rôle que dans

celui de Farabi. «Il est clair, dit notre auteur, que l'intelligence en

puissance ne sort en acte qu'à cause d'une intelligence toujours en

acte.» Toute espèce de perception ou de connaissance consiste en ce

qu'une forme de l'objet vient se tracer dans le sujet. Or ces formes

sensibles ou intelligibles ne sont pas toujours en présence du sujet; il

faut qu'elles soient gardées quelque part. Les formes sensibles se

conservent dans la mémoire; mais les formes intelligibles qui ne peuvent

résider que dans une substance incorporelle, étant par hypothèse sorties

de notre intelligence, ne peuvent plus se retrouver que dans une

substance extérieure à nous. Cette substance est intelligente en acte.

Quand l'âme raisonnable se joint à elle, elle saisit en elle les formes

intelligibles, ou telle ou telle de ces formes selon qu'elle est

disposée. «L'âme raisonnable[194] ne comprend une chose que par sa

jonction avec l'intellect agent.»

[Note 194: _Ichârât_, p. 179.]

Avicenne combat les philosophes qui prétendent que l'âme, dans sa

jonction avec l'intellect agent, devient cet intellect même; il remarque

que cela rendrait l'intellect agent divisible, l'âme s'identifiant à

l'une de ses parties, ou bien que cela supposerait l'âme parfaite, en

possession de tous les intelligibles. Il avait auparavant réfuté cette

opinion sous cette forme: que l'âme comprenant une forme, la devient.

Que faut-il penser, demandait-il, de l'âme lorsque, après avoir compris

A, elle comprend B? Devient-elle une autre âme, ou lui est-il impossible

de jamais comprendre B, une fois qu'elle s'est identifiée avec A?

La fonction propre de l'intelligence, dans la théorie d'Avicenne, c'est

de saisir les universaux; celle des sens était de saisir le particulier.

Mais l'étude des universaux chez ce philosophe n'aboutit pas à une

théorie indépendante, et cette théorie se présente plutôt comme un

corollaire en divers endroits de sa philosophie. Nous l'avons rencontrée

en logique, nous la retrouverons en métaphysique où elle est annexée à

la théorie des causes. Ici, en psychologie, nous pouvons la déduire de

tout ce qui vient d'être dit sur les sens et sur l'intelligence.

Les intelligibles existent; cela est affirmé à maintes reprises dans

l'exposé d'Avicenne comme dans celui de Farabi, et ces intelligibles se

confondent en somme avec les universaux. Le vulgaire se figure, dit

quelque part Avicenne[195], que l'existant, c'est le sensible, et que ce

qui n'est pas sensible n'existe pas. Mais il suffit de réfléchir un peu

pour sentir l'inanité de cette croyance. Un même terme abstrait, celui

d'homme, par exemple, s'applique à deux objets sensibles Zéïd et Amrou.

Or ce terme est ou non saisi par les sens. S'il l'est, il faut qu'il

ait, comme tout sensible, un lieu, une position, une quantité, une

manière d'être déterminés. Mais on voit bien qu'il n'en est rien; le

concept d'homme n'a ni nombre, ni site, ni lieu, ni mode spécial. Donc

ce concept n'est pas sensible, mais intelligible pur; et il en est de

même de tous les universaux.

[Note 195: _Ichârât_, p. 138.]

Les sens amènent à l'âme les particuliers, qui sont sensibles; l'âme en

extrait les universaux, qui sont intelligibles; mais elle ne les

comprend en acte que par sa jonction avec l'intellect agent où les

intelligibles résident. Quant aux particuliers, outre qu'ils sont perçus

par les sens, ils sont aussi susceptibles d'être compris par

l'intelligence, non en tant que particuliers, mais en tant qu'effets de

leur cause; et c'est ici que cette théorie relève de la métaphysique.

Cette compréhension constitue la science du particulier, laquelle est

une opération intellectuelle et ne doit pas être confondue avec la

perception du particulier par les sens. Ainsi, selon un exemple que nous

avons vu en logique, et qu'Avicenne lui-même répète, l'éclipse

particulière est perçue, en même temps qu'elle est comprise comme effet

des mouvements des astres. D'ailleurs les universaux aussi, tout en

étant saisis par l'intelligence, sont en même temps compris dans leurs

relations avec leurs effets et leurs causes. L'éclipse en général est

comprise comme l'effet de l'interposition de la lune entre le soleil et

la terre.

En somme la perception sensible est à la base de toutes les opérations

de l'âme; mais l'âme raisonnable après s'être servie du sensible pour se

disposer à recevoir en elle les intelligibles, se sépare de plus en plus

des sens et se rapproche, selon sa nature, des réalités universelles.

«L'âme, dit fort bien Avicenne[196], après s'être servie des sens,

revient de plus en plus à son essence», c'est-à-dire qu'elle se dégage

de plus en plus de la matière pour s'élever à des jugements purement

intelligibles.

[Note 196: _Nadjât_, p. 50.]

Que cette théorie soit belle, cela n'est guère douteux. Je conviens

cependant qu'elle est de nature à irriter les gens qui tiennent à faire

rentrer les esprits ou les systèmes dans des cadres préalablement

tracés. Elle unit fort adroitement des vues que l'on est habitué à

considérer comme opposées. Empiriste à son début par le rôle fondamental

qu'elle donne aux sens, et aussi par là aristotélicienne, elle se

déploie en un idéalisme tout platonicien, car l'intellect agent est bien

près d'être identique au monde des idées. A qui revient en définitive le

mérite de cette synthèse, il serait difficile de l'établir avec

précision. Je ne crois pas que nous puissions encore douter maintenant

qu'un effort personnel d'adaptation et de coordination n'ait été

accompli sur le fond de la tradition philosophique par les philosophes

arabes. La principale part dans cet effort appartient bien selon toute

vraisemblance à Avicenne lui-même, à la suite de son grand devancier

Farabi. Quant à la tradition sur laquelle ont opéré ces penseurs, il

apparaît avec une évidence croissante que c'est celle de l'éclectisme

néoplatonicien.

La preuve de la spiritualité de l'âme raisonnable, ayant pour corollaire

celle de son immortalité, est fournie par Avicenne avec abondance, et

nous essaierons de reproduire la substance de ce qu'il dit à ce sujet.

Un premier mode de preuve est tiré de la conscience immédiate que l'âme

a d'elle-même ou plus spécialement de ses puissances. Cet argument est

analogue à celui qui prouve la liberté par la conscience que l'on en a.

En tout état l'âme saisit sa propre essence; elle la saisit sans

intermédiaire, et elle ne confond pas cette perception avec les

perceptions sensibles. Y a-t-il, demande l'auteur dans les

_Ichârât_[197], un état où l'on doute de l'existence de sa propre

essence et où l'on ne soit pas sûr de soi-même? Que l'on soit absorbé

dans une méditation, endormi ou ivre, on se saisit soi-même. Suppose ton

essence séparée de tout, que ses parties ne soient pas vues, que ses

membres ne soient pas touchés, qu'elle soit en quelque sorte suspendue

dans le vide, elle cessera de s'occuper de toute autre chose excepté

d'affirmer sa propre certitude. Tu saisis ton essence sans avoir besoin

d'aucune autre puissance ni d'aucun intermédiaire; et ce que tu perçois

comme étant toi, ce n'est pas ce que tu vois, ni ce que tu touches, ce

n'est pas un membre de ton corps, ni ton coeur ni ton cerveau; ce n'est

non plus une collection de choses: Ce que tu perçois comme étant toi

n'est pas le sensible ni rien qui y ressemble.

[Note 197: _Ichârât_, p. 119-120.]

Peut-être, insiste Avicenne, penses-tu que tu saisis ton essence par le

moyen de ton acte. Mais si tu affirmes l'acte, tu affirmes l'agent, et

si tu es certain de ton activité, tu es certain de toi-même comme agent,

non par voie de conséquence, mais immédiatement. Le principe des forces

qui perçoivent et de celles qui conservent et meuvent l'assemblage des

éléments du corps humain est quelque chose que tu nommes l'âme. C'est

une substance qui se répand dans ton corps comme un tronc étale ses

branches, et cette substance est toi vraiment.

L'argument que la force intellectuelle saisit sans organe est fourni

avec plus de vigueur dans le _Nadjât_. Il a la valeur d'un second mode

de preuve; il ne s'agit plus seulement de démontrer que l'âme

raisonnable a directement conscience d'elle-même, mais que la substance

intellectuelle «comprend par son essence et non par un

instrument.»--«Nous disons[198] que si la force intellectuelle comprend

par un instrument corporel, de telle sorte que son acte propre ne

s'achève que par l'emploi de cet instrument, il faut en conclure qu'elle

ne comprend pas son essence et qu'elle ne comprend pas l'instrument et

qu'elle ne comprend pas qu'elle comprend, car il n'y a pas d'autre

instrument entre elle et son essence, ni entre elle et son instrument,

ni entre elle et le fait de sa compréhension.»

[Note 198: _Nadjât_, p. 49.]

En général les puissances qui saisissent par un organe saisissent

quelque chose d'extérieur à leur essence et à cet organe même. Toute

perception particulière des sens et des autres facultés de l'âme animale

se fait par un organe; mais les sens et ces facultés saisissent

seulement des choses extérieures; ils ne saisissent ni leurs organes ni

leurs essences propres. Seule la force intellectuelle saisit sa propre

essence; donc elle comprend sans organe.

«Ce qui confirme encore cette preuve, continue Avicenne, c'est que les

facultés qui perçoivent par l'impression des formes dans les organes,

sont sujettes à se fatiguer à la longue, parce que le travail répété use

les organes en altérant le mélange d'humeurs qui constitue leur

substance et leur nature physiques... Les choses se passent à l'inverse

pour la puissance intellectuelle. Elle gagne en force et en facilité par

un exercice prolongé, et quand elle reçoit les formes des intelligibles

les plus difficiles[199].» Si la puissance intellectuelle était une

faculté du corps analogue aux autres, elle devrait s'affaiblir après

l'âge de quarante ans. Sans doute on objecte que dans la vieillesse et

dans certaines maladies, l'âme oublie ce qu'elle a compris. Mais cette

objection n'a pas de valeur, car si, après avoir prouvé que l'âme agit

par son essence, nous admettons de plus qu'elle cesse d'agir quand le

corps vient à faire défaut, on ne saurait trouver là de contradiction ni

de difficulté.

[Note 199: Cf. _Ichârât_, p. 176.]

Un autre mode de preuve consiste à montrer que le lieu des intelligibles

est une substance non corporelle. Cette démonstration s'applique à l'âme

raisonnable et pourrait s'appliquer aussi à l'intellect agent. Avicenne

la donne dans le _Nadjât_ sous une forme très mathématique qu'il est

curieux de reproduire.

Si le lieu des intelligibles, dit l'auteur[200], est un corps, ou bien

il est une partie extrême indivisible de ce corps, ou bien il en est une

partie divisible.--Je dis d'abord qu'il n'en est pas une partie

indivisible. En effet si l'on considère le point seulement comme un

terme qui ne se distingue pas en site de la ligne ou de la quantité à

laquelle il appartient, en sorte que rien ne puisse reposer dans le

point qui ne soit en même temps dans cette ligne ou dans cette quantité,

alors le point n'est qu'une extrémité accidentelle de ce qui est par

essence quantité, et il peut seulement y avoir par accident dans le

point une extrémité de ce qui est par essence dans la quantité.--Si au

contraire, on regarde le point comme distinct de la ligne ou de la

quantité, et si l'on admet qu'il est susceptible de recevoir quelque

chose séparément, alors le point a deux sens, l'un du côté de la ligne,

distincte de lui, dont il forme l'extrémité, l'autre du côté opposé. En

ce cas ce point est séparé de cette ligne; et l'on peut considérer que

cette ligne a une autre extrémité avant le point, laquelle est encore un

point auquel le même raisonnement peut être appliqué. Il s'ensuit que la

ligne est composée en acte d'une succession de points en nombre fini ou

infini; or on a vu en physique que cela n'est pas. Donc le point n'a pas

de site propre; et la forme intelligible ne peut pas être située dans le

point indivisible.--Considérons encore, dans la même hypothèse, deux

points séparés par un seul autre. Ou bien le point intermédiaire sépare

réellement les deux autres, et il faut que chacun des deux touche une

partie spéciale de ce point moyen qui alors se divise; cette conclusion

est absurde. Ou bien il n'y a pas séparation réelle des points, et alors

la forme intelligible que nous avons supposée résidant dans un des

points en particulier, se trouve reposer du même coup dans tous, et cela

est contradictoire. Donc, une fois de plus, le lieu des intelligibles

n'est pas le point corporel indivisible.

[Note 200: _Nadjât_, p. 48-49.]

Je dis maintenant que ce lieu n'est pas non plus une partie divisible

d'un corps. S'il l'est, la forme intelligible se divise avec la division

du corps. Supposons une division en deux parties. Si ces deux parties

sont semblables, il faut chercher comment, de leur réunion, peut naître

quelque chose de différent. Cette résultante ne pourrait différer des

parties qu'en figure ou en nombre; mais la forme intelligible n'a pas de

figure ni de nombre, ou bien elle devient forme imaginaire.--Si les

parties sont dissemblables, examinons comment la forme intelligible peut

avoir des parties dissemblables. Ces parties ne pourraient être que

celles de la définition qui sont les genres et les différences; mais de

là résulteraient plusieurs impossibilités. D'abord il faudrait que les

genres et les différences fussent divisibles à l'infini en puissance

comme le corps; mais les parties de la définition d'une même chose sont

finies. Les divisions du corps correspondant à celles de la définition,

telle partie à un genre, telle à une différence, il arriverait, si l'on

modifiait le sectionnement du corps, que l'on couperait par exemple un

genre en deux, une différence en deux, et que l'on mettrait ensemble

dans une section la moitié d'un genre avec la moitié d'une différence;

cela ne se comprend pas. Et encore, tout intelligible ne peut pas se

diviser en intelligibles plus simples que lui. Il y a des intelligibles

qui sont les plus simples de tous, sans genre ni différence, et qui

servent de principe dans la synthèse intellectuelle. Le corps au

contraire est divisible à l'infini.--Il est donc prouvé que le lieu des

intelligibles n'est pas une partie divisible d'un corps, et, absolument,

qu'il n'est pas un corps.

Je ne sais ce qu'on pensera de cette preuve; peut-être faut-il avoir

l'esprit bien géométrique pour la goûter. J'avoue que, toute étendue

qu'elle est, je l'ai transcrite avec plaisir et que je lui trouve

beaucoup de saveur. Il est certain au reste qu'Avicenne y attachait une

haute importance. Chahrastani qui la répète, en en abrégeant la première

partie, l'appelle «la preuve décisive». Nous sommes donc excusable de

l'avoir citée.

Avicenne fait suivre cette longue démonstration d'une autre beaucoup

plus courte qui en est comme un autre mode. Aujourd'hui que les esprits

ne sont plus habitués à la rigueur de l'argumentation scolastique, cette

seconde forme de la preuve paraîtrait peut-être la meilleure: On a

expliqué que la faculté intellectuelle purifie les intelligibles des

dépendances de la matière, du lieu, du site, de la quantité, de la

qualité. Or cette essence intelligible existe-t-elle ainsi purifiée dans

la réalité extérieure, ou bien est-ce dans l'intelligence? Il est clair

que c'est dans l'intelligence. Si donc cette essence ne peut être

désignée par des termes de lieu, de site et autres semblables, c'est que

l'intelligence, dans laquelle elle est, n'est pas un corps.

La force intellectuelle, ajoute encore l'auteur, saisit les

intelligibles un à un en acte, et en puissance elle en saisit à

l'infini. Or il résulte de ce qui a été dit en physique que ce qui est

capable de saisir en puissance des choses sans fin, n'a pas son lieu

dans un corps ni dans une simple faculté du corps.

L'immortalité de l'âme est la conséquence immédiate de sa spiritualité.

Du moment que l'âme raisonnable n'est pas imprimée dans le corps,

qu'elle est une substance spirituelle indépendante dont le corps n'est

que l'outil, le défaut de cet outil n'atteint pas cette substance. Du

moment que l'âme, quand elle est jointe à l'intellect agent, comprend

par son essence, sans avoir besoin d'organes, le défaut de ces organes

ne saurait lui nuire. Ces conclusions sont évidentes[201]. Aussi

Avicenne s'applique-t-il moins maintenant à démontrer l'immortalité de

l'âme raisonnable qu'à rechercher par quel mode de dépendance elle est

reliée au corps.

[Note 201: _Ichârât_, p. 176.]

Il y a, dit-il[202], trois sortes de dépendance: dépendances d'égalité

dans l'être, de postériorité et d'antériorité. Si le corps et l'âme

dépendent réciproquement l'un de l'autre d'une dépendance d'égalité, et

que cette dépendance soit essentielle, alors chacun d'eux est annexé par

l'essence à son compagnon et il n'y a pas en réalité deux substances,

mais une substance unique; ce qui est faux. Si cette dépendance n'est

qu'accidentelle, alors l'un des deux ne périt pas par la mort de

l'autre, mais il y a deux substances, le corps et l'âme, pouvant exister

séparément[203].--Si la dépendance est une dépendance de postériorité

dans l'être, l'âme étant postérieure au corps, alors le corps est cause

de l'âme dans l'être. Or il y a quatre causes, comme on sait. Il est

absurde que le corps soit cause efficiente, cause agente de l'âme, car

le corps, en tant que corps, n'agit pas; il n'agit que par ses facultés.

Il est absurde aussi qu'il soit cause matérielle. Nous avons dit que

l'âme est une substance qui n'est pas imprimée dans le corps comme la

forme de la statue est imprimée dans le cuivre. Il ne se peut pas non

plus que le corps s'imprime dans l'âme par l'effet d'une certaine

composition dans laquelle l'âme entrerait, en sorte que le corps serait

comme la cause formelle de l'âme. Impossible est-il aussi que le corps

soit la cause finale de l'âme; l'inverse serait plutôt vrai. Le corps ne

peut donc en aucune façon être la cause essentielle de l'âme; mais il

peut en être la cause accidentelle; quand le corps et le mélange des

humeurs ont été produits, ils sont adaptés pour être l'instrument et la

propriété de l'âme.--Le troisième mode de dépendance est la dépendance

d'antériorité, l'âme étant antérieure au corps et cause du corps dans

l'être. Si cette antériorité est dans le temps, il est absurde que l'âme

dépende de l'existence du corps, lui étant antérieure. Si cette

antériorité est dans l'essence, cela signifie que de l'essence

antérieure découle nécessairement l'essence postérieure. Mais alors le

manque du conséquent oblige à poser le manque de l'antécédent. Or le

conséquent ne peut manquer s'il n'est pas d'abord arrivé dans

l'antécédent quelque chose par quoi celui-ci a manqué. Donc il faudrait,

pour que le corps pérît, qu'une cause arrivât tout d'abord qui ferait

périr l'âme, et le corps ne périrait pas par des causes qui lui seraient

propres. Il est clair que ceci est faux puisque le corps périt par

l'altération de ses humeurs ou de sa composition, qui est une cause qui

lui est propre.--De tout ceci résulte qu'il n'y a pas de dépendance

essentielle de l'âme au corps, mais seulement une dépendance

accidentelle venant de principes supérieurs. Et puisqu'il n'y a qu'une

dépendance accidentelle, l'âme ne périt pas par la mort du corps.

[Note 202: _Nadjât_, p. 51.]

[Note 203: Dans le traité publié par Landauer, p. 383, Avicenne donne à

cet endroit un argument d'ordre physique un peu bizarre: Si les éléments

étaient placés en égalité avec les forces, il ne pourrait pas y avoir de

mouvement; le corps ne pourrait se mouvoir en haut, parce que la chaleur

l'emporterait, ni en bas, parce que le froid l'emporterait; le corps ne

pourrait pas non plus être en repos dans aucune des positions occupées

normalement par les éléments, parce qu'alors la force naturelle relative

à la position où il se trouverait serait prédominante. Le corps en somme

ne pourrait être ni en mouvement ni en repos, ce qui est absurde.]

De plus, l'âme étant une substance simple ne peut pas réunir en elle

l'acte de subsister et la puissance de périr. Ces deux conditions, selon

Avicenne, se contrarieraient et ne pourraient pas se concilier avec la

simplicité de la substance. La puissance de périr ne peut se rencontrer

que dans les choses composées ou dans les choses simples qui subsistent

dans les composés.

Toutes ces preuves de l'immortalité de l'âme sont hautement

métaphysiques. Il ne paraît pas qu'Avicenne se soit beaucoup occupé des

preuves morales ou mystiques. Cela ne signifie pas qu'elles étaient

ignorées alors. On les trouverait sans doute dans les théologiens. Les

frères de la pureté, dont le système a un caractère plus moral que celui

des philosophes, ont donné un joli argument populaire en faveur de

l'immortalité[204]: On voit tous les hommes, disent-ils, pleurer sur

leurs morts. Ce n'est pas sur les corps qu'ils pleurent, puisque les

corps sont sous leurs yeux et qu'au lieu de les embaumer pour les voir

plus longtemps, ordinairement ils les enterrent. C'est donc à cause

d'autre chose qui s'est enfui loin des cadavres.

Dans le système d'Avicenne, l'âme humaine n'existe pas avant le corps.

Chaque âme est créée au moment de la génération du corps[205], et elle

reçoit, relativement à lui, une adaptation spéciale. Il est impossible

que les âmes existent avant leurs corps, parce qu'elles ne pourraient

être à ce moment-là ni multiples ni unes. Elles ne pourraient être

multiples parce qu'elles ne pourraient se distinguer l'une de l'autre.

Les choses abstraites pures, en général, ne peuvent devenir multiples

que par d'autres choses concrètes qui les supportent. En elles-mêmes

elles ne diffèrent pas et ne sauraient être spécifiées. D'autre part les

âmes, avant leur entrée dans les corps, ne sont pas unes ensemble; car

les âmes qui sont dans les corps ou bien seraient des fragments de cette

âme unique; mais une chose une, sans grandeur ni volume, n'est pas

divisible en puissance; ou bien ces âmes seraient unes aussi dans les

corps, et cela est faux par l'évidence de la conscience.

[Note 204: _Abhandlungen_, p. 608.]

[Note 205: _Nadjât_, p. 51.]

Donc les âmes sont produites, multiples, au moment où naissent les

corps; elles subissent une certaine préparation par laquelle chacune

d'elles s'adapte au corps qu'elle doit régir. La manière dont se fait

cette préparation paraît rester un peu mystérieuse aux regards

d'Avicenne.

Au moment où les âmes quittent les corps, cette différence originelle,

jointe à la différence des temps de leur production et de leur départ

hors des corps, les empêche de se confondre et fait qu'elles restent

essences distinctes.

Enfin[206] tout être animé perçoit en sa conscience qu'il n'y a en lui

qu'une seule âme qui sent et agit par son corps et par laquelle le corps

est gouverné librement. Une autre âme dans le même corps ne sentirait

pas par lui, n'agirait pas sur lui, ne se manifesterait en aucune façon;

et il n'y aurait pas de dépendance entre elle et ce corps. De cette

unité de l'âme individuelle, Avicenne conclut à l'impossibilité de la

métempsycose[207].

[Note 206: _Nadjât_, p. 52.]

[Note 207: Dans la _Kacîdah_ sur l'âme que nous avons publiée, Avicenne

se prononce aussi contre la métempsycose, mais sans donner d'argument.]

Il est évident que dans ces derniers raisonnements, Avicenne, que je

crois sincère, s'efforce de combattre les tendances panthéistes dans

lesquelles son système eût pu être entraîné. Cet effort est très

intéressant, car il nous fait bien percevoir la limite où, dans l'esprit

du philosophe, l'influence du dogme l'emporte sur celle de la

philosophie. Au delà de cette limite, la philosophie doit plier devant

la théologie; en deçà, il a fallu que tout le système fût ordonné de

façon que, prolongé jusqu'à ce point, il n'y vint pas heurter le dogme.

En franchissant sans encombre ce périlleux passage, Avicenne a montré

qu'il avait réussi à établir une continuité entre la science et le

dogme, qu'il les avait convenablement soudés l'un à l'autre, en d'autres

termes qu'il avait fait oeuvre de scolastique.

Avicenne · 第 20 / 26 题