LA PHYSIQUE D'AVICENNE

La physique, dans les usages de l'antiquité et du moyen âge, faisait

partie de la philosophie, parce que celle-ci était en général,

conformément à sa définition antique, la science des êtres et de leurs

états. Plus précisément, la physique entrait dans la philosophie, parce

qu'elle avait besoin de la métaphysique et que la métaphysique avait

besoin d'elle. Aux yeux des anciens philosophes, la physique se trouvait

à la fois dans le champ de l'observation et dans celui de la raison; ni

l'observation sensible ne se passait du raisonnement, ni la raison ne se

passait des sens, et il n'y avait point d'abîme entre leurs deux

domaines.

On a été injuste envers les systèmes scolastiques, lorsqu'on les a

accusés de se former sur les êtres des opinions à priori, sans se

soucier de l'expérience. Si l'on comprend bien l'esprit de ces vieilles

doctrines, on verra que rien n'est plus faux. Le raisonnement et

l'observation s'y compénètrent; la spéculation y a pour fondement la

science positive, et la science s'y ordonne au moyen de la spéculation.

Une harmonie y existe entre l'idée et l'objet, entre l'abstrait et le

concret, entre l'intelligence et les choses, et le seul principe qui y

soit posé à priori est celui même qui affirme l'existence de cet accord

et qui réclame du philosophe la foi préalable en la possibilité de

l'application de l'intelligence aux choses.

Que l'on examine avec soin la formation de la philosophie du moyen âge,

et l'on se rendra compte que ses erreurs sont dues, non pas à ce qu'elle

a dédaigné la science positive, mais justement au contraire à ce qu'elle

s'est placée dans une dépendance trop étroite d'une science encore

imparfaite.

Nous commencerons à éclairer cette thèse dans le présent chapitre, et ce

que nous dirons ensuite de la psychologie et de la métaphysique achèvera

de l'établir.

La psychologie tient à la physique sans discontinuité, et dans la

scolastique d'Avicenne toute une partie de la psychologie, celle qui a

pour objet la science des âmes, par opposition à celle des

intelligences, rentre sous la rubrique de la physique. En outre la

physique se relie à la métaphysique, parce que la chaîne des êtres est

continue de la matière à l'intelligence. Enfin il est intéressant de

rappeler que des relations mutuelles unissent la physique à la logique.

La logique emprunte au monde physique plusieurs des notions dont elle a

besoin, celles nommément des catégories et des causes; et la logique

d'autre part prête à la physique l'instrument de ses méthodes, le

ressort de ses raisonnements, puisqu'il a été admis que les lois de la

raison s'appliquent à la nature.

Nous ne nous proposons pas de faire ici un exposé complet de la physique

d'Avicenne. C'est d'histoire de la philosophie que nous devons nous

occuper et non d'histoire des sciences. Mais comme précisément nous

venons d'indiquer que la physique scolastique contient de la

philosophie, il faut que nous en extrayions ce qui se lie à notre objet.

C'est ce que nous ferons commodément, en examinant quelques-unes des

principales notions ou thèses de cette science.

Les grandes notions métaphysiques de matière et de forme ont évidemment

une base physique. Elles apparaissent au commencement de la physique du

_Nadjât_[150]. «Nous disons que les corps sont composés d'une matière,

c'est-à-dire d'un lieu, et d'une forme qui est dedans. Le rapport de la

matière à la forme est le rapport du cuivre à la statue.» Les catégories

sont aussi des notions suggérées par la physique: «Dans la matière du

corps, il y a des formes autres que la forme corporelle. Ces formes sont

relatives à la quantité, au lieu et à d'autres choses analogues. S'il en

est ainsi, les corps physiques absolument parlant ne sont constitués que

de deux principes, la matière et la forme; mais à ces corps s'attachent

les accidents qui surviennent du fait des neuf catégories. Il y a une

différence entre la forme proprement dite et ces accidents: la forme a

pour lieu la matière qui n'a pas par elle-même la nature spéciale du

corps, tandis que les accidents ont pour lieu le corps qui subsiste par

la matière et par la forme. La nature spécifique du corps a lieu

antérieurement selon le principe.»

[Note 150: _Nadjât_, p. 25.]

Le corps a des qualités premières et secondes ainsi définies: les

premières sont telles que, si on les enlève, l'objet qu'elles qualifient

s'anéantit; les secondes sont telles que leur enlèvement n'a pas pour

conséquence l'anéantissement de l'objet, mais nuit seulement à sa

perfection.

Avicenne passe de cette notion des qualités à celle de force dont

l'analyse est intéressante. «Aucun corps, dit-il d'abord, ne se meut ni

se repose de lui-même,» ce qui constitue un énoncé très net du principe

d'inertie. Aussitôt après la pensée devient plus profonde: «le corps ne

se meut pas non plus par un autre corps ou par une force découlant en

lui d'un corps, s'il n'a pas en lui-même une force convenable. On

pourrait interpréter cette idée comme une conception dynamique, suivant

laquelle la force serait toujours intérieure à l'objet qu'elle meut,

contrairement aux conceptions statiques courantes d'après lesquelles la

force semble agir sur des objets extérieurs. Mais Avicenne lui-même

s'explique:

Ces forces qui sont inhérentes au corps ne sont autres que les qualités

premières d'où procèdent les qualités secondes, et des qualités secondes

procèdent les actions du corps. On distingue trois classes de forces.

Les premières sont celles qui conservent au corps ses qualités relatives

à la figure et au lieu naturels, et qui l'y font retourner lorsqu'il en

a été écarté; c'est par exemple la pesanteur. Cette espèce de forces

s'appellent naturelles; elles sont le principe du mouvement ou du repos

essentiels et des autres qualités que le corps possède par essence.--La

seconde espèce de forces sont celles qui mettent le corps en mouvement

ou en repos et lui conservent ses qualités au moyen d'organes et de

manières diverses, soit sans conscience ni liberté de la part du corps,

et ce sont alors les facultés de l'âme végétative, soit avec conscience,

et ce sont celles de l'âme animale. Dans cette espèce rentrent les

facultés de l'âme humaine qui peut réfléchir sur les êtres et les

examiner; et par là nous rejoignons la psychologie. «L'âme est en

général une qualité première du corps qui a la vie par des

facultés.»--Enfin la troisième espèce comprend les forces qui

accomplissent des actions analogues sans intermédiaire d'organe et avec

une volonté constante, à savoir les facultés des âmes des sphères; et,

par cette espèce, nous atteignons la métaphysique.

Voici donc une analyse de la notion physique de force qui nous a fait en

quelques mots traverser toute la philosophie. Cette analyse, d'ailleurs,

est belle, et cette conception toute dynamique de la force serait encore

aujourd'hui de nature à plaire à certains esprits. En un autre

passage[151], Avicenne se rapproche un peu plus des notions de la

statique moderne. Il y insiste sur cette remarque, qui a aussi son

intérêt en métaphysique, qu'il n'y a pas de force infinie, attendu que

les effets des forces sont toujours finis et susceptibles de plus ou de

moins; puis il représente les effets de la force par la traction des

fardeaux, le soulèvement des poids; et il rappelle ce principe de

mécanique que ce que l'on gagne en intensité d'effet, on le perd en

espace parcouru; nous dirions: ce que l'on gagne en puissance, on le

perd en vitesse.

[Note 151: _Nadjât_, p. 34. Section «sur ce qu'il ne peut pas exister de

force infinie».]

Avicenne a donc une intelligence claire des notions mécaniques; et

l'introduction de l'esprit métaphysique dans cet ordre de questions a eu

pour effet de le porter à négliger un peu la conception de la force

statique pour s'appesantir sur la conception dynamique, qui est

évidemment plus haute.

Les notions de temps et de mouvement sont connexes, ou pour entrer plus

avant dans l'esprit de l'école d'Avicenne, la notion de temps est

dépendante de celle de mouvement: «Le temps ne s'imagine qu'avec le

mouvement[152]. Là où l'on ne sent pas le mouvement, on ne sent pas le

temps.» Et notre philosophe appuie sur l'aspect psychologique de cette

idée en évoquant cette comparaison: «C'est ce que l'on voit dans

l'histoire des Compagnons de la Caverne.»--Cette histoire est la légende

des sept dormants; l'on sait que d'après elle, sept jeunes hommes qui

s'étaient réfugiés dans une caverne pour échapper à la persécution de

Décius, s'y endormirent d'un sommeil miraculeux, et se réveillèrent 240

ans plus tard, avec le sentiment d'avoir dormi une seule nuit.--La même

idée est exprimée d'une manière plus métaphysique dans un passage d'une

épître d'Avicenne sur _les Fontaines de la Sagesse_[153]: «Le temps,

est-il dit en cet endroit, n'a rien à faire avec le repos. Ce n'est que

par simultanéité qu'il le mesure. Comme la coudée mesure les choses par

l'intermédiaire d'un morceau de bois, de même un seul temps peut être la

mesure de beaucoup de mouvements divers.» En réalité, selon ce système,

les corps physiques ne sont pas directement dans le temps; ils sont

d'abord dans le mouvement lequel est dans le temps. Cette idée très fine

est très explicitement exprimée dans la phrase qui suit celles que nous

étions en train de citer: «Le corps naturel est dans le temps, non par

son essence, mais parce qu'il est dans le mouvement, dans le temps.»

[Note 152: _Nadjât_, p. 31.]

[Note 153: Première épître de la collection des _Resâil fi'l-hikmet_,

intitulée: «La physique des fontaines de la sagesse, _Et-tabî'iât min

oyoun el-hikmet_».]

L'on juge déjà par le commencement de cette analyse, de l'aisance avec

laquelle étaient maniées ces notions. Les scolastiques orientaux ont été

très libres dans leurs idées sur le temps; ils n'ont éprouvé aucune gêne

à le considérer comme un produit, comme une créature, et fréquemment

leur pensée s'est supposée affranchie de cette condition du temps qui

aujourd'hui nous semblerait plus tyrannique.

Voyez avec quelle simplicité en parle Avicenne[154]: «Le temps, dit-il,

n'a pas été produit dans le temps, mais il a été produit comme principe,

son producteur ne le précédant pas dans le temps ni dans la durée, mais

dans l'essence. Si en effet il avait un principe dans le temps, il

serait produit après n'avoir pas été, c'est-à-dire après un temps

antérieur,» ce qui est contraire à l'hypothèse qu'il a une origine.

«Donc le temps est principe, c'est-à-dire qu'il n'est précédé que par

son créateur seul.» Quelques personnes peuvent être tentées de trouver

ces réflexions transcendantes; mais le lecteur qui voudra bien

s'abandonner sans parti pris à la conduite de notre auteur, jugera

plutôt qu'elles sont naïves à force d'être rationnelles. Suivons donc

l'analyse.

[Note 154: _Nadjât_, p. 31.]

«Ce qui est produit dans le temps est ce qui n'était pas, puis est. Dire

que cette chose n'était pas, signifie qu'il y a eu un état dans lequel

elle manquait; mais cet état lui-même était.» Quant au temps, il n'est

pas produit dans le temps, et il en est de même du mouvement, non pas de

tout mouvement, mais du mouvement circulaire des cieux.--Il faut en

effet nous habituer à cette idée que, dans ce système, le mouvement des

sphères célestes ou du moins de la sphère extérieure, est posé comme

principe de toute l'activité du monde, d'une manière que nous

expliquerons. Le temps n'est qu'une dépendance essentielle de ce

mouvement; «le temps est la quantité du mouvement circulaire»;--c'est la

théorie que nous avons déjà rencontrée chez el-Kindi;--et comme ce

mouvement est continu, le temps est continu.

Tous les êtres, poursuit Avicenne, ne sont pas dans le temps d'une

manière immédiate. «Ce qui existe primairement dans le temps a pour

parties le passé et l'avenir et pour extrémité l'instant; il y a des

choses qui y existent secondairement: ce sont les mouvements; et

d'autres qui ne s'y trouvent qu'au troisième degré: ce sont les mobiles,

car les mobiles sont dans le mouvement et le mouvement est dans le

temps.» Les instants sont dans le temps comme les unités dans le nombre,

et les mobiles sont comme les choses dénombrées. Tout ce qui est continu

est divisible et susceptible de recevoir le nombre. Il ne faut donc pas

s'étonner que l'on ait divisé le temps. Les choses qui ne rentrent pas

dans les trois classes que nous venons de dire ne sont pas dans le

temps; ce n'est que par une sorte de transposition qu'on leur en

applique la notion; ces choses sont dans une fixité que l'on compare à

la fixité qui se trouve au fond du temps et que l'on appelle la durée

(_dahr_). Le temps s'écoule dans la durée; et la mesure temporaire est

appliquée aux choses qui ne sont pas dans le temps par l'intermédiaire

de cette durée fixe.--C'est là, il faut le reconnaître, une analyse

pénétrante dont beaucoup aujourd'hui pourraient tirer profit.

Il peut être intéressant encore d'écouter ce qu'Avicenne dit de la

vitesse, parce qu'il en parle dans un esprit bien scolastique. Après

avoir remarqué[155] que «tout mouvement donné est dans une certaine

quantité de vitesse», il se pose la question: à quoi s'applique cette

quantité? «Cette quantité existe dans une matière, parce que ses parties

ont lieu l'une après l'autre, donc elles sont produites, et tout ce qui

est produit est ou dans une matière ou fait d'une matière. Or cette

quantité n'est pas faite d'une matière, parce qu'ici ce n'est pas

l'assemblage de la matière et de la forme qui est produit en premier

lieu, mais bien l'assemblage de la forme avec une disposition qui est

dans la matière. Donc il faut que cette quantité soit dans une matière.

Mais toute quantité qui se trouve dans une matière et dans une donnée,

est ou quantité de cette matière ou quantité de sa disposition. Or, dans

le cas actuel, elle ne saurait appartenir à la matière, parce que, si

elle lui appartenait par essence, son accroissement ferait croître la

matière, et alors tout ce qui est plus rapide serait plus gros ou plus

grand. Cette conséquence étant fausse, l'hypothèse l'est aussi. Donc la

quantité de la vitesse appartient à la disposition qui est dans la

matière.»

[Note 155: _Nadjât_, p. 30-31.]

Nous avons traduit ce passage qui est assez curieux par son style; mais

la conclusion en est remarquable aussi. Avicenne place en somme le

principe du mouvement dans une disposition de la matière du mobile; le

mouvement est en puissance dans cette disposition, puis il passe peu à

peu à l'acte: «Le mouvement, dit-il en un autre endroit[156], est ce que

l'on conçoit de l'état du corps lorsqu'il se modifie à partir d'une

disposition qui réside en lui; c'est un passage de la puissance à l'acte

qui a lieu d'une manière continue, non d'un seul coup.» Cette définition

nous conduit à une conception assez analogue à la notion moderne de

force vive, mais plus métaphysique en même temps que moins mathématique,

et elle nous ramène au point de vue dynamique où nous avons vu

qu'Avicenne s'était de préférence placé dans l'analyse de la notion de

force.

Le lieu est défini chez Avicenne comme chez el-Kindi. «Le lieu du corps,

dit notre auteur[157], est la surface qu'entoure ce qui avoisine le

corps et dans laquelle il est,» et en un autre endroit[158]: «Le lieu

est la limite du contenant qui touche la limite du contenu; c'est là le

lieu réel. Le lieu virtuel, c'est le corps qui entoure le corps

considéré.»

[Note 156: _Nadjât_, p. 28.]

[Note 157: _Les Fontaines de la sagesse_, p. 9.]

[Note 158: _Nadjât_, p. 33.]

Notre philosophe tire d'intéressants effets de la notion du lieu

physique ou naturel, qu'il faut distinguer de la précédente. «Tout corps

a un lieu naturel, identiquement un»: C'est le lieu vers lequel il tend

dans son mouvement naturel. Autrement dit tout corps abandonné à

lui-même tend vers un lieu qui est toujours le même. Le corps a aussi

une figure et une position naturelles: «Le corps abandonné à

lui-même[159] prend une certaine position et une certaine figure. Il a

dans sa nature quelque chose qui l'y oblige.» Le corps simple a pour

figure naturelle la figure sphérique.

Il faut remarquer dans cette théorie la notion d'inclination et de

tendance dont on n'a pas tiré parti dans la physique moderne et qui est

pourtant philosophique et simple. Le corps écarté de son lieu ou de sa

figure a une tendance à y revenir par le moyen du mouvement. «Le corps

en état de mouvement a aussi une tendance par laquelle il se meut, et

que l'on sent si l'on lui fait obstacle.» Plus l'inclination du corps

vers son lieu naturel a de force, plus faible est l'inclination autre

que l'on peut lui donner par contrainte. Cette notion de la tendance ou

de l'inclination se généralise dans cette philosophie, comme se

généralise celle de mouvement. Avicenne l'applique expressément au

mouvement vital qui emporte les êtres, les faisant passer d'une forme à

une autre entre leur génération et leur destruction[160]: «Tout être

sujet à la naissance et à la mort a en lui une tendance au mouvement

rectiligne» qui le porte à chaque instant de sa forme actuelle à sa

forme subséquente. Tout cela est très profondément senti et heureusement

formulé. Cette théorie est toujours en conformité avec la conception

dynamique de la force que nous avons déjà louée ci-dessus.

[Note 159: _Ichârât_, p. 109.]

[Note 160: _Ichârât_, p. 112.]

Mais, en une circonstance particulière, l'idée du lieu naturel a trahi

Avicenne, et lui a fait rejeter une vue physique proposée de son temps

et qui longtemps après devait être reconnue juste. Il s'agit de la

doctrine des pressions atmosphériques et hydrauliques. Quelques

philosophes, au temps d'Avicenne, entrevoyaient cette doctrine. «Des

gens ont pensé, nous dit-il lui-même[161], que le feu se porte en haut,

la terre en bas, par contrainte... Cette contrainte serait une pression.

Le feu surmonterait l'air, l'air, l'eau, et l'eau, la terre, à cause de

la pression du lourd sur le léger s'exerçant par en haut; le corps

échapperait à la pression en se plaçant en sens contraire de celui où

elle s'exerce, par rapport au corps pressant... Ces philosophes pensent

que tous les corps tendent vers le bas, mais que le lourd refoule le

léger.» Il était impossible d'exposer plus nettement que ne le faisaient

ces savants du onzième siècle la théorie de la pesanteur atmosphérique

et de la pression des fluides, dont la découverte fit la gloire des

savants du dix-septième. Nous regrettons pour l'honneur d'Avicenne,

d'avoir à constater qu'il méconnut la justesse de cette vue, et qu'il

maintint, conformément à l'enseignement d'Aristote, que le léger allait

en haut et que le lourd allait en bas comme à leurs lieux naturels.

[Note 161: _Nadjât_, p. 41.]

Enfin de l'idée du lieu naturel la philosophie d'Avicenne tira cette

conséquence un peu singulière à énoncer qu'«il n'est pas possible[162]

qu'il y ait un autre monde que celui-ci.» La raison en est que «un même

corps ne peut pas avoir deux lieux naturels; qu'alors les corps

semblables en formes et en force ont aussi le même centre et les mêmes

inclinations naturels. Il ne saurait donc y avoir deux terres au milieu

de deux mondes, ni deux feux dans deux sphères enveloppant deux mondes.»

[Note 162: _Nadjât_, p. 37.]

Une question fameuse au moyen âge et jusque dans la science du

dix-septième siècle, celle du vide, a été traitée par Avicenne avec des

développements qui nous fourniront encore un intéressant exemple de

l'état de la méthode scolastique à cette époque. Avicenne prétend

démontrer l'impossibilité de l'existence du vide. Voici un abrégé de son

raisonnement.

«Je dis d'abord, commence notre philosophe[163], que si l'on suppose un

vide vide, il n'est pas rien pur, mais qu'il est essence, quantité,

substance. Car pour tout vide vide donné, on peut trouver un autre vide

plus petit ou plus grand que lui; il se trouve donc être susceptible de

division dans son essence supposée manquante; or il n'en est pas ainsi

du rien pur. Donc le vide n'est pas rien.--Ensuite: Tout ce qui est

divisible a de la quantité; donc le vide a de la quantité. Toute

quantité est continue ou discontinue. Or le vide n'est pas discontinu;

en effet tout discontinu est tel ou par accident ou par essence. Tout ce

qui est discontinu par accident est continu par nature. Ce qui est

discontinu par essence manque de commune limite entre ses parties; et en

ce qui est tel, chaque partie est indivisible; et ce en quoi chaque

partie est indivisible, n'est pas susceptible de recevoir en son essence

la continuité: Donc le vide n'est pas discontinu par essence. Alors il

est continu par essence. Et comment cela? On admet que le plein peut le

recouvrir dans sa quantité. Ce qui peut être recouvert par le plein peut

l'être par le continu; et ce qui peut être recouvert par le continu est

continu. Donc le vide est continu.--Et encore: Le vide a une essence

fixe, aux parties continues, pouvant être traversée suivant des

directions. Tout ce qui est ainsi est une quantité susceptible de

position.» Avicenne poursuit cette argumentation, montrant que, si le

vide existe, il a de la distance, qu'il possède les trois dimensions,

qu'il est mesurable par essence. Puis il explique que «le vide n'a pas

de matière,» par cette raison que «tout ce qui est susceptible de

discontinuité a une matière, et que le vide n'est pas susceptible de

discontinuité.» Après quoi il entame une assez longue discussion sur

l'impénétrabilité, qui ne manque pas d'intérêt.

[Note 163: _Nadjât_, p. 28. Cette thèse a son commencement dans la

section sur «le lieu.»]

Deux corps solides, par exemple deux cubes égaux sont impénétrables,

c'est-à-dire que leurs dimensions ne peuvent pas se superposer

respectivement les unes aux autres. Avicenne recherche si cette

impossibilité a lieu entre les matières des deux corps ou entre leurs

dimensions, ou entre la matière de l'un et la dimension de l'autre, ou

entre les matières et les dimensions à la fois. Il conclut qu'elle a

lieu entre les dimensions. Ce raisonnement un peu aride est présenté

sous une forme plus coulante dans la petite épître des _Fontaines de la

sagesse_[164]. Il s'agit de rechercher comment les dimensions du corps

pourraient pénétrer celles du vide: «Ou bien les dimensions du corps

pénètrent celles du vide ou bien non. Si elles ne les pénètrent pas, le

vide est impénétrable, et alors il est plein, ce qui est contradictoire.

Si elles les pénètrent, des dimensions pénètrent des dimensions; et de

la réunion de deux dimensions égales, résulte une dimension égale à

chacune d'elles, ce qui est encore contradictoire. Les corps sensibles

ne sont pas pénétrables, et ce sont leurs dimensions qui empêchent de

les concevoir tels. Celles-ci, en tant que dimensions, ne peuvent pas

être pénétrées, non pas parce qu'elles sont blanches ou chaudes ou

qu'elles ont d'autres qualités analogues; mais, par leur essence même,

les dimensions ne se pénètrent pas. Il faut nécessairement que deux

dimensions soient plus grandes qu'une seule, parce que deux unités sont

plus qu'une unité, deux nombres plus qu'un nombre, deux points plus

qu'un point, nous ne disons pas plus grands qu'un point car le point n'a

pas de grandeur, mais il est susceptible de multiplicité.» Ainsi donc,

pour placer un corps dans le vide, il faudrait supposer qu'au même

moment on anéantit le vide; et pour employer la conclusion du

_Nadjât_[165]: «ou bien le corps donné existe ailleurs que dans les

dimensions du vide, ou bien le vide existe et aucun corps n'y peut être

placé.»

[Note 164: _Les Fontaines de la sagesse_, p. 7.]

[Note 165: _Nadjât_, p. 33.]

«Il apparaît d'après ces principes, ajoute Avicenne, qu'il n'y a pas de

mouvement dans le vide; parce que, si une chose se mouvait dans le vide,

ou bien ses dimensions pénétreraient celles du vide, et nous avons dit

que cela ne se peut, ou bien cette chose entrerait dans le vide en le

fendant, et nous avons vu aussi que cela est absurde. Il n'y a donc

point de mouvement dans le vide et de même il n'y a point de repos.»

La conclusion de tout le raisonnement est que «le vide n'existe

aucunement. Il n'est qu'un nom, comme l'a dit le premier maître».

Si, après nous être intéressé à la méthode de cette discussion, qui est

très serrée et très rigoureuse, nous désirons porter une appréciation

sur les idées mêmes qui y sont contenues, nous remarquerons sans peine

que le point précis de cette théorie qui heurte nos idées actuelles, est

celui où il est affirmé que les dimensions du vide sont impénétrables.

Il y a dans cette affirmation une espèce de matérialisation de la notion

d'étendue qui nous étonne. Pour nous qui ne parlons plus guère de lieu

ni de vide, mais qui parlons sans cesse d'espace et d'étendue, les

dimensions de l'espace ont justement cette propriété que l'on y peut

superposer celles des corps matériels. L'espace est essentiellement

pénétrable pour nous; l'étendue matérielle liée aux corps ne l'est pas.

Pourquoi la scolastique a-t-elle rejeté cette notion si commode de

l'espace vide et pénétrable? Ce ne doit pas être uniquement pour les

arguments rationnels donnés ci-dessus; c'est plutôt, je le croirais,

parce que, nonobstant certains préjugés, la scolastique était un système

foncièrement empiriste et que, selon l'observation empiriste, l'espace

vide n'existe pas.

La plupart des théories précédentes trouvent leur achèvement dans la

manière dont Avicenne a traité le redoutable et éternel problème de

l'infini. Dans cette philosophie ce problème revêtait plusieurs aspects

dont les principaux étaient ceux-ci: y a-t-il un vide infini? y a-t-il

un passé infini? les corps sont-ils divisibles à l'infini? existe-t-il

un nombre infini? La solution générale donnée à ces questions était:

l'infini n'existe pas en acte; il existe en puissance.

Farabi avait su, avec une concision saisissante, formuler cette réponse,

à propos de la question de l'infinitude du monde[166]: «Toutes les

sphères sont finies, et il n'y a pas derrière elles de substance ni

quelque chose ni plein ni vide. La preuve en est qu'elles sont en acte

et que tout ce qui existe en acte est fini.» Il est impossible de

trancher plus résolument un plus difficile problème. Farabi au reste,

non plus qu'Avicenne, ne prétend, dans cette solution, à aucune

originalité; non content de la rapporter à Aristote, il la fait remonter

jusqu'à Socrate: «On raconte, ajoute-t-il de Socrate, d'après Platon,

qu'il avait coutume d'exercer l'esprit de ses élèves en disant: si un

être est infini, il faut qu'il soit en puissance, non en acte.»

[Note 166: _Al-Fârâbî's philosophische Abhandlungen_, p. 99; § 36.]

[Illustration]

Voici le raisonnement type que propose Avicenne, pour prouver

l'impossibilité d'un infini actuel. Ce raisonnement se retrouve

plusieurs fois dans son oeuvre sous des formes un peu diverses. Nous le

donnons d'abord sous une forme géométrique, tel qu'Avicenne l'a formulé

dans le passage où il nie la possibilité du vide infini; et nous prions

le lecteur de le suivre avec attention, afin d'en remarquer

l'imperfection. C'est ici un document important de l'histoire de

l'esprit humain; cette démonstration aisée mais vicieuse, a mis au

développement de la philosophie et des sciences une entrave pesante et

durable.

«Soit un mouvement circulaire[167] dans un vide infini, si l'on suppose

que le vide infini est possible. Soit le mobile la sphère ABCD de centre

O. Supposons dans le vide sans fin la ligne XY. Soit OC une ligne tirée

du centre vers le côté C et ne rencontrant pas (dans ce sens) la ligne

XY, même si on la prolonge à l'infini. Quand la sphère tourne, cette

ligne arrive à couper la ligne XY, et elle se meut en la coupant et en

étant coupée par elle. L'intersection a lieu évidemment par l'arrivée au

contact de deux points (un sur chaque ligne). Soient K et L ces points.

Il est visible qu'il y a toujours un point M qui arrive au contact avant

le point K. Or le point K a été supposé le premier point touché. Donc il

y a contradiction», et l'hypothèse est fausse.--Nous le voyons sans

peine, l'hypothèse fausse est qu'on puisse marquer sur la ligne fixe un

point K qui soit le premier rencontré par la ligne tournante; mais

Avicenne a cru que l'hypothèse fausse était celle qu'il avait placée en

tête de sa démonstration, l'existence du vide infini. Ce raisonnement,

s'il était juste, aurait donc pour conséquence non seulement

l'impossibilité du vide infini, ce qui nous toucherait assez peu, mais

aussi l'impossibilité de l'espace géométrique infini et celle de la

science géométrique à l'infini. Celle-ci n'était pas constituée au temps

d'Avicenne, et la philosophie en a souffert. Il est juste pourtant de

remarquer que l'analyse de cette question dépendait au moins autant de

l'esprit philosophique que de l'esprit mathématique, et l'on peut blâmer

ensemble la science d'avoir égaré la philosophie, et la philosophie de

n'avoir pas redressé la science.

[Note 167: _Nadjât_, p. 33.]

Voici une autre forme de la même démonstration: «Je dis qu'il ne se peut

pas qu'il existe une quantité infinie, continue et susceptible de

position, ni un nombre infini ordonné, et j'entends par ordonné qu'une

de ses parties soit antérieure par nature à une autre.» En effet,

supposons qu'une quantité soit infinie dans un sens. Il est possible

d'en retrancher, par l'imagination, une partie, du côté fini. Cette

quantité, prise avec cette partie, a une limite; prise sans cette

partie, elle en a également une. Faisons coïncider en imagination les

deux extrémités du côté fini. Cela fait, ou bien les deux quantités

s'étendront ensemble, se recouvrant dans toute leur étendue, et la

quantité entière sera égale à la quantité diminuée, ce qui est absurde;

ou bien l'une des quantités sera moindre que l'autre, et alors elle sera

finie; mais la différence entre elles est finie; donc la somme de la

plus petite et de la différence sera finie; donc la quantité entière le

sera. Or elle est infinie; par conséquent l'hypothèse est absurde.»

Il est aujourd'hui évident que toutes ces sortes de raisonnements sont

sophistiques. Nous l'avons dit; il est inutile d'insister davantage.

Mais nous saisissons, non sans plaisir, cette occasion de faire

remarquer qu'il est bien possible que la plupart des fameuses thèses et

antithèses de ce que l'on appelle dans la philosophie kantienne les

antinomies de la raison pure, n'aient jamais été démontrées par des

raisonnements de plus de valeur. Peut-être qu'aujourd'hui, à une époque

où la connaissance mathématique de la notion d'infini est

vulgarisée,--elle ne l'était pas au temps de Kant,--si l'on examinait

sans parti pris les preuves de ces antinomies, on ne les trouverait pas

plus fondées que celles que fournissaient les écoles adverses au temps

d'Avicenne. Je ne serais nullement étonné qu'on en arrivât promptement à

la conclusion que, en ces matières, ni la thèse, ni l'antithèse ne sont

démontrables, et qu'il n'y a point d'antinomies, mais seulement des

raisonnements faux. Cependant, pour nous renfermer dans notre rôle

d'historien, bornons-nous ici à conclure que, selon que nous l'avons

déjà fait remarquer, si la philosophie d'Avicenne a erré, c'est qu'elle

a pâti des faiblesses de la science.

Touchant l'infinitude dans le passé, l'enseignement d'Avicenne est

affirmatif. Notre philosophe admet la possibilité de séries infinies

écoulées, en considérant que ces séries passées n'existent plus que

comme en puissance. Cette vue n'est pas évidente du premier coup, et

Avicenne a dû se livrer à quelques efforts pour la justifier. Mais,

puisque nous avons tout à l'heure évoqué le souvenir de Kant, qu'il nous

soit encore permis de remarquer combien est factice la critique de ce

philosophe à propos des antinomies; la thèse que Kant a formulée, de la

première antinomie: «le monde a un commencement dans le temps, il est

limité dans l'espace», est en elle-même si peu solide et si peu une, que

toute la grande école scolastique orientale, à la suite de l'antiquité,

n'en a admis que la moitié: «le monde est limité dans l'espace», et y a

adjoint la moitié de l'antithèse: «le monde n'a pas de commencement dans

le temps».

Avicenne appuie cette dernière proposition à peu près en ces termes: Les

méthodes que l'on emploie, dit-il[168], pour nier la possibilité de

l'infinitude dans le passé, reposent ou sur une argumentation fausse ou

sur des prémisses sophistiques. «Pour nous, nous soutenons qu'il y a

nombre sans fin et mouvement sans fin; seulement ils ont une sorte

d'existence qui est l'existence en puissance, non pas de cette puissance

qui passe à l'acte, mais de celle qui signifie que le nombre peut être

augmenté sans fin.» Et ailleurs[169]: «Des parties en nombre infini

peuvent exister, n'étant pas ensemble, si par exemple elles se trouvent

dans le passé ou dans l'avenir; elles peuvent exister successivement. De

même rien ne répugne à l'existence d'un nombre infini non ordonné en

position ni en nature.» Et encore[170]: «l'existence des choses en

nombre infini dans le passé ne leur appartient pas dans leur essence;

elles ne la possèdent que successivement, et si on commence à les

compter à partir du moment actuel, le compte continue sans fin.»

[Note 168: _Nadjât_, p. 34. Section sur «la négation de l'infini.»]

[Note 169: V. la section précédente du _Nadjât_.]

[Note 170: _Nadjât_, p. 34.]

Avicenne ne précise pas les objections que l'on faisait contre la

possibilité de la série infinie passée. Nous pouvons en rappeler une

fort ingénieuse d'après Gazali. Supposons qu'une série infinie d'êtres

immortels, par exemple des âmes, soient nés successivement dans le

passé. Au moment actuel, tous ces êtres existent, et par conséquent un

nombre infini existe en acte, ce que l'école d'Avicenne déclare

impossible.

Les corps, selon Avicenne, sont divisibles à l'infini en puissance.

Notre philosophe rejette l'atomisme comme rationnellement faux.

Il paraît cependant que l'atomisme avait alors des partisans et Avicenne

croit utile de citer quelques-unes de leurs objections: «Il y a,

dit-il[171], cette objection que la divisibilité à l'infini rendrait le

mouvement impossible.» Supposons en effet qu'un mobile parcoure une

ligne limitée divisible à l'infini; cette ligne est divisible par

moitiés, la moitié l'est aussi, de même la moitié de sa moitié, et ainsi

de suite, et l'on arrive à ce résultat que le mobile parcourt en un

temps fini une infinité de moitiés, ce qui est absurde.--Voici une autre

objection: Il n'y a pas de multiplicité sans que l'unité ne se trouve en

elle. Si donc une multiplicité existe en acte, l'unité y existe en acte.

Mais l'unité en acte est indivisible; donc le corps doué de multiplicité

a ses parties premières indivisibles.

[Note 171: _Nadjât_, p. 26.]

Il est clair que ces objections ne valent rien. Celles qu'Avicenne fait

de son côté à l'atomisme ne valent pas davantage. Il répond ainsi à la

seconde des objections précédentes: Supposons qu'on puisse composer un

corps d'un nombre fini de parties; le corps simple sera celui qui ne

sera pas composé de plusieurs parties; mais le corps simple est

divisible. Donc il y a contradiction et l'hypothèse est fausse.

La démonstration favorite d'Avicenne en faveur de la divisibilité à

l'infini est celle qu'il tire de la notion du contact[172]. «Il y a des

savants, dit-il, qui pensent que tout corps a des divisions le long

desquelles se touchent des parties qui ne sont pas des corps, dont les

corps sont composés. Ces parties ne seraient divisibles ni par brisure,

ni par coupure, ni en imagination ou en hypothèse; et chaque partie

intermédiaire en empêcherait deux autres de chaque côté de se toucher.»

La réponse d'Avicenne est, en somme, que ou bien cette partie

intermédiaire est touchée de la même manière par les parties qui sont à

ses côtés, c'est-à-dire qu'elle est pénétrée par elles, que toutes les

parties se compénètrent et qu'il ne se forme point de volume, ou bien

cette partie n'est pas touchée par la partie qui est d'un côté de la

même manière qu'elle l'est par la partie de l'autre côté, et alors elle

est divisible. En d'autres termes, ou il y a contact complet et alors

pénétration, ou il y a contact partiel et alors division.

[Note 172: _Ichârât_, p. 90, _Nadjât_, p. 26, _Chahrastani_, p. 397, et

l'épître des _Fontaines de la sagesse_, p. 9.]

Enfin Avicenne, ayant affirmé que le mouvement est divisible à l'infini

en puissance, parce qu'il a lieu le long de lignes divisibles à l'infini

en puissance, croit réfuter ainsi la thèse adverse que le mouvement est

composé de parties indivisibles séparées par des repos[173]: Le

mouvement de la flèche ou celui de l'oiseau, qui sont très rapides,

étant supposés composés de parties indivisibles, le sont ou sans

intercalation de repos ou avec intercalation de repos très petits par

rapport aux parties du mouvement. S'ils sont composés sans intercalation

de repos, alors ces mouvements sont égaux au mouvement du soleil ou plus

rapides que lui, ce qui est absurde; et s'ils le sont avec intercalation

de repos moindres que les parties de mouvement, l'excès de la vitesse du

soleil sur celle de l'oiseau ou de la flèche sera moindre que le double;

or l'on sait qu'il n'y a aucune proportion mesurable entre ces deux

vitesses. Donc l'hypothèse est insoutenable.--Une fois de plus, il est

évident que l'hypothèse est insoutenable telle que la présente Avicenne,

mais qu'elle cesserait de l'être moyennant quelques modifications

faciles à imaginer.

[Note 173: _Nadjât_, p. 29.]

Nous avons, sans crainte de fatiguer le lecteur, insisté sur tous ces

raisonnements. Nous les croyons importants, non pas certes par

eux-mêmes,--ils sont tous faux,--mais parce qu'ils marquent une étape à

laquelle s'est longtemps arrêté l'esprit humain. Plusieurs siècles

durant, sur ces questions où entrait le concept d'infini mathématique,

les philosophes se sont opposé des solutions contradictoires. Kant a

prétendu mettre un terme au débat en rejetant ces contradictions sur le

compte de la raison. Il eût été plus simple et, à notre avis, infiniment

plus juste, de reconnaître, à la lumière d'une science plus avancée, la

vanité de toutes ces démonstrations opposées, et de conclure que, dans

ce genre de questions, la thèse et l'antithèse sont également

acceptables et qu'elles ne sont ni l'une ni l'autre dans la dépendance

d'aucune nécessité rationnelle.

Avicenne · 第 18 / 26 题