Le lecteur qui a bien voulu nous suivre jusqu'ici, doit être débarrassé
maintenant d'un certain préjugé avec lequel il se peut qu'il ait abordé
cette histoire. Quelques personnes en effet ont dû supposer, en nous
entendant parler de grands philosophes arabes, que ces hommes n'étaient
grands que par rapport à leur temps et à leur race, mais qu'il serait
téméraire de prétendre les comparer aux philosophes et aux savants
illustres nés dans d'autres milieux. Or il est déjà visible que des
érudits comme ceux que nous avons nommés, des Sergius de Rasaïn, des
Honéïn fils d'Ishâk, des Tâbit fils de Korrah, des Kindi et des Farabi,
pour n'en rappeler que quelques-uns, sont dignes, tant par la puissance
et l'originalité de leur nature que par le nombre et la valeur de leurs
travaux, d'être classés parmi ceux qui, sans égard au milieu ni au
temps, ont le mieux mérité de l'esprit humain. Mais lorsque nous aurons
parlé d'Avicenne, il ne sera plus possible, je pense, de conserver aucun
doute sur le rang auquel de tels hommes doivent être placés; après qu'on
se sera rendu compte de la physionomie extraordinaire de ce personnage,
de la précocité de ses talents, de la promptitude et de l'élévation de
son intelligence, de la netteté et de la force de sa pensée, de la
multiplicité et de l'ampleur de ses oeuvres composées au milieu des
agitations incessantes de sa vie, de l'impétuosité et de la diversité de
ses passions, on demeurera convaincu que la somme d'activité dépensée
dans une telle existence, dépasse énormément celle dont seraient
capables, même encore de nos jours, des types humains moyens.
Nous connaissons la vie d'Avicenne par une source excellente, qui a peu
d'analogues dans la littérature arabe. C'est une biographie que le
philosophe lui-même rédigea et qui fut recueillie et achevée par son
disciple el-Djouzdjâni. Ibn abi Oseïbia nous a conservé ce précieux
document[102]; nous ne pouvons mieux faire que de le reproduire en
majeure partie. Mais afin de lire ce récit sans trop de trouble, il
convient de se replacer d'abord dans l'histoire générale de l'Orient
musulman à l'époque d'Avicenne.
[Note 102: _Les classes des médecins_, éd. Müller, 2e partie, pages 2 à
20.]
La vie de notre philosophe s'étend sous les règnes des khalifes Tây,
Kâdir et Kâïm. Les noms de ces souverains sont dépourvus d'éclat,
relativement à ceux des Mansour, des Réchîd et des Mamoun. C'est qu'en
effet, nous sommes arrivés à l'époque de la décadence du khalifat
abbaside. L'autorité centrale des khalifes de Bagdad s'affaiblit, et de
divers côtés se lèvent des aventuriers qui fondent des dynasties
rivales. Déjà, sous le règne de Mottaki, les princes Hamdanites de
Mosoul, Nasîr ed-Daoulah et Séïf ed-Daoulah, dont les armes glorieuses
se tournèrent, en dehors du monde musulman, contre les Byzantins et
contre les Russes, avaient disputé aux émirs turcs la garde du khalife
avec le titre d'émir el-omarâ. Nous avons vu Farabi s'attacher à la
personne de Séïf ed-Daoulah.
Sous Mostakfi, les Bouyides, fils d'un pauvre pêcheur des bords de la
Caspienne qui prétendait descendre du roi de Perse Sassanide Sâbour
Dou'l-Aktâf, entrèrent à Bagdad à la tête de troupes du Deïlem en 334;
Mostakfi fut déposé et aveuglé et remplacé par Mouti. Le chef bouyide
Moizz ed-Daoulah s'étant arrogé le titre nouveau de sultan, fit
adjoindre son nom, dans les prières publiques, à celui du khalife. Les
princes Bouyides penchèrent pour les croyances des Rafédites: ils
instituèrent et firent célébrer à Bagdad même, au jour d'Achoura, en
l'année 352 et les années suivantes, la fête chiite de la commémoration
de Hoséïn, fils d'Ali. Appuyés sur les émirs Deïlémites, les sultans
Bouyides jouèrent pendant quelques années, à côté des khalifes, le rôle
de maires du palais. Ils contraignirent le faible Mouti, devenu
paralytique, à abdiquer. Tây régna dix-huit ans, presque inconnu; il fut
à la fin déposé et emprisonné; Kâdir, mis à sa place, régna quarante et
un ans, sans que sa personnalité marquât dans l'histoire; enfin sous son
successeur Kâïm, la dynastie des Bouyides, usée par des querelles
intestines, sombra; mais ce ne fut que pour être remplacée par la
dynastie plus fameuse des Turcs Seldjoukides. Pendant le temps de leur
domination, les membres de la famille Bouyide s'étaient dispersés dans
l'empire. En 365, Rokn ed-Daoulah, le frère de Moizz ed-Daoulah, étant
devenu vieux, avait partagé les pays soumis à son autorité entre ses
enfants. A l'un il avait donné la Perse et le Kerman, à un autre Rey et
Ispahan, à un troisième Hamadan et Dînawer[103]; nous allons voir
Avicenne se transporter de l'une à l'autre de ces résidences.
[Note 103: V. Abû'l-Mahâsin, éd. Juynboll, II, 491.]
A Bokhâra, régnait la dynastie des Samanides dont la puissance datait de
la fin du troisième siècle de l'hégire. Mansour fils de Nouh le
Samanide, surnommé le maître du Khorâsan, mourut en 365 et eut pour
successeur Nouh fils de Mansour. Celui-ci fut le premier protecteur
d'Avicenne.
Dans le sud de l'empire des khalifes avait paru, dès le règne encore
glorieux de Moktafi, la secte étrange des Karmates. Nous en avons parlé
dans un autre ouvrage[104]. L'élan des Karmates était déjà arrêté à
l'époque d'Avicenne; mais la grande et fameuse secte des Ismaéliens, à
laquelle se rattachait celle-là, avait conquis alors le pouvoir
politique en Égypte et fondé, sur les ruines de dynasties passagères,
l'importante dynastie des Fâtimides.
[Note 104: _Le Mahométisme; le génie sémitique et le génie aryen dans
l'islam_, p. 150 et suivantes.]
L'état de l'empire musulman au temps où nous sommes placés, peut donc
être représenté comme celui d'une féodalité indisciplinée et orageuse,
où, sous un pouvoir central énervé et désorganisé, une foule de pouvoirs
vassaux s'élèvent tour à tour, dominent dans une portion de l'empire,
puis s'éclipsent. Des races et des croyances s'entre-choquent,
progressant ou reculant selon la fortune des aventuriers politiques qui
les incarnent. D'une façon générale, l'esprit arabe décline; l'ancien
esprit persan a des réveils, mais il ne parvient pas à se dégager tout à
fait du chaos, empêché qu'il en est par des ressauts de barbarie que
produit surtout l'élément turc[105]. Cependant la science poursuit ses
destinées, au hasard des protections éphémères que lui accordent de-ci
de-là quelques personnages princiers. C'est dans un tel milieu, dont la
vie d'Avicenne reflète le caractère trouble et tempétueux, que ce
philosophe donna pour la première fois une expression claire, ordonnée
et complète de ce système grandiose et calme que nous nommons la
scolastique.
Abou Ali el-Hoséïn fils d'Abd Allah fils de Sînâ, vulgairement appelé
Avicenne[106], raconte ce qui suit:
Son père qui était originaire de Balkh était venu dans le pays de
Bokhâra au temps de Nouh fils de Mansour; il habitait le bourg de
Kharmeïtan, dans le voisinage de Bokhâra, où il exerçait la profession
de changeur; il avait épousé une femme d'Afchanah. Cette femme lui donna
deux fils, dont notre philosophe était l'aîné. Il naquit l'an 375 dans
le mois de Safar. Après la naissance de ces enfants, les parents
d'Avicenne se transportèrent à Bokhâra.
[Note 105: On aura une idée précise de l'histoire orientale de ce temps,
en lisant le beau travail de M. F. Grenard, _la Légende de Satok Boghra
Khân et l'histoire, Journal Asiatique_, janvier 1900. Les princes turcs,
pris individuellement, furent parfois protecteurs de la science; le
jugement que nous portons ici est général et s'applique à la race.]
[Note 106: Le nom d'Avicenne est une corruption de l'arabe Ibn Sînâ, par
l'intermédiaire de l'hébreu Aven Sînâ. Avicenne est connu aussi sous le
surnom d'ech-Cheïkh er-Rais, le seigneur, le chef.]
Avicenne tout jeune fut confié à un maître pour apprendre le Coran et
les éléments des belles-lettres. A dix ans, il avait déjà fait tant de
progrès qu'il excitait l'admiration. Il vint vers ce temps-là dans la
ville de Bokhâra des missionnaires ismaéliens d'Égypte, qui enseignaient
la théorie de leur secte touchant l'âme et la raison; le père d'Avicenne
embrassa leur doctrine; quant à notre philosophe, il nous dit «qu'il
entendait et qu'il comprenait ce que ces gens disaient, mais que son âme
ne le recevait pas». Ces missionnaires enseignaient aussi des sciences
profanes, la philosophie grecque, la géométrie et le calcul indien.
Avicenne apprit cette espèce de calcul d'un marchand de légumes. Il
étudia aussi avec succès la jurisprudence et la controverse sous un
ascète du nom d'Ibrâhim.
Après cela vint à Bokhâra un individu du nom d'en-Nâtili qui posait en
philosophe. Le père d'Avicenne, très ami des sciences à ce qu'il semble
et zélé pour l'avancement de son fils, fit loger ce personnage dans sa
maison, dans l'espoir que le jeune homme apprendrait beaucoup de lui.
Avicenne étudia sous sa direction les principes de la logique; mais
quant aux détails de cette science, cet homme n'en avait pas
connaissance, et toutes les fois qu'une question se posait, le disciple
la résolvait mieux que son maître. Avicenne se mit alors à étudier par
lui-même; il lut les traités de logique et il en examina attentivement
les commentaires. Il fit de même pour la géométrie d'Euclide. Il en
apprit les cinq ou six premières propositions avec Nâtili, puis il
acheva le livre seul. Il passa ensuite à l'étude de l'_Almageste_ qu'il
nous dit avoir compris avec une facilité merveilleuse. Nâtili le quitta
et s'en alla à Korkandj. Avicenne lut encore les _Aphorismes des
philosophes_ puis divers commentaires sur la physique et la théologie,
et, selon son expression, «les portes de la science lui furent
ouvertes».
Il désira alors apprendre la médecine, et comme «cette science,
affirme-t-il, n'est pas difficile», il y fit de très rapides progrès.
Après s'y être initié dans les livres, il se mit à visiter les malades,
et il acquit des traitements empiriques plus d'expérience qu'on ne
saurait dire. Les médecins commencèrent à venir étudier sous sa
direction. Il n'avait en ce temps-là que seize ans.
Parvenu à ce point, il consacra un an et demi à la lecture; il ne fit
plus, durant ce temps, autre chose que de lire et de relire les livres
de logique et de philosophie. «Toutes les fois que j'étais embarrassé
dans une question, raconte-t-il, et que je ne trouvais pas le terme
moyen d'un syllogisme, je m'en allais à la mosquée, et je priais et
suppliais l'auteur de toutes choses de m'en découvrir le sens difficile
et fermé. La nuit, je revenais à ma maison; j'allumais le flambeau
devant moi, et je me mettais à lire et à écrire. Quand j'étais dominé
par le sommeil ou que je me sentais faiblir, j'avais coutume de boire un
verre de vin qui me rendait des forces, après quoi je recommençais à
lire. Quand enfin je succombais au sommeil, je rêvais de ces mêmes
questions qui m'avaient tourmenté dans la veille, en sorte qu'il arriva
que, pour plusieurs d'entre elles, j'en découvris la solution en
dormant.»
Le jeune philosophe approfondit ainsi la série des sciences logiques,
physiques et mathématiques, jusqu'au point où l'homme peut atteindre; et
il n'y fit plus, dit-il, de progrès depuis lors. Puis il se tourna vers
la métaphysique. Mais malgré cette extrême facilité et cette prodigieuse
puissance de travail dont il se vante, non sans insistance, la
_Métaphysique_ d'Aristote lui resta longtemps inaccessible. «Je lus ce
livre, dit-il, mais je ne le compris pas, et la donnée m'en resta
obscure au point que, après l'avoir relu quarante fois, je le savais par
coeur et ne le comprenais pas encore. Je désespérai et je me dis: Ce
livre est incompréhensible. Un jour, je me rendis à l'heure de l'_asr_
chez un libraire, et j'y rencontrai un intermédiaire qui avait en mains
un volume dont il faisait l'éloge et qu'il me montra. Je le lui rendis
d'un air ennuyé, convaincu qu'il n'y avait pas d'utilité dans cet
ouvrage. Mais cet homme me dit: Achète-le-moi; c'est un livre à bon
marché; je te le vends trois dirhems; son possesseur a besoin d'argent.
Je le lui achetai. C'était un ouvrage d'Abou Nasr el-Farabi sur les
intentions d'Aristote dans le livre de la métaphysique[107]. Je rentrai
chez moi et je m'empressai de le lire. Aussitôt tout ce qu'il y avait
d'obscur dans ce livre se découvrit à moi, car déjà je le savais par
coeur. J'en conçus une grande joie, et le lendemain, je distribuai aux
pauvres des aumônes abondantes pour rendre grâces à Dieu.»
[Note 107: Farabi a écrit sur les intentions, buts ou tendances
(_agrâd_) d'Aristote et de Platon dans plusieurs de leurs livres. V.
Steinschneider, _Al-Farabi_, p. 124 et 133.]
En ce temps-là le sultan de Bokhâra était toujours Nouh fils de Mansour.
Ce prince étant tombé malade, Avicenne fut appelé et le guérit. Il
devint ensuite l'un de ses familiers. Avicenne demanda à Nouh la
permission d'entrer dans sa bibliothèque. C'était, nous dit-il, une
bibliothèque incomparable, formée de plusieurs chambres qui contenaient
des coffres superposés, remplis de livres; dans une chambre étaient les
livres de droit, dans une autre la poésie, et ainsi de suite. Avicenne
découvrit là des livres extrêmement rares qu'il n'avait jamais vus
auparavant et qu'il ne retrouva plus depuis. Cette bibliothèque brûla
quelque temps après. Des envieux prétendirent que le philosophe l'avait
lui-même incendiée pour être assuré de posséder seul les connaissances
qu'il y avait acquises.
Avicenne n'avait pas encore dix-huit ans qu'il avait achevé de parcourir
le cycle des sciences. «A ce moment-là, affirme-t-il, je possédais la
science par coeur; maintenant elle a mûri en moi; mais c'est toujours la
même science; je ne l'ai pas renouvelée depuis.» Il commença à écrire à
l'âge de vingt et un ans. Il écrivit ordinairement à la requête de
différents personnages, pour la plupart peu connus. L'un de ses voisins
nommé Abou'l-Hoséïn el-Aroudi lui demanda un livre général sur la
science; il le fit et l'appela du nom de cet homme: _la Philosophie
d'Aroudi_; un autre, Abou Bekr el-Barki, lui demanda un commentaire
philosophique, et il rédigea le traité _du Résultant et du résulté_,
ainsi qu'un traité sur _les Moeurs_.
A l'âge de vingt-deux ans, notre philosophe perdit son père, et sa
situation changea. Il entra dans la vie politique et fut investi de
quelques charges par le sultan. Mais la nécessité, dit-il, le força à
quitter Bokhâra et à émigrer à Korkandj. Là, Abou'l-Hoséïn es-Sahli, qui
était ami des sciences, remplissait les fonctions de vizir auprès de
l'émir Ali fils de Mamoun. Avicenne séjourna dans cette petite cour sous
l'habit de jurisconsulte. Puis la nécessité, selon son expression, le
força encore à quitter Korkandj. Il passa à Nasâ, à Bâwerd, à Tous et
dans d'autres villes, et il parvint enfin à Djordjân. Son intention
avait été de se placer sous la protection de l'émir Kâbous; mais tandis
qu'il était en la compagnie de ce personnage, il arriva que celui-ci fut
fait prisonnier et mourut.
Avicenne se transporta à Dihistan où il fut gravement malade; il revint
à Djordjân et il fit la connaissance d'Abou Obéïd el-Djouzdjâni qui
s'attacha à lui. A ce moment il composa sur sa situation un poème où se
trouvait ce vers: «Je ne suis pas grand, mais il n'y a pas de ville qui
me contienne; mon prix n'est pas cher, mais je manque d'acheteur.» La
situation qu'Avicenne dépeint ainsi symbolise fort bien ce qu'était à
cette époque celle même de la science.
Ici s'arrête l'autobiographie. Avicenne la rédigea vraisemblablement à
la demande d'el-Djouzdjâni, et c'est à ce dernier, qui fut dès lors le
témoin oculaire des errements du philosophe, que nous devons la suite du
récit.
Il y avait à Djordjân un homme du nom de Mohammed ech-Chîrâzi, qui avait
du goût pour les sciences. Cet homme acheta une maison au cheïkh,
c'est-à-dire à Avicenne, dans son voisinage, et chaque jour le cheïkh
lui donna des leçons d'astronomie et de logique. Avicenne composa pour
lui, dans cette résidence, une partie de ses ouvrages.
Ensuite le philosophe passa à Rey où il fut au service de la dame de Rey
et de son fils Madjd ed-Daoulah. Il traita ce prince qui souffrait de
mélancolie. Il demeura à Rey jusqu'après le meurtre de Hilâl fils de
Bedr et la défaite de l'armée de Bagdad. La nécessité le fit alors
passer à Kazwîn et de là à Hamadan où il se mit au service de
Kadbânawéïh et fit fonction d'intendant.
Sur ces entrefaites l'émir de Hamadan, Chems ed-Daoulah, qui était
malade, le fit appeler. Il le traita et le guérit après quarante jours
de soins assidus; l'émir le récompensa magnifiquement et le mit au
nombre de ses familiers. Le philosophe prit part, quelque temps après, à
une petite expédition que Chems ed-Daoulah dirigea du côté de Kirmissîn.
Il revint, battu, à Hamadan. On lui demanda ensuite de se charger du
vizirat et il accepta. Mais les soldats se révoltèrent contre lui, et
redoutant son châtiment, ils assiégèrent sa maison, se saisirent de lui
et le jetèrent en prison. En même temps ils s'emparèrent de tous ses
biens, et ils cherchèrent à obtenir sa mort de Chems ed-Daoulah. L'émir
s'y refusa; mais pour leur donner quelque satisfaction, il consentit à
l'éloigner du pouvoir. Le cheïkh se réfugia dans la maison d'un de ses
amis, Abou Sad fils de Dakhdouk, et il y resta caché quarante jours. Au
bout de ce temps, l'émir étant tombé malade fit rechercher Avicenne, et
il lui confia le vizirat une seconde fois.
El-Djouzdjâni choisit ce moment pour demander au cheïkh de rédiger un
commentaire général des livres d'Aristote; Avicenne répondit qu'il
n'avait pas le temps, mais que cependant, si Djouzdjâni ne désirait de
lui qu'un exposé direct de ses opinions sans la réfutation des opinions
adverses, il s'y mettrait; et il commença à rédiger la physique du
_Chifâ_. Or déjà Avicenne avait écrit le premier livre de son _Canon_
sur la médecine. Il mena de front la composition de ces deux énormes
ouvrages. Tous les soirs, il réunissait dans sa maison des érudits et
des étudiants; el Djouzdjâni lisait un passage du _Chifâ_, un autre
assistant en lisait un du _Canon_, et l'on continuait ainsi
alternativement jusqu'à ce que chacun eût lu à son tour; après quoi l'on
buvait. On écrivait pendant la nuit parce que le temps de la journée
était occupé par le service de l'émir. Ainsi se passait la vie du cheïkh
à Hamadan. Mais son protecteur Chems ed-Daoulah, étant reparti en
expédition contre un émir voisin, fut pris de colique en route et
mourut.
Quand Chems ed-Daoulah fut mort, son fils fut proclamé à sa place; on
demanda à Avicenne de se charger encore du vizirat; mais il refusa, et
il alla se cacher dans la maison du droguiste Abou Gâlib où il continua
ses travaux. Il composa là tous les chapitres de la physique et de la
métaphysique du livre du _Chifâ_, à l'exception des deux traités des
animaux et des plantes. Il écrivait cinquante folios par jour. Ne se
sentant plus assez en sûreté à Hamadan, il adressa en secret une lettre
à Alâ ed-Daoulah, l'émir d'Ispahan, pour lui demander de se rendre
auprès de lui. Tâdj el-Mélik, qui était devenu tout-puissant à Hamadan,
eut connaissance de cette lettre; il en fut mécontent et il mit des gens
à la recherche du cheïkh. Celui-ci, ayant été dénoncé par quelques-uns
de ses ennemis, fut pris et envoyé dans une forteresse appelée
Ferdadjân. En y entrant, il récita un poème, où était ce vers: «Mon
entrée est certaine, comme tu vois; tout le doute est dans la question
de ma sortie.»
Il resta dans ce château quatre mois. A ce moment, Alâ ed-Daoulah fit
une expédition à Hamadan; Tâdj el-Mélik, accompagné du fils de Chems
ed-Daoulah, s'enfuit, et il vint chercher asile dans ce château même où
était enfermé Avicenne. Alâ ed-Daoulah retourna peu après à Ispahan;
Tâdj el-Mélik quitta alors son abri et rentra à Hamadan, ramenant avec
lui le cheïkh. Celui-ci avait composé plusieurs ouvrages dans sa prison.
A la suite de ces événements, Avicenne, de plus en plus désireux de
quitter Hamadan, sortit secrètement de cette ville, avec Djouzdjâni, son
frère et deux domestiques, tous cinq déguisés en soufis. Après un
pénible voyage, ils atteignirent Ispahan. Le philosophe fut bien reçu
par Alâ ed-Daoulah; il trouva à sa cour les dignités et l'honneur dont
un homme tel que lui était digne. Il se remit à travailler la nuit et à
tenir des séances philosophiques, selon la méthode qu'il avait suivie à
Hamadan. L'émir lui-même présidait ces séances, les nuits de vendredi.
Avicenne composa beaucoup de livres dans la compagnie d'Alâ ed-Daoulah.
Il acheva le _Chifâ_ une année où il se rendit avec ce prince à Sâbour
Khâst; en route il produisit encore plusieurs ouvrages, notamment le
_Nadjât_.
Le philosophe continua à demeurer jusqu'à sa mort sous la protection
d'Alâ ed-Daoulah. Un jour il fit remarquer au prince que les
observations astronomiques des anciens se trouvaient suspendues dans
l'empire musulman, par suite des troubles et des guerres, et qu'il
serait bon de les reprendre. Alâ ed-Daoulah lui accorda aussitôt une
subvention à cet effet. Le cheïkh chargea Djouzdjâni de présider à
l'installation des instruments; mais les observations durent être
abandonnées à cause de la fréquence des distractions et des voyages.
Avicenne composa encore dans cette période divers ouvrages, notamment
celui qui porte le nom de son protecteur, le _Hikmet el-Alâi_, ouvrage
en persan sur la philosophie. Djouzdjâni remarque avec étonnement que
pendant les vingt-cinq années qu'il fut au service d'Avicenne, il ne lui
vit jamais lire un livre nouveau de suite; il se reportait immédiatement
aux passages difficiles, et d'après eux il jugeait l'ouvrage. Cette
méthode ne nous surprendrait plus aujourd'hui.
Notre philosophe, dit pittoresquement son biographe, «avait puissantes
toutes les puissances de l'âme; mais sa faculté dominante était la
faculté érotique. Elle l'occupait souvent», et ces excès usèrent son
tempérament. La cause de sa mort fut une colique qui lui arriva; il
désirait tant en guérir qu'il prit huit lavements en un jour. Une partie
de ses intestins fut ulcérée et une dysenterie se déclara. La
prostration vint, qui suit la colique, et il tomba en un état de
faiblesse qui ne lui permit plus de se lever. Il continua cependant à se
traiter jusqu'à ce qu'il pût de nouveau marcher. Mais il ne se garda pas
bien; il se livra à divers excès, et il fit beaucoup de mélanges dans
ses traitements, ce qui l'empêcha de recouvrer tout à fait la santé. Il
allait tantôt mieux et tantôt retombait.
On prétend qu'il avait ordonné un jour de mettre deux _dânik_ de céleri
dans une potion avec laquelle il se traitait, et que le médecin qui le
soignait en mit pour cinq dirhems. L'acidité du céleri augmenta son mal.
En outre son domestique jeta dans une de ses drogues une grande quantité
d'opium. Ce domestique l'avait lésé en quelque chose, et il redoutait
son ressentiment au cas où le cheïkh aurait guéri.
Alâ ed-Daoulah partit pour Hamadan; il emmena avec lui le cheïkh.
Celui-ci fut repris de colique en chemin; arrivé à Hamadan, il se sentit
à bout de forces et il comprit qu'il ne pourrait plus repousser la
maladie. Alors il renvoya ses médecins et il se mit à dire: «Le
gouverneur qui était dans mon corps n'est plus capable de le régir;
maintenant tout remède est inutile.» Puis il tourna ses pensées vers son
Seigneur. Il fit des ablutions, se repentit de ses péchés, distribua
d'abondantes aumônes, affranchit ses esclaves, et tous les trois jours
il marquait un sceau. Au bout de peu de jours il expira.
Sa mort arriva l'an 428 et sa vie avait été de 58 ans. Quelqu'un fit sur
lui ces vers: «Le cheïkh er-Raîs n'a tiré aucune utilité de sa science
de la médecine ni de sa science des astres. Le _Chifâ_ ne l'a pas guéri
de la douleur de la mort; le _Nadjât_ ne l'a pas sauvé.»
La destinée qu'eut la mémoire d'Avicenne en Orient et en Occident, et
l'influence qu'exerça sa philosophie, ne sont pas présentement de notre
ressort, puisque dans cet ouvrage, nous considérons son système comme un
point d'arrivée et non pas comme un point de départ. Mais nous ne
pouvons résister au plaisir d'indiquer un des aspects que prit sa
physionomie aux yeux des Orientaux, d'autant que cet aspect légendaire
doit avoir son origine dans quelques traits de son caractère réel. Dans
les littératures populaires de l'Orient et en particulier dans la
littérature turque, il existe un Avicenne fantastique, espèce de sorcier
bouffon et bienfaisant, dont l'imagination du peuple a fait le héros
d'aventures singulières et de farces burlesques. Tout un recueil de
contes turcs lui est consacré, et voici, d'après une chrestomathie
turque[108], l'une de ces plaisanteries auxquelles ce profond et joyeux
philosophe est censé s'être livré.
[Note 108: Ch. Wells, _The litterature of the Turks_, p. 114.]
Il y avait une fois un roi à Alep, et, dans ce temps-là, la ville était
ravagée par une énorme quantité de rats, dont les habitants se
plaignaient sans cesse. Un jour, tandis que le roi causait avec
Avicenne, la conversation tomba sur les rats. Le roi demanda au docteur
s'il ne connaîtrait pas un moyen de les faire disparaître. «Je puis
faire en sorte, répondit celui-ci, qu'en quelques heures il n'en
subsiste plus un seul dans la ville; mais c'est à la condition que vous
alliez vous placer aux portes de la cité, et que, quoi que vous voyiez,
vous ne riiez pas.» Le roi accepta avec plaisir; il fit seller son
cheval, se rendit à la porte et attendit. Avicenne de son côté alla dans
la rue qui conduisait à la porte, et il se mit à lire une incantation.
Un rat vint; Avicenne le prit et le tua; il le mit dans un cercueil, et
il appela quatre rats pour le porter. Puis il continua ses incantations
et les rats, frappant leurs pattes l'une contre l'autre, commencèrent à
marcher. Tous les rats de la cité vinrent assister aux funérailles; ils
s'avancèrent en rang vers la porte où se tenait le roi, les uns
précédant le convoi, les autres suivant. Le roi regardait; mais quand il
vit les rats qui portaient le cercueil sur leurs épaules, il ne put se
retenir et éclata de rire. Aussitôt tous les rats qui avaient franchi la
porte moururent; mais ceux qui étaient encore dans la ville se
débandèrent et s'enfuirent. Avicenne dit: «O roi, si tu t'étais retenu
de rire encore quelques instants, il n'aurait plus subsisté dans la
ville un seul de ces animaux, et tout le monde eût été soulagé.» Le roi
se repentit; mais que faire? Repentir tardif est de nul profit.
Ainsi Avicenne connut, du moins de façon posthume, la grosse popularité
et les petits côtés de la gloire.
Les ouvrages qu'Avicenne composa et ceux qui existent encore dans nos
bibliothèques, sont nombreux. El-Djouzdjâni a donné la bibliographie de
ce philosophe au cours du récit qu'il nous a laissé de sa vie, et Ibn
Abi Oseïbia l'a revue. Il n'importe pas que nous transcrivions les
titres des ouvrages mentionnés par Djouzdjâni, ni que nous dressions la
liste de ceux qui se trouvent dans toutes les bibliothèques de l'Europe.
Ce serait un travail aussi aisé que fastidieux, et sans intérêt immédiat
pour nos lecteurs. Nous devons seulement indiquer quels sont, parmi ces
livres, les plus importants, quels sont ceux qui ont déjà fait l'objet
de travaux de la part des savants occidentaux, desquels on peut
aujourd'hui se servir pour connaître la philosophie de l'auteur, et nous
ajouterons à ces renseignements des détails suffisants pour que l'on
puisse se former une idée assez précise de l'activité littéraire de ce
grand homme.
Il y a dans l'oeuvre d'Avicenne des traités généraux sur la philosophie.
Le plus considérable de ses écrits en ce genre, est son volumineux
ouvrage intitulé le _Chifâ_, c'est-à-dire la guérison. Nous avons vu
qu'Avicenne le composa à diverses reprises, dans ses différentes
résidences. Quand il l'eut achevé, il en fit un abrégé qu'il intitula le
_Nadjât_, c'est-à-dire le salut. Le _Chifâ_ embrasse l'ensemble des
quatre parties de la science, logique, mathématique, physique et
métaphysique. Il a été de bonne heure traduit en latin, du moins en
partie; on paraît avoir rendu alors inexactement le mot de _Chifâ_ par
celui de _Sufficientiae_[109]. Dans une vaste édition latine d'Avicenne,
publiée à Venise en 1495, on remarque une partie métaphysique développée
qui est apparemment celle du _Chifâ_. Ce traité intitulé _Metaphysica
Avicennae sive ejus prima philosophia_ est divisé en dix livres et
subdivisé en chapitres. La traduction, qui est due à François de
Macerata, frère mineur, et à Antoine Frachantianus Vicentinus, lecteur
en philosophie au collège de Padoue, ne semble pas dépourvue de mérite.
Il serait louable aujourd'hui d'étudier la philosophie d'Avicenne dans
le _Chifâ_, dont les manuscrits ne manquent pas; mais cette étude longue
et pénible exigerait de ceux qui s'y livreraient beaucoup de
désintéressement, à une époque où la philosophie, et surtout la
scolastique, est peu en honneur. Il est possible, avec moins de temps et
de peine, de s'initier à la pensée d'Avicenne, dans le résumé qu'il a
lui-même fait du _Chifâ_, le _Nadjât_. Le _Nadjât_ est un fort beau
livre, très net et plein de vigueur. Il est facilement accessible dans
l'édition qui en a été donnée à Rome, en 1593, à la suite de celle du
_Canon_. La partie logique du _Nadjât_ a été traduite en français au
dix-septième siècle par Pierre Vattier[110]. Le _Nadjât_ a été commenté
par Fakhr ed-Dîn er-Râzi (mort en 606 de l'hégire)[111].
[Note 109: Le mot en question dans le sens de remède, guérison, est
vocalisé _chafâ_ dans le grand dictionnaire arabe-latin de Freytag, et
_chifâ_ dans les dictionnaires de l'université de Beyrouth, édition
française de 1893 et édition anglaise de 1899. Les éditeurs romains du
_Nadjât_, de 1593, ont donné à ce livre un fort beau titre vocalisé dans
lequel entre le mot qui nous occupe et où ils ont précisément omis cette
voyelle scabreuse.]
[Note 110: _La logique du fils de Sîna_, Paris, 1658. Ce Vattier, qui
était un écrivain distingué et un habile traducteur, a rendu _Chifâ_ (lu
_Sapha_) par «nouvelle lune» et _Nadjât_ par «émersion».]
[Note 111: V. le catalogue des manuscrits de Sainte-Sophie de
Constantinople, nº 2431.]
A côté de ces deux ouvrages, il faut placer le _Livre des théorèmes et
des avertissements (Kitâb el-ichârât wa't-tanbîhât)_ que nous
désignerons par le nom _d'Ichârât_. C'est, dit el-Djouzdjâni, le dernier
des ouvrages qu'Avicenne composa et le plus excellent; son auteur y
attachait beaucoup de prix. Malgré un jugement aussi autorisé, je me
permettrai d'exprimer une préférence pour le _Nadjât_ relativement aux
_Ichârât_. Le plan des _Ichârât_ est moins parfait que celui du
_Nadjât_, la logique y tient une trop grande place à notre gré, et la
rédaction du _Nadjât_ est plus concise et plus rigoureuse. Les _Ichârât_
n'en sont pas moins un important ouvrage; il a été mis à la portée des
arabisants par l'édition du chanoine Forget, Leyde, 1892. Il en existe
un commentaire par Nasîr ed-Dîn et-Tousi (mort en 672)[112]. Le _Nadjât_
a passé en bonne partie dans le livre de Chahrastani.
[Note 112: Ce commentaire existe à la Bibliothèque Nationale de Paris,
nº 2366 du fonds arabe, à la bibliothèque de Leyde, 1452 à 1457.]
D'autres traités généraux d'Avicenne sur la philosophie sont: _la
Philosophie d'Aroudi (el-hikmet el-aroudiet)_, son premier ouvrage, dont
nous avons fait mention; cet ouvrage existe à la bibliothèque
d'Upsal[113];--_la Philosophie d'Alâ_ composée pour Alâ ed-Daoulah, qui
existe au British Museum[114];--le _Guide à la sagesse (el-hidâiet
fî'l-hikmet)_ composé dans la prison de Ferdadjân et qui a été souvent
commenté[115];--les _Notes sur la science philosophique (et-talîkât
fî'l-hikmet el-filsafiet)_;--et une petite épître fort agréable sur les
_Fontaines de la sagesse (Oyoun el-hikmet)_ dont il existe des copies à
Leyde et en d'autres lieux; cette épître a été avec plusieurs autres
imprimée en Orient[116].--Nous relevons de plus dans les listes de
Djouzdjâni un titre qu'accompagne une glose assez singulière: C'est
celui du _Kitâb el-ansâf_, le _Livre des moitiés_. C'est, dit le
biographe, un commentaire sur l'ensemble des livres d'Aristote, où un
partage est établi entre les Orientaux et les Occidentaux; ce livre
périt dans le pillage du Sultan Masoud. Nous ne savons ce que signifie
cette répartition géographique à laquelle Djouzdjâni fait allusion.
[Note 113: V. le _Catalogue_ de Tornberg, p. 242, nº 364.]
[Note 114: V. le Catalogue persan du British Museum, p. 433; or.
16.830.--Le titre de cet ouvrage est _Dânich nâmeh alâi_; il est divisé
en sept parties: logique, métaphysique, physique, géométrie, astronomie,
arithmétique, musique. Une huitième partie sur les mathématiques serait
perdue.--Cf. le catalogue de la Nouri-Osmanieh de Constantinople, nº
2682.]
[Note 115: V. le Catalogue de Sainte-Sophie, nº 2432.]
[Note 116: Dans un recueil intitulé: _Épîtres sur la philosophie et la
physique (Resâil fî'l-hikmet wa't-tabî'ïât)_; Constantinople, 1298 de
l'hégire.]
La logique, qui a beaucoup préoccupé Avicenne, a fait de sa part l'objet
de travaux importants. On distingue trois logiques d'Avicenne, une
grande logique (_Kitâb el-modjaz el-kébîr fî'l-mantik_),--une moyenne
logique (_Kitâb el-aousat_) composée à Djordjân pour Abou Mohammed
ech-Chîrâzi[117],--et une petite, qui est celle du _Nadjât_ que
traduisit Vattier.--En outre Avicenne composa sur la logique un curieux
poème qui a été édité et traduit par Schmölders[118]. L'on y peut
joindre aussi l'épître sur _les Divisions des sciences (fî takâsîm
el-hikmet wa'l-oloum)_ publiée à Constantinople[119].
[Note 117: Un _Kitâb el-aousat_ se trouve à Constantinople à la
bibliothèque de la mosquée cathédrale Ahmédieh, nº 213 du Catalogue.]
[Note 118: Dr. Augustus Schmölders, _Documenta philosophiae Arabum_,
Bonne, 1836, p. 26 à 42.]
[Note 119: Dans la collection des _Resâil fî'l-hikmet_.--Cf. le
Catalogue de la Bodléienne, vol. I, p. 214, nº 980.]
En psychologie, nous rencontrons dans nos bibliothèques de très nombreux
_Traités de l'âme_ attribués à notre philosophe; il est difficile de
savoir par ce seul titre si ces traités sont des extraits des ouvrages
généraux sur la philosophie, notamment du _Nadjât_, ou s'ils sont des
compositions indépendantes. Landauer a publié d'après un manuscrit de
Leyde et un manuscrit de l'Ambrosienne de Milan, une psychologie
d'Avicenne[120]; une ancienne traduction latine de ce traité, conservée
à Florence, porte une dédicace au sultan Nouh fils de Mansour, ce qui
indiquerait qu'il s'agit d'une oeuvre de la jeunesse d'Avicenne. Un
traité _de l'Ame_ du philosophe, traduit en latin par André de Bellune,
existe en manuscrit à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford (II, nº 366),
et a été imprimé avec d'autres opuscules d'Avicenne, à Venise, en
1546.--Dans la plupart des catalogues des bibliothèques de l'Europe on
trouve des _épîtres sur l'âme (risâlet fî'n-nefs)_, par exemple à
Sainte-Sophie, nº 2052, à Leyde, 1464, 1467, etc., à l'Escurial, 656,
663, au British Museum (seconde partie du catalogue, page 209) et en
d'autres lieux. Il existe d'Avicenne un petit poème sur l'âme
(_el-Kasîdah fî'n-nefs_) qu'Ibn Abi Oseïbia a reproduit incomplètement à
la suite de la vie du philosophe, et parmi d'autres fragments poétiques.
Ce poème fut célèbre en Orient et plusieurs fois commenté; nous l'avons
édité, traduit et analysé dans le _Journal Asiatique_[121].
El-Djouzdjâni cite en outre différents travaux psychologiques de notre
auteur, tels que: _les Vues sur l'âme (Monâzarât fî'n-nefs)_,
controverse avec Abou Ali en-Neïsâbouri;--_des Chapitres sur l'âme
(fosoul fî'n-nefs)_;--et l'épître sur _les facultés humaines et leurs
perceptions (fî'l-Kowa el-insânïet wa drâkâtihâ)_ imprimée à
Constantinople dans la collection des _Resâil fî'l-hikmet_.
[Note 120: _Die Psychologie des Ibn Sînâ_ dans _Z. D. M. G._, 1876, B.
p. 335.]
[Note 121: _La Kaçîdah d'Avicenne sur l'âme_; _J. As._, 1899, t. II, p.
157.]
Avicenne a peu écrit spécialement sur la morale. Une épître de lui _sur
les Moeurs (risâlet el-akhlâk)_ existe dans une bibliothèque de
Constantinople[122].--Sa métaphysique est amplement développée dans ses
traités généraux de philosophie, et ses écrits métaphysiques spéciaux
sont rares et apparemment de faible importance.--En revanche ses écrits
mystiques ont un intérêt assez considérable.
[Note 122: Bibliothèque de Keuprili Mehemmed Pacha, nº 726 du
Catalogue.]
M. Mehren a étudié une série de traités mystiques d'Avicenne[123]: le
_Hây ben Yakzân_ qui fut composé dans la forteresse de Ferdadjân et qui
eut beaucoup de célébrité au moyen âge; Aben Ezra l'imita;--le _Traité
de l'oiseau (risâlet el-taïr)_, commenté en persan par Safédji;--la
_Réfutation des astrologues_;--le _Traité sur l'amour_;--le _Traité sur
le destin (risâlet el-kadr)_ qui fut composé sur le chemin d'Ispahan,
lorsque le philosophe s'y rendit en fugitif après avoir quitté
Hamadan.--Dans le même ordre d'idées, il convient de citer le mythe de
_Salâmân et d'Absâl_, étudié, à la suite d'Avicenne, par Nasîr ed-Dîn
et-Tousi[124];--un traité sur le _Retour de l'âme (Kitâb el-maâd)_,
composé à Rey pour Madjd ed-Daoulah,--et une _Philosophie de la mort
(hikmet el-maout)_ que le philosophe composa pour son frère et qui
existe en persan au British Museum (Add. 16.659).
[Note 123: Voici les titres des ouvrages de A. F. Mehren sur la mystique
d'Avicenne.--_L'oiseau_, traité mystique d'Avicenne rendu littéralement
en français et expliqué selon le commentaire persan de Sawedji, extrait
du _Muséon_, Louvain, 1887.--_L'allégorie mystique Hây ben Yaqzân_,
traduite et en partie commentée, extrait du Muséon, 1886.--_Traités
mystiques d'Abou Ali al-Hosaïn ben Abdallah ben Sina_, texte arabe avec
l'explication en français; Leyde: I. _L'allégorie mystique Hây ben
Yaqzân_, 1889; II. _Les trois dernières sections de l'ouvrage al-icharat
wa-t-tan-bihat_; indications et annotations sur la doctrine soufique, et
_le traité mystique et-tâir, l'oiseau_, 1891; III. Traité sur _l'amour_;
traité sur _la nature de la prière_; missive sur _l'influence produite
par la fréquentation des lieux saints et les prières que l'on y fait_;
traité sur _la délivrance de la crainte de la mort_, 1894; IV. _Traité
sur le destin_, 1899.]
[Note 124: V. la collection des _Resâil fî'l-hikmet_.]
Djouzdjâni et d'autres auteurs ont parlé d'un ouvrage d'Avicenne, qui
doit être un ouvrage principalement mystique, avec l'air d'y attacher un
grand prix. C'est celui que l'on nomme ordinairement _la Philosophie
orientale (el-hikmet el-machrakïet)_ et qu'il vaudrait sans doute mieux
appeler _la Philosophie illuminative (el-hikmet el-mochrikïet)_.
Djouzdjâni dit que cet ouvrage ne se trouve pas au complet. Ibn Tofail
en parle en ces termes dans son _Hây ben Yakzân_ qu'il ne faut pas
confondre avec celui d'Avicenne[125]: «Avicenne composa le _Chifâ_ selon
la doctrine des péripatéticiens; mais celui qui veut la vérité complète
sans obscurité doit lire sa _Philosophie illuminative_.» Averroës en
fait mention dans sa _Destruction de la destruction_ à propos d'une
discussion sur la nature de l'être premier: les disciples d'Avicenne,
dit-il[126], pensent que «tel est le sens qu'il a indiqué dans sa
_Philosophie orientale_; selon eux, il ne l'a appelée orientale que
parce qu'elle contient les croyances des gens de l'Orient; la divinité
était pour eux les corps célestes, etc.».
[Note 125: _Philosophus autodidacticus sive epistola Abi Jaafar ebn
Tophai de Hai ebn Yokdhan_, éd. et trad. E. Pocok, 2e éd. 1700, p. 18.]
[Note 126: Le _Tehâfut_ d'Ibn Rochd, éd. de Boulaq, 1302 de l'hégire, p.
108.]
L'erreur donc qui a fait traduire par orientale l'épithète contenue dans
ce titre, est ancienne, puisqu'elle remonte à des disciples d'Avicenne
qui auront voulu faire dévier sa doctrine dans le sens du paganisme
chaldéen ou du mysticisme indien. Il est bien probable que ces disciples
étaient des interprètes infidèles de leur maître. Rien ne nous autorise
à croire que les grands écrits philosophiques d'Avicenne ne représentent
pas sa pensée véritable, et que sa _Philosophie illuminative_ ait
contenu une doctrine autre que celle des traités mystiques que nous
connaissons de lui. Un passage du bibliographe Hadji Khalfa explique
très clairement et avec une entière vraisemblance, ce qu'il faut
entendre par la philosophie de l'illumination (_hikmet el-ichrâk_). Il y
a, dit-il[127], deux voies pour atteindre à la connaissance de l'auteur
des choses. La première est celle de la spéculation et de
l'argumentation. Ceux qui la suivent sont appelés théologiens
(_motakallimoun_), s'ils croient à la révélation et s'ils s'y attachent,
philosophes s'ils n'y croient pas ou s'ils en font plus ou moins
abstraction. L'autre voie est celle des exercices de l'ascèse; on donne
à ceux qui la suivent le nom de Soufis s'ils sont musulmans fidèles, et
s'ils ne le sont pas on les appelle «les sages illuminés (_el-hokamâ
el-ichrâ-kïoun_)». La philosophie illuminative tient dans les sciences
philosophiques, au sens grec du mot, le même rang que le soufisme dans
les sciences de l'islam. En d'autres termes, la philosophie illuminative
est la mystique grecque; et Flügel n'a sans doute pas eu tort lorsque,
traduisant le passage de Hadji Khalfa auquel nous venons de nous
reporter, il a ajouté aux mots philosophie de l'illumination,
_philosophia illuminationis_, cette glose: _sive neoplatonica_, ou
néoplatonicienne[128].
[Note 127: Hadji Khalfa, _Lexicon biographicum_, éd. et trad. G. Flügel,
t. III, p. 87.]
[Note 128: Il existe à Sainte-Sophie de Constantinople un ouvrage
d'Avicenne intitulé la _Philosophie illuminative_, n° 2403; un autre
intitulé _Philosophie de l'illumination_ par Chehâb ed-Dîn
es-Suhrawerdi, nos 2400-2402; un commentaire de ce dernier par Kotb
ed-Din ech-Chîrâzi, n° 2426; un traité sur les _Secrets de la
philosophie illuminative_ par Abou Bekr l'Andalou, n° 2383. Fakhr ed-Din
er-Râzi a écrit un _Kitâb el-mebâhith el-mochrakïet, Livre des questions
illuminatives_, qui se trouve à Berlin, catalogue t. IV, p. 403, n°
5064.]
Nous ajouterons quelques indications brèves sur les ouvrages médicaux
d'Avicenne et ses écrits divers. Son fameux et énorme _Canon_ de
médecine, qui existe en manuscrit à Paris (nos 2885 à 2891) et ailleurs,
a été édité en arabe à Rome, en 1593, et a eu en outre plusieurs
éditions latines. Des _chapitres d'Hippocrate sur la médecine_, recensés
par notre auteur, se trouvent à la bibliothèque de Sainte-Sophie (n°
3706). Un livre sur les _Remèdes pour le coeur (el-adwiet el-kalbiet)_
existe à Sainte-Sophie (n° 3799, supplément), à la Nouri Osmanieh (n°
3456), à Leyde (n° 1330). Avicenne composa un certain nombre de poèmes
sur la médecine, dont plusieurs qui sont du mètre _radjaz_, sont appelés
à cause de cela _ordjouzah_; par exemple un long poème sur _la
Médecine_, qui existe à la Bodléienne (n° 945) et à Leyde, un poème sur
_les Fièvres et les tumeurs_ (à la Bodléienne, même numéro), une
ordjouzah sur _les Ventouses_ (à Paris, n° 2562), l'_Ordjouzah
el-manzoumah_ qui se trouve à Sainte-Sophie (n° 3458) et plusieurs fois
à Paris (nos 1176, 2992, 3038).
Notre auteur écrivit encore sur l'alchimie (_risâlet fî'l-Kîmîâ_)
d'après Djouzdjâni[129];--sur la musique; un traité de musique sous son
nom est conservé à la Bodléienne (n° 1026);--sur l'astronomie; un traité
sur la _Situation de la terre au milieu de l'univers_, se trouve à la
Bodléienne (n° 980) et est indiqué par Djouzdjâni comme ayant été
composé pour Ahmed fils de Mohammed es-Sahli. A l'occasion des
observations astronomiques que Alâ ed-Daoulah commanda au philosophe,
celui-ci écrivit un chapitre sur un _Instrument d'astronomie (fî âlat
rasadiet)_. Avicenne abrégea Euclide et l'_Almageste_.
[Note 129: Avicenne, au moyen âge, a été célèbre comme alchimiste. Il
nous est tombé sous la main un recueil latin de traités d'alchimie
intitulé: _Turba philosophorum_ ou _auriferæ artis, quam chemiam vocant,
antiquissimi doctores_, publié à Basle en 1572. Ce recueil contient deux
traités attribués à Avicenne: _Avicennæ tractatulus_ et _De congelatione
et conglutinatione lapidum_.]
Enfin l'on dut à Avicenne quelques morceaux de controverse ou de
correspondance, dont les plus intéressants furent probablement ses
réponses au fameux érudit et voyageur el-Bîrouni[130].
Comme poète persan, Avicenne a été étudié par l'orientaliste Ethé[131].
[Note 130: Djouzdjâni cite une _Réponse à dix questions d'el-Bîrouni_,
une autre _Réponse à seize questions d'el-Bîrouni_. Dans le même genre,
il mentionne une _Réponse_ d'Avicenne aux questions de son disciple
Abou'l-Hasan Bahmaniâr, fils du Marzabân. La bibliothèque de Leyde
possède, sous le n° 1476 du catalogue arabe, des lettres d'Avicenne à
el-Bîrouni.--Abou Raïhan Mohammed fils d Ahmed el-Bîrouni naquit en 362,
dans un faubourg de Khârizm aujourd'hui Khiva. Il fut d'abord le protégé
à Khârizm de la maison de Mamoun, maison vassale de celle des Samanides;
il vécut ensuite plusieurs années à Djordjân ou Hyrcania, au sud-est de
la Caspienne, à la cour de l'émir Kâbous. Revenu dans son pays natal, il
y fut témoin du meurtre de l'émir Mamoun et de la conquête de la contrée
par Mahmoud le Ghaznéwide qui l'emmena en Afghanistan, en l'année 408.
Il résida dès lors principalement à Ghazna, et il voyagea, surtout dans
l'Inde. Sa mort arriva l'an 440. El-Bîrouni est très célèbre comme
géographe, chronologiste, mathématicien, astronome, et pour sa grande
connaissance de la littérature, des moeurs et des coutumes des Hindous.]
[Note 131: Ethé, _Avicenne comme lyrique persan_.]
En face d'une oeuvre aussi immense, dont nous ne pouvons pratiquement
connaître qu'une faible partie, au moment où nous entreprenons d'en
parler avec détail, nous nous sentirions envahi de vertige et d'effroi,
si nous ne savions que les grands esprits du moyen âge et de l'antiquité
étaient souvent moins préoccupés d'inventer que de recueillir et qu'ils
étaient plus sincèrement épris de science que d'originalité. Nous
devons, croyons-nous, saluer ici, à propos d'Avicenne, ces grandes
personnalités de jadis, dont les oeuvres et les vies également
encyclopédiques, si elles n'étaient pas toujours un parfait exemple
d'ordre moral, étaient du moins comme un résumé et comme un symbole de
toutes les activités humaines. Nos temps ne présentent plus de figures
comparables; nous nous plaisons à croire qu'il n'en peut plus exister,
parce que la science, aujourd'hui trop développée, ne serait plus
capable de tenir dans le cerveau d'un seul homme. Cela peut être; mais
aussi il serait juste d'avouer que la science a moins d'unité et
d'harmonie aujourd'hui qu'autrefois et qu'elle est moins simple qu'elle
ne le fut sous la grande discipline péripatéticienne. En outre notre
attitude vis-à-vis d'elle est moins humble et moins sincère. Nous avons
plus de souci de faire briller notre nom que de réfléchir une grande
étendue de science; nous avons plus de zèle pour les carrières que de
passion pour l'étude; nous recherchons plus les titres que les
connaissances; et pour être des spécialistes plus parfaits que nos
ancêtres, nous consentons à être aussi des esprits moins vastes, des
natures moins fortes et des âmes moins libres.