LES PHILOSOPHES ET LES ENCYCLOPÉDISTES

Le nom de philosophe n'a pas dans la littérature arabe le sens général

et vague qu'il a dans notre langue. Ceux que les Arabes appelèrent «les

philosophes» (_faïlasouf_, pluriel: _falâsifah_), par transcription du

grec, n'étaient pas tous les chercheurs de la vérité, tous les manieurs

de la pensée, les sages, les spéculatifs; ils eussent désigné ceux-ci

plutôt par les noms de _hakîm_ ou de _nâzir_. Les philosophes proprement

dits étaient spécifiquement les continuateurs de la tradition

philosophique grecque considérée comme une. Pour eux, la philosophie

grecque était vraie au même degré que la révélation; il existait à

priori un accord entre la philosophie et le dogme, à peu près comme aux

yeux des croyants de nos jours, il existe un accord entre la science et

la foi. Mais en réalité la philosophie grecque contenait une masse

d'idées passablement complexes et divergentes, et il n'est pas toujours

aisé de voir du premier coup comment ces théories pouvaient s'adapter à

la théologie de l'islam. Ce doit être justement l'un des principaux

résultats de notre travail que de faire sentir jusqu'à quel point ces

savants ont réalisé l'harmonie entre la philosophie grecque et

l'orthodoxie musulmane et dans quelle mesure ils y ont failli.

Chahrastani donne une liste d'une vingtaine de personnages[74] qui ont

mérité, dans la littérature arabe, le titre de philosophe,

antérieurement à Avicenne. On reconnaît dans cette liste des noms que

nous avons vus figurer au chapitre des traducteurs, ceux de Honéïn fils

d'Ishâk, Tâbit fils de Korrah et Yahya fils d'Adi. Ces sages n'étaient

pas musulmans. Les deux plus illustres musulmans que, avec eux,

mentionne Chahrastani sont Yakoub fils d'Ishâk el-Kindi et Mohammed Abou

Nasr el-Farabi. El-Kindi et el-Farabi sont les deux grands dynastes dont

les noms dominent la période progressive de la philosophie arabe qui

s'étend sur les deux siècles précédant Avicenne.

[Note 74: Chahrastani, éd. Cureton, II, 348.]

Malgré l'énorme réputation que s'acquit en Orient Yakoub fils d'Ishâk

el-Kindi, et malgré l'écho que cette renommée trouva en Occident, nous

connaissons en somme de lui fort peu de chose et nous craignons qu'il

nous soit impossible de restituer sa figure avec quelque intensité.

El-Kindi fut surnommé le philosophe des Arabes, _faïlasouf el-Arab_,

titre qu'il dut à sa situation de fondateur de la lignée philosophique

chez les musulmans et à la pureté de ses origines arabes. Il était issu

d'une famille illustre, et il appartenait à la grande tribu de Kindah,

de la race de Kahtan. L'histoire de sa maison, dont s'est occupé

l'orientaliste Flügel[75], nous montre son sixième ancêtre paternel,

venant, à la tête de soixante-dix cavaliers, faire accession à l'islam

dans la dixième année de l'hégire, et se rangeant dès lors parmi les

compagnons du prophète. Avant ce temps la famille de Kindah habitait

l'Yémen. Les aïeux plus proches de notre auteur émigrèrent en Chaldée;

son père fut émir de Koufah sous les khalifes Mehdi et Réchîd; son

grand-père l'avait été de diverses villes, et il possédait ses

principaux domaines à Basrah; l'on pense que c'est là que notre

philosophe naquit. El-Kindi, jeune, alla étudier à Bagdad, on ne sait

sous quels maîtres; mais il n'y a aucun doute que ce fut sous des

maîtres chrétiens. De brèves indications biographiques, fournies surtout

par el-Kifti et par Ibn Abi Oseïbiah, nous le font voir ensuite entrant

dans l'intimité des khalifes, et l'on nous apprend qu'il s'attacha à

leur service en qualité de lettré. Il fut en particulière faveur auprès

de Motasim et d'Ahmed l'un des fils de Motasim, auquel il dédia

plusieurs de ses ouvrages. A la fin de sa vie il fut en proie à des

attaques et à des persécutions que lui attirèrent sans doute la jalousie

ou le fanatisme. L'astronome Abou Machar le haït, puis se réconcilia

avec lui et devint son admirateur et son disciple; les mathématiciens

fils de Mousa fils de Châkir le desservirent aussi. On croit que sa mort

arriva vers l'an 260 sous le règne de Motamid[76].

[Note 75: Flügel, _Al-Kindi_ dans les _Abhandlungen_ de la _Deutsche

Morgenländische Geseltschaft_, 1857.]

[Note 76: _Die philosophischen Abhandlungen des Jaqûb ben Ishâq

Al-Kindi_, éd. Albino Nagy, Introduction, p. x.]

El-Kindi fut un traducteur important, un encyclopédiste d'une fécondité

rare.

Flügel a recueilli la liste de ses ouvrages qui se montent au chiffre

énorme de 265, embrassant une vaste portion des sciences de ce temps. Il

traduisit le livre 50 de la _Métaphysique_ d'Aristote; il commenta les

premiers et les seconds _Analytiques_, le _de Sophisticis elenchis_,

l'ouvrage apocryphe intitulé l'_Apologie_ d'Aristote; il abrégea la

_Poétique_ d'Aristote et celle d'Alexandre d'Aphrodise, les _Herméneia_,

l'_Isagoge_ de Porphyre. Il écrivit un traité sur les _Catégories_. Les

titres de ses ouvrages témoignent d'un travail considérable fait en vue

de l'interprétation et de l'adaptation des ouvrages grecs. On peut

croire qu'il s'efforça d'en extraire et d'en clarifier la substance,

d'en simplifier et d'en ordonner les doctrines. Un de ses traités a pour

objet l'_Ordre des livres d'Aristote_, apparemment l'ordre dans lequel

ils doivent être étudiés.

El-Kindi s'intéressa à la philosophie politique. Il écrivit une théorie

des nombres harmoniques dont Platon parle dans sa _République_. Il fut

bon polémiste, ce qui peut encore expliquer qu'il eut beaucoup

d'ennemis.

Son oeuvre plus spécialement scientifique est fort importante. Il aurait

traduit la _Géographie_ de Ptolémée, dont une version syriaque existait

antérieurement[77]. Il recensa les _Éléments_ d'Euclide et il écrivit

sur les oeuvres de ce géomètre et sur l'_Almageste_ de Ptolémée. Ses

écrits sur les mathématiques et sur l'astronomie sont nombreux. Il

s'intéressa à la météorologie, à propos de laquelle il eut à combattre

les idées des Manichéens sur la constitution du ciel, sur la théorie de

la lumière et des ténèbres. Il s'attaqua d'ailleurs aux Manichéens dans

un écrit particulier. La médecine ne lui fut pas étrangère, bien qu'il

ne semble pas l'avoir pratiquée. Enfin il connut la musique, et il

enseigna, avec la théorie, la pratique de cet art. Les aptitudes

scientifiques d'el-Kindi constituent certainement un des traits

caractéristiques de son génie; il paraît avoir prêté une attention égale

aux sciences de la nature et aux sciences spéculatives. Il les considéra

sans nul doute comme un fondement nécessaire ou comme une partie

intégrante de la philosophie. Un de ses ouvrages a pour titre: Sur ce

qu'on ne peut comprendre la philosophie sans être mathématicien.

Contrairement à d'autres grands encyclopédistes, on n'aperçoit pas qu'il

ait attaché beaucoup de prix à la mystique.

Le docteur Albino Nagy a récemment édité des traductions latines de

trois opuscules d'el-Kindi[78]. Deux de ces opuscules qui portent les

titres de _Quinque essentiis_ et _de Intellectu_ traitent de théories

familières à la scolastique arabe, et il est intéressant de montrer en

quel état se présentaient ces théories au troisième siècle de l'hégire

sous la plume de notre philosophe. Les cinq essences qu'on appellerait

mieux, d'un terme plus neutre, les cinq choses, sont celles, est-il dit,

qui se trouvent dans toutes les substances, à savoir la matière et la

forme, le mouvement, le temps et le lieu. Le style d'el-Kindi dans ces

traités est ferme, très concis et non sans beauté. Voici en entier son

paragraphe sur la matière: «La matière est ce qui reçoit et n'est pas

reçu, ce qui retient et n'est pas retenu. Quand la matière est ôtée,

tout ce qui est outre est ôté; mais quand ce qui est outre est ôté, la

matière n'est pas ôtée. Toute chose est de matière. Elle est ce qui

reçoit les contraires sans corruption; et la matière n'a point de

définition du tout.»

[Note 77: Wenrich, _op. laud._, p. 230.]

[Note 78: Édition citée ci-dessus, faisant partie des _Beiträge zur

Geschichte der philosophie der mittelalters_, publiés par Cl. Baeumker

et G. F. von Hertling, _Band_ II, _Heft_ V, Münster, 1897.]

La forme est de deux sortes: celle qui constitue le genre; celle-là ne

fait pas partie des principes simples dont nous parlons,--et celle qui

sert à distinguer une chose de toutes les autres par la substance, la

quantité, la qualité et le reste des dix prédicats; c'est là la forme

qui constitue toute chose. «En chaque matière est une puissance par

laquelle les choses naissent de la matière, et cette puissance est la

forme. Par exemple, de la chaleur et de la siccité, lorsqu'elles

concourent, naît le feu; la matière est dans la chaleur et dans la

siccité; la forme est le feu; la puissance est ce qui rend la matière

feu... Disons donc que la forme est la différence par laquelle une chose

se distingue d'une autre dans la vision, et la vision est la

connaissance de cette chose.» Cette définition ne témoigne pas encore

d'une compréhension complète de la pensée d'Aristote, d'une possession

achevée de l'idée scolastique; on sent là une théorie en voie de se

faire; il est juste au reste de noter que le latin de cette traduction

est mauvais.

Notre auteur distingue six espèces de mouvements, conformément à la

tradition péripatéticienne: les mouvements de génération et de

corruption en substance, d'augmentation et de diminution en quantité,

d'altération en qualité, et le mouvement dans le lieu, rectiligne ou

circulaire. Comme Aristote, la définition du lieu le trouble: «Les

philosophes, dit-il, n'ont pas été d'accord sur cette question, à cause

de son obscurité et de sa subtilité. Il en est qui ont dit qu'il n'y a

pas de lieu du tout, d'autres que le lieu est un corps, comme Platon,

d'autres qu'il est sans être un corps.» Et, pensant suivre l'opinion

d'Aristote, il réfute celle qui veut que le lieu soit un corps, et il

admet que «le lieu est la surface qui se trouve hors du corps»; en tant

que surface, le lieu est une matière à deux dimensions. Le lieu,

remarque el-Kindi en physicien, n'est pas détruit quand on enlève le

corps; l'air vient dans le lieu où l'on a fait le vide, et l'eau vient

où s'en va l'air.

La notion du temps a également amené des divergences parmi les

philosophes. Les uns ont dit qu'il était le mouvement en lui-même,

d'autres qu'il ne l'était pas. Nous, affirme notre auteur, nous voyons

que le mouvement est divers dans les diverses choses, au lieu que le

temps se trouve en toutes selon une seule espèce et un seul mode. Donc

le temps n'est pas le mouvement. Il faut, pour définir le temps, dire

que l'instant est ce qui réunit le passé et le futur, bien que l'instant

ne subsiste pas par lui-même. «Le temps n'est en aucune chose, si ce

n'est dans l'avant et dans l'après, et il n'est rien que le nombre. Il

est le nombre qui compte le mouvement,» et ce nombre est de l'espèce des

nombres continus.

Dans la façon dont sont exposées ces notions, dans ce style même, on

perçoit l'influence directe de la métaphysique d'Aristote; et, malgré

que la pensée soit encore un peu embarrassée et faible, l'on constate

dans cet écrit un noble effort vers l'ordre et la clarté.

La psychologie d'el-Kindi, telle qu'elle apparaît dans le très bref

traité _de l'Intelligence_, est bien au même point que sa métaphysique.

La doctrine est déjà assez clarifiée et fortement condensée; mais elle

présente encore sur plusieurs points un peu d'opacité et de lourdeur.

L'auteur prétend rapporter l'opinion d'Aristote et de Platon, que par

conséquent il suppose une. Il distingue quatre espèces, ou degrés,

d'intelligence, trois dans l'âme et une hors de l'âme. De ces trois

espèces qui sont dans l'âme, la première est en puissance, la seconde

est en acte de façon que l'âme exerce quand elle veut cette

intelligence, comme le scribe exerce l'art d'écrire; la troisième est

cette intelligence actuellement mise en usage, comme l'écrit du scribe.

Quant à l'espèce qui se trouve hors de l'âme, c'est l'intellect agent.

Nous verrons le grand rôle de cette dernière espèce d'intellect dans la

philosophie de Farabi et dans celle d'Avicenne. El-Kindi en parle déjà

avec une certaine vigueur: «Rien, dit-il, de ce qui est en puissance ne

sort en acte, si ce n'est par quelque chose qui est en acte. L'âme donc

est intelligente en puissance; mais elle le devient en acte par

l'intelligence première (l'intellect agent).» Quand l'âme, regardant

l'intellect agent, s'unit à la forme intelligible, alors cette forme et

l'intelligence sont la même chose dans l'âme; mais l'intelligence qui

est toujours en acte hors de l'âme, l'intellect agent, n'est pas la même

chose que l'intelligible, et cette identité n'a lieu que dans l'âme.

El-Kindi eut des disciples, et son influence personnelle paraît avoir

été grande. De ces disciples deux méritent une mention. L'un est Ahmed

fils d'et-Tayib Serakhsi dont Maçoudi cite des traités de géographie et

un abrégé de logique[79]. Hadji Khalfa lui attribue un commentaire des

_Vers dorés_ de Pythagore. Il fut d'abord précepteur puis devint

familier du khalife Motadid; mais ayant un jour commis l'imprudence de

trahir un secret que lui avait confié ce prince, celui-ci le fit

décapiter en 286. Il était érudit remarquable et écrivain de talent.

[Note 79: Maçoudi, _le Livre de l'Avertissement_.]

L'autre disciple notable d'el-Kindi est Abou Zéïd, fils de Sahl

el-Balkhi. Assurément beaucoup moins grand que son maître, Abou Zéïd de

Balkh a eu, tout au moins par rapport à nous, une meilleure fortune. Un

de ses principaux ouvrages nous a été conservé, et il vient d'être

publié et traduit en français par M. Clément Huart[80]. A la lumière de

ce texte, la physionomie d'Abou Zéïd est redevenue vivante. Né dans un

village de la province de Balkh, ce philosophe alla dans sa jeunesse

étudier dans l'Irâk, où le poussait le désir de s'affilier à la secte

des Imamiens; mais y ayant fait la connaissance du célèbre el-Kindi, il

s'attacha à lui et il se consacra à la philosophie et à la science.

Devenu extrêmement érudit, tout en étant demeuré modeste et circonspect,

il s'attira l'estime des puissants. Le prince de Balkh fut son principal

protecteur. Grâce à son amitié, notre savant parvint à la fortune, et il

acquit à Balkh d'importants domaines que ses descendants conservèrent

pendant plusieurs générations. Ses oeuvres qui portent principalement

sur la philosophie et la géographie datent du premier quart du quatrième

siècle.

[Note 80: _Le livre de la création et de l'histoire d'Abou Zéïd Ahmed

ben Sahl el-Balkhi_, éd. et trad. Clément Huart, t. Ier encore seul

paru, Paris, Leroux, 1899. Cet ouvrage fait partie des _Publications de

l'École des langues orientales vivantes_.]

Abou Zéïd voyagea en Égypte et en Perse. Esprit ouvert et curieux, non

sans un peu de naïveté, il s'informa de beaucoup de systèmes, et nous le

voyons se rendre «à Bilâd-Sâbour, pour y faire une enquête sur le compte

d'un homme dont les doctrines paraissaient contraires à celles des

autres hommes, et qui prétendait être Dieu lui-même[81]». Il connut des

Karmates, des Manichéens, des Mazdéens, des Indiens; la simplicité de

son coeur préserva son orthodoxie contre la séduction de leurs

doctrines. Son _Livre de la Création et de l'histoire_ renferme de

piquants renseignements sur les sectes antropomorphes, dualistes,

panthéistes, sur les Harraniens, les Motazélites et d'autres. Que l'on

remarque, par exemple, cette doctrine dont il ne nomme pas les adeptes:

«(p. 77) On prétend encore que Dieu n'a ni corps ni attribut, qu'on ne

peut ni le connaître ni savoir quelque chose de lui, et qu'il n'est pas

permis de le mentionner. Au-dessous de lui est la Raison universelle, et

sous la Raison l'âme universelle et sous l'âme la matière, sous la

matière l'éther puis les forces naturelles; et on juge que tout

mouvement ou force, sensible ou croissant, provient de lui.» Cette

doctrine, d'origine gnostique, est celle à peu près qui fut adoptée par

la célèbre secte des Ismaéliens qui, au moment où Abou Zéïd écrivait,

venait de naître.

[Note 81: Cl. Huart, _op. laud._, Introduction, p. xiv.]

Notre philosophe répond à des théories panthéistes voisines de celle-là:

«(p. 75) Une preuve, dit-il, que Dieu n'est ni l'âme ni la raison, ni

l'esprit, comme le croient certains, c'est que les âmes sont divisibles

et que les formes et les individus les séparent;» or il n'y a point

d'objet qui se partage dont on n'imagine qu'il puisse se rassembler, et

se rassembler c'est un accident de la substance. Les uns vivent, les

autres meurent; et il faut ou que l'âme soit anéantie par la mort de son

possesseur, ou qu'elle retourne à l'âme universelle, ou qu'elle

transmigre en un autre. Or l'anéantissement, le retour, ce sont encore

des accidents de la substance.--Cette manière de philosopher est

certainement originale.

Abou Zéïd s'occupa de la théorie des attributs divins, tant agitée par

les Motazélites, et de celle de la prédestination. Sa croyance sur ces

deux points demeura orthodoxe; sa conclusion est bien humble: «(p. 100)

Les choses les plus justes sont les moyennes. On a dit: celui qui

réfléchit sur le destin est comme celui qui regarde le centre du soleil;

plus il le fixe, plus il est ébloui. Celui qui se borne à ce qui est

écrit dans le Livre, «j'espère qu'il sera des Élus.»

Abou Zéïd doit donc nous apparaître plutôt comme un musulman très

intelligent que comme un philosophe, au sens que nous avons expliqué. A

nos yeux sa physionomie est plus semblable à celle des Motazélites qu'à

celle des philosophes, bien qu'il ait combattu ceux-là et qu'il ait été

classé parmi ces derniers. La multitude des systèmes auxquels il a

touché nous remet en mémoire cette masse confuse de pensées, ce chaos

philosophique au-dessus duquel monta la grande tradition scolastique. Il

était utile de le mentionner pour nous donner une fois de plus cette

vision. Mais, selon l'ordre que nous suivons, il ne marque pas un

progrès, et après nous être un instant arrêté près de lui, nous devons

l'oublier dans l'ombre de son maître el-Kindi.

Mohammed fils de Mohammed fils de Tarkhân Abou Nasr el-Fârâbi, le plus

grand philosophe musulman avant Avicenne, était d'origine turque. La

ville de Fârâb, où il naquit, aujourd'hui Otrar, est située sur le

Yaxarte ou Syr Darya. Farabi fut élève d'un médecin chrétien, Yohanna

fils de Hîlân qui mourut à Bagdad sous le règne de Moktadir; il

recueillit beaucoup de fruit de son enseignement. On dit aussi qu'il

étudia en la compagnie d'Abou Bichr Matta, un traducteur dont nous avons

parlé, et qu'il s'habitua auprès de lui à ramasser sa pensée dans des

phrases brèves et profondes. Il se rendit à la cour de Séïf ed-Daoulah

fils de Hamdân, et il paraît avoir vécu paisiblement sous sa protection,

sous l'habit des Soufis. Ce prince l'estima et lui donna un rang éminent

parmi les siens. Quand Séïf ed-Daoulah eut pris Damas, Farabi se rendit

avec lui dans cette ville, où il mourut en l'an 339. D'après Ibn Abi

Oséïbiah, il aurait fait un voyage en Égypte l'année qui précéda sa

mort.

Les Orientaux ont comblé Farabi d'éloges. El-Kifti dit de lui: «Il

devança tous ses contemporains et les dépassa dans l'argumentation et

dans l'explication des livres de logique; il dissipa leur obscurité,

découvrit leur mystère, facilita leur compréhension, et il condensa ce

qu'ils contiennent de plus utile dans des écrits irréprochables pour le

sens, clairement rédigés, où il releva les fautes qui étaient échappées

à Kindi.» Et Abou'l-Faradj, généralisant d'un coup l'éloge, dit: «Ses

livres de logique, de physique, de théologie et de politique

atteignirent la limite de ce qu'on peut désirer et le sommet de

l'excellence.» Mais, puisque nous possédons plusieurs ouvrages

importants de Farabi, il sera préférable que nous en jugions par

nous-mêmes.

La liste complète des oeuvres de ce philosophe serait longue.

Steinschneider a fait de sa bibliographie une étude fouillée,

minutieuse, chargée d'érudition[82]. De même qu'el-Kindi, Farabi est

beaucoup plutôt un interprète et un commentateur des auteurs grecs qu'un

véritable traducteur.

[Note 82: Moritz Steinschneider, _Al-Farabi des arabischen philosophen

leben und schriften_, dans les _Mémoires de l'Académie impériale des

sciences de Saint-Pétersbourg_, t. XIII, nº 4, Saint-Pétersbourg, 1869.]

Il écrivit une _Introduction à la logique_, un _Abrégé de logique_ selon

la méthode des théologiens[83], une série de commentaires à l'_Isagoge_

de Porphyre, aux _Catégories_, aux _Herméneia_, aux _premiers_ et aux

_seconds Analytiques_, aux _Topiques_, à la _Sophistique_, à la

_Rhétorique_ et à la _Poétique_, le tout constituant un _Organon_

complet divisé en neuf parties. Il commenta l'_Éthique à Nicomaque_, et

composa sur la politique des oeuvres importantes, comme nous le

redirons; l'une est une somme des Lois de Platon; une autre a pour

titre: _de l'Obtention de la félicité_. Il traita maintes questions

métaphysiques dans des écrits divers dont quelques-uns subsistent dans

nos bibliothèques: _l'Intelligence et l'intelligible_, _l'Ame_, _la

Force de l'âme_, _l'Unité et l'Un_, _la Substance_, _le Temps_, _le

Vide_, _l'Espace et la Mesure_. On lui doit un commentaire au livre _de

l'Ame_ d'Alexandre d'Aphrodise. La conciliation entre Platon et Aristote

le préoccupa, nous le verrons. Il écrivit sur le _But de Platon et

d'Aristote_, et sur _la Concordance entre Platon et Aristote_; il prit

la défense d'Aristote contre ses interprètes; il écrivit _contre Galien,

contre Jean Philoponus_, en tant qu'ils interprètent mal Aristote, et il

formula une _Intervention entre Aristote et Galien_.

[Note 83: Steinschneider, _op. laud._, p. 18.]

L'oeuvre scientifique de Farabi n'est pas très considérable par rapport

à son oeuvre philosophique. Il donna cependant encore des commentaires à

la _Physique_ d'Aristote, à la _Météorologie_, aux traités _du Ciel_ et

_du Monde_, un Commentaire à l'_Almageste_ de Ptolémée, un traité sur

_le Mouvement des sphères célestes_, même un essai sur l'explication des

propositions difficiles des _Éléments_ d'Euclide. Il s'occupa de

sciences occultes, écrivit sur l'_Alchimie_, la _Géomancie_, les

_Génies_ et les _Songes_. Il ne fut pas médecin. On lui doit enfin dans

le domaine de l'art de très importants traités musicaux qui ont été

étudiés par Kosegarten[84]. Farabi était un admirable musicien. Sa

virtuosité excitait l'admiration de Séïf ed-Daoulah, et la littérature

en a gardé le souvenir.

[Note 84: J. G. L. Kosegarten, dans son introduction à _Alii

Ispahanensis liber cantilenarum magnus_, Greifswald, 1840.]

Farabi aima dans ses écrits la forme aphoristique; l'on dit qu'il mit

peu de soin à les réunir. Ces circonstances sont aujourd'hui

défavorables à leur intelligence; tel traité publié par Dieterici[85],

n'est qu'une collection de brefs paragraphes, sans ordre et sans lien,

dont l'obscurité s'augmente encore de l'usage qui y est fait de la

terminologie des mystiques. Nous essaierons néanmoins de tirer des

écrits édités de Farabi quelques passages caractéristiques, qui puissent

donner une idée assez précise de cette haute et puissante figure.

[Note 85: Les traités étudiés ci-dessous ont été édités par F.

Dieterici, _Alfârâbî's philosophische Abhandlungen_, Leyde, Brill.,

1890.]

Farabi fut grand logicien[86]. On le surnomma le second maître,

_el-moallim et-tâni_, Aristote étant le premier. Dans un traité intitulé

_Épître du second maître en réponse à des questions qui lui avaient été

posées_, il tranche certaines difficultés qui devaient préoccuper les

logiciens d'alors. Voici ce qu'il décide touchant les Catégories: (§ 19

_du traité_) Les dix prédicats ne doivent pas être considérés comme

simples absolument. Chacun est simple relativement à ceux qui sont

au-dessous de lui, et il n'y en a que quatre qui soient simples purs: la

substance, la quantité, la qualité et la position. L'agent et le patient

dérivent de la substance et de la qualité; le temps et le lieu, de la

substance et de la quantité; la possession a lieu entre deux substances,

la relation entre chaque groupe de deux prédicats pris dans les dix.--(§

15) Il y a des degrés dans la simplicité de ces prédicats. Par exemple

la quantité et la qualité reposent directement sur la substance et n'ont

besoin pour être réalisés que de cette substance qui les supporte; au

contraire la relation a besoin de plusieurs choses: de deux substances,

d'une substance et d'un accident ou de deux accidents.--(§ 18) On

demande, étant donné que l'action et la passion se trouvent toujours

ensemble, si elles doivent être classées sous le prédicat d'annexion.

Non, dit Farabi. Quand une chose se trouve toujours avec une autre, il

ne s'ensuit pas que ces deux choses soient dépendantes d'une dépendance

d'annexion. Par exemple, la respiration ne se trouve qu'avec le poumon,

le jour qu'avec le lever du soleil, l'accident qu'avec la substance, la

parole qu'avec la langue; or toutes ces choses ne doivent pas être

classées dans la dépendance d'annexion, mais dans celle de nécessité. Il

y a nécessité essentielle, comme celle de l'existence du jour quand se

lève le soleil, et nécessité accidentelle, comme celle du départ de Zéïd

quand entre Amrou. Il y a nécessité complète quand chacune des deux

choses existe par le fait de la présence de l'autre, et nécessité

incomplète quand cette dépendance est unilatérale.--C'est là une fine

analyse de l'idée de relation.

[Note 86: Prantl a consacré dans son Histoire de la Logique (_Geschichte

der Logik im Abendlande_, t. II, p. 301-318) un article à la logique de

Farabi principalement d'après des extraits tirés des oeuvres d'Albert le

Grand.]

(§ 24) On demande si l'égal et l'inégal sont propres de la quantité, le

semblable et le dissemblable propres de la qualité. Le propre, répond

Farabi, ne peut être qu'une chose unique, comme le rire, le hennir, le

s'asseoir. Cependant si nous appelons description ce qui fait connaître

l'essence de la chose, chacun des deux termes égal et inégal pris

séparément est propre de la quantité et les deux pris ensemble sont

descriptifs de la quantité. Il en est de même du semblable et du

dissemblable par rapport à la qualité.

La théorie des contraires donne lieu à des remarques également

pénétrantes.--(§ 17) Le contraire est-il le manque de son contraire? Le

blanc est-il le manque du noir? Non, le blanc est quelque chose et n'est

pas seulement le manque du noir; mais le manque du noir est contenu dans

l'existence du blanc, et dans tout contraire est contenu le manque de

son contraire.--(§ 37) On dit que la science des contraires est une;

cette proposition est-elle vraie? Il faut distinguer, répond Farabi. Si

l'on veut parler de la science de telle chose en particulier qui a un

contraire, cette science n'est pas identique à celle de son contraire;

la science du juste n'est pas celle de l'injuste, la connaissance du

blanc n'est pas la connaissance du noir. Mais si l'on entend la science

de cette chose en tant qu'elle a un contraire, alors cette science est

une avec celle de son contraire, car les deux contraires en ce sens sont

en réalité deux relatifs.--(§ 38) Il faut distinguer les opposés et les

contraires. Les opposés sont deux choses qui ne peuvent exister dans un

même objet en un même temps sous le même rapport, comme la qualité de

père et celle de fils; les opposés font partie des relatifs. Les

contraires sont tels que le pair et l'impair, l'affirmation et la

négation, la possession et le manque.

La réponse que voici est remarquable par sa forme mathématique. On

demande combien de choses sont nécessaires pour la connaissance d'un

inconnu. Deux choses sont nécessaires et suffisantes; s'il y en a plus

de deux, on s'aperçoit par un examen attentif que celles qui sont en sus

ne sont pas nécessaires à la connaissance de l'objet cherché ou qu'elles

rentrent dans les connus déjà donnés.

Voici encore une question curieuse, qui ne laisse pas d'être grave et

que Farabi traite en deux mots avec un évident bon sens.--(§ 16) Ce

jugement: l'homme existe, est-il à attribut ou sans attribut? Les

philosophes anciens et modernes, dit notre auteur, sont divisés

là-dessus. Il suffit de distinguer. Sous le rapport naturel,

c'est-à-dire objectif, si l'on considère les choses en elles-mêmes, ce

jugement est sans attribut, car l'existence d'un objet ne diffère pas de

cet objet, au lieu que l'attribut est distinct de la chose à laquelle il

se rapporte; mais, au point de vue logique, ce jugement est à attribut,

puisqu'il est constitué par deux termes et qu'il peut être vrai ou faux.

La question des universaux nous fait passer de la logique à la

métaphysique. Farabi, sur ce sujet, émet en peu de mots quelques vues

profondes.--Comment, demande-t-on (§ 14), faut-il concevoir l'ordre des

substances qui sont supportées les unes par les autres? Il répond: Les

substances premières sont les individus; ils n'ont besoin de rien

d'autre qu'eux pour être. Les substances secondes sont les espèces et

les genres qui ont besoin, pour être, des individus. Les individus sont

donc antérieurs en substantialité et ont plus de droit au nom de

substance que les genres. Mais, ajoute notre auteur, avec ce goût pour

les solutions contrastées qui semble le caractériser, à un autre point

de vue, les universaux, parce qu'ils sont fixes, permanents,

subsistants, ont plus de droit au nom de substance que les individus

périssables. Et interrogé alors (§ 10) sur le mode d'existence des

universaux, il dit: Les universaux n'existent pas en acte; ils

n'existent que par les individus, et leur existence est alors

accidentelle, ce qui ne signifie pas que les universaux sont des

accidents, mais seulement que leur existence en acte ne peut être que

par accident.--(§§ 39 et 40) Il y a deux espèces d'universaux auxquels

correspondent deux espèces de particuliers. Le particulier de la

substance n'est pas dans un objet donné, dans une matière, et on ne

connaît pas par des données son essence. Les particuliers de cette

espèce ne peuvent être connus que par leurs universaux, et ces

universaux n'existent que dans ces particuliers. Le particulier de

l'accident est connu par des objets donnés, ainsi que l'universel de

l'accident qui est lui-même dans des données.

L'on peut juger maintenant suffisamment du style de la logique

d'el-Farabi, qui, dans les détails, hardie, aiguë et personnelle,

témoigne dans l'ensemble d'une profonde connaissance de l'_Organon_ et

de l'_Isagoge_.

Pour étudier la psychologie de notre auteur, nous disposons d'une oeuvre

maîtresse, le traité publié par Dieterici sur _les Sens du mot

intelligence_. Cet opuscule, dont la rédaction est relativement

développée, a eu une grande importance au moyen âge; la traduction

latine en a été imprimée plusieurs fois à la Renaissance sous le titre

_de Intellectu_ ou _de Intellectu et Intelligibili_[87]; Munk en a donné

une analyse[88].

[Note 87: Cette traduction a été jointe aux éditions latines d'Avicenne,

1495, 1500, 1508. Cf. Steinschneider, _op. laud._, p. 90.]

[Note 88: Munk, _Mélanges de philosophie arabe et juive_. Paris, 1859,

p. 448 et suivantes.]

Dans cet ouvrage qui traite de la même question que le traité _de

l'Intelligence_ d'el-Kindi, mais avec beaucoup plus de précision et

d'ampleur, Farabi s'occupe de définir les différents sens dans lesquels

a été employé le mot intelligence (arabe _'aql_, grec [Grec: _nous_])

par le vulgaire et par les philosophes.

L'homme intelligent pour le vulgaire, c'est l'homme de mérite, de

jugement sûr, qui sait ce qu'il doit faire de bien et éviter de mal. On

ne dirait pas d'un homme habile dans le mal qu'il est intelligent; mais

on dirait qu'il est astucieux, fourbe.

Les théologiens, en un autre sens, disent de l'intelligence qu'elle

approuve telle proposition, qu'elle en rejette telle autre; ils

désignent par là la faculté qui perçoit les vérités d'évidence commune.

En un sens un peu différent, Aristote a parlé dans les _Analytiques_ de

la faculté par laquelle l'homme atteint directement la certitude des

prémisses générales et nécessaires; c'est, dit Farabi, la partie de

l'âme en laquelle se produit la connaissance première et qui saisit les

principes des sciences spéculatives. Il y a aussi une intelligence des

vérités morales, mentionnée par Aristote dans le livre de l'_Ethique_;

c'est la partie de l'âme où se produit l'expérience morale par laquelle,

avec le temps et au moyen de certains principes premiers, on s'accoutume

à discerner dans les choses volontaires celles qui doivent être faites

et celles qui doivent être évitées. Enfin vient l'intelligence dont il

est question au livre de l'_Ame_ et qui est pour nous l'intelligence

proprement dite.

Farabi, comme el-Kindi et avec plus de netteté, la divise en quatre

degrés, qui sont: l'intelligence en puissance, l'intelligence en acte,

l'intelligence acquise et l'intellect agent. Il y a cependant encore

dans la théorie, ou du moins dans sa nomenclature, un certain flottement

qu'il est intéressant de faire remarquer: «L'intelligence qui est en

puissance, dit en propres termes notre auteur, c'est quelque âme ou une

partie d'âme ou une des facultés de l'âme, ou une chose quelconque,--ce

vague est curieux,--dont l'essence est préparée ou disposée de façon à

extraire les quiddités ou les formes de tous les êtres de leur matière,

pour en faire des formes de soi-même.» Ces formes extraites des objets

deviennent formes pour l'intelligence en puissance qui passe alors à

l'état d'intelligence en acte; et ces formes sont les intelligibles en

acte qui sont identiquement l'intelligence en acte. Sur ce point la

théorie était déjà nette chez el-Kindi; mais il importe d'expliquer la

manière dont Farabi a conçu l'existence des intelligibles, puis le rôle

de l'intellect agent.

Quand ces formes qui étaient dans des matières à l'extérieur de l'âme

sont devenues intelligibles en acte, «leur existence en tant

qu'intelligibles en acte n'est pas la même que leur existence en tant

que formes dans la matière». Leur existence en elles-mêmes, nous dirions

objective, est liée aux diverses catégories de temps, de lieu, de site,

de quantité, de mode; en devenant intelligibles en acte, elles se

soustraient à plusieurs de ces prédicats. «Quand les intelligibles en

acte se produisent, ils deviennent des êtres du monde et comptent, en

tant qu'intelligibles, dans la somme des êtres.»

«Quand l'être qui est intelligence en acte comprend, ce qu'il comprend

n'est pas un être extérieur à son essence, mais c'est son essence même.»

On appelle intelligence acquise (_el-mostafâd_),--c'est le nom du

troisième état de l'intelligence,--l'intelligence en acte dans le moment

où elle comprend les intelligibles qui sont ses formes. Ces

intelligibles ont une existence en eux-mêmes, «et de la même manière que

nous disons que ce que nous comprenons actuellement est en nous, de

cette manière nous devons dire de ces formes intelligibles qu'elles sont

dans le monde». L'intelligence acquise est comme un substratum pour ces

intelligibles qui sont ses formes actuelles; mais elle est elle-même

comme une forme relativement à l'intelligence en acte, tandis que

l'intelligence en acte est pour elle comme un substratum et une matière.

L'intelligence en acte est à son tour forme, relativement à

l'intelligence en puissance, et celle-ci est à sa base comme matière.

Après cela, on descend vers les formes corporelles et matérielles.

Il y a donc une série dans laquelle les formes montent à partir de la

matière première qui est au fond, en se séparant peu à peu de la

matière; et les formes les plus pures de matière sont prééminentes.

Au-dessous de l'intelligence en puissance, on trouve les autres

puissances de l'âme qui sont inférieures à ce degré d'intelligence, puis

la nature et les formes des éléments qui sont les plus viles des formes

dans l'existence. Au-dessus de l'intelligence acquise, on trouve les

intelligences séparées des corps, et, au premier rang, l'intellect

agent.

«L'intellect agent, dit Farabi, dont Aristote a parlé dans le livre III

du traité de l'_Ame_, est une forme pure, non dans une matière... C'est

elle qui fait passer cette essence qui était l'intelligence en puissance

à l'état d'intelligence en acte, et qui rend l'intelligible en puissance

intelligible en acte. Le rapport de l'intellect agent à l'intelligence

en puissance est comme le rapport du soleil à l'oeil, lequel est voyant

en puissance tant qu'il est dans les ténèbres,» et qui, dès que paraît

la clarté, devient voyant en acte. De la même manière, il découle de

l'intellect agent une sorte de clarté sur l'intelligence en puissance,

qui lui fait voir les intelligibles qui existaient en puissance et qui

deviennent dès lors intelligibles en acte. «L'intellect agent est une

espèce d'intelligence acquise; les formes des êtres sont en elle sans

s'en séparer jamais;» mais elles y existent selon un autre ordre que

celui qu'elles ont dans l'intelligence en acte. Notre intelligence en

effet procède du connu a l'inconnu, et souvent le connu est le plus vil,

et le plus parfait est le plus ignoré de nous. L'intellect agent procède

en ordre inverse: il comprend d'abord le plus parfait. Les formes qui

sont divisées dans la matière sont unies dans l'intellect agent.

Il était juste de faire honneur à Farabi de cette belle théorie.

Personne assurément avant lui, chez les Arabes, ne l'avait exposée avec

autant de profondeur et autant de maîtrise. Il est aisé de voir

d'ailleurs que, bien qu'il la rapporte à Aristote, elle n'est pas

proprement péripatéticienne, mais qu'elle porte les marques évidentes de

la pensée néoplatonicienne.

Farabi aima, comme Platon, la philosophie politique, et Dieterici a

édité de lui un traité étendu intitulé _la Cité modèle_[89]. C'est une

véritable encyclopédie philosophique, un peu trop brève comme telle et

où la politique ne tient qu'une place infime. On serait déçu si l'on

cherchait dans cet ouvrage un essai d'application des idées antiques à

l'état musulman. Farabi, pas plus que les autres philosophes, ne nous a

donné le spectacle de cette tentative hardie; il s'est borné à nous

présenter, en quelques pages élevées et calmes, une description de ce

que doit être la cité modèle, sans engager des discussions scabreuses

contre ses maîtres païens.

[Note 89: F. Dieterici. _Alfârâbî's Abhandlung der Musterstaat_, Leyde,

Brill, 1895.]

Farabi est en politique ce que nous appellerions un monarchiste et un

clérical. Son opinion est que les hommes doivent avoir un gouvernement

monarchique et une croyance religieuse. Sa monarchie peut d'ailleurs se

résoudre, d'une façon assez imprévue, en une république aristocratique.

Après avoir posé en principe, comme Platon, que les hommes sont faits

pour vivre en société, notre philosophe remarque que l'état le plus

parfait serait celui qui comprendrait toute la terre habitée. Cette idée

d'enfermer toute la terre dans une organisation politique unique, peut,

de la part d'un philosophe arabe, surprendre quelques lecteurs. Nous

sommes accoutumés à croire qu'une semblable conception n'a pu se faire

jour dans quelques esprits qu'à la suite des progrès les plus récents,

et qu'elle n'exprime autre chose que le terme possible et encore

lointain de l'évolution politique dans le monde. Il n'en est pas ainsi;

et sans rappeler que l'idée d'universalité politique était contenue dans

la conception impériale romaine, puis dans celle de l'Église catholique,

je me contenterai de noter, en passant, qu'elle était impliquée aussi

dans la conception théocratique musulmane, et qu'elle a été beaucoup

plus répandue dans le moyen âge oriental qu'on ne serait tenté de le

croire. Farabi, au reste, ne s'y arrête pas; et il se borne à décrire

l'organisation parfaite d'une cité. Son exposé n'est pas exempt de

quelque naïveté. La cité qu'il nous montre est une cité de saints

gouvernée par des sages, par conséquent un modèle peu susceptible

d'application pratique. Pour sentir ce qu'il y a de beau dans sa

théorie, il faut la relier, comme il le fait lui-même, avec la théorie

générale du monde. De même que le monde est un tout harmonique, ordonné

sous l'autorité suprême de Dieu, de même que les astres et le monde

sublunaire s'enchaînent et se suivent l'un l'autre, que l'esprit humain

est composé des degrés successifs d'intelligence que nous expliquions

tout à l'heure, que le corps humain est un tout organisé auquel le coeur

préside, de même la cité, doit être un tout réglé à la ressemblance de

ces nobles modèles.

On institue dans la cité une hiérarchie de gouvernants dominés par un

chef suprême; les qualités que Farabi requiert de ce souverain semblent

vraiment excessives. Ce chef, «qu'aucun autre homme ne gouverne

aucunement», cet imam, maître de la cité parfaite, qui devrait

être--c'est Farabi qui le redit--«maître de toute la terre habitée»,

doit posséder les qualités suivantes: une grande intelligence, une

excellente mémoire, l'éloquence, le goût de l'étude, la tempérance,

l'élévation de l'âme, l'amour de la justice, l'obstination sans

faiblesse, la fermeté dans l'accomplissement du bien. Ce sont au reste à

peu près les mêmes qualités que Platon requiert de ses gouvernants. Mais

Farabi doutant, après Platon, qu'on puisse trouver tant de vertus

réunies en un seul homme, résout cette difficulté avec une ingéniosité

naïve: si l'on ne trouve pas ces qualités en un seul, dit-il, mais qu'on

rencontre les unes dans un homme, les autres dans un autre, on mettra

ces deux hommes à la tête de la cité; si on ne les trouve réunies toutes

ensemble que dans trois hommes, on y mettra ces trois hommes; s'il en

faut davantage, on en mettra davantage. Et c'est ainsi que son système

aboutit à la république aristocratique.

Nous nous abstiendrons de résumer la métaphysique de Farabi. Les

principales théories qui la constituent, celles de l'être nécessaire, de

la procession de la multiplicité, de la hiérarchie des êtres,

n'appartiennent pas en propre à ce philosophe, et nous aurons tout le

loisir de les étudier dans la suite sous la direction d'Avicenne qui les

a présentées avec un développement magnifique. Il est plus important

pour nous d'achever de caractériser le système de Farabi, en montrant

comment ce système a dans presque toutes ses parties essentielles des

tendances et un aboutissement mystiques.

La politique, dont nous nous occupions il n'y a qu'un instant, a chez

notre philosophe une fin mystique. Le but de la cité parfaite sur la

terre est de procurer aux âmes des citoyens le bonheur après la mort. Et

je ne puis résister au plaisir de citer le passage où Farabi nous montre

ces âmes bonnes parvenant en possession de leur fin.

«Quand une troupe d'hommes a passé, dit-il, que leurs corps sont

anéantis et que leurs âmes sont délivrées et heureuses, d'autres hommes

leur succèdent dans leurs rangs, prennent leur place et font ce qu'ils

faisaient. Quand cette autre troupe a passé aussi et est délivrée, ceux

qui la composaient vont aussi vers la félicité, aux rangs des premiers

passés, et chacun rejoint celui qui lui est semblable par l'espèce, la

quantité et le mode. Ces âmes se joignent entre elles à la manière dont

se joint un intelligible à un intelligible... Les voluptés des anciens

trépassés s'augmentent par l'adjonction de ceux qui les rejoignent, car

chaque âme comprend son essence et le semblable de son essence beaucoup

de fois; donc la qualité de sa compréhension s'accroît; et cet

accroissement est pareil à l'accroissement du talent du scribe par le

temps qu'il passe à écrire. La jonction des âmes les unes aux autres

correspond, pour le progrès du bonheur de chacune, à la répétition des

oeuvres du scribe par laquelle il progresse en facilité et en talent.»

Cet accroissement est indéfini.

La théorie de la causalité chez Farabi est fort étrange. Nous la tirons

du traité qui a pour titre _les Gemmes de la sagesse_, de l'édition de

Dieterici. «(§ 48) Tout ce qui n'était pas, puis est, a une cause. Le

néant n'est pas cause de la venue dans l'être. Si la cause n'était

d'abord pas cause, puis le devient, elle requiert pour le devenir une

autre cause; et l'on aboutit ainsi à un principe à partir duquel

s'ordonnent les causes des choses selon la science qu'il en a.» Cela

n'est encore, sous une forme concise, que la fameuse théorie de la cause

première, parfaitement connue de tous les philosophes arabes. Mais

immédiatement la pensée de Farabi fait un bond: «Or, ajoute-t-il, nous

ne trouvons pas dans le monde de la génération d'impression produite ni

de libre choix nouveau, si ce n'est d'après une cause; d'où l'on s'élève

à la cause des causes; et l'homme ne peut commencer aucune action sans

s'appuyer sur des causes extérieures qui ne sont pas de son choix, et

ces causes s'appuient sur l'ordre, et l'ordre s'appuie sur le décret, et

le décret s'appuie sur le jugement, et le jugement jaillit du

commandement, et toute chose est décrétée.» Où sommes-nous? Évidemment

nous avons franchi en trois lignes l'intervalle entre la philosophie

grecque et la mystique orientale. Mais encore, sommes-nous parvenus à un

système fataliste? Il serait malaisé de le savoir. L'auteur pourtant

s'explique: «(§ 49) Si quelqu'un pense qu'il fait ce qu'il veut et

choisit librement, qu'il recherche si son choix est produit en lui après

n'y avoir pas été, ou non produit. S'il est non produit, il s'ensuit que

ce choix l'accompagne depuis l'origine de son existence; et il faut

alors qu'il soit attaché à ce choix sans pouvoir s'en distraire; donc

son choix est déterminé en lui par quelque autre que lui. Et si ce choix

est produit, tout produit requiert un producteur; et alors son choix est

d'après une cause qui le détermine et un producteur qui le produit. Ce

producteur, c'est lui, l'homme, ou un autre que lui; si c'est lui-même,

ou bien il fait ce choix en raison d'un autre choix libre et cela

s'enchaîne sans fin, ou bien ce choix s'effectue en lui autrement que

par choix, et alors il est porté à ce choix par un autre que lui. Cet

homme est ramené ainsi à des causes extérieures à lui, qui ne sont pas

de son choix; et il aboutit au choix éternel qui a déterminé l'ordre de

tout selon ce qu'il est. Donc tout ce qui est de bon ou de mauvais

dépend des causes qui jaillissent de la volonté éternelle.»

Ce raisonnement si vigoureux conclut-il en définitive au déterminisme?

En vérité, je n'oserais l'affirmer. Je ne vois dans aucune autre partie

de l'oeuvre de Farabi qu'il ait nié la liberté humaine. Il a partout le

langage et le ton d'un homme qui croit à la morale et à l'acte libre. Au

fond ce troublant système est à la fois déterministe et ne l'est pas.

Aux yeux du philosophe, j'en demeure certain, l'homme est libre; mais

pour lui aussi l'acte libre a une cause; et peut-être ici il

conviendrait de donner au mot de cause un autre sens, un sens moins

absolu que celui qu'il a dans la vie physique; toute cause, fût-ce en ce

nouveau sens, est aussi causée, et la cause des causes est Dieu. Il y a

donc là une contradiction ou du moins une opposition mystérieuse;

l'intention de Farabi est apparemment de ne la résoudre qu'en mystique.

La psychologie de cet auteur s'épanouit aussi en mysticisme: «(§ 27 _du

même traité_) Tu es composé de deux substances, l'une ayant figure,

forme, mode, quantité, mouvement et repos, corporelle et divisible,

l'autre distincte de la première par l'absence de ces qualités, séparée

d'elle par l'essence, pouvant être atteinte par l'intelligence et non

par l'imagination. Tu as été réuni du monde de la création et du monde

du commandement, car ton esprit est du monde du commandement de ton

seigneur et ton corps est de sa création.» Il est remarquable dans ce

paragraphe combien la division bipartite de l'homme en esprit et en

corps est tranchée; le plus souvent, chez les philosophes, c'est la

division tripartite qui est mise en lumière, en esprit, âme et corps.

«(§ 39) L'esprit humain est comme un miroir, et l'intelligence

spéculative est comme son poli. Les intelligibles se dessinent en lui

par effusion divine, comme les corps dans les miroirs polis.» Si le poli

de ton esprit étant pur et aucun obstacle ne s'interposant, «tu te

tournes vers le monde du commandement, tu joins le royaume supérieur et

tu atteins la félicité suprême».--«(§ 41) L'esprit humain est ce qui va

à la rencontre des intelligibles, substance non corporelle, indivisible,

insaisissable, qui n'entre pas dans l'imagination et que le sens

n'atteint pas, parce qu'elle est du domaine du commandement.» Mainte

autre formule exprime cette opposition entre le sens et l'esprit, dont

voici la plus condensée: «(§ 44) Le sens s'occupe de ce qui est du monde

de la création, l'intelligence s'occupe de ce qui est du monde du

commandement;» et cette formule est suivie de cette conclusion plus

mystique encore: «Ce qui est au-dessus de la création et du commandement

est voilé aux sens et à l'intelligence, et ce n'est voilé que parce que

c'est découvert.»

Dieu est connaissable selon Farabi: «(§ 45) L'essence unitaire ne peut

être atteinte par aucune voie; mais elle peut être connue par ses

qualités. La meilleure voie à son endroit consiste à reconnaître qu'elle

est inaccessible.» La théorie de Dieu est profonde: «(§ 8) L'être

nécessaire n'a ni genre, ni espèce, ni différence... Il est le principe

d'où tout découle.» Il est intérieur et extérieur, manifeste et caché à

la fois. «(§ 53) Il est extérieur dans son essence, et, à force d'être

extérieur, il est intérieur;» c'est-à-dire: l'éclat de sa manifestation

est tel qu'il aveugle et qu'il en est caché. «Tout ce qui apparaît,

apparaît par lui;» tout est visible en lui, comme dans la lumière du

soleil. Après sa manifestation par son essence, il a une seconde

manifestation par ses signes; «cette seconde manifestation est en

connexion avec la multiplicité, et jaillit de la première manifestation

qui est l'unité». Voici quelques formules touchant la connaissance en

Dieu: «(§ 54) On ne peut pas dire que la Vérité première saisit les

choses qui sortent de son décret du fait de ces choses mêmes, comme les

choses sensibles sont perçues par le fait de leur présence et de

l'impression qu'elles font en nous... Elle saisit les choses par son

essence, car lorsqu'elle regarde son essence, elle regarde la puissance

très haute qui est en elle, et en la puissance elle voit ce qui est

décrété; elle voit donc le tout, et sa science de son essence est cause

de la science qu'elle a d'autre chose... La science qu'a la Vérité

première de l'obéissance de son serviteur, obéissance qu'elle a

décrétée, est cause de la science qu'elle a qu'il obtiendra sa

miséricorde.»--«(§ 55) En la science de Dieu est la multiplicité

infinie, en rapport avec la multiplicité infinie des connus et

conformément à sa puissance et à son décret infini. Il n'y a pas de

multiplicité dans l'essence, mais postérieurement à l'essence, car la

qualité est après l'essence, non selon le temps, mais selon le rang.»

En tout ceci l'on voit que Farabi s'écarte de la théorie philosophique

d'après laquelle Dieu ne connaît pas le monde; et qu'il se laisse verser

dans l'opinion mystique où l'être de Dieu peut tout, décrète tout, voit

tout et connaît tout. Farabi dépasse en quelque sorte le problème

scolastique; à chaque instant il passe les bornes de la philosophie pour

entrer dans la mystique. Voyez ceci encore: «(§ 13) Tu regardes l'unité

et elle est la puissance; tu regardes la puissance et elle appelle la

science seconde qui enveloppe la multiplicité. Là est l'horizon du monde

de la souveraineté que suit le monde du commandement où le _Kalam_ court

sur la tablette. L'unité devient multiplicité où l'ombre du lotus

céleste porte et où sont projetés l'esprit et le verbe. Là est l'horizon

du monde du commandement que suivent le tabernacle et le trône[90], les

cieux et tout ce qu'ils renferment, tout être chantant les louanges de

Dieu. Puis les cieux tournent selon le principe, et là est le monde de

la création, d'où l'on retourne au monde du commandement par lequel tout

redevient un.»

[Note 90: Sur le _Kalam_, plume qui écrit les destinées des êtres, le

lotus qui ombrage le paradis, le tabernacle et le trône où siège Dieu,

voir notre mémoire _Fragments d'eschatologie musulmane_, dans les

_Comptes rendus du congrès scientifique des catholiques_, Bruxelles,

1894.]

Farabi a mêlé la nomenclature coranique à la nomenclature philosophique;

mais il a en réalité abandonné le Coran et la philosophie, pour entrer

dans des régions où nous ne pouvons le suivre, présentement au moins.

Nous nous détournerons de ces doctrines, et nous accepterons de lui ce

reproche presque pascalien: «(§ 11) Tu t'éloignes de l'unité; l'éternité

t'épouvante.»

Il nous reste à dire quelques mots d'un ouvrage de Farabi qui semble

devoir être très intéressant, à en juger par son titre, qui l'est

assurément par son intention, mais dont la lecture est un peu décevante:

nous voulons parler de son traité sur la _Concordance de la philosophie

de Platon et d'Aristote_. Comme nous l'avons déjà indiqué, Farabi ne

croit pas qu'il y ait plusieurs philosophies, mais une seule, et il

n'admet pas en principe de différence entre les opinions des deux

maîtres grecs. C'était sans nul doute la croyance traditionnelle à cette

époque que leurs philosophies concordaient; mais, en étudiant leurs

oeuvres authentiques ou apocryphes, un certain nombre de savants

contemporains de notre auteur avaient cru remarquer que cette

concordance n'existait pas sur plusieurs points, et c'est à eux que

Farabi répond dans ce traité.

Il constate d'abord que Platon et Aristote ont compris tous deux la

philosophie de la même manière, comme la science des êtres et de leurs

états, que tout le monde, dans les diverses langues, est d'accord pour

les placer conjointement en tête de la philosophie, et que par

conséquent ils doivent s'accorder; c'est évidemment la thèse

traditionnelle. Il indique ensuite, au point de vue logique, quelques

causes d'erreurs possibles dans l'interprétation de leurs oeuvres. Parmi

les différences que l'on signalait entre Platon et Aristote étaient

celles-ci: que Platon s'était tenu à l'écart des affaires temporelles,

tandis qu'Aristote les avait aimées et avait recherché la fortune et les

honneurs; que Platon avait parlé par allégories et par mythes et exigé

pour l'intelligence de ses livres la pureté du coeur, au lieu

qu'Aristote avait classé et ordonné les idées et les avait expliquées

pour l'usage de tous; que Platon avait placé en tête des substances, les

plus excellentes, les plus proches de l'esprit et les plus éloignées des

sens, au lieu qu'Aristote avait enseigné que les individus étaient les

premières substances,--simple différence de point de vue, selon

Farabi;--que, encore, en un certain passage du _Timée_, Platon avait

paru ne pas regarder comme nécessaire la conclusion d'un syllogisme,

dont les prémisses étaient: «L'être est plus excellent que le non-être;

la nature aspire au plus excellent», alors que, d'après Aristote, la

conclusion d'un tel syllogisme eût été nécessaire;--sans parler d'autres

différences sur les chapitres de la physique, de la logique et de la

politique.

Farabi résout avec finesse ces contradictions alléguées, sans pourtant

émettre de vue assez originale pour mériter que nous nous y arrêtions.

Mais, à propos de la théorie de la connaissance, il interprète

l'hypothèse de la réminiscence platonicienne en un sens empiriste qui

vaut d'être noté. Aristote, dit-il, a montré dans les _Analytiques_ que

les connaissances ne viennent dans l'âme que par la voie des sens; ainsi

les connaissances viennent d'abord sans qu'on les cherche et la science

n'est pas une réminiscence; mais, au moment où l'on devient conscient de

la science, il s'est déjà formé d'une manière insensible des

connaissances dans l'âme, et, à cause de cela, l'âme, apercevant ces

connaissances, croit qu'elles sont permanentes en elle et a l'illusion

qu'elle s'en ressouvient. Cependant, en réalité, «l'intelligence n'est

autre chose que l'expérience, et, par la multiplication des expériences,

se perfectionne l'intelligence. C'est cela même, insiste notre auteur,

qu'a entendu Platon lorsqu'il a dit qu'apprendre est se ressouvenir.

Celui qui réfléchit et cherche fait effort pour s'emparer de ce que

l'expérience a déjà mis en son âme, et c'est comme s'il se

ressouvenait». Il faut avouer que voilà une tentative de conciliation

singulièrement hardie.

Sur la question de l'éternité du monde, les contemporains de Farabi, dit

celui-ci, pensaient qu'Aristote avait cru le monde éternel et Platon au

contraire. Farabi n'admet pas que telle ait été l'opinion d'Aristote. Il

prétend qu'on lui a attribué cette croyance à cause d'un exemple des

_Topiques_ et d'une proposition du traité _du Ciel_; mais que

l'enseignement véritable d'Aristote a été que le temps est le compte du

mouvement de la sphère et produit avec ce mouvement; il a donc dû croire

que le Créateur a fait paraître le monde tout d'un coup sans le temps,

et que du mouvement du monde s'est produit le temps.

Le reste du traité est à peu près sans valeur pour nous, les thèses qui

y sont attribuées à Aristote étant tirées de l'ouvrage apocryphe

intitulé la _théologie d'Aristote_.

L'on voit maintenant, je l'espère, quelle est l'ampleur, et

l'originalité de l'oeuvre de Farabi, oeuvre qui contient des oppositions

que nous, moins hardi que ne l'a été notre philosophe à l'égard de ses

modèles grecs, nous ne nous chargeons pas de résoudre. Empiriste et

mystique, politique et ascète, logicien et poète, Farabi fut une nature

véritablement puissante et singulière. Il est, à mon sens, plus

attrayant qu'Avicenne, ayant plus de feu intérieur, capable d'élans plus

brusques et de coups moins prévus. Sa pensée fait des bonds comme celle

d'un lyrique; sa dialectique est aiguë, ingénieuse et contrastée; son

style a des mérites de concision et de profondeur rares, que rehausse

encore une sorte de lustre poétique. A notre point de vue Farabi a sans

doute rendu de grands services à l'étude de la philosophie; mais il a

sauté par-dessus le problème scolastique, et il semble bien qu'au lieu

de rechercher une alliance solide et rationnelle entre la tradition

grecque et la théologie de l'islam, il ait simplement accolé des

opinions tout à fait disparates, dont il se réservait de découvrir

l'inexplicable lien dans les hauteurs de la mystique.

Le titre d'encyclopédiste convient certes aux philosophes dont nous

venons de parler. Encyclopédistes, ils l'ont été, et par la nature de

leur esprit et par celle de leurs travaux. Cependant, en mettant ce

titre en tête de ce chapitre, nous avons eu plus particulièrement en vue

une société de philosophes vulgarisateurs et propagandistes qui s'est

donné d'une façon plus expresse la tâche de constituer, à l'usage du

public, l'encyclopédie des sciences: nous voulons parler des frères de

la pureté. Précisément parce que les frères de la pureté ont été des

vulgarisateurs, nous ne leur accorderons pas une très haute importance,

et nous traiterons d'eux assez brièvement. Nous sommes d'ailleurs

encouragés à ce laconisme par cette circonstance qu'un orientaliste

allemand, dont nous avons déjà cité le nom, Frédéric Dieterici, a

consacré à ces philosophes une série de travaux amplement développés qui

forment sur ce sujet toute une littérature[91].

[Note 91: Dieterici a édité des extraits des traités des frères de la

pureté: _Die Abhandlungen der Ichwân es-Safâ in Auswahl_, Leipzig,

1883-1886. Il a en outre consacré principalement à ces traités les

ouvrages suivants: _Die Philosophie der Araber im X. Jahrhundert n.

Chr._, 1re partie, le Macrocosme, Leipzig, 1876; 2e partie, le

Microcosme, Leipzig, 1879.--_Die Logik und Psychologie der Araber im

zehnten Jahrhundert n. Chr._, Leipzig, 1868.--_Die Propædeutik der

Araber im zehnten Jahrhundert_, Berlin, 1865.--_Die Anthropologie der

Araber im zehnten Jahrhundert_, Leipzig, 1871.--_Die Naturanschauung und

Naturphilosophie der Araber im X. Jahrhundert_, Leipzig, 2e éd.,

1876.--_Die Lehre von der Weltseele bei den Arabern im X. Jahrhundert_,

Leipzig, 1872.--_Der Streit zwischen Mensch und Thier, ein arabisches

Märchen_, trad. Berlin, 1858; éd. 2e, Leipzig, 1881.]

On ne connaît pas d'une façon très précise l'origine de cette société.

On sait seulement que, vers le milieu du quatrième siècle de l'hégire,

au moment où le khalifat de Bagdad touchait à son déclin, quelques

philosophes se rassemblèrent à Basrah, en un terrain éloigné du centre

de l'empire, ouvert à diverses influences, propre à devenir un centre de

spéculation libre et de propagande hardie. L'on a remarqué que cette

organisation d'une société philosophique fermée n'était pas une

nouveauté dans l'islam. Le poète Bacchâr fils de Bord avait fait partie

naguère d'une société semblable[92] avec Wâsil, fils d'Atâ, le fondateur

de la secte motazélite. Les philosophes de Basrah furent appelés _halîf

es-safâ_ (alliés de la pureté), _nadîm es-safâ_ (commensaux de la

pureté) et plus communément les frères de la pureté (_ikhwân

es-safâ_)[93].

[Note 92: Brockelmann, _Geschichte der Arabischen Litteratur_, I, 213.]

[Note 93: Goldzieher, _Muhammedanische Studien_, I, p. 9, n. 1.]

Cette association n'était pas une simple société philosophique; elle

était quelque chose de plus; il serait malaisé de dire exactement quoi.

Il plane autour d'elle un certain mystère qui ne laisse pas complètement

discerner ni son but ni ses pratiques ni ses moyens d'action. Assurément

les frères de la pureté avaient d'autres outils de propagande que leurs

écrits. Ceux-ci même ne disent pas tout, ni tout ce qu'ils étaient ni

tout ce qu'ils voulaient. Ils avaient une action politique; ils

formaient, dans les villes où ils s'établissaient, des espèces de loges

où seuls les frères pouvaient entrer[94]. Ils n'admettaient d'ailleurs

pas parmi eux uniquement des philosophes. Tout le monde, en principe,

pouvait être reçu dans l'ordre. Chacun y avait son rôle selon ses

capacités. L'un donnait l'enseignement, l'autre donnait l'argent. Ceux

qui n'avaient ni la puissance de l'esprit ni celle de la fortune étaient

voués à des oeuvres plus humbles. C'était en somme une société

universelle composée d'éléments inégaux reliés entre eux par une

administration dont les ressorts nous échappent et par un esprit que

nous connaissons un peu. On trouverait sans peine dans notre temps

l'exemple de quelque société semblable.

[Note 94: Dieterici, _Die Abhandlungen der Ichwân es-Safâ_, p. 609: «Il

faut que nos frères, dans chaque pays où ils se trouvent, aient une

salle particulière pour s'y réunir à des temps déterminés... où personne

d'autre qu'eux n'ait le droit d'entrer, et où ils puissent étudier leurs

sciences et s'entretenir de leurs secrets.»]

Dans leur propagande, les frères de la pureté se présentaient, peut-on

croire, tout d'abord comme des moralistes. Ce qu'ils offraient à leurs

recrues, c'était les moyens de purifier leurs âmes, c'était la vérité

religieuse, c'était la science, au sens moral et presque mystique du

mot, c'est-à-dire celle qui enseigne le salut. Qu'une société se permît

dans l'islam d'annoncer de sa propre autorité un évangile de salut, et

qu'elle y attirât les âmes par des voies secrètes, cela prouve

évidemment que sa doctrine s'écartait de celle de l'islamisme. Vue dans

son ensemble, telle que nous la connaissons par les traités des frères,

cette doctrine ne se distinguait après tout que fort peu de celle des

philosophes. Les frères de la pureté peuvent figurer à côté des

philosophes comme les vulgarisateurs de leur oeuvre et comme ses

propagandistes dans les milieux populaires. Mais par ce fait même que la

philosophie est vulgarisée chez eux, elle présente, relativement à la

façon dont elle se manifeste chez les philosophes de profession,

certaines différences d'aspect qu'il est utile de noter.

La doctrine philosophique est, dans la société, moins ferme que chez ses

représentants indépendants; elle est encore plus syncrétique; elle a

plus d'attrait pour les légendes; elle verse plus aisément dans le

mysticisme; les idées mystiques y sont évoquées à chaque instant au lieu

qu'elles n'apparaissaient que comme couronnement ou comme terme dans la

philosophie savante. La science y est plus mêlée de religiosité; les

frères de la pureté admettaient concurremment avec les écrits des

philosophes ceux de Moïse et des autres prophètes, et ce petit mot

«autres» doit être interprété avec beaucoup de latitude. Enfin la note

morale est dominante dans leur enseignement. Pour chaque décade d'années

il était promis quelque avantage à ceux qui avaient persévéré pendant ce

temps; celui qui avait persévéré cinquante ans acquérait à cet âge

l'intelligence angélique.

Mais le point le plus curieux à signaler à propos de cette doctrine,

c'est la façon dont les frères de la pureté posèrent le problème

scolastique. Ils le posèrent en effet, et d'une manière absolument

formelle, mais avec une restriction aussi brève qu'importante qui ne se

trouve pas chez les philosophes et par laquelle la question est faussée.

Jamais les philosophes ne prononcèrent aucune attaque directe contre la

foi musulmane. La position du problème scolastique comportait chez eux

l'acceptation intégrale de la science et de la loi. Les frères de la

pureté furent, à cet égard, beaucoup plus hardis ou peut-être simplement

plus francs. Ils pensèrent--nous apprend le soufi Abou Hayân

et-Tauhîdi[95], qui mourut en 380 ou 400 et qui fut lui-même

encyclopédiste,--que la loi religieuse n'était pas parfaite, qu'elle

contenait des erreurs dont elle avait besoin d'être purifiée et qu'elle

ne pouvait l'être que par la philosophie. Ils croyaient que, si l'on

liait étroitement la loi arabe avec la philosophie grecque, on

arriverait à la véritable perfection doctrinale. C'est pour atteindre ce

but qu'ils rédigèrent leur encyclopédie.

[Note 95: G. Flügel, _Ueber Inhalt und Verfasser der arabischen

Encyclopädie Resâil Ikhwân es-Safâ_; _Z. D. M. G._, t. XIII, 1859, p.

22.]

Les écrits des frères de la pureté comprennent cinquante et un traités

portant sur l'ensemble des sciences humaines. Les sciences y sont

groupées un peu autrement que les philosophes n'ont coutume de le faire,

en quatre classes renfermant: les sciences des mathématiques et de la

philosophie générale, celles de la nature et des corps, de l'âme et de

l'esprit, de la loi et de Dieu. Ces traités furent rédigés probablement

par plusieurs membres de la société parmi lesquels on nomme Abou

Soléïman el-Mokaddasi. Un mathématicien espagnol Maslamah de Madrid

(mort en 395 ou 398), ayant voyagé en Orient, en rapporta dans sa patrie

la collection des traités et il en refit peut-être une rédaction

nouvelle à laquelle il préposa son nom; à cause de cela, cette

encyclopédie lui fut quelquefois attribuée.

Les traités s'adressaient aux frères. Ils étaient censés renfermer la

science synthétique et complète, et ils devaient fournir au lecteur la

substance mêlée de tous les autres livres. «D'une façon générale, y

est-il dit[96], il ne faut pas que nos frères dédaignent aucune des

sciences ni qu'ils critiquent aucun des livres des sages, ni qu'ils

méprisent aucune croyance, parce que notre doctrine et notre croyance

englobent toutes les croyances et rassemblent toutes les sciences.»

[Note 96: _Abhandlungen der Ichwân es-Safâ_, p. 609.]

Aux indications que nous venons de donner, il suffira d'ajouter deux ou

trois citations pour achever de faire comprendre le caractère de cette

encyclopédie, beaucoup moins intéressante comme dépôt de science qu'à

cause des tendances philosophiques et sociales qu'elle représente.

Dans l'un des traités se trouve un apologue étendu[97] et dont la

rédaction est assez colorée, dans lequel on voit des hommes de diverses

nations, Grecs, Indiens, Persans, Tartares, Arabes, disputer avec les

animaux sur les avantages relatifs de l'homme et de l'animal, en

présence du roi des génies. L'homme, après avoir vu réduits à néant tous

les avantages qu'il croyait pouvoir tirer du raffinement de ses plaisirs

sensibles, de la perfection de ses métiers et de ses arts, est conduit à

reconnaître qu'il n'a pas sur l'animal d'autre supériorité réelle que

celle de sa moralité. Cette conclusion est exprimée en ces termes[98]:

«Maintenant, mon frère, demeure convaincu que ces qualités par

lesquelles l'homme remporta la victoire sur les espèces animales en

présence du roi des génies, consistent dans la garde de ces sciences et

de ces connaissances, que nous, d'une façon aussi brève et aussi directe

que possible, nous avons réunies dans ces cinquante et un traités.»

Voilà bien l'indication d'un système de propagande à base morale.

[Note 97: Dieterici, _Der Streit zwischen Mensch und Thier_.]

[Note 97: Dieterici, _op. laud._, p. 217.]

Il est amusant de trouver dans ces écrits certains aspects inférieurs de

théories philosophiques en elles-mêmes très hautes, qui sous ces formes

grossières ont joui d'une grande vogue jusque vers notre temps. Par

exemple, la profonde théorie pythagoricienne des nombres y apparaît

telle que parfois encore de nos jours on la présente aux jeunes enfants.

Le créateur a ordonné les êtres selon la série des nombres[99] et à

chaque espèce d'être convient un nombre déterminé. Telles choses

s'associent par deux: la matière et la forme, la cause et l'effet, le

jour et la nuit, le mâle et la femelle; telles s'associent par trois:

les trois dimensions de l'espace, les trois divisions du temps, passé,

présent et avenir, les trois modes des choses, possible, impossible et

nécessaire; telles par quatre: les quatre natures physiques, le chaud,

le froid, le sec et l'humide, les quatre éléments, les quatre humeurs du

corps humain, les quatre saisons, les quatre points cardinaux, etc.

C'est de la philosophie tout à fait populaire.

[Note 99: _Abhandlungen_, p. 437 et suivantes.]

Une autre théorie, qui fut aussi très répandue au moyen âge et dont

l'origine est très élevée, c'est celle du macrocosme et du microcosme.

Le monde est un grand homme. La sphère extérieure forme son corps, les

parties du monde sont ses membres. Le monde est animé, comme l'homme,

par l'âme universelle; comme l'homme se gouverne par son intelligence,

le monde est régi par l'intellect universel. Les forces de la nature

sont ses facultés motrices. L'homme à l'inverse est un petit monde. Son

corps est le chef-d'oeuvre de la nature; son imagination, son

intelligence saisissent l'ensemble des êtres et enferment en elles un

résumé de toutes les choses.

Ces comparaisons ne sont au premier abord que belles; mais si on y

insiste, elles ne laissent pas de donner lieu à des considérations assez

savantes. Les frères de la pureté y ont insisté, et en un sens très

néoplatonicien[100]: Dieu a l'être et l'excellence parfaites; il connaît

toutes les choses avant qu'elles soient; il peut les appeler à l'être

quand il veut. En sa sagesse il répand la plénitude et l'excellence,

comme le soleil répand la lumière. Le commencement de cette effusion qui

émane de lui s'appelle la raison créatrice. C'est une substance simple,

lumière pure, de la plus grande perfection; les formes de toutes choses

sont en elles, comme les formes de l'objet connu sont dans l'esprit

connaissant. Un second degré d'effusion produit l'âme universelle,

substance spirituelle et simple. De l'âme sort une autre émanation que

l'on appelle la matière universelle. La première forme que reçoit cette

matière originelle est celle de l'étendue. La matière seconde qui en

résulte devient matière des corps. A ce point s'arrête l'émanation. Puis

l'âme s'unit aux corps, leur donne excellence et beauté. La première

forme que l'âme crée dans les corps est celle de la sphère céleste. Le

plus épais et le plus ténébreux des corps est la terre. Dieu, pour ainsi

dire, laisse faire cette création; mais il la veut et la connaît en

acte.

[Note 100: Dieterici, _Die Lehre von der Weltseele_, p. 24.]

Enfin voici un appel des frères à leurs adeptes[101], qui fournit un

très curieux exemple du syncrétisme de leur doctrine: Monte, disent-ils,

comme Noé, le vaisseau du salut. Nous te sauverons des vagues de la mer

de matière, pour que tu n'y sombres pas. Viens dans le royaume des cieux

qui fut montré à Abraham notre père. Ne voudrais-tu pas apparaître avec

Moïse au côté droit de la montagne du Sînâ? Ne voudrais-tu pas être pur

des impuretés de la chair, comme Jésus qui est si près de Dieu? Ne

voudrais-tu pas sortir hors des ténèbres d'Ahriman pour voir Jezdan? Ou

bien encore ne voudrais-tu pas être introduit dans les temples d'Ad et

de Tamoud, pour y voir les sphères célestes dont parle Platon, et qui ne

sont pas les sphères des étoiles, mais des intelligences?

[Note 101: Dieterici, _le Macrocosme_, p. 91.]

Nous sommes arrivé au terme de la première partie de notre oeuvre. Nous

nous sommes mû le long de quatre siècles, suivant le mouvement de la

pensée philosophique dans le monde musulman. Nous avons vu que le

travail de ce temps a principalement consisté dans la position du

problème scolastique et dans le dégagement progressif de ses solutions.

Maintenant nous nous arrêterons et, nous établissant sur un sol stable,

nous examinerons à loisir la première grande solution que reçut ce

problème de la main d'Avicenne.

Avicenne · 第 12 / 26 题