LES TRADUCTEURS

Nous avons, dans les premiers chapitres, posé la thèse du problème

scolastique, c'est-à-dire la théodicée mahométane et ses variations

immédiates; nous allons maintenant poser l'antithèse, qui consiste dans

l'introduction de la philosophie grecque dans l'islam. Et ici nous

sommes obligé d'élargir beaucoup notre cadre. Il ne faut pas se

représenter exclusivement la philosophie musulmane soit comme l'effet

d'une renaissance subite survenue après la découverte d'ouvrages

antiques, soit comme la continuation immédiate de la philosophie

grecque. Son origine est un peu plus complexe. Le mouvement de

traduction en arabe commença sous le règne d'el-Mansour (136-158), et

fut encyclopédique. On traduisit des ouvrages scientifiques,

littéraires, philosophiques et religieux appartenant à cinq

littératures: les littératures grecque, hébraïque, syrienne, persane et

indienne. Les écrits philosophiques ne furent pas compris du premier

coup et l'on n'eut en arabe de traductions suffisamment parfaites

d'Aristote qu'au temps d'el-Farabi, au commencement du quatrième siècle

de l'hégire. Mais d'un autre côté la tradition de l'enseignement

philosophique grec s'était continuée dans le monde oriental jusqu'au

même temps; et alors que les grandes oeuvres de la haute époque

classique étaient oubliées ou mal comprises, des oeuvres secondaires et

de basse époque, contenant des méthodes d'un caractère déjà scolastique

devaient être largement répandues. Il ne me paraît pas que l'on ait

jamais tenté un effort assez considérable pour reconstituer l'histoire

de l'enseignement philosophique dès après le temps d'Aristote et jusqu'à

la formation de la scolastique musulmane. Au moment où celle-ci apparut,

la philosophie était considérée, non pas comme une collection de

systèmes disparates, mais comme une science unique et vivante qui se

perpétuait surtout par la tradition. La renaissance philosophique chez

les Arabes fut produite par l'étude directe des ouvrages anciens à la

lumière et sous l'influence de cette tradition.

Plusieurs auteurs arabes, parmi lesquels Farabi, comme nous le verrons,

ont très nettement exprimé cette croyance en l'unité de la philosophie,

confondue à leurs yeux avec la science, et en sa perpétuité. Maçoudi, se

référant à un de ses livres malheureusement perdu, dit quelque part[16]:

«Nous avons rappelé comment le chef-lieu du savoir humain a été

transféré d'Athènes à Alexandrie, dans le pays d'Égypte. L'empereur

Auguste, après qu'il eut fait périr Cléopâtre, établit deux foyers

d'instructions, Alexandrie et Rome; l'empereur Théodose fit cesser

l'enseignement à Rome et le reporta tout entier à Alexandrie. Nous avons

dit encore pourquoi, sous Omar fils d'Abd el-Aziz, le chef-lieu de

l'enseignement fut transféré d'Alexandrie à Antioche, et comment, plus

tard, sous le règne de Motéwekkil, il fut transféré à Harrân.» Ces

lignes sont un peu brèves et elles ne représentent peut-être pas très

exactement la marche réelle de la tradition philosophique. Mais du moins

elles indiquent assez bien l'esprit dans lequel doit être rédigé et lu

ce chapitre.

[Note 16: Maçoudi, _le Livre de l'avertissement et de la revision_,

trad. B. Carra de Vaux, page 170, Paris, Collection de la Société

asiatique, 1896. Le texte arabe de ce livre a été édité par M. J. de

Goeje, _Bibliotheca geographorum arabicorum_, t. VIII, _Kitâb at-tanbîh

wa'l-ischrâf_, Leyde, 1894.]

Avant l'époque de la conquête musulmane, la branche de la famille

sémitique qui dominait en Orient n'était pas l'arabe; c'était

l'araméenne, à laquelle appartient la littérature syriaque. L'hellénisme

avait pénétré de fort bonne heure chez les Araméens, et ceux-ci avaient

eu tout le temps d'en subir l'influence au moment où ils furent

supplantés dans leur hégémonie par leurs cousins arabes. Les Arabes

trouvèrent donc la tradition philosophique déjà établie dans une race

apparentée à la leur, de qui ils la recueillirent sans peine. Nous

devons expliquer cette transmission.

Ce fut dès le milieu du deuxième siècle de l'ère chrétienne que

l'hellénisme commença à se répandre dans le monde araméen, porté par le

christianisme et la gnose. Vers ce moment-là fut faite de l'hébreu en

syriaque la version des Écritures dite _Pechito_, qui témoigne de la

connaissance de la version grecque des Septante[17]. Dans le même temps

les Marcionites et les Valentiniens comptaient des adeptes à Édesse[18].

Bardesane, peu après, fondait, dans cette ville, la littérature syriaque

et instituait une secte qui, malgré des doutes récemment soulevés[19],

ne peut guère être rattachée qu'au gnosticisme. Au commencement du

troisième siècle, un évêque d'Édesse se fit imposer les mains par

l'évêque d'Antioche et affilia, par cet acte, l'Église syrienne à

l'Église hellénique[20]. Un lien officiel fut dès lors établi entre

l'aramaïsme et l'hellénisme.

[Note 17: Rubens Duval, _Histoire d'Édesse_, _Journal Asiatique_, 1891,

t. II, p. 262.]

[Note 18: Rubens Duval, _op. laud._, p. 267.]

[Note 19: M. F. Nau, dans différentes publications et notamment dans une

note intitulée _Bardesane l'Astrologue_ (_Journal Asiatique_, 1899, t.

II, pages 12 à 19), a soutenu que Bardesane n'avait jamais versé dans le

gnosticisme et que tout au plus était-il tombé dans les erreurs des

astrologues. Cette opinion, outre qu'elle conduit à accuser saint Ephrem

d'ignorance et presque de mauvaise foi, rendrait difficilement

explicable la tradition ancienne et tenace qui range Bardesane parmi les

dualistes ou les gnostiques, à côté de Manès et de Marcion, et plus

difficilement explicable encore l'existence d'une secte dite des

Bardesanites qui fut connue durant tout le haut moyen âge oriental (V.

Maçoudi, _le Livre de l'avertissement_, p. 188; Chahrastani, éd.

Cureton, p. 194). Il est à noter que la science des Chaldéens dans

laquelle on rapporte que Bardesane excellait, ne devait pas être

simplement l'astrologie mais devait comprendre une partie philosophique

(cf. Brandt, _Die Mandäische religion_ au chapitre _Die Chaldäische

philosophie_, p. 182 et suiv.); en outre il est invraisemblable qu'on

ait pu confondre un grand philosophe, chef d'une importante école, avec

un vulgaire astrologue. M. F. Nau a récemment publié de Bardesane un

texte, _Le livre des lois des pays_ (Paris, Leroux, 1899), qui

évidemment ne suffit pas à trancher la question.]

[Note 20: Rubens Duval, _op. laud._, p. 273.]

La ville d'Édesse en Osrhoène, située dans la boucle la plus occidentale

de l'Euphrate, à l'Ouest de la Mésopotamie, demeura pendant une assez

longue période le centre de la culture araméenne. Une école fameuse s'y

forma, dont le docteur saint Ephrem (mort en 373 du Christ) fut une des

lumières. A cette école se pressèrent des étudiants chrétiens venus des

divers points de la Mésopotamie et des provinces de la Perse en proie

aux persécutions des Mages. On s'y livra aux études grecques considérées

comme branche de la théologie, et on commença à y faire des traductions.

Cette école, dite école des Perses, se laissa ensuite envahir par le

Nestorianisme, et l'empereur Zénon la ferma en 489. Les maîtres et les

disciples restés attachés à l'hérésie de Nestorius s'exilèrent; ils se

réunirent sur d'autres points, notamment à Nisibe en territoire

persan[21].--A Djondisâbour, dans la province perse de Khouzistan, le

roi Khosroës Anochirwan fonda, vers l'an 530 du Christ, une académie de

philosophie et de médecine qui subsista jusqu'au temps des

Abbasides[22].--Ibas, qui avait été évêque d'Édesse, avait professé dans

l'école et avait contribué à y répandre l'hérésie nestorienne. Le

travail de traduction reçut de ce personnage une vive impulsion. C'est à

lui et à ses disciples que les Syriens durent les premières versions

d'après le grec des oeuvres de Diodore de Tarse et de Théodore de

Mopsueste[23]. A cette occasion, on traduisit aussi divers écrits

d'Aristote. Ibas en interpréta lui-même quelques-uns. Un certain Probus

traduisit et commenta les _Herméneia_ et peut-être aussi d'autres

parties de l'_Organon_. Nous retrouverons plus loin d'illustres

traducteurs syriens de la croyance nestorienne à l'époque même des

Arabes.

[Note 21: Rubens Duval, _op. laud._, p. 432.]

[Note 22: Schulze, _Disputatio de Gundisapora_. Commentaria soc. scient.

Petropolis, vol. XII.]

[Note 23: V. sur Ibas et sur les savants syriens monophysites dont nous

parlons ci-après, l'excellent livre de Rubens Duval: _La littérature

syriaque_, dans la collection des _Anciennes Littératures chrétiennes_,

Paris, Lecoffre, 1899. Une deuxième édition est sous presse.--Cf. la

thèse latine de Renan, _De philosophia peripatetica apud Syros_, Paris,

1852.]

La ruine d'Édesse comme capitale scientifique n'interrompit pas l'étude

des lettres grecques chez les Syriens appartenant à la secte

monophysite; mais cette étude eut dès lors pour centre les couvents.

Philoxène de Mabboug qui fut patriarche monophysite d'Antioche est l'un

de ceux qui avaient sollicité de l'empereur la destruction de l'école

des Perses. Il était philosophe en même temps que théologien, et c'est

dans ses écrits, dit-on, qu'il faudrait chercher les premiers essais de

la scolastique[24]. Un autre monophysite renommé comme dialecticien fut

Siméon, évêque de Beit-Archam. Il vécut au commencement du sixième

siècle et il fut appelé le Sophiste perse.

[Note 24: Une mine d'une merveilleuse richesse pour l'histoire des

origines de la scolastique sera ouverte par la publication de la

patrologie syriaque que prépare Mgr R. Graffin. Un seul volume de cette

importante publication est encore paru. Il comprend une réédition des

homélies d'Aphraste, avec traduction latine et introduction par Dom

Parisot. _Patrologia syriaca_, I, Paris, Didot, 1894.]

Mais le plus intéressant personnage de cette secte au point de vue qui

nous occupe, est le savant Sergius de Rechaïna (arabe Rasaïn). Son

oeuvre se compose presque entièrement de traductions de livres grecs.

Prêtre, érudit, littérateur et médecin, Sergius de Rasaïn n'eut pas le

caractère à la hauteur de son talent. On lui reproche la corruption de

ses moeurs; sa conduite politique paraît flottante et compliquée

d'intrigues. Quoique monophysite, il fut l'ami de Théodore de Merv,

évêque Nestorien, et il accomplit une mission diplomatique auprès du

pape Agapet, de la part du patriarche orthodoxe d'Antioche. Il amena le

pape à Constantinople, où il mourut presque en même temps que lui, en

l'an 536. Il avait appris le grec à Alexandrie. Sergius de Rechaïna

était éloquent, grand philologue et le premier du corps des médecins.

Ses traductions, faites du grec en syriaque, portèrent sur des livres de

philosophie et de médecine. Il traduisit une partie des oeuvres de

Galien. On a de lui une traduction des _Catégories_ d'Aristote, de

l'_Isagoge_ de Porphyre, du traité du _Monde_ qui fut attribué à

Aristote, d'un traité de _l'Ame_ entièrement différent du traité de même

titre dû à Aristote. Sergius dédia à son ami Théodore de Merv, versé

ainsi que lui dans la philosophie péripatéticienne, un traité original

sur la _Logique_. Il écrivit sur _la Négation et l'affirmation_, sur _le

Genre, l'espèce et l'individu_, sur _les Causes de l'univers, selon les

principes d'Aristote_. Les Syriens et les Arabes louèrent à l'envi ses

qualités de traducteur, avec raison selon un érudit moderne, M. Victor

Ryssel. Pour ce savant la traduction du traité du _Monde_ par Sergius

doit être considérée comme le chef-d'oeuvre de l'art du traducteur, et

il paraît par la comparaison avec les textes grecs de cet ouvrage, que

Sergius ne se servit pas d'un seul manuscrit, mais de plusieurs dont il

sut faire un examen critique[25].

Vers la fin du sixième siècle, Paul le Perse brilla dans la philosophie.

Il composa, dit Bar Hebræus, une admirable _Introduction à la logique_

qu'il adressa au roi de Perse Khosroës Anochirwan[26]. Au commencement

du septième siècle, l'enseignement du grec fut florissant dans le

couvent de Kennesré, sur la rive gauche de l'Euphrate. L'évêque Sévère

Sebokt, vers 640, y commenta les _Premiers Analytiques_ d'Aristote et

les _Herméneia_. L'oeuvre de Sévère Sebokt fut poursuivie par ses

disciples Athanase de Balad (mort en 687 ou 688) et le grand

encyclopédiste syrien Jacques d'Édesse (mort en 708). Après eux encore,

George évêque de Koufah pour les Arabes monophysites traduisit

_l'Organon_ d'Aristote. Mais nous sommes parvenus au temps de la

conquête arabe, avec laquelle la littérature syriaque décline.

[Note 25: V. sur Sergius de Rechaïna Bar Hebræus, _Chronique

ecclésiastique_, éd. Abbeloos et Lamy, Louvain, 1872, t. I, col.

206.--Sur les traductions syriaques antérieures à l'époque mahométane,

on consultera avec fruit l'ouvrage de Sachau, _Inedita syriaca_, Vienne,

1870.--Hoffmann a consacré une étude spéciale aux versions syriaques des

Herméneia: _De hermeneuticis apud Syros_.--Cf. encore sur Sergius de

Rechaïna: Land, _Anecdota syriaca_, III, 289; Baumstark, _Lucubrationes

syro-græcæ_, p. 358.]

[Note 26: Renan, _Journal Asiatique_, 1852, t. I, p. 312.]

Ainsi pendant cinq siècles les Syriens s'étaient tenus au contact de la

science grecque, s'étaient assimilé sa tradition, en avaient traduit et

interprété les textes, et avaient produit eux-mêmes des oeuvres

importantes dans le domaine de la philosophie théologique. Les formes de

la philosophie scolastique étaient nées entre leurs mains; les arts de

la logique avaient fleuri dans leurs écoles. L'esprit, les oeuvres et la

tradition de l'hellénisme se trouvaient donc transportés déjà, au moment

où parut l'islam, dans un monde apparenté au monde arabe. Nous verrons

bientôt les savants mahométans s'initier à la culture grecque sous la

direction de Syriens Jacobites et Nestoriens.

Avant d'expliquer comment les Arabes reçurent la science principalement

des mains des chrétiens, il convient de reprendre la question d'un peu

haut, afin de dissiper des impressions inexactes qui pourraient exister

dans l'esprit de quelques lecteurs. Durant cette longue période

antérieure à l'islam où nous avons vu la branche araméenne de la famille

sémitique s'assimiler le christianisme et la culture hellène, l'élément

arabe ne constituait pas lui-même un monde absolument fermé. On a

souvent noté, à propos de l'histoire des origines musulmanes, que le

sud-ouest de l'Arabie, le Yémen, contenait à cette époque des éléments

chrétiens et qu'il était en relations avec un royaume chrétien

d'Afrique, l'Abyssinie. Un fait plus important et sur lequel on a moins

insisté, ce semble, est l'extension de la race arabe vers le nord,

antérieurement à l'islam, et la formation de petits royaumes arabes,

vassaux des empires de Perse ou de Byzance, le long des frontières de

ces empires.

Les empereurs et les Khosroës s'étaient habilement servis de certaines

tribus arabes sédentaires pour s'en faire un rempart contre les

incursions des Arabes nomades ou Bédouins. Maçoudi rapporte[27] que les

Arabes de la famille de Tanoukh vinrent les premiers en Syrie, qu'ils

s'y allièrent aux Grecs après avoir embrassé le christianisme et que

l'empereur les investit de l'autorité sur tous les Arabes sédentaires

domiciliés en Syrie. La famille de Salîkh succéda à celle de Tanoukh et

devint chrétienne aussi; elle fut à son tour supplantée par la dynastie

de Gassân qui continua à gouverner les Arabes par délégation des Roumis.

Les rois de Gassân résidaient à Yarmouk et en d'autres localités entre

la Goutah (la plaine) de Damas et les places frontières dépendant de

cette ville. Ce royaume sombra au moment de la conquête musulmane et une

grande partie des Arabes de Syrie embrassa l'islamisme.

[Note 27: Maçoudi, _les Prairies d'or_, t. III, p. 215 à 220, et le

_Livre de l'Avertissement_, p. 251.]

Le royaume de Hîra était un important royaume arabe dont les princes

étaient vassaux des rois de Perse. Hîra était situé au sud de Babylone

et à l'ouest de l'Euphrate, non loin de l'emplacement où, dans les

premières années de l'hégire, les Musulmans fondèrent Koufah. Des Arabes

étaient venus de bonne heure s'établir dans ces régions. Le royaume de

Hîra eut, avant l'islam, une assez longue histoire, dans laquelle

l'élément chrétien joue un rôle important[28]. Un roi de Hîra, nommé Amr

fils de Moundir, qui régna jusqu'en 568 ou 569, avait une mère

chrétienne, probablement une captive prise à la guerre, qui fonda un

couvent à Hîra sous le règne de Khosroës Anochirwan. On peut inférer

d'une inscription qui fut placée dans cette église que ce prince aussi

se fit chrétien[29]. Peu après ce temps-là on comptait un petit nombre

de familles chrétiennes de haut rang dans la ville. Elles appartenaient

à la secte de Nestorius, et elles prenaient le nom d'Ibadites signifiant

serviteurs de Dieu[30], pour se distinguer des païens. Un interprète du

nom de Adi l'Ibadite, de la tribu arabe de Témîm, se fit alors

particulièrement remarquer[31]. Cet Adi accomplit le métier d'interprète

auprès de Kesra Eperwiz pour qui il traduisait l'arabe en persan. Il

était en outre poète, orateur, diplomate, un modèle achevé de la

culture, tant physique que morale, des Perses et des Arabes. Il devait

aussi savoir le syriaque qui était alors la langue des Arabes chrétiens.

Adi fut chargé de l'éducation de Noman fils de Moundir, que, grâce à

l'influence dont il jouissait auprès du roi de Perse, il fit monter sur

le trône de Hîra. Il est probable que, en raison de cette même

influence, Noman fit accession au christianisme; il n'en continua pas

moins à vivre dans la polygamie, selon les moeurs païennes, et il se

laissa induire en de longues intrigues au terme desquelles il mit à mort

son éducateur Adi. Le fils de ce dernier, qui avait hérité de

l'intelligence de son père et de son crédit auprès des rois de Perse,

décida Eperwiz à tirer vengeance de ce meurtre[32]. Noman vaincu fut mis

à mort, apparemment en 602.

[Note 28: Le grand historien Tabari s'est longuement occupé de

l'histoire du royaume de Hîra. V. Noeldeke, _Geschichte der Perser und

Araber zur Zeit der Sasaniden, aus der arabischen Chronik des Tabari

übersetzt_. Leyde, 1879.]

[Note 29: Noeldeke, _op. laud._, p. 172, n. 1.]

[Note 30: Noeldeke, _op. laud._, p. 24, n. 4. Abou'l-Faradj, _Histoire

des dynasties_, éd. Salhani, à propos de Honéïn ibn Ishâk, donne une

interprétation de ce nom, p. 250. Cf. notre note à Maçoudi, _Livre de

l'Avertissement_, p. 205, n. 1, et _les Prairies d'or_, II,

328.--Quelques auteurs préfèrent lire Abadites, d'après Ibn Abi Oseibia,

_Classes des Médecins_, éd. Müller, I, 184. V. encore sur ce nom Ibn

Khallikan, _Biographical Dictionary_, trad. Mac Guckin de Slane, I, 188;

Dr. Gustav Rothstein, _Die Dynastie der Lahmiden in al-Hîra_, Berlin,

1899, p. 19.]

[Note 31: Noeldeke, _Geschichte der Perser und Araber_, p. 312 et

suiv.--Un très célèbre recueil arabe, le _Kitâb el-Agâni_ ou _Livre des

Chansons_ (édition de Boulaq, t. II, p. 18 et suiv.), a consacré à Adi

fils de Zéïd une notice qui a été traduite par Caussin de Perceval,

novembre 1838. Cf. Caussin de Perceval, _Essai sur l'histoire des Arabes

avant l'islamisme_, t. II, p. 135 et suiv.]

[Note 32: On trouve le récit de cette vengeance dans Maçoudi, _les

Prairies d'or_, t. III, p. 205.]

Peu d'années après ces faits et une dizaine d'années avant l'hégire, eut

lieu la bataille de Dou Kâr dans laquelle les Perses alliés aux Arabes

de la tribu chrétienne de Taglib furent vaincus par les Arabes de la

tribu de Bekr[33]. Le royaume de Hîra fut détruit, et ce boulevard étant

tombé, la Perse se trouva sans rempart contre les Arabes musulmans. Hîra

fut saccagée l'année de la fondation de Koufah (15 ou 17 de l'hégire) et

disparut tout à fait sous Motadid. «Cette ville, ajoute Maçoudi,

renfermait plusieurs monastères; mais quand elle tomba en ruines, les

moines émigrèrent dans d'autres contrées. Aujourd'hui elle n'est plus

qu'un désert dont la chouette et le hibou sont les seuls hôtes[34].»

[Note 33: Maçoudi, _le Livre de l'Avertissement_, p. 318.]

[Note 34: Maçoudi, _les Prairies d'or_, t. III, p. 213.]

L'on voit donc que, longtemps avant l'hégire, les Arabes avaient franchi

les limites de leur désert. On a coutume de comparer la conquête

musulmane à l'action d'une force qui, après avoir longtemps sommeillé au

fond des déserts, aurait soudain fait explosion et renversé devant elle

un tiers des royaumes de la terre. Cette comparaison est utile si on ne

la fait servir qu'à donner une idée vive de la rapidité de cette

conquête; mais appliquée à l'histoire intellectuelle, elle est fausse.

Il faut au contraire retenir que, au moment où parut l'islam, les Arabes

étaient déjà venus au contact de plusieurs empires, et qu'ils avaient

abordé cette civilisation chrétienne de qui ils allaient recevoir le

dépôt de la science, pour le lui rendre ensuite après l'avoir fait

fructifier plusieurs siècles.

Mahomet eut du respect pour les personnages religieux des diverses

croyances, et à son exemple Ali accorda des immunités à beaucoup de

couvents chrétiens. De plus le Coran reconnut aux Chrétiens et aux Juifs

une certaine dignité dans l'ordre de la foi, parce qu'ils étaient

possesseurs de livres révélés; il les désigna par le titre de _Gens du

Livre_ et il eut pour eux moins de mépris que pour les païens. Ces

circonstances étaient favorables à la conservation de la science. Après

la prise de Jérusalem en l'an 636, Omar accorda aux Chrétiens une charte

ou capitulation, qui servit de modèle à la plupart des règlements

relatifs aux tributaires chrétiens, appliqués depuis dans l'islam. Le

texte de cette capitulation nous a été transmis avec quelques variantes

par plusieurs historiens, notamment par Tabari[35]. Il était permis aux

Chrétiens de conserver leurs églises; mais elles devaient être ouvertes

aux inspecteurs musulmans et défense était faite d'en bâtir de

nouvelles. On ne devait plus sonner les cloches, ni exhiber d'emblèmes

religieux en public. Les Chrétiens devaient garder leur costume, ne

point porter d'anneaux et se ceindre d'une corde appelée _zonnar_, comme

signe distinctif. Le port des armes et l'usage du cheval leur étaient

interdits. Enfin ils étaient soumis à une capitation. Ces dispositions

générales pouvaient, suivant le caprice des autorités, être interprétées

avec tolérance ou donner lieu au contraire à des vexations pénibles.

Mais elles étaient de peu d'importance dans les cas spéciaux où la

faveur d'un prince musulman s'attachait directement à la personne de

quelque infidèle notable; et comme la science est principalement

l'oeuvre des individualités, ce sont ces cas spéciaux qui ici nous

intéressent le plus.

[Note 35: La grande édition de Tabari, 1re série, t. VIII, p. 2406.--Le

P. H. Lammens a étudié d'une manière fort intéressante la situation des

chrétiens sous les premiers Khalifes dans son mémoire intitulé le

_Chantre des Omiades, notes biographiques et littéraires sur le poète

arabe chrétien Ahtal_, paru dans le _Journal Asiatique_, 1894. Il y est

question de la capitulation d'Omar à la page 112 du tirage à part.]

Quatre genres de talents attiraient surtout sur des personnages non

musulmans la faveur des khalifes: les talents artistiques, médicaux,

administratifs et scientifiques. L'habileté dans les métiers était

prisée chez les Chrétiens, parce qu'elle ne se rencontrait pas au même

degré chez les Musulmans. Le khalife Omar avait dérogé à une disposition

du prophète, en tolérant en Arabie la présence d'un chrétien, Abou

Loulouah, artisan fort habile dans divers métiers. Ce favori devint son

meurtrier. La poésie et la musique étaient des arts vivement goûtés par

les Arabes, avant le temps de Mahomet. La prédication du Coran ne leur

avait pas été très favorable; mais les khalifes Omeyades, princes un peu

sceptiques pour la plupart et amateurs de plaisirs, leur avaient rendu

leur faveur. Leur poète préféré fut un chrétien Ahtal, l'un des plus

grands poètes arabes, contemporain d'Abd el-Mélik fils de Merwân; il

appartenait par son père à la tribu chrétienne de Taglib établie à

Koufah et dans l'Aderbaïdjan, et par sa mère à la tribu chrétienne

d'Iyâd qui s'était installée de bonne heure en Mésopotamie[36]. Ahtal

paraissait fièrement à la cour du khalife, portant à son cou une croix

d'or. A cette époque on se divertissait à Koufah en buvant le vin malgré

les prohibitions du prophète, et en écoutant les chansons. Le frère

d'Abd el-Mélik y faisait venir de la ville voisine, de Hîra, le musicien

chrétien Honéïn, et il s'enfermait avec lui au fond de ses appartements,

entouré de ses familiers, le front couronné de fleurs[37].

[Note 36: Lammens, _op. laud._, pages 6 et 7.]

[Note 37: Lammens, _op. laud._, p. 165.]

Les médecins à qui les premiers khalifes se confièrent furent

ordinairement des Syriens ou des Juifs. Les Musulmans n'avaient pas eu

le temps encore d'apprendre la médecine. Auprès de l'Omeyade Merwân fils

d'el-Hakem, nous trouvons un médecin juif de langue syriaque,

Mâserdjaweïh, qui traduisit le traité du prêtre Aaron[38]. Cet Aaron

était un médecin alexandrin du temps d'Héraclius dont le livre fut fort

répandu chez les Syriens. Auprès d'el-Heddjâdj, le terrible général

d'Abd el-Mélik fils de Merwân, nous voyons deux médecins de noms grecs

Tayaduk et Théodon qui laissèrent une école[39]. Un peu plus tard,

Haroun er-Réchîd faisait réveiller par un médecin indien, son cousin

Ibrâhim tombé en léthargie, tandis qu'un médecin chrétien de langue

syriaque, Yohanna ibn Mâsaweïh, traduisait pour lui en arabe les livres

de médecine antique[40]. Cet Ibn Mâsaweïh assistait avec un autre

chrétien Bokhtiéchou le khalife Mamoun mourant[41].

[Note 38: Abou'l-Faradj (Bar Hebræus), _Histoire des Dynasties_, pages

192 et 157.]

[Note 39: Abou'l-Faradj, _op. laud._, 194.]

[Note 40: Abou'l-Faradj, _op. laud._, p. 227.]

[Note 41: Maçoudi, _les Prairies d'or_, t. VII, p. 98.--Nous n'avons pas

en principe à nous occuper dans ce livre de l'histoire des médecins.

Mais comme la science, à l'époque dont nous traitons, affectait souvent

le caractère encyclopédique, et que plusieurs des philosophes dont nous

avons à parler ont été médecins, il est juste que nous mentionnions ici

les deux principaux ouvrages relatifs aux médecins arabes: Les _Classes

des médecins_, par Ibn abi Oseïbia, éd. Müller, Königsberg, 1884, et la

_Geschichte der arabischen Aerzte und Naturforscher_, Göttingue, 1840.]

Dans l'ordre de l'administration, les chrétiens rendirent aux Musulmans

d'éminents services; et sans eux l'empire des khalifes n'aurait pas pu

s'organiser. Les conquérants mahométans, ne trouvant dans leur propre

race que les souvenirs et les exemples de la vie de clan, n'avaient

aucune connaissance des pratiques administratives. Ils furent contraints

de donner beaucoup de place à des chrétiens. Moâwiah, qui était moins

ferme croyant que rusé politique, laissa, dans la plupart des provinces

qu'il conquit, les employés chrétiens en place et se contenta de changer

les garnisons. Il fut imité par ses successeurs Omeyades. Nous voyons un

certain Athanase, notable chrétien d'Édesse, être en grande faveur

auprès d'Abd el-Mélik fils de Merwân, à cause de ses capacités d'homme

d'affaires[42]. Wélîd fils d'Abd el-Mélik dut défendre aux scribes, dont

beaucoup étaient chrétiens, de tenir leurs registres en grec, et il leur

enjoignit de les tenir en arabe[43]. Un chrétien qui occupa des emplois

très élevés auprès des Musulmans fut Sergius Mansour ou Serdjoun le

Roumi, dont Maçoudi nous apprend qu'il servit de secrétaire à quatre

khalifes[44]. Ce Sergius eut pour fils un homme qui le dépassa en

renommée, qui devint l'un des derniers Pères grecs et l'un des premiers

scolastiques: saint Jean Damascène.

[Note 42: Lammens, _op. laud._, p. 122, d'après Rubens Duval, _Histoire

d'Edesse_.]

[Note 43: Abou'l-Faradj, _Histoire des Dynasties_, p. 195.]

[Note 44: Maçoudi, _le Livre de l'Avertissement_, V. l'_Index_. Les

Khalifes dont il s'agit sont: Moawiâh, Yézid son fils, Moawiâh fils de

Yézid et Abd el-Mélik fils de Merwân.]

Enfin la science et la philosophie furent pour leurs adeptes un titre à

la faveur des princes Mahométans; et c'est par les cours que, en

définitive, elles entrèrent dans l'islam. C'est au khalife Abou Djafar

el-Mansour que revient l'honneur d'avoir inauguré la grande époque des

études arabes et d'avoir orné l'empire mahométan de l'éclat de la

science. Mansour donna l'ordre de traduire en arabe beaucoup d'ouvrages

de littérature étrangère comme le livre de _Kalilah et Dimnah_, le

_Sindhind_, différents traités de logique d'Aristote, l'_Almageste_ de

Ptolémée, le livre des _Éléments_ d'Euclide et d'autres ouvrages grecs,

byzantins, pehlvis, parsis et syriaques[45]. Le livre de _Kalilah et

Dimnah_ fut traduit par Ibn el-Mokaffa qui fut l'un des érudits célèbres

de ce temps. On dit qu'il traduisit aussi du pehlvi et du parsi les

ouvrages de Manès, de Bardesane et de Marcion[46]. Les Arabes semblent

avoir eu à ce moment les yeux tournés surtout vers la Perse et vers

l'Inde comme foyers de lumière. Cependant Ibn el-Mokaffa traduisit aussi

puis abrégea les _Herménia_ d'Aristote. Ce savant était lui-même

d'origine persane. Il vécut à Basrah. S'étant attiré l'inimitié du

khalife par ses opinions politiques favorables aux descendants d'Ali, il

fut mis à mort[47] en l'an 140.

[Note 45: Maçoudi, _les Prairies d'or_, VIII, 291.--S. de Sacy a écrit

une étude sur _Calila et Dimnah ou fables de Bidpai en arabe_, Paris,

1830. V. sur la très intéressante bibliographie de cet ouvrage, V.

Chauvin, _Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes_, II,

Liège, 1897.]

[Note 46: Maçoudi, _les Prairies d'or_, VIII, 293. Il est regrettable

que ces traductions ne se soient pas mieux conservées; voyez cependant

sur le manichéisme d'après les sources arabes la curieuse étude de

Flügel, _Mani und seine Lehre_, 1862.]

[Note 47: Brockelmann, _Geschichte der arabischen litteratur_, I, 151.]

En l'an 156 de l'hégire, un Indien se présenta à la cour d'el-Mansour et

apporta un livre de calcul et d'astronomie indienne[48]. Ce livre appelé

_sindhind_ fut traduit en arabe par l'astronome el-Fazari et fut le

point de départ des études astronomiques et arithmétiques des Arabes. Le

grand astronome Mohammed fils de Mousa el-Khârizmi s'en inspira plus

tard, sous le règne de Mamoun, pour composer des tables astronomiques et

des traités où il combina les méthodes indiennes avec celles des Grecs.

Maçoudi raconte encore que de son temps, c'est-à-dire antérieurement à

l'époque d'Avicenne, un livre connu sous le nom de _Mille et une Nuits_

et venant de Perse, était répandu dans le public. C'était un recueil de

contes qui n'était pas identique à celui que nous possédons sous ce

nom[49].

[Note 48: M. Cantor, _Vorlesungen über Geschichte der Mathematik_, I,

597. Il a paru une deuxième édition de cet important volume qui contient

les chapitres relatifs aux mathématiciens arabes.]

[Note 49: Maçoudi, _les Prairies d'or_, IV, 90.--On peut toujours relire

la _Dissertation_ de Sylvestre de Sacy _sur les Mille et une Nuits_, qui

a été placée en tête de la traduction de Galland.]

Les Arabes connurent certainement la philosophie mazdéenne; mais ils

surent ou comprirent fort peu de choses des systèmes indiens.

L'influence qu'ils ont pu subir de la part de ces systèmes n'est guère

sensible qu'en mysticisme.

Le khalife qui compléta l'oeuvre scientifique commencée par Mansour, fut

Mamoun. Prince très intelligent, d'esprit curieux et libéral, Mamoun

donna une vive impulsion aux études. Il fonda à Bagdad, vers l'an 217,

un bureau officiel de traduction dans le palais dit de la sagesse (_Dâr

el-hikmet_)[50]. A la tête de ce bureau fut placé un savant éminent,

Honéïn fils d'Ishâk, qui occupa ce poste sous les successeurs de Mamoun,

Motasim, Wâtik et Motéwekkil. Honéïn fils d'Ishâk était né l'an 194 à

Hîra[51] où son père exerçait le métier de pharmacien; il appartenait à

l'une des familles Ibadites ou nestoriennes de la ville. Jeune homme, il

vint à Bagdad où il suivit les leçons d'un médecin connu. Mais comme il

était trop questionneur, il importuna son maître qui un jour refusa de

lui répondre. Honéïn s'en alla alors voyager en territoire byzantin. Il

y resta deux ans pendant lesquels il apprit parfaitement le grec, et il

y acquit une collection de livres de science. Il revint ensuite à

Bagdad, voyagea encore en Perse, alla à Basrah pour se perfectionner

dans la connaissance de l'arabe, et rentra enfin à Bagdad où il se fixa.

La réputation de Honéïn grandit; des savants d'âge vénérable

s'inclinaient devant lui, bien qu'il fût jeune encore, et affirmaient

que sa renommée éclipserait celle de Sergius de Rechaïna. Ses talents de

médecin égalaient ses capacités comme traducteur. Motéwekkil se

l'attacha. Voulant l'éprouver, il lui fit remettre un jour cinquante

mille dirhams, puis il lui ordonna brusquement de lui indiquer un poison

violent, par lequel il pourrait se défaire de quelque ennemi. Honéïn

refusa et fut jeté en prison. Quand l'épreuve eut assez duré, le khalife

lui demanda l'explication de sa conduite. «Deux choses, lui répondit

Honéïn, m'ont empêché de satisfaire à ton désir: ma religion et mon art.

Notre religion nous commande de faire du bien à nos ennemis, et mon art

a pour but l'utilité des hommes, non le crime.» Le khalife ayant entendu

cette réponse fut satisfait et le combla d'honneurs.

[Note 50: V. dans les _Mélanges Weil_ le mémoire de H. Derenbourg sur

_les traducteurs arabes d'auteurs grecs et l'auteur musulman des

aphorismes des philosophes_. Paris, Fontemoing, 1898.]

[Note 51: La biographie suivante est rédigée d'après Abou'l-Faradj (Bar

Hebræus), _Histoire des Dynasties_, éd. Salhani, p. 250 et suiv.]

Ce savant rencontra sa perte dans une querelle relative à la question,

alors aiguë, du culte des images. Il se trouvait un soir chez un

chrétien de Bagdad au milieu de quelques personnes qui le jalousaient;

et il y avait chez ce chrétien une image du Christ devant laquelle était

allumée une lampe. Honéïn dit au maître de la maison: «Pourquoi

gaspilles-tu l'huile? ce n'est pas là le Messie, ce n'est que son

image.» L'un des assistants répondit: «Si cette image ne mérite pas

d'honneur, crache dessus.» Il cracha. La chose fut ébruitée et il y eut

scandale. Le Khalife consulté livra le savant à ses coreligionnaires

pour qu'ils le jugeassent selon leur loi. Honéïn fut donc excommunié; on

lui coupa sa ceinture, marque distinctive des chrétiens; mais le

lendemain matin, il fut trouvé mort dans sa chambre. On croit qu'il

s'était empoisonné (260 de l'hégire).

Honéïn eut deux élèves qui collaborèrent avec lui à la grande oeuvre des

traductions: son fils Ishâk, qui devint fort célèbre aussi et mourut en

298 ou 299, et son neveu Hobéïch.

L'oeuvre de ces savants fut très considérable[52]. Il convient de citer

en premier lieu la traduction arabe de la Bible que fit Honéïn d'après

le texte des Septante. Honéïn n'est pas le seul auteur de cette époque

qui traduisit la Bible en arabe. Les Juifs se servirent d'autres

traductions, surtout de celle d'Abou Katîr Yahya fils de Zakarya, rabbin

de Tibériade, mort vers 320, et de celle de Saadya Gaon de Fayoum[53],

très illustre rabbin, disciple du précédent, dont on a récemment réédité

les oeuvres à l'occasion de son millénaire.

[Note 52: Le principal travail d'ensemble qui ait été fait sur les

traductions des auteurs grecs en syriaque et en arabe est toujours celui

de J. G. Wenrich: _De auctorum græcorum versionibus et commentariis

syriacis, arabicis, armeniacis persicisque commentatio_, Leipzig, 1842.

Wenrich a principalement puisé dans un ouvrage de grande valeur encore

manuscrit et que l'on devrait bien éditer: le _Livre de l'histoire des

sages (Kitâb tarîkh el-hokamâ)_ par Djémâl ed-Dîn el-Kifti.]

[Note 53: Maçoudi, _le Livre de l'Avertissement_, 159-160.]

Honéïn traduisit en syriaque les _Herméneia_ d'Aristote, une partie des

_Analytiques_, les livres _de la Génération et de la Corruption_, _de

l'Ame_, le livre 30 de la _Métaphysique_, divers commentaires, des

ouvrages de Galien et d'Hippocrate, l'_Isagoge_ de Porphyre, la _Somme_

de Nicolas sur la philosophie d'Aristote; en arabe, il traduisit une

grande quantité de livres de médecine et de science par Hippocrate,

Galien, Archimède, Apollonius et d'autres, et, comme ouvrages

philosophiques, la _République_, les _Lois_ et le _Timée_ de Platon, le

commentaire de Thémistius au livre 30 de la _Métaphysique_ d'Aristote,

les _Catégories_, la _Physique_, la _Morale_ d'Aristote. Il écrivit

quelques traités originaux inspirés par ces ouvrages.

Ishâk fils de Honéïn traduisit en arabe le _Sophiste_ de Platon, la

_Métaphysique_ d'Aristote, le traité de _l'Ame_, les _Herméneia_, le

traité _de la Génération et de la corruption_, avec divers commentaires

par Alexandre d'Aphrodise, Porphyre, Thémistius et Ammonius.

Avant ces grands hommes, un bon traducteur nommé Yahya fils du Patrique,

affranchi de Mamoun, avait donné une version syriaque des _Histoires des

animaux_ d'Aristote et une version arabe du _Timée_. Les Arabes

connaissaient deux _Timée_ de Platon, qu'ils divisaient en plusieurs

livres, et l'on ne voit pas très clairement quels ouvrages ils

désignaient par là. Ce peut être le _Timée_, le _Timée de Locres_ et

certains commentaires de Galien sur la philosophie de Platon[54]. Ibn

Nâimah, chrétien d'Émesse, avait traduit en syriaque le _De Sophisticis

elenchis_, et donné une version arabe du commentaire de Jean Philoponus

aux quatre derniers livres de la _Physique_ d'Aristote.

[Note 54: Cf. Wenrich, _op. laud._, p. 118, et _le Livre de

l'Avertissement_, p. 223, n. 2.]

Abou Bichr Matta fils de Younos rendit aussi comme traducteur

d'appréciables services. C'était un Nestorien, originaire de Déïr Kana,

qui fut élevé par des moines jacobites. Il mourut à Bagdad en 328. On

lui doit une édition syriaque du _De sophisticis elenchis_. Il traduisit

du syriaque les _Seconds analytiques_, la _Poétique_, le commentaire

d'Alexandre d'Aphrodise au livre _de la Génération et de la corruption_,

le commentaire de Thémistius au livre 30 de la _Métaphysique_. Il se fit

lui-même commentateur et il interpréta en arabe les _Catégories_, le

livre _du Sens et du sensible_, l'_Isagoge_ de Porphyre.

Kosta fils de Louka qui fleurit sous Motasim était encore un syrien

chrétien, originaire de Balbek. Il alla étudier en Grèce et y acquit

beaucoup de livres. Sa réputation comme savant et traducteur fut

considérable. Il traduisit les _Vues des philosophes sur la physique_,

par Plutarque[55].

[Note 55: Barach a publié une traduction latine d'un traité _de

Differentia spiritus et animæ_ attribué à Kosta fils de Louka, dans la

_Bibliotheca Philosophorum mediæ ætatis_, t. II, Innsbruck, 1878.]

Yahya fils d'Adi de Tekrit, chrétien jacobite, étudia sous la direction

du grand musulman Farabi, et s'illustra dans la dialectique. Il fleurit

sous le règne de Mouti et mourut en 364. Il perfectionna beaucoup de

traductions antérieurement faites; on lui doit des versions des

_Catégories_ d'Aristote, avec le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise, du

_De sophisticis elenchis_, de la _Poétique_, de la _Métaphysique_, des

_Lois_ et du _Timée_ de Platon, de l'ouvrage de Théophraste sur les

moeurs.

Avec Abou Ali Ysa fils de Zaraah, autre chrétien jacobite, nous

atteignons le temps d'Avicenne. Ysa fils de Zaraah mourut en 398. Il

traduisit en arabe d'après des versions syriaques antérieures, les

_Catégories_, le _De sophisticis elenchis_, les _Histoires des animaux_

et le _De partibus animalium_ avec le commentaire de Jean Philoponus. Il

fut l'auteur de traités originaux sur la philosophie d'Aristote en

général et sur l'_Isagoge_ de Porphyre.

Ces traducteurs dont nous venons de parler étaient chrétiens pour la

plupart; mais les Musulmans s'assimilèrent promptement leur science et

joignirent leurs efforts aux leurs. Il semble même que, au jugement des

Arabes, leurs coreligionnaires dépassèrent bientôt les Chrétiens dans la

connaissance et l'interprétation des philosophes anciens, et

qu'au-dessus des traducteurs que nous avons cités, il faille placer les

deux illustres Musulmans el-Kindi et el-Farabi. Cependant comme ces deux

grands hommes ont dû leur gloire moins encore à leur talent comme

interprètes qu'à leur génie comme philosophes, nous en parlerons à ce

titre dans le chapitre suivant.

Il nous reste à nous occuper d'une catégorie de savants qui

n'appartenaient ni à la religion chrétienne, ni à l'islamisme, ni même

aux religions de la Perse ou de l'Inde, mais à une secte spéciale, et

qui brillèrent d'un vif éclat après l'époque de Mamoun, les Sabéens.

Il n'existe guère de problème plus intrigant et plus irritant dans

l'érudition orientale que celui de l'origine de certaines petites sectes

ou religions qui survécurent à côté de l'islam, entraînant avec elles

des débris de toutes espèces de doctrines et de croyances anciennes,

telles que le Mandéisme, le Sabéisme, la religion des Yézidis ou celle

des Nosaïris. Le Sabéisme est remarquable entre toutes ces sectes par le

haut mérite des hommes qui l'ont illustré, et à cause de l'attachement

que ces hommes montrèrent pour lui. On trouve dans ces petites religions

une multitude d'éléments dont quelques-uns sont fort antiques, des

restes du paganisme chaldéen, des idées néoplatoniciennes et gnostiques,

des légendes juives et quelques pratiques datant des origines du

christianisme. Mais on n'est pas encore parvenu à donner les formules

définitives de ces singuliers mélanges, ni à restituer avec une

précision satisfaisante les différentes phases historiques par où ces

sectes ont passé. Je suis porté à croire, au reste, que l'influence de

ces petites religions, et du sabéisme en particulier, sur l'islam, a été

plus considérable qu'on ne le supposerait au premier abord, et plus

profonde en tout cas que les auteurs musulmans ne consentent à l'avouer.

On distingue dans la littérature arabe deux sortes de Sabéens: ceux dont

il est question dans le Coran et que Mahomet classe parmi les _gens du

Livre_, c'est-à-dire parmi les peuples possédant un livre révélé, à côté

des Juifs et des Chrétiens; et ceux qui se distinguèrent dans la science

après le temps de Mamoun et dont la résidence principale était Ilarrân

en Mésopotamie. Chwolson, dans son gros ouvrage sur les Sabéens et le

Sabéisme[56], est parvenu à identifier les Sabéens du Coran avec les

Elkesaïtes, secte qui n'était pas tout à fait, comme il l'a cru,

identique aux Mandéens, mais qui avait beaucoup de ressemblance avec

eux. Les Elkesaïtes avaient été fondés, au commencement du second siècle

de notre ère, au sud de la Mésopotamie, dans la région de Wâsit et de

Basrah, par un individu du nom d'Elkesaï venu du nord-ouest de la Perse,

qui était imbu principalement d'idées Zoroastriennes et qui recommandait

des pratiques parsies. Le baptême et les purifications par l'eau furent

les rites essentiels des Elkesaïtes et des Mandéens. On dérive le nom de

Sabéen de l'araméen _sabaa_, se laver, et l'on pense que ce nom aurait à

peu près le sens d'_émerobaptiste_. Les Mandéens, qui nous sont plus

connus que les Elkesaïtes, eurent des livres saints. Brandt a traduit en

allemand une partie de ces textes[57] dont la rédaction doit être

placée, selon Noeldeke[58], entre les années 650 et 900 de notre ère,

soit précisément à l'époque dont nous nous occupons. La thèse générale

de ces écrits est gnostique: une opposition est établie entre le monde

de la lumière et le monde des ténèbres; un envoyé du roi de la lumière

descend du ciel et s'enfonce dans l'abîme pour détruire la puissance du

prince des ténèbres.

[Note 56: _Die Ssabier und der Ssabismus_, von Dr. D. Chwolson, 2 vol.

Saint-Pétersburg, 1856.--M. J. de Goeje a achevé et publié dans les

_Actes du sixième congrès des Orientalistes_ un mémoire posthume de

Dozy: _Nouveaux documents pour l'étude de la religion des Harraniens_.

Leyde, 1883, t. II, p. 281 et suiv.]

[Note 57: W. Brandt, _Mandaïsche Schriften_, Göttingue, 1893.--W.

Brandt, _Die Mandäische religion_, Leipzig, 1889.]

[Note 58: Noeldeke, _Mandaïsche Grammatik_, p. XXII.]

Le roi de la lumière est célébré en ces termes: «Il est le premier,

étendu d'une extrémité à l'autre, le créateur de toutes les formes,

l'origine de toutes les choses belles, celui qui est gardé dans sa

sagesse, caché et non manifesté... Éclat qui ne change pas, lumière qui

ne passe pas... vie au-dessus de toute vie, splendeur au-dessus de toute

splendeur, lumière au-dessus de toute lumière sans manque ni

défaut[59].» De ce prince de lumière sortent cinq gros et longs rayons:

«le premier est la lumière qui se répand sur les êtres, le second

l'haleine embaumée qui souffle sur eux, le troisième la voix douce qui

les fait tressaillir d'allégresse, le quatrième le Verbe de sa bouche

par lequel il les cultive et les instruit, le cinquième la beauté de sa

forme, par laquelle ils croissent comme des fruits au soleil[60]». Manès

naquit dans le Mandéisme. La bataille entre le monde de lumière et le

monde des ténèbres, selon le manichéisme, présente de grandes analogies

avec ce qu'on lit dans les écrits Mandéens[61]. Le roi du Paradis de

lumière a, selon Manès, armé l'homme originel des cinq éléments

lumineux: le souffle doux, le vent, la lumière, l'eau et le feu; et le

démon originel est armé des éléments ténébreux: la fumée, la braise,

l'obscurité, l'ouragan et la nue. La descente aux enfers de l'envoyé

lumineux est décrite dans les livres mandéens en une forme épique et en

des tonalités étrangement fantastiques, à travers lesquelles se

distinguent encore de vieux symboles assyriens.

[Note 59: Brandt, _Mandäische Schriften_, p. 8.]

[Note 60: Brandt, _op. laud._, p. 10.]

[Note 61: Brandt, _op. laud._, p. 221.]

L'autre secte qui reçut le nom de Sabéens et qui avait son siège

principal à Harrân, était une secte païenne adoratrice des astres. On

raconte[62] que le khalife Mamoun étant parti, en l'an 215, en

expédition contre l'empire grec, passa par Harrân, et qu'il fut surpris

de voir parmi les habitants de cette ville qui vinrent le saluer, des

hommes au costume étrange, vêtus de robes étroites et portant les

cheveux longs. Le khalife demanda à ces hommes qui ils étaient. Ils

répondirent: «Nous sommes Harraniens.--Êtes-vous Chrétiens? insista le

khalife,--non;--Juifs?--non;--Mages[63]?--non.--Avez-vous un livre saint

ou un prophète?» demanda-t-il enfin.--Ils firent une réponse

évasive.--«Vous êtes donc des impies,» s'écria le khalife; et comme ils

demandaient à payer la capitation, il leur déclara qu'il ne pourrait

supporter leur existence s'ils ne se faisaient musulmans, ou si au moins

ils n'embrassaient l'une des religions que le prophète avait indiquées

comme tolérables; autrement il les exterminerait jusqu'au dernier. Le

khalife avait donné aux Harraniens pour se décider tout le temps qui

s'écoulerait jusqu'à son retour. Il mourut en route. Mais la question

pouvant être soulevée à tout moment, les Harraniens n'en durent pas

moins prendre un parti. Quelques-uns embrassèrent l'islam ou se firent

chrétiens. Un assez grand nombre qui étaient attachés à leur religion,

hésitèrent longtemps, et ils furent à la fin tirés d'affaire par un

docteur mahométan qui habitait Harrân. Il y a, leur dit ce docteur, une

religion fort peu connue, que le prophète a tolérée; c'est celle des

Sabéens. On ne sait guère ce que c'est que les Sabéens; prenez leur nom.

Personne n'y objectera rien et vous vivrez en paix. C'est ainsi qu'au

temps des successeurs de Mamoun, on vit apparaître à Harrân et dans

d'autres localités, des communautés sabéennes qui y étaient inconnues

auparavant et qui étaient sans rapport avec le mandéisme.

[Note 62: Chwolson, _op. laud._, I, 140 et II, 15.]

[Note 63: Les Arabes donnaient le nom de Mages aux sectateurs de la

religion de Zoroastre.]

Déjà sous Réchîd les Harraniens avaient couru de grands dangers. On

prétend qu'on avait trouvé dans leur temple une tête humaine desséchée,

ornée de lèvres d'or, qui leur servait à rendre des oracles, et il avait

été question de les détruire. Ils avaient fondé à cette occasion un

trésor dit des calamités.

La doctrine des Sabéens de Harrân nous est connue par deux principales

sources qui sont indépendantes l'une de l'autre: le _Fihrist_, important

recueil arabe sur l'histoire des sciences, composé par en-Nedîm[64], et

le livre de Chahrastani déjà familier à nos lecteurs. Le fondement de

cette doctrine religieuse est l'adoration des esprits des astres, ayant

pour corollaire l'astrologie et la magie. C'est, dit M. de Goeje, la

continuation du paganisme babylonien[65]. Il y a lieu de croire

cependant que, tout au moins pour les savants, ce paganisme avait été

relevé par des idées tirées du néoplatonisme ou de la gnose. Les érudits

ne se sont pas mis tout à fait d'accord sur la question de savoir si les

Harraniens étaient monothéistes ou réellement païens. Il est fort

possible que les moins instruits d'entre eux fussent demeurés

polythéistes; quant à la doctrine des Sabéens que nous rapportent les

auteurs arabes, elle est clairement ordonnée vers le monothéisme. Les

divinités des planètes sont subordonnées à un Dieu suprême, par rapport

auquel elles ont à peu près la valeur des Éons des gnostiques. Une

prière à la constellation de la Grande Ourse l'invoque au nom de la

force qu'a placée en elle le créateur du tout; Jupiter est conjuré «par

le maître du haut édifice, des bienfaits et de la grâce, le premier

entre tous, le seul éternel». Le Soleil est appelé cause des causes, ce

qui ne signifie pas qu'il soit le dieu suprême[66]. Selon en-Nedîm, les

Harraniens avaient adopté sur la matière, les éléments, la forme, le

temps, l'espace, le mouvement, beaucoup d'idées péripatéticiennes[67].

Ils admettaient que les corps sublunaires étaient composés des quatre

éléments ordinaires, tandis que le corps du ciel était fait d'un

cinquième élément. L'âme était pour eux une substance exempte des

accidents du corps. Dieu était une sorte d'inconnaissable ne possédant

pas d'attribut et auquel aucun jugement ni aucun raisonnement ne pouvait

s'appliquer. D'après Chahrastani, l'âme qui est commune aux hommes et

aux anges, par opposition à l'âme animale, est, pour les Harraniens, une

substance incorporelle qui achève le corps et le meut librement[68].

Elle est en acte chez l'ange, en puissance chez l'homme. L'intelligence

est une fonction ou forme de cette âme qui perçoit les essences des

choses abstraites de la matière. C'en est déjà assez pour prouver que,

parmi beaucoup de traditions diverses, les Sabéens avaient recueilli la

grande tradition philosophique.

[Note 64: _Kitâb al-Fihrist_, éd. G. Flügel, 2 vol. Leipzig, 1871-72.

En-Nedîm écrivit en 377 de l'hégire.]

[Note 65: Mémoire cité plus haut du Congrès des Orientalistes de Leyde,

p. 292.]

[Note 66: D'après le mémoire de de Goeje, pages 322, 324 et 357.]

[Note 67: Chwolson, _op. laud._, II, 12.]

[Note 68: Chwolson, _op. laud._, II, 438.]

Ailleurs, on retrouve dans leur système comme dans celui des Mandéens,

l'opposition caractéristique entre la lumière et les ténèbres, selon la

tradition manichéenne[69]: «Les êtres spirituels, disent-ils d'après

Chahrastani, sont des formes de lumière belles et de nature supérieure,

les êtres corporels sont des formes de ténèbres... Le monde des êtres

spirituels est en haut, au plus haut rang de lumière et de beauté; le

monde des êtres corporels est dans la profondeur, au dernier degré de

grossièreté et de ténèbres. Les deux mondes sont opposés l'un à l'autre.

La perfection survient en haut, non dans la profondeur; les caractères

s'opposent des deux parts, et l'excellence appartient à la lumière, non

aux ténèbres.»

[Note 69: Chwolson, _op. laud._, II, 428, § 17.]

Les Sabéens reconnurent deux prophètes, d'origine égyptienne,

Agathodémon et Hermès. Ils furent de grands folkloristes et je pense que

cette qualité était innée à leur secte, et qu'ils ne la développèrent

pas uniquement pour complaire aux Musulmans en renchérissant sur leurs

légendes. Je crois, au contraire, que des légendes qui figurent dans le

Coran, venant de la Bible ou d'ailleurs, ont déjà été travaillées selon

l'esprit des Sabéens. Ceux-ci contribuèrent certainement à répandre dans

les sectes musulmanes l'idée de progression prophétique qui donna

l'essor à beaucoup d'hérésies. Cependant l'étude de ces influences

aurait encore besoin d'être faite avec plus de rigueur.

Le plus illustre des Sabéens de Harrân dont le nom mérite d'être retenu,

à cause des services qu'ils rendirent à la science, est Tâbit fils de

Korrah, né probablement en 221 et mort en 288 de l'hégire. Il

appartenait à une grande famille. Il vécut d'abord à Harrân où il exerça

la profession de changeur, puis à Kafartouta, d'où l'astronome Mohammed

fils de Mousa ibn Châkir l'emmena à Bagdad pour le présenter au khalife.

Il se lia d'amitié avec le khalife Motadid avant son avènement au trône,

et il demeura ensuite en grande faveur auprès de ce prince. Il usa de

son crédit pour fonder une communauté sabéenne à Bagdad. Esprit

encyclopédique, Tâbit fils de Korrah est avant tout considéré par les

Arabes comme philosophe. Nous ne possédons malheureusement plus ses

oeuvres philosophiques. Ses écrits sur la géométrie, dont nous

connaissons quelques-uns, lui ont assuré une place importante dans

l'histoire des mathématiques. Il savait l'arabe, le syriaque et le grec.

Bar Hebræus, qui peut passer pour bon juge, fait l'éloge de son style en

syriaque. L'astronome Abou Machar loue ses qualités de traducteur. Il

corrigea admirablement, dit-on, beaucoup de traductions antérieures. Sa

fécondité fut extrême. Bar Hebræus lui attribue cent cinquante oeuvres

en arabe et seize en syriaque. Il avait écrit sur sa religion un ouvrage

dont on doit déplorer la perte; mais conformément à l'esprit de sa

secte, il avait un peu versé dans l'astrologie et dans la Kabbale.

Tâbit recensa beaucoup d'oeuvres de mathématique grecque. En ce qui

concerne plus spécialement la philosophie, il traduisit une partie du

commentaire de Proclus sur les _Vers dorés_ de Pythagore, le traité _de

Optimâ sectâ_ de Galien; il étudia les _Catégories_ d'Aristote, les

_premiers Analytiques_, les _Herméneia_. Il écrivit lui-même un traité

de l'argumentation socratique et un autre, qui devait être fort curieux,

pour la solution des difficultés du livre de _la République_ de Platon.

Tâbit eut beaucoup d'élèves, parmi lesquels ses deux favoris furent un

juif et un chrétien qui laissèrent quelque réputation. Ibn Abî et-Tana

est le juif et Ysa fils d'Asîd le chrétien. L'on voit qu'il existait

alors entre savants une véritable confraternité n'excluant aucune

confession, et il est pittoresque de se représenter le savant sabéen

donnant des leçons au disciple de Moïse et à celui de Jésus sous le

regard favorable du khalife mahométan. La famille de Tâbit fils de

Korrah continua après lui, pendant plusieurs générations, à tenir un

haut rang dans la science. Sinân, le fils de Tâbit, écrivit, entre

plusieurs ouvrages, une vie de son père. Ce Sinân fut l'ami de

l'historien Maçoudi.

Un autre Sabéen qui fut fort célèbre aussi, mais surtout comme savant,

est Mohammed fils de Djâbir el-Battâni. Il était originaire probablement

de Batnah en Mésopotamie et il vécut à Rakkah. Ce fut un mathématicien

et un astronome de grand mérite; ses tables astronomiques eurent

beaucoup de vogue durant tout le moyen âge qui le cita sous le nom

d'Albategnus. On pense qu'il savait le grec; il commenta le

_Tetrabiblos_ de Ptolémée, recensa l'_Almageste_ et plusieurs oeuvres

d'Archimède. El-Battâni fit ses observations de 264 à 306. Il fut lié

avec Djafar fils du khalife Moktafi.

Abou Djafar el-Khâzin, connu plutôt sous le nom d'Ibn Rouh, fut

mathématicien aussi, astronome et un peu philosophe. Il traduisit du

syriaque en arabe le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise au premier

livre de la _Physique_ d'Aristote. Cette traduction fut revue par Yahya

fils d'Adi. Ibn Rouh fut l'ami du philosophe mahométan Abou Zéïd

el-Balkhi que nous rencontrerons au chapitre suivant.

L'on peut donc noter que, dans cette intéressante secte des Sabéens, la

philosophie fut étroitement liée à l'étude des sciences géométrique,

arithmétique et astronomique. Cette circonstance dérivait apparemment de

l'habitude ancienne qu'avaient ces savants du culte et de l'observation

des astres; mais elle se trouvait aussi assez bien d'accord avec

l'esprit du néoplatonisme.

D'après ce chapitre, dont les résultats se trouveront complétés dans la

suite, il apparaît déjà que, antérieurement au temps d'Avicenne, les

Orientaux étaient en possession d'une littérature philosophique très

riche et un peu mêlée.

Aristote y dominait; il y figurait par ses oeuvres propres et par ses

commentateurs, Alexandre d'Aphrodise, Thémistius, Ammonius, Jean

Philoponus. Ce dernier, bien connu des Arabes qui l'appelaient Jean le

Grammairien, conduit l'école grecque jusqu'au seuil du mahométisme. Il

mourut en effet peu d'années avant l'hégire, et même une légende

musulmane, prolongeant ses jours, l'amène en présence du terrible

conquérant de l'Égypte Amrou fils d'el-As, auprès duquel il aurait

intercédé pour la conservation de la bibliothèque d'Alexandrie. Après

Aristote vient Platon, dont la philosophie plus difficile à saisir,

moins matérialisée, moins bien conservée par la tradition des écoles, a

certainement été moins connue des Arabes que celle de son successeur.

Au-dessous de ces deux maîtres se place un cortège un peu disparate où

l'on distingue le néoplatonicien Porphyre, le médecin Galien, le Perse

Manès, le gnostique Marcion et bien d'autres encore. De cet ensemble

résultait une tradition philosophique syncrétique, qui se rapprochait

beaucoup en somme de celle du néoplatonisme. Maçoudi dit assez

explicitement que la philosophie la plus en vogue de son temps (il

mourut en 345) était celle de Pythagore[70]; on doit entendre le

néoplatonisme. Ce que nous dirons de Farabi viendra, je crois, à l'appui

de cette affirmation. Chez les Syriens, on affectionnait la littérature

gnomique qui était assez favorable à la diffusion du syncrétisme

néoplatonicien. Des recueils de maximes où figuraient Pythagore, Platon,

Ménandre, Secundus, étaient en grande faveur[71]. Il ne paraît pas que

ce genre ait eu la même vogue chez les Arabes. On s'étonnera peut-être,

s'il est vrai que la tradition néoplatonicienne ait été dominante chez

ces derniers, de n'avoir pas vu figurer, en tête des auteurs grecs

connus d'eux, l'un des principaux maîtres du néoplatonisme Plotin.

Plotin est en effet très rarement cité par les Arabes qui le distinguent

pourtant sous le titre de cheïkh grec, _cheïkh el-iounâni_[72]; le nom

de Plotin, au reste, lorsqu'on fait abstraction des voyelles, selon

l'usage des écritures sémitiques, a une ressemblance fâcheuse avec celui

de Platon, et il a dû arriver maintes fois que Platon, comme le plus

illustre, ait eu à accepter la responsabilité des doctrines de son

quasi-homonyme. Cela est arrivé même, quoique avec beaucoup moins de

raison, à Aristote. Tout un livre qui ne contient en réalité que des

extraits des Ennéades IV à VI de Plotin, traduit à l'époque dont nous

nous occupons, a été répandu pendant le moyen âge sous le nom

d'Aristote. C'est certainement là l'une des plus curieuses histoires

d'apocryphe qu'il y ait en philosophie. Elle mérite que nous nous y

arrêtions un instant avant de clore ce chapitre.

[Note 70: Maçoudi, _le Livre de l'Avertissement_, 171.]

[Note 71: Dom Parisot, _Revue de l'Orient Chrétien, recueil

trimestriel_, 1899, p. 292.]

[Note 72: C'est ainsi que l'appelle Chahrastani.]

La _théologie (outhouloudjia)_ d'Aristote[73]--c'est le titre de ce

livre--fut traduite en arabe aux environs de l'an 226 par Ibn Nâimah

d'Emesse et cette traduction fut revue pour Ahmed fils du khalife

Motasim par le célèbre el-Kindi. Le livre eut une grande vogue en

Orient. Le Juif Moïse ben Ezra en parle en l'appelant _Bedolach_, mot

qui n'est probablement autre que le mot _outhouloudjïa_ déformé par

déplacement de points diacritiques. Une paraphrase latine en fut faite à

la Renaissance et parut à Rome, en 1519, sous le titre _Sapientissimi

Aristotelis Stagiritæ Theologia sive mistica philosophia, secundum

Ægyptios noviter reperta et in latinum castigatissime redacta_. En 1572

le même ouvrage fut réimprimé à Paris.

[Note 73: Dieterici a édité et traduit en allemand cet ouvrage. _Die

sogenannte Theologie des Aristoteles_, 2 vol. Leipzig, 1882-83.]

Voici, en peu de mots, comment se présente cette «théologie». Quoique

assez mal ordonnée, il apparaît assez vite que le grand problème de l'un

et du multiple y domine.

«L'un pur est cause de toutes choses; il n'est pas l'une des choses,

mais il est le principe de chaque chose; il n'est pas lui-même les

choses; mais toutes les choses sont en lui.» Toutes découlent de lui.

L'intelligence en découle d'abord sans intermédiaire; puis toutes les

choses qui sont dans le monde supérieur intelligible découlent de cette

intelligence; et celles enfin qui sont dans le monde inférieur sortent

des choses du monde intelligible, et par leur intermédiaire, elles

sortent de l'un.

On doit concevoir ainsi cet enfantement de la première intelligence:

Après que le premier être est sorti de l'un pur, il s'arrête et jette

ses regards sur l'un pour le voir; il devient alors intelligence, et ses

actes deviennent semblables à l'un pur, car après qu'il a jeté ses

regards sur l'un et qu'il l'a vu selon son pouvoir, l'un a versé en lui

des puissances nombreuses et grandes. C'est alors que de l'intelligence

sort la forme de l'âme, sans que l'intelligence se meuve, de même que

l'intelligence est sortie de l'un pur, sans que l'un se soit mû. L'âme

est donc un causé de causé. Elle ne peut plus produire d'acte sans

mouvement, et ce qu'elle produit est périssable. Nous nous apercevrons

dans la suite que les philosophes arabes ont retenu cette théorie.

L'âme, sortie de l'intelligence, est une image de l'intelligence, et son

acte ne consiste que dans la connaissance de l'intelligence et de la vie

qu'elle fait à son tour découler sur les choses. L'intelligence

universelle est comme le feu, l'âme universelle comme la chaleur qui du

feu rayonne alentour. L'acte de l'âme s'appelle image. Quand l'âme veut

produire, elle regarde l'idée de la chose qu'elle veut produire, et dans

ce regard elle s'emplit de force et de lumière; puis elle se meut en

bas, et l'image qui sort d'elle est sensible. L'âme est ainsi

intermédiaire entre le monde de l'intelligence et le monde sensible et

liée aux deux. Quand elle se détourne de la contemplation de

l'intelligence pour se porter vers les choses inférieures, elle produit

les individus selon leurs rangs, ceux du monde des astres et ceux du

monde sublunaire. Chaque être du monde inférieur a son modèle dans le

monde intelligible. L'âme, lien des deux mondes, est belle par rapport

au sensible, parce qu'elle tient à l'intelligible, laide par rapport à

l'intelligible parce qu'elle tient au sensible. Mais la forme de l'âme

est éternellement belle, et de sa beauté découle celle de la nature.

La vie appartient à l'âme; elle n'appartient pas aux corps qui sont

périssables. L'âme a son lieu dans l'intelligence. En l'intelligence

universelle sont toutes les intelligences et toutes les vies. De même

que dans l'intelligence universelle sont tous les êtres au-dessous

d'elle, c'est-à-dire tous hormis l'un immobile, de même dans le vivant

universel qui est l'âme, sont toutes les natures vivantes; et dans

chaque vie sont contenues de nombreuses vies, mais chacune moindre et

plus faible que celle qui la précède; et la vie ne cesse de découler

jusqu'à ce qu'elle arrive à la nature la plus petite et la plus faible

en laquelle tombe la puissance universelle, et c'est l'individu vivant.

Toutes les choses, ainsi éloignées par le rang, sont réunies par

l'amour. L'amour véritable qui est l'intelligence réunit tous les êtres

intelligibles et vivants et les fait uns; et ils ne se séparent jamais,

car il n'y a rien au-dessus de cet amour. Le monde supérieur est amour

pur.

Telles sont les pensées que les Arabes du quatrième siècle de l'hégire

attribuaient à Aristote. On comprend maintenant comment la philosophie a

pu leur apparaître comme un tout passablement complexe et discordant

qu'il s'agissait de concevoir synthétiquement. La philosophie était une;

mais elle avait mille faces. Elle s'étendait de l'empirisme le plus

positif au mysticisme le plus exalté. Le philosophe par excellence était

celui qui comprenait le mieux l'unité harmonique de ces divers aspects.

En définitive, c'est bien ainsi que se posait à cette époque le problème

philosophique; et quoique l'on puisse être tenté de le trouver absurde,

si l'on veut bien faire un effort d'imagination et se reporter vers

l'Orient, pays des mélanges, des fusions et des synthèses, on

reconnaîtra qu'à tout prendre il ne manquait, sous cette forme, ni de

poésie ni de grandeur.

Avicenne · 第 10 / 26 题