LES MOTAZÉLITES

La théodicée du Coran commença à être l'objet de la spéculation

philosophique dès le premier siècle de l'hégire. Avant donc

l'introduction des ouvrages des philosophes grecs dans l'islam, il s'y

produisit un mouvement philosophique spontané. Cette spéculation

s'affina ensuite et devint plus complexe à mesure que l'influence

grecque se fit davantage sentir. Il est curieux de suivre ces variations

de la théodicée jusqu'au moment où les oeuvres de l'antiquité ayant été

traduites et pleinement comprises, le problème scolastique se posa. La

plus importante lignée des docteurs qui se distinguèrent dans cette

période est constituée par la secte dite _Motazélite_.

Les théories fondamentales étudiées par les Motazélites furent celles

des qualités de Dieu et celle de la prédestination et du libre arbitre.

Leurs discussions portèrent aussi sur une question d'ordre politique qui

eut un grand rôle dans l'histoire musulmane, à savoir: à quels signes on

reconnaît l'imam légitime. L'imam, on s'en souvient, est le président de

la communauté musulmane, c'est-à-dire le khalife ou le sultan. Il se

forma à ce sujet une multitude de sectes, dont chacune s'attacha, en

même temps qu'à un dogme politique particulier, à certaines croyances

métaphysiques[4]. Dans cet ouvrage, nous laisserons absolument de côté

les discussions politiques, pour ne nous occuper que de la suite des

idées philosophiques. Les Motazélites constituent une secte vaste que

l'on peut diviser en beaucoup de sous-sectes, mais qui se distingue dans

l'ensemble par ses tendances rationalistes et libérales; en elle se

concentra une bonne part de la vie philosophique des musulmans, avant

l'apparition puis à côté des philosophes proprement dits.

[Note 4: La théorie de l'imâmat a été longuement développée par Ibn

Khaldoun dans ses _Prolégomènes_, trad. De Slane, _Notices et extraits

des Mss. de la Bibliothèque nationale_, t. XIX-XXI, premières

parties.--Maçoudi y revient à diverses reprises dans les _Prairies

d'or_, et nous en avons nous-même dit quelque chose dans notre ouvrage

_le Mahométisme, le génie sémitique et le génie aryen dans l'Islam_,

Paris, Champion, 1898, à l'endroit où nous traitons des Alides.]

Nous ne possédons guère les ouvrages des docteurs Motazélites avant le

temps d'Avicenne; mais nous avons sur cette période quelques bonnes

sources secondaires, dont la principale est le célèbre recueil de

Chahrastani sur _les Religions et les sectes_[5]. Ce remarquable

historien des idées dans l'islam a consacré à un grand nombre de

Motazélites des articles qui méritent confiance, si l'on en juge par le

soin avec lequel est rédigé son exposé de la philosophie d'Avicenne, où

le contrôle est possible. Il existe d'autres renseignements dans un

traité de théologie et de philosophie encore insuffisamment étudié, le

_Mawâkif_, composé par Adod ed-Dîn el-Idji (mort en 756 H.). Soerensen a

édité les deux dernières sections de ce livre, avec leur commentaire par

el-Djordjâni[6]. En se servant de ces deux sources principales, Steiner

a publié naguère un bon travail sur les Motazélites[7].

[Note 5: _Book of religious and philosophical sects_, éd. W. Cureton, 2

vol. Londres, 1847.--Cet important ouvrage a été traduit en allemand et

annoté par Th. Haarbrücker, _Abu'l-Fath Muhammed asch-Schahrastâni's

Religions-partheien und Philosophenschulen_. 2 vol. Halle,

1850.--Chahrastani mourut en 528 de l'hégire (1153 Ch.).]

[Note 6: _Statio quinta et sexta et appendix libri Mevakif, auctore

Adhad-ed-Dîn el-Igî_, ed. Th. Soerensen. Leipzig, 1848.--Le _Mawâkif_

est un volumineux ouvrage. Il a été imprimé en entier à Constantinople.

C'est un traité de philosophie; ce n'est pas, comme le livre de

Chahrastani, une histoire de la philosophie; mais il contient quelques

renseignements historiques.]

[Note 7: H. Steiner, _Die Mutaziliten oder die Freidenker im Islâm_.

Leipzig, 1865.]

La question du libre arbitre fut posée, avant la naissance de la secte

Motazélite, par Mabed el-Djohani et Atâ fils de Yasâr qui appartenaient

à l'école du célèbre jurisconsulte Haçan fils d'Abou'l-Haçan de Basrah

(mort en 110). Ces docteurs se déclarèrent partisans du libre arbitre de

l'homme. La doctrine contraire, que nous avons refusé de voir dans le

Coran, avait prévalu dans l'islam, pendant les guerres des Omeyades.

L'on s'était attaché, implicitement au moins, au fatalisme, c'est-à-dire

que l'on croyait que l'homme était bon ou mauvais, préparé pour la

géhenne ou pour le paradis, d'après les décrets éternels de Dieu. Les

passages du Coran opposés à cette opinion étaient l'objet d'une

interprétation (_tawîl_). La doctrine libérale de Mabed ayant amené des

troubles, le khalife Abd el-Mélik le fit mettre à la torture et pendre

en l'an 80 de l'hégire. Un autre docteur qui avait suivi ses opinions,

Abou Merwân de Damas, fut crucifié à la porte de cette ville par ordre

du khalife Hichâm fils d'Abd el-Mélik. C'était un esprit très hardi.

Quant à Atâ fils de Yasâr, il échappa au martyre et ne mourut qu'en l'an

103, âgé de 84 ans. Il était un affranchi de l'une des femmes du

prophète, Maïmounah.

Les premiers partisans du libre arbitre avaient pris le nom de

_Kadarites_; mais cette désignation se trouvait ambiguë, car le mot

_kadr_ peut signifier également le pouvoir, le décret de Dieu, ou le

pouvoir, la liberté de l'homme, et le terme de Kadarite pouvait

s'entendre en même temps des partisans du libre arbitre ou de leurs

adversaires. Les Motazélites, en adoptant la croyance au libre arbitre,

rejetèrent le nom de Kadarites, et désignèrent le libre arbitre par le

mot _el-adl_, qui, dans son sens normal, signifie la justice.

Wâsil fils d'Atâ fut le fondateur de la grande secte des Motazélites. Il

naquit à Médine l'an 80, fut un affranchi des Bénou Makhzoum ou des

Bénou Dabbah, et mourut en 131. Il était orateur, mais il ne pouvait pas

prononcer la lettre _ra_ qu'il changeait en _ghaïn_; autrement dit il

grasseyait; mais sa connaissance de l'arabe et sa facilité de parole

étaient telles qu'il réussissait à éviter dans le discours les mots

contenant le _ra_; ce qui a fait dire à un poète: «Tu m'as réduit à

l'état du _ra_ que l'on ne prononce pas; tu m'as supprimé comme si tu

étais Wâsil.»

Wâsil fut d'abord élève de Haçan de Basrah; puis il se sépara de lui à

cause d'une opinion nouvelle qu'il émit sur l'état des croyants

coupables de péché grave. Il dit que le croyant pécheur, le _fâsik_,

était dans un état intermédiaire entre le croyant juste et l'impie ou

_kâfir_. Cette opinion demeura dans sa secte sous la désignation de

doctrine de «l'état mixte». On rapporte à cette circonstance l'origine

du nom de Motazélites qui signifie «les séparés».

Wâsil commença aussi à nier les qualités de Dieu. Son intention, en

émettant cette doctrine, était de sauver le pur monothéisme. Il ne

comprenait pas l'unité d'un Dieu possesseur d'attributs, et il disait:

«Celui qui affirme une qualité éternelle à côté de Dieu affirme deux

dieux.» Cependant il ne semble pas qu'il ait mûri cette théorie, autant

que nous pouvons en juger, en l'absence de ses oeuvres. Comme tous les

Motazélites après lui, il fut très net dans la foi au libre arbitre: «Il

est impossible, disait-il, que Dieu veuille et décrète le mal,

contrairement à ce qu'il ordonne.» Il admit le décret divin en ce qui

concerne les événements extérieurs, l'infortune ou la prospérité, la

maladie ou la santé, la vie ou la mort. En d'autres termes il admit un

fatalisme physique, mais il condamna le fatalisme moral.

Amr fils d'Obéïd, autre chef célèbre des Motazélites, fut contemporain

de Wâsil fils d'Atâ et se sépara en même temps que lui de l'école de

Haçan de Basrah. C'était un personnage d'un caractère intéressant. Il

paraît être d'origine afghane, son aïeul ayant fait partie des

prisonniers qui tombèrent aux mains des Musulmans à Kaboul. Il était un

affranchi des Bénou Témim. Sa mort arriva en 144 ou 145.

L'historien Maçoudi témoigne d'une grande admiration pour Amr fils

d'Obéïd, dont il dit qu' «il fut le cheikh des Motazélites de son temps,

le docteur le plus éminent de cette secte et que personne ne l'éclipsa

depuis. Il a laissé des traités, des discours et un grand nombre de

dissertations sur le libre arbitre, sur l'unité de Dieu, etc.». Nous ne

connaissons pas ces écrits. L'historien appuie ces éloges par quelques

anecdotes qui montrent le caractère élevé et légèrement cynique de ce

personnage[8].

[Note 8: V. les _Prairies d'or_, VI, 208-212.]

Ces quelques vers que Maçoudi cite comme ayant été récités par Amr en

présence de Mansour donnent de lui une haute idée: «O toi que

l'espérance aveugle, les déceptions et la mort te séparent de ce que tu

espères. Ne vois-tu pas que le monde avec ses attraits trompeurs n'est

qu'une station où le voyageur campe un moment, puis s'éloigne? Ses

pièges sont mortels, ses plaisirs une angoisse; sa sérénité n'est que

trouble; son empire n'est que révolutions. La quiétude de l'homme y est

troublée par de perpétuelles alarmes; ni la douceur ni la violence n'y

peuvent rien. L'homme est comme le but des catastrophes et du trépas, le

jouet des adversités filles du destin. Il fuit pour sauver sa vie et la

mort est en embuscade; chacun de ses faux pas est une chute. Il se

consume en efforts au profit de ses héritiers, et c'est la tombe qui

recueille le fruit de ses fatigues.»

Malgré la réputation d'Amr fils d'Obéïd, nous savons en somme peu de

chose de sa doctrine.

Après l'époque de ces premiers Motazélites la connaissance des livres

grecs s'introduisit dans l'islam. Les Motazélites les étudièrent, et

nous constatons quels progrès cette étude fit faire à leur pensée,

combien elle l'enrichit et l'affina, en rencontrant, après une ou deux

générations, toute une pléiade de docteurs de cette secte, en tête

desquels il convient de citer Abou'l-Hodéïl el-Allâf de Basrah.

Abou'l-Hodéïl naquit en 135. Il était affranchi des Bénou Abd el-Kaïs.

Il étudia la philosophie à Bagdad sous la direction d'un élève de Wâsil

fils d'Atâ. Il composa de nombreux ouvrages que nous ne possédons point,

et il prit part aux controverses théologiques qui eurent lieu sous

Mamoun. Chahrastani le fait mourir à l'âge de 100 ans, en 235; mais

Abou'l-Mahâsin donne la date de 226, qui est sans doute préférable.

Abou'l-Hodéïl n'adopta pas l'opinion absolue de ses prédécesseurs

touchant la négation des qualités divines. Il admit les qualités comme

des modes sous lesquels apparaît l'essence divine; Chahrastani compare

cette conception à celle des hypostases chez les chrétiens; mais cette

comparaison ne semble pas très satisfaisante. Les qualités divines, dit

plus clairement le même historien, étaient pour lui l'essence même de

Dieu, non pas des idées annexées à cette essence; elles n'avaient qu'une

signification purement négative, ou plutôt elles exprimaient seulement

ce qui était contenu dans le concept de l'essence. Abou'l-Hodéïl ne

disait pas: Dieu est savant par son essence et non pas par la science;

il disait: Dieu est savant par une science qui est son essence. La

première formule, qui pouvait être celle des Motazélites antérieurs,

niait la qualité; la seconde reconnaissait une essence qui est

identiquement qualité ou une qualité qui est identiquement essence.

Cette remarquable finesse d'analyse se retrouve dans les autres parties

de la philosophie d'Abou'l-Hodéïl. Sa théorie de la volonté divine et

humaine est intéressante. La volonté en Dieu n'est qu'un mode de la

science; Dieu veut ce qu'il sait bon. Il y a deux sortes de volitions ou

d'actions divines: les unes qui n'ont pas besoin d'être formées dans un

lieu, mais qui produisent d'elles-mêmes leur effet immédiat, comme les

volitions dans l'ordre de la création, exprimées par la parole: _sois_;

les autres qui ont besoin de tomber dans un lieu pour produire leur

effet; ce sont les volitions d'ordre moral exprimées par les

commandements, les défenses, les communications de Dieu. En l'homme les

volitions et l'activité intérieures sont nécessairement libres. On ne

peut pas, dit notre docteur, d'après Chahrastani, se les représenter

d'une autre sorte. Ceci est la preuve du libre arbitre par la conscience

que l'on en a. Quant à l'activité extérieure, elle n'est pas libre en

elle-même; mais elle est ordinairement la conséquence des volitions

libres du dedans.

Assez étrange est la théorie d'Abou'l-Hodéïl sur le mouvement du monde.

Ce philosophe semble avoir cherché à admettre la doctrine grecque de

l'éternité du monde, sans se mettre en contradiction explicite avec le

Coran. Ne pouvant croire à un mouvement éternel sans commencement ni

sans fin, il enseigna que la création est la mise en mouvement du monde,

et que la fin du monde est sa rentrée dans le repos. Il y aurait donc eu

de toute éternité et il subsistera à jamais une matière en repos. Encore

ce repos est-il conçu d'une manière très métaphysique. Il ne faut pas

prendre ce mot dans son sens ordinaire. L'état de repos éternel du monde

est beaucoup plutôt un état d'ordre absolu, dans lequel tout arrive

conformément à des lois nécessaires, selon une prévoyance indéfectible.

C'est, en somme, un état dans lequel tout caprice et toute liberté

cessent; il n'est pas douteux qu'Abou'l-Hodéïl ne l'ait entendu ainsi.

Il ne comprit, dit Chahrastani, la liberté humaine qu'en ce monde. Après

ce monde les hommes entrent dans une sorte d'état absolu, qui est un

état de suprême bonheur pour les uns, de peine affreuse pour les autres.

L'on voit combien sont ingénieuses ces doctrines et comme le contact de

l'esprit grec, tout en menaçant de dénaturer le dogme coranique, avait

promptement éveillé chez les Mahométans le génie philosophique.

Enfin on doit encore signaler chez Abou'l-Hodéïl une autre idée hardie,

non indigne des précédentes: c'est celle de la loi naturelle. Elle est

très clairement exprimée par Chahrastani. Avant toute révélation,

l'homme peut parvenir à la connaissance de Dieu et à la conscience du

bien et du mal, et même il y est tenu. L'homme doit, par sa propre

raison, discerner la beauté du bien et la laideur du mal; il est obligé

de s'efforcer d'agir selon la vérité et la justice, d'éviter le mensonge

et l'iniquité. S'il manque à cette obligation, il mérite d'être puni.

Cette théorie de la loi naturelle fut généralement admise dans l'école

Motazélite.

A côté d'Abou'l-Hodéïl el-Allâf brille un autre grand docteur

motazélite, Ibrâhim fils de Sayâr en-Nazzâm, l'un des principaux

dialecticiens de l'école de Basrah au temps de Mamoun[9]. Ce khalife se

plaisait à entendre disserter ces deux maîtres; il les faisait venir à

sa cour avec des docteurs des autres sectes, et il répandit ainsi dans

le public le goût et l'habitude de la spéculation. Nazzâm avait lu

beaucoup de livres des philosophes grecs, nous dit Chahrastani qui, en

l'absence des ouvrages de ce maître, reste toujours notre principale

source. Il ne paraît pas cependant qu'il soit arrivé à une philosophie

bien différente de celle d'Abou'l-Hodéïl; on peut seulement croire qu'il

avait un génie métaphysique moins fin et l'esprit davantage porté vers

les sciences de la nature. Il fut un encyclopédiste.

[Note 9: Abou'l-Mahâsin dit que Nazzâm parut en l'an 220. _Abu'l-Mahasin

Ibn Tagri Bardii Annales_, éd. Juynboll, 2 vol. Leyde, 1852-1857. Pour

les références, consultez l'index.]

Nazzâm développa d'une manière intéressante la doctrine de la justice de

Dieu, liée à celle de l'optimisme. Il retira à Dieu le pouvoir de faire

le mal. L'opinion répandue chez les Motazélites était que Dieu pouvait

faire le mal, mais qu'il ne le faisait pas parce que le mal était laid.

Nazzâm soutint que si la laideur était une qualité essentielle du laid

en acte, le laid en acte ne pouvait être attribué à Dieu, et que comme

la laideur se trouvait aussi dans la possibilité du laid, on ne pouvait

pas davantage attribuer à Dieu le laid en puissance. En d'autres termes,

le mal n'était pas pu par Dieu ni en puissance ni en acte. Nazzâm pousse

plus loin sa pensée. Même le moindre bien n'est pas pu par Dieu; il ne

peut vouloir que le plus grand bien; ce serait lui faire injure que de

supposer possible un plus grand bien et d'admettre qu'il ne le choisît

pas. A ceux qui objectaient qu'alors tous les actes du créateur étaient

déterminés, Nazzâm répondait: Cette détermination que j'admets dans la

puissance, vous êtes forcés de l'admettre dans l'acte; car tout en

disant que Dieu a en principe le choix entre l'existence et l'absence

d'un bien, vous reconnaissez qu'en fait il choisit son existence.

C'était déjà là une assez haute dispute scolastique.

Notre docteur se trompa en essayant d'emprunter aux Grecs cette notion

fameuse que l'âme est la forme du corps. Il comprit mal la pensée, et il

enseigna que le corps est la forme extérieure de l'âme et de l'esprit,

l'esprit étant pour lui une substance douée elle-même d'une espèce de

corps très subtil qui pénètre toutes les parties du corps matériel et y

est infuse comme l'essence l'est dans la rose, l'huile dans le sésame,

le beurre dans le lait. Ainsi que le remarque Chahrastani, Nazzâm était

plus porté vers les physiologues que vers les métaphysiciens.

L'idée qu'il se fit de la création est curieuse, bien que Chahrastani

prétende qu'il l'ait prise aux Grecs; Dieu selon lui créa d'un seul coup

tout l'ensemble des êtres, mais il les cacha, et il ne les laissa

apparaître que successivement. Cette apparition est ce que nous appelons

la génération. En réalité Adam et tous ses descendants ont existé

ensemble depuis le premier jour. Il n'y a eu qu'une création unique

après laquelle aucune autre création nouvelle n'est possible. Toutes les

choses se développent et se manifestent sur ce fond de la nature une

fois donnée.

Cette doctrine aboutit chez Nazzâm à un déterminisme physique très net

et qui lui fait honneur: Il n'y a pour lui qu'une seule activité libre

dans la nature, c'est celle de l'homme. Hors de là toutes les choses

arrivent par nécessité. La pierre lancée en l'air obéit quelque temps à

l'impulsion libre qui lui vient de la main de l'homme; puis, l'effet de

cette impulsion étant usé, elle revient à la place que lui assigne la

force naturelle inhérente en elle.

Ce docteur s'occupa aussi de la question de la divisibilité à l'infini

des corps, et il conclut en niant la partie indivisible. Il émit une

théorie des accidents physiques qu'il identifia avec des corps; les

saveurs, les couleurs, les odeurs sont corporelles pour lui. Nazzâm fut

donc un savant et un penseur aux idées hardies et vastes; son oeuvre et

celle d'Abou'l-Hodéïl, si succinctement qu'elles soient connues, nous

montrent déjà la métaphysique, la dialectique et la physique des Grecs

pénétrant dans le monde musulman.

Aux deux grands docteurs que nous venons de citer, on doit encore en

joindre d'autres auxquels on attribue des opinions intéressantes sur des

questions célèbres. Cette pléiade de penseurs a, en peu de temps, poussé

ses recherches dans les directions les plus variées, au point qu'on

croirait, en en entendant parler, qu'ils marquent les étapes d'une

longue évolution philosophique, alors qu'en réalité ils sont presque

contemporains. L'impulsion donnée à l'esprit oriental par les lettres

grecques fut donc d'une vivacité merveilleuse.

Bichr, fils de Motamir, posa la question dite du _tawallud_ qui consiste

à étudier la transmission de l'action d'un agent à travers une série

d'objets. Le _Mawâkif_ donne comme exemple l'action d'une main tenant

une clé; l'agent meut sa main, il en résulte le mouvement de la clé qui

peut-être n'était pas voulu[10]. Cette question prit de l'importance en

morale et suscita de nombreuses discussions chez les Motazélites

postérieurs, comme on peut le voir d'après le _Mawâkif_. Il s'agissait

de savoir comment des causes extérieures pouvaient modifier l'activité

d'un agent libre et diminuer sa responsabilité. C'était toute une

théorie des causes interférentes qui se constituait.

[Note 10: Sur la question du _tawallud_, V. le _Mawâkif_, pages 116 à

125.]

Bichr souleva aussi deux questions fameuses en théodicée et qui sont

parmi les plus difficiles de cette science: celle de la justice de Dieu

à l'égard des enfants, et celle de sa Providence relativement aux

peuples qui n'ont pas connaissance de la foi. Sur la première, il nia

que Dieu pût condamner les enfants, non pas précisément parce que ce

serait injuste, mais parce que cela supposerait que l'enfant est capable

de démérite et qu'alors il n'est pas un enfant, ce qui est

contradictoire. Sur la seconde question, Bichr s'écarte de l'optimisme

dominant chez les Motazélites. Il croit que Dieu eût pu constituer un

autre monde où tous les hommes eussent été appelés à la foi et eussent

mérité d'être sauvés; il n'y a pas de limite à la perfection que Dieu

peut réaliser, et l'on peut toujours supposer un monde meilleur à tout

autre donné. Dieu donc n'était pas tenu au meilleur; ou, en d'autre

termes, nos jugements sur le bon et sur la justice ne lui sont pas

applicables. Il était seulement tenu de donner à l'homme le libre

arbitre, et, à quelque moment, la révélation; en dehors de la

révélation, l'homme a, pour se conduire, les lumières de la raison qui

lui découvrent la loi naturelle.

Les doctrines de Bichr paraissent, d'après le bref compte rendu de

Chahrastani, moins solides et moins hautes que celles des précédents

docteurs.

Avec Mamar fils d'Ibâd es-Solami, la doctrine motazélite acquiert une

hardiesse singulière et s'avance vers le panthéisme. Pour ce docteur,

Dieu n'a créé que les corps et non les accidents; les corps produisent

les accidents ou par nature comme le feu produit la chaleur et la

brûlure, comme la lune produit la clarté, ou librement, comme dans le

cas de la vie animale. Selon Mamar, l'être et le périr sont aussi des

accidents; ils ne seraient donc pas les effets immédiats des actes du

créateur, et celui-ci n'aurait produit qu'une matière universelle d'où

sortiraient successivement, en vertu d'une force immanente, les formes

de tous les êtres.

Ayant exclu Dieu de la nature, Mamar le relègue aussi hors des atteintes

de notre connaissance, par son opinion très absolue sur la négation des

qualités divines. La science, par exemple, ne peut être attribuée à

Dieu, parce que, ou il est lui-même l'objet de sa science et alors il y

a une distinction entre le connaissant et le connu et par conséquent une

dualité dans l'être de Dieu; ou l'objet de sa science lui est extérieur,

et alors il n'est savant qu'à la condition de cet objet extérieur et il

n'est plus absolu. Cette critique revient à dire que nos concepts ne

sont pas applicables à l'être divin et que celui-ci est inconnaissable.

Les tendances panthéistes de Mamar trouvent leur aboutissement chez

Tomâmah fils d'el-Achras. Ce docteur, fort connu des historiens, fut

persécuté par Réchîd qui l'emprisonna en l'an 186, et jouit au contraire

d'une grande faveur auprès de Mamoun. Il mourut en 213. Il avait le don

de l'anecdote et de l'ironie, comme il paraît d'après les récits de

Maçoudi[11]. L'histoire du parasite qui se glissa dans une troupe de

manichéens croyant qu'ils allaient à une partie de plaisir, est assez

amusante. Cet homme s'aperçut de son erreur quand il vit les manichéens

et lui-même chargés de chaînes par ordre de Mamoun. Amenés devant le

khalife, ces hérétiques furent exécutés. Quant au parasite, il se

déclara prêt à renier Manès et à souiller son image, expliquant qu'il

s'était trompé, ce qui divertit fort le khalife.--On prête à Tomâmah

cette opinion que le monde est un acte de Dieu selon la nature,

c'est-à-dire que le monde n'est pas l'effet d'un acte libre du créateur,

mais qu'il sort nécessairement de la nature divine. Le monde serait

ainsi éternel comme Dieu et une face de la divinité.

[Note 11: Les _Prairies d'or_, VII, 12 et suiv.]

La notion de la métempsycose reparut chez deux docteurs de la secte de

Nazzâm, Ahmed fils de Hâbit et Fadl el-Hodabi. Ils l'appliquèrent avec

limitation et d'une manière assez grossière, aux hommes qui n'ayant été

ni tout à fait bons ni tout à fait méchants, ne sont dignes ni du ciel

ni de l'enfer. Les âmes de ces hommes rentrent dans des corps d'hommes

ou d'animaux et recommencent d'autres existences. Ils eurent aussi une

interprétation originale de la vision de Dieu, au jour de la

résurrection. Les hommes ne verront pas Dieu lui-même; mais ils verront

la première intelligence, qui est l'intellect agent d'où les formes

découlent sur les êtres; c'est, d'après eux, ce qu'a entendu le prophète

quand il a dit: «Vous verrez votre Seigneur, comme vous voyez la lune

dans la nuit de la néoménie.» Voilà un exemple assez topique de

l'application d'une idée grecque à un texte musulman.

Nous arrivons à un célèbre polygraphe et encyclopédiste, Amr, fils de

Bahr el-Djâhiz, chef des Motazélites de l'école de Basrah. Ce docteur

avait été au service de Nâzzam en qualité de page. Il suivit ses leçons

et recueillit son enseignement. Nos bibliothèques renferment un grand

nombre d'écrits attribués à Djâhiz, et quoique cette attribution soit

souvent douteuse, on peut regretter que ces manuscrits n'aient pas fait

l'objet de plus de travaux[12]. Djâhiz toucha les sujets les plus

divers: belles-lettres, rhétorique, folklore, théologie, philosophie,

géographie, histoire naturelle; son oeuvre embrassa toute la vie

religieuse, sociale et littéraire de son temps. Elle reçut les plus

hauts éloges. Maçoudi dit[13]: «On ne connaît pas parmi les

traditionnistes et les savants d'auteur plus fécond que Djâhiz. Ses

écrits, malgré leurs tendances hérétiques bien connues, charment

l'esprit du lecteur et lui apportent les preuves les plus évidentes. Ils

sont bien coordonnés, rédigés avec un art parfait, admirablement

construits et ornés de tous les attraits du style.» Djâhiz paraît avoir

exercé une influence considérable. Il contribua à répandre parmi

beaucoup d'auteurs l'esprit libéral et critique de sa secte. Quant à sa

philosophie propre, toujours connue par le résumé sec de Chahrastani,

elle semble n'avoir pas été dépourvue de finesse ni de puissance.

[Note 12: Van Vloten a édité un ouvrage attribué à el-Djâhiz: _Le livre

des beautés et des antithèses_, Leyde, 1898. Cet ouvrage n'est pas

spécialement philosophique. V. en un compte rendu par Hirschfeld dans

_Journal of the Royal Asiatic Society_, janvier 1899, p. 177.--V. sur

les ouvrages d'el-Djâhiz ou à lui attribués Brockelmann, _Geschichte der

Arabischen litteratur_, I, 153.]

[Note 13: Les _Prairies d'or_, VIII, 33 et suiv.]

Il n'y a pas de liberté dans la connaissance. La connaissance découle

d'une nécessité naturelle. La volonté elle-même n'est qu'un mode de la

science et une espèce d'accident. L'acte volontaire désigne l'acte qui

est connu par son auteur. La volonté relative à un acte extérieur n'est

qu'une inclination.

Les corps ont aussi de ces inclinations naturelles, qui découlent de

leurs forces intimes. Les substances sont seules éternelles. Les

accidents sont le changeant, le mobile, et ils expriment, en raison de

la puissance immanente dans les substances, le processus de la vie des

corps et de l'esprit. Si ce système est bien compris, il aboutit donc à

une espèce de monadologie.

El-Djâhiz a émis cette opinion bizarre que les damnés ne souffraient pas

éternellement dans le feu, mais qu'ils se transformaient dans la nature

du feu. Relativement à la théorie de la révélation, on lui attribue

cette autre opinion passablement excentrique que le Coran est un corps

créé qui peut se changer en homme ou en animal.

Déjà avec el-Djâhiz, mort en 255, nous atteignons l'époque du premier

des grands philosophes el-Kindi. Mais pour n'avoir pas à revenir plus

tard sur les Motazélites, nous allons poursuivre en peu de mots

l'histoire de cette intéressante secte jusqu'au temps du théologien

Achari.

El-Khayât se distingue pendant cette période dans l'école des

Motazélites de Bagdad. Il fonde une théorie à aspect subjectiviste et

assez originale. Il appelle chose ce qui est connu, ce dont on peut

parler; et la chose, pour lui, a une réalité indépendante de son

existence. L'être n'est qu'une qualité qui s'ajoute à la chose. Le noir,

par exemple, est noir même dans la non-existence. Autrement dit, la

chose est déjà réelle dans le simple concept, avec son essence et ses

qualités; et la production de l'objet se limite à l'addition de la

qualité d'être à cette essence et à ces qualités réelles.

Dans l'école des Motazélites de Basrah, deux noms prédominent: ceux

d'el-Djobbây, mort en 303, et de son fils Abou Hâchim. La dispute qui

s'éleva entre ces deux docteurs au sujet des attributs divins, est d'une

extrême subtilité. Jadis le grand docteur Abou'l-Hodéïl avait fait

disparaître tous les attributs dans le concept même de l'être divin.

Abou Hâchim trouve ce concept pur un peu vide. Il essaye de le remplir,

d'en faire une image plus vivante de Dieu. Selon lui, les attributs sont

des modes distincts de l'être, mais qui ne sont ni existants ni connus

en eux-mêmes et qui ne peuvent être et être connus qu'avec l'essence

divine. La raison distingue la chose connue en soi et la chose connue

dans une de ses qualités; et ces jugements par lesquels elle réunit ou

elle disjoint les attributs, ne reviennent ni à affirmer l'être seul, ni

à affirmer des accidents à côté de l'être. Les attributs sont donc des

espèces de modes ayant une existence subjective pour celui qui connaît

l'être divin. La subjectivité même de cette théorie déplut à el-Djobbây.

Il lui sembla que ces modes se réduiraient à des noms ne recouvrant

aucun concept ou à des idées purement relatives de l'esprit, incapables

de valoir comme qualités; et il s'en tint à peu près à la doctrine

d'Abou'l-Hodéïl.

Djobbây eut pour élève, avec son fils, le fameux théologien Achari

(260-324) qui marque un point culminant dans l'histoire de la théologie

philosophique chez les Musulmans; mais comme nous n'avons pas

l'intention de parler de lui dans ce volume, il convient que nous nous

arrêtions.

Nous avons dit que les Motazélites étaient la plus philosophique des

sectes musulmanes, et que nous n'entreprendrions pas l'histoire des

sectes théologiques, juridiques, mystiques et politiques. Quelques

lignes sur des sectes opposées aux Motazélites suffiront à faire sentir

la supériorité de ceux-ci, et à laisser entrevoir l'immense mouvement

d'idées qui eut lieu dans la période dont nous nous occupons, et dont

nous venons de rapporter ce qui intéresse le plus la philosophie pure.

En opposition avec la théorie Motazélite de la négation des attributs

divins, on vit s'élever une théorie adverse qui affirma ces qualités

jusqu'à tomber dans l'anthropomorphisme. On appelle en général Sifâtites

du mot _Sifât_, qualités, les Musulmans qui affirment la réalité des

attributs divins, conformément à la tradition orthodoxe. Après

l'apparition de la critique Motazélite, quelques Sifâtites se

réfugièrent dans une théorie prudente du divin inconnaissable. Ils

dirent que, sans aucun doute, Dieu n'était pas semblable à l'homme,

qu'il n'avait ni semblable ni associé, et que, en définitive, on

ignorait le sens réel des versets du Coran qui contiennent des images

anthropomorphiques. D'autres Sifâtites tombèrent, en sens inverse, dans

d'étonnants excès. Parmi eux on remarque Mohammed fils de Kerrâm qui fut

le fondateur d'une secte très importante, surtout en Syrie. Ce

personnage, issu du Sédjestan, mourut en 256 à Zogar et fut enterré à

Jérusalem[14]. Il enseigna que Dieu est pourvu d'un corps et d'une

figure semblables à ceux des créatures, et il expliqua à la manière

humaine les qualités divines. Chahrastani donne de longs détails sur

cette secte, et il remarque que les mêmes questions existaient dans le

judaïsme où, selon lui, elles étaient résolues dans le sens

anthropomorphe par les Karaïtes[15].

[Note 14: V. Sylvestre de Sacy, _Exposé de la Religion des Druzes_, 2

vol. Paris, 1838, Introduction, p. xix.]

[Note 15: Chahrastani, éd. Cureton, p. 65.]

Les théologiens opposés à la doctrine du libre arbitre, reçurent le nom

général de _Djabarites_, du mot _djabr_, contrainte. On doit citer parmi

eux Djahm, fils de Safwân, qui prêcha à Tirmid, dans la Transoxiane, et

fut mis à mort à la fin du règne des Omeyades. Djahm soutenait que

l'homme n'a pas de pouvoir sur ses actes et qu'il ne peut être qualifié

de soumis à Dieu. Il est en vérité contraint; il n'a ni pouvoir, ni

volonté, ni liberté. Dieu crée tous ses actes comme il les crée dans les

autres êtres, dans l'arbre qui pousse, dans l'eau qui coule, dans la

pierre qui tombe. Les actes bons ou mauvais de l'homme sont nécessités

et les châtiments ou les récompenses sont des conséquences nécessaires

de ces actes nécessaires.

L'on voit combien ces théories brutales nous éloignent de la fine

analyse des penseurs Motazélites et de la vraie philosophie.

Avicenne · 第 8 / 26 题