Ce volume n'est pas consacré au seul système d'Avicenne, mais à la
description de toute une partie du mouvement philosophique qui s'est
produit en Orient entre l'hégire et la mort d'Avicenne, mouvement où le
système de ce philosophe apparaît comme un point culminant. A côté des
sectes et des écoles dont il est question dans ce livre, s'en trouvent
d'autres qui en sont restées exclues: les écoles théologiques; les
sectes politiques et mystiques. La théologie n'y est présente qu'au
début comme point de départ, et, dans le courant de l'exposition, sous
forme de métaphysique. De la politique, il est traité sommairement dans
les passages où est dessiné le cadre historique dans lequel se sont mus
nos héros; il est aussi parlé un peu, en divers endroits, de la
politique comme d'une science distincte faisant partie de la
philosophie, selon la tradition grecque. Quant à la mystique, souvent
nos auteurs nous conduiront jusqu'à son seuil; mais nous refuserons de
nous y engager, et quoique forcés d'en dire quelques mots pour achever
la métaphysique, nous ne l'étudierons pas comme système indépendant.
Les sciences dont nous aurons spécialement à nous occuper sont: d'abord
la logique qui, délaissée aujourd'hui, tint une grande place dans la
philosophie de ce temps; puis, étroitement liées ensemble, la physique,
la psychologie et la métaphysique. Les trois chapitres que nous
consacrerons à ces dernières sciences, précédés d'une introduction
logique, suivis d'un complément mystique, représenteront l'essentiel du
système auquel a abouti le mouvement de pensée qui fait l'objet de ce
livre.
Nous demandons au lecteur qu'il veuille bien aborder cet ouvrage sans
parti pris; il sera bon qu'il se laisse conduire par nous comme nous
nous sommes nous-mêmes laissé conduire par nos auteurs. Dans un domaine
scientifique encore aussi peu connu du public que la philosophie arabe,
les divisions du sujet et les problèmes qu'il comporte ne doivent pas
être posés à priori; il faut plutôt attendre qu'ils se dessinent
d'eux-mêmes, au fur et à mesure des progrès de l'étude.
Cette remarque cependant ne signifie pas que le sujet que nous allons
traiter soit absolument neuf. Au contraire--nos notes en feront foi,--il
n'est guère de section de ce livre qui ne s'appuie sur des travaux
antérieurs solides et profonds. Mais ces travaux n'avaient pas, pour la
plupart, rayonné en dehors d'un milieu spécialiste; leurs résultats
n'avaient pas été groupés en un ensemble. Nous croyons le moment venu
d'opérer cette synthèse, et de livrer au public lettré la matière
élaborée dans les officines de l'orientalisme. Cette entreprise,
pensons-nous, présente maintenant assez de sécurité. Bien que nous ne
nous soyons pas interdit de laisser sentir notre action personnelle dans
cette oeuvre, nous croyons néanmoins qu'elle est surtout une oeuvre
objective, consistante par elle-même, vivant de sa vie propre et
suffisamment indépendante de son auteur, en laquelle les détails se
groupent et s'enchaînent moins par l'artifice de l'écrivain que par leur
nature même.
Nous ne parlerions pas avec autant d'assurance des autres parties de
l'histoire de la philosophie dans l'orient musulman, qui sont restées en
dehors de notre cadre. L'étude des écoles théologiques, celle surtout
des écoles mystiques n'est pas aussi avancée que celle de l'école
philosophique proprement dite; et nous n'oserions pas en présenter les
résultats aux lettrés, avant d'avoir reçu encore de la main des
orientalistes quelques travaux préparatoires et spéciaux que nous
appelons de tous nos voeux.
B. DE VAUX.
Paris, mai 1900.