G. HART.--_Der neue Gott. Ein Ausblick auf das neue Jahrhundert_
(Leipzig, 1899).
G. G. VOGT.--_Entstehen und Vergehen der Welt auf Grund eines
einheitlichen Substanz-Begriffes_ (2te Aufl. Leipzig, 1897).
G. SPICKER.--_Der Kampf zweier Weltanschauungen. Eine Kritik der
alten und neuesten Philosophie, mit Einschluss der christlichen
Offenbarung_ (Stuttgart, 1898).
L. BÜCHNER.--_An Sterbelager des Jahrhunderts. Blicke eines
freien Denkers aus der Zeit in Die Zeit_ (1898).
E. HAECKEL.--_Histoire de la Création naturelle_ (Trad.
Letourneau).
Parvenus au terme de nos études philosophiques sur les Enigmes de
l'Univers, nous pouvons avec confiance tenter de répondre à cette
grave question: Dans quelle mesure nous sommes-nous approchés de leur
solution? Que valent les progrès inouïs qu'a faits le XIXe siècle
finissant dans la véritable connaissance de la nature? Et quels
horizons nous entr'ouvrent-ils pour l'avenir, pour le développement
ultérieur de notre conception du monde, pendant le XXe siècle au seuil
duquel nous sommes parvenus? Tout penseur non prévenu, qui aura pu
suivre quelque peu les progrès réels de nos connaissances empiriques
et l'interprétation que nous en avons donnée à la lumière d'une
philosophie unitaire, partagera notre opinion: le XIXe siècle a
accompli dans la connaissance de la nature et dans la compréhension de
son essence, de plus grands progrès que tous les siècles antérieurs;
il a résolu beaucoup et d'importantes «énigmes de l'Univers» qui, à
son aurore, passaient pour insolubles; il nous a dévoilé, dans la
Science et dans la connaissance, de nouveaux domaines, dont l'homme ne
soupçonnait pas l'existence il y a cent ans. Avant tout, il a mis
nettement devant nos yeux le but élevé de la _Cosmologie moniste_ et
nous a montré le chemin qui seul nous en rapprochera, le chemin de
l'étude exacte, empirique des _faits_ et de la connaissance génétique,
critique de leurs _causes_. La grande loi abstraite de la _causalité
mécanique_ dont notre _loi cosmologique fondamentale_, la _loi de
substance_, n'est qu'une autre expression concrète, régit maintenant
l'Univers aussi bien que l'esprit humain; elle est devenue l'étoile
conductrice sûre et fixe, dont la claire lumière nous indique la route
à travers l'obscur labyrinthe des innombrables phénomènes isolés. Pour
nous en convaincre, nous allons jeter un rapide coup d'oeil
rétrospectif sur les étonnants progrès qu'ont faits, en ce mémorable
siècle, les branches principales des Sciences Naturelles.
I. =Progrès de l'astronomie.=--La Science du Ciel est la plus
ancienne, comme celle de l'homme la plus récente des Sciences
naturelles. L'homme n'a appris à connaître et lui-même et sa propre
essence, avec une entière clarté que dans la seconde moitié de notre
siècle, tandis qu'il possédait déjà sur le Ciel étoilé, le mouvement
des planètes, etc., des connaissances merveilleuses, depuis plus de
quatre mille cinq cents ans. Les anciens Chinois, Indiens, Egyptiens
et Chaldéens, dans leur lointain Orient, connaissaient dès lors mieux
l'astronomie des sphères que la plupart des chrétiens «cultivés» de
l'Occident quatre mille ans plus tard. Déjà en l'an 2697 avant
Jésus-Christ, en Chine, une éclipse de soleil avait été observée
astronomiquement et onze cents ans avant Jésus-Christ, au moyen d'un
gnomon, l'inclinaison de l'écliptique déterminée, tandis que le Christ
lui-même (le «fils de Dieu») n'avait, comme on sait, aucune
connaissance astronomique mais jugeait, au contraire, le Ciel et la
Terre, la Nature et l'homme du point de vue géocentrique et
anthropocentrique le plus étroit. On considère d'ordinaire, et à bon
droit, comme le plus grand des progrès accomplis en astronomie, le
système héliocentrique du monde de COPERNIC, dont l'ouvrage grandiose:
_De revolutionibus orbium coelestium_ provoqua à son tour la plus
grande révolution dans les têtes pensantes. En même temps qu'il
renversait le système géocentrique du monde, admis depuis PTOLÉMÉE, il
supprimait tout point d'appui à la pure conception chrétienne, qui
faisait de la terre le centre du monde et de l'homme un souverain
semblable à Dieu. Il est donc logique que le clergé chrétien, et à sa
tête le pape de Rome, aient attaqué avec la dernière violence la
récente et inappréciable découverte de COPERNIC. Cependant elle se
fraya bientôt un chemin, après que KEPLER et GALILÉE eurent fondé sur
elle la vraie «mécanique céleste» et que NEWTON lui eût donné, par sa
théorie de la gravitation, une base mathématique inébranlable (1686).
Un autre progrès immense, embrassant tout l'Univers, fut
l'introduction de l'_idée d'évolution_ en astronomie; ce progrès fut
accompli en 1755 par KANT, alors très jeune encore, et qui, dans sa
hardie _Histoire naturelle générale et Théorie du Ciel_ entreprit de
traiter d'après les principes de NEWTON, non seulement de la
_composition_, mais encore de l'_origine mécanique_ du système
cosmique tout entier. Grâce au grandiose _Système du monde_, de
LAPLACE, qui était arrivé, indépendamment de KANT, aux mêmes idées sur
la formation du monde,--cette nouvelle _Mécanique céleste_ fut fondée
en 1796 et si solidement établie qu'on eût pu croire que notre XIXe
siècle ne pourrait rien apporter d'essentiellement nouveau dans ce
département de la connaissance, qui eût une importance égale. Et
pourtant il reste à notre siècle la gloire d'avoir, ici aussi, frayé
des voies toutes nouvelles et d'avoir étendu infiniment, dans
l'Univers, la portée de nos regards. Par la découverte de la
photographie et de la photométrie, mais surtout de l'analyse spectrale
(par BUNSEN et KIRCHHOFF, 1860) la physique et la chimie ont pénétré
dans l'astronomie et par là nous avons acquis des données
cosmologiques d'une immense portée. Il en ressort cette fois, avec
certitude, que la _matière_ est la même dans tout l'Univers et que ses
propriétés physiques et chimiques ne sont pas différentes, dans les
étoiles les plus éloignées, de ce qu'elles sont sur notre terre.
La conviction moniste de l'_unité physique et chimique du Cosmos
infini_, que nous avons acquise ainsi, est certainement une des
connaissances générales les plus précieuses dont nous soyons
redevables à l'_Astrophysique_, cette branche récente de l'astronomie
dans laquelle s'est illustré, en particulier, F. ZOLLNER[66]. Une
autre connaissance, non moins importante et acquise à l'aide de la
précédente, c'est celle de ce fait que les mêmes lois d'évolution
mécanique qui gouvernent notre terre valent encore partout dans
l'Univers infini. Une puissante _métamorphose du Cosmos_ embrassant
tout s'accomplit sans interruption dans toutes les parties de
l'Univers aussi bien dans l'histoire géologique de notre terre, aussi
bien dans l'histoire généalogique de ses habitants que dans l'histoire
des peuples et dans la vie de chaque homme en particulier. Dans une
partie du Cosmos, nous découvrons, avec nos télescopes perfectionnés,
d'énormes nébuleuses faites de masses gazeuses, incandescentes,
infiniment subtiles; nous les tenons pour les _germes_ de corps
célestes éloignés de milliards de milles et que nous concevons être au
premier stade de leur évolution. Dans une partie de ces «germes
stellaires», les éléments chimiques ne sont probablement pas encore
séparés, mais réunis, à une température extraordinairement élevée,
évaluée à plusieurs millions de degrés, en un _élément primordial_
(_Prothyl_); peut-être même la _substance_ primordiale n'est-elle ici,
en partie, pas encore différenciée en «masse» et «éther». Dans
d'autres parties de l'Univers, nous trouvons des étoiles qui sont
déjà, par suite de refroidissement, à l'état de liquide brûlant,
d'autres qui sont déjà congelées; nous pouvons déterminer
approximativement leurs stades respectifs d'évolution d'après leurs
différentes couleurs. Nous voyons, en outre, des étoiles qui sont
entourées d'aréoles et de lunes, comme notre Saturne; nous
reconnaissons, dans le brillant anneau nébuleux, le germe d'une
nouvelle lune qui s'est détachée de la planète mère, comme celle-ci du
soleil.
[66] F. ZOLLNER «_Ueber die Natur der Kometen. Beitrage zur
Geschichte und Theorie der Erkenntniss._» 1871.
Pour beaucoup d'«étoiles fixes», dont la lumière met des milliers
d'années à nous parvenir, nous pouvons admettre avec certitude, que
ce sont des _soleils_, pareils à notre Père Soleil et qu'ils sont
entourés de planètes et de lunes, pareils à ceux de notre propre
système solaire. Nous pouvons, en outre, présumer que des milliers de
ces planètes se trouvent à peu près au même degré d'évolution que
notre terre, c'est-à-dire à un âge où la température de la superficie
varie entre le degré de congélation et le degré d'ébullition de l'eau,
c'est-à-dire où l'eau peut exister à l'état de gouttes liquides. Il
devient par suite possible à l'_acide carbonique_, ici comme sur la
terre, de former avec les autres éléments des combinaisons très
complexes et parmi ces composés azotés peut se développer le _plasma_,
cette merveilleuse _substance vivante_, que nous avons reconnu
concentrer en elle seule toutes les propriétés de la vie organique.
Les _Monères_ (par exemple les _Chromacées_ et les _Bactéries_)
constituées exclusivement par ce _protoplasma_ primitif et qui
proviennent, par _génération spontanée_ (_Archigonie_) de ces
nitrocarbonates inorganiques, peuvent avoir suivi, sur beaucoup
d'autres planètes, la marche évolutive qu'elles ont suivie sur la
nôtre; tout d'abord se sont constituées, par la différenciation de
leurs corps plasmique homogène en un _noyau_ (_Karyon_) interne et un
_corps cellulaire_ (_Cytosoma_) externe, les plus simples des
_cellules_ vivantes. Mais l'analogie qui se retrouve dans la vie de
toutes les cellules--aussi bien des cellules végétales _plasmodomes_
que des cellules animales _plasmophages_--nous autorise à conclure que
la suite de l'histoire généalogique est encore la même dans beaucoup
d'astres que sur notre terre,--naturellement en présupposant les mêmes
étroites limites de température, celles dans lesquelles l'eau reste à
l'état de gouttes liquides; pour les corps célestes à l'état de
liquide brûlant, où l'eau est à l'état de vapeur et pour les corps
congelés, où elle est à l'état de glace, la vie organique y est chose
impossible.
=L'analogie de la phylogénie=, cette analogie dans l'évolution
généalogique, que nous pouvons par suite admettre pour beaucoup
d'astres parvenus au même stade d'évolution biogénétique, offre
naturellement à l'imagination créatrice, un vaste champ de
spéculations attrayantes. Un de ses sujets de prédilection, depuis
longtemps, c'est la question de savoir si des _hommes_ ou des
organismes analogues, peut-être supérieurs à nous, habitent d'autres
planètes? Parmi les nombreux ouvrages qui essaient de répondre à cette
question pendante, ceux de l'astronome parisien, C. FLAMMARION, en
particulier, ont trouvé récemment des lecteurs nombreux: ils se
distinguent par la richesse de la fantaisie et la vivacité des
peintures en même temps que par une regrettable insuffisance de
critique et de connaissances biologiques. Dans la mesure où nous
pouvons, à l'heure actuelle, répondre à cette question, nous pouvons
nous représenter les choses à peu près ainsi qu'il suit: I. Il est
très vraisemblable que sur quelques planètes de notre système (Mars et
Vénus) et sur beaucoup de planètes d'autres systèmes solaires, le
processus biogénétique est le même que sur notre terre; tout d'abord
se sont produites, par archigonie, des monères simples, lesquelles ont
donné naissance à des protistes monocellulaires (d'abord les plantes
primitives plasmodomes, plus tard les animaux primitifs,
plasmophages). II. Il est très vraisemblable qu'au cours ultérieur de
l'évolution, ces protistes monocellulaires ont constitué d'abord des
colonies cellulaires, sociales (Cénobies), plus tard des plantes et
des animaux à tissus (Métaphytes et Métazoaires). III. Il est encore
très vraisemblable que, dans le règne végétal, sont apparus d'abord
les Tallophytes (algues et champignons), puis les diaphytes (mousses
et fougères), enfin les autophytes (les plantes phanérogames,
gymnospermes et angiospermes). IV. Il est vraisemblable, de même, que
dans le règne animal également, le processus biogénétique a suivi une
marche analogue, que des Blastéadés (Catallactes) ont évolué d'abord
les Gastréadés, puis de ceux-ci, les animaux inférieurs (Célentérés)
et plus tard les animaux supérieurs (Célomariés). V. Il est très
douteux, par contre, que les groupes distincts d'animaux supérieurs
(comme de plantes supérieures) parcourent, dans d'autres planètes,
une marche évolutive analogue à celle qu'ils parcourent sur notre
terre. VI. En particulier, il est fort peu certain que des vertébrés
existent en dehors de la terre et que, par suite de leur métamorphose
phylétique, au cours de millions d'années, des mammifères soient
apparus et l'homme à leur tête, comme cela a eu lieu sur la terre; il
faudrait alors que des millions de transformations se soient répétées
en d'autres planètes, exactement comme ici-bas. VII. Il est au
contraire, bien plus vraisemblable qu'il s'y est développé d'autres
types de plantes et d'animaux supérieurs, étrangers à notre terre,
peut être aussi provenant d'une souche animale supérieure aux
vertébrés par sa capacité plastique, des êtres supérieurs, dépassant
de beaucoup les hommes terrestres en intelligence et en force de
pensée. VIII. La possibilité que nous entrions jamais en contact
direct avec ces habitants des autres planètes semble exclue par la
grande distance qui sépare notre terre des autres corps célestes et
par l'absence de l'air atmosphérique indispensable, dans
l'inter-espace que remplit seul l'éther.
Tandis que beaucoup d'astres en sont, probablement, au même stade
d'évolution biogénétique que notre terre (depuis au moins cent
millions d'années), d'autres sont déjà plus avancés et s'approchent,
dans leur «vieillesse planétaire» de leur fin, de la même fin qui
attend sûrement notre terre. Grâce au rayonnement de la chaleur dans
le froid espace cosmique, la température, peu à peu, s'abaisse
tellement que toute l'eau liquide se congèle en glace; par là cesse la
possibilité de la vie organique. En même temps, la masse des corps
célestes en rotation se contracte toujours davantage; la rapidité de
leur révolution circulaire se modifie lentement. Les orbites des
planètes en rotation se font de plus en plus étroits, de même que ceux
des lunes qui les entourent. Finalement les lunes se précipitent dans
les planètes, celles-ci dans les soleils qui les ont engendrées. Ce
choc général produit à nouveau des quantités énormes de chaleur. La
masse des corps célestes réduits en poussière par la collision se
répand librement dans l'espace infini et le jeu éternel des formations
solaires recommence à nouveau.
Le tableau grandiose que l'astrophysique moderne déroule ainsi devant
les yeux de notre esprit nous révèle une éternelle apparition et
disparition des innombrables corps célestes, une alternance périodique
des conditions cosmogénétiques différentes que nous observons l'une
après l'autre dans l'Univers. Tandis qu'en un point de l'espace
infini, sort d'une nébuleuse diffuse un nouveau germe de monde, un
autre genre, en un point très éloigné, s'est déjà condensé en une
masse d'une matière liquide et brûlante, animée d'un mouvement
circulaire; de l'équateur d'un autre, ont déjà été projetés des
aréoles qui se pelotonnent en planètes; un quatrième est déjà devenu
un soleil puissant, dont les planètes se sont entourées de trabants
secondaires, etc. Et au milieu de tout cela, dans l'espace cosmique,
des milliards de corps célestes plus petits, de météorites et
d'étoiles filantes, s'agitent en tous sens, en apparence sans loi et
pareils à des vagabonds qui coupent l'orbite des plus grands et dont
chaque jour une grande partie se précipitent dans ceux-là. En outre,
les temps de révolution et les orbites des corps célestes qui se
pourchassent, se modifient lentement et continuellement. Les lunes
refroidies se précipitent dans leurs planètes comme celles-ci dans
leurs soleils. Deux soleils éloignés l'un de l'autre, peut-être déjà
congelés, s'entrechoquent avec une force inouïe et s'éparpillent en
poussière, formant une masse nébuleuse. Ils dégagent, par là, de si
colossales quantités de chaleur que la nébuleuse redevient
incandescente et le vieux jeu recommence à nouveau. Dans ce «perpetuum
mobile», cependant, la substance infinie de l'Univers, la somme de sa
matière et de son énergie demeure éternellement invariable et ainsi se
répète éternellement dans le temps infini _l'alternance périodique des
formations_ _cosmiques_, la _Métamorphose du Cosmos_ revenant
éternellement sur elle-même. Toute-puissante, la _loi de substance_
exerce partout son empire.
II. =Progrès de la géologie.=--La terre et le problème de son
apparition ne sont devenus des objets de recherche scientifique que
bien après le Ciel. Les nombreuses cosmogénies de l'antiquité et des
temps modernes prétendaient, il est vrai, nous renseigner sur
l'apparition de la terre aussi bien que sur celle du ciel; mais le
vêtement mythologique dont elles s'enveloppaient, les unes et les
autres, trahissait de suite qu'elles tiraient leur origine de
l'imagination poétique. Parmi toutes les nombreuses légendes relatives
à la Création et que nous font connaître l'histoire des religions et
celle de la civilisation, une seule a bientôt conquis la priorité sur
toutes les autres: c'est l'histoire de la création de _Moïse_ telle
qu'elle est racontée dans le premier livre du Pentateuque (Genèse).
Elle n'est apparue, sous sa forme actuelle, que longtemps après la
mort de Moïse (probablement pas moins de huit cents ans après); mais
ses sources sont en grande partie plus anciennes et remontent aux
légendes assyriennes, babyloniennes et indiennes. Cette légende de la
création judaïque prit la plus grande influence par ce fait qu'elle
passa dans la profession de foi chrétienne et fut vénérée comme la
«parole de Dieu». Il est vrai que 500 ans déjà avant J.-C., les
philosophes naturalistes grecs avaient expliqué la formation naturelle
de la terre de la même manière que celle des autres corps célestes.
Dès cette époque, également, _Xénophane_ de Colophon avait déjà
reconnu la vraie nature des _pétrifications_, qui prirent plus tard
une si grande importance.
Le grand peintre LÉONARD DE VINCI avait, de même, au XVe siècle,
déclaré que ces pétrifications étaient des restes fossiles d'animaux
ayant vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre. Mais
l'autorité de la Bible et en particulier le Mythe du déluge,
empêchaient tout progrès dans la connaissance des faits réels et
faisaient tant que les légendes mosaïques, relatives à la Création,
ont eu cours jusqu'au milieu du siècle dernier. Dans le cercle de la
théologie orthodoxe, elles sont encore admises aujourd'hui. Ce n'est
que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que commencèrent,
indépendamment de ces légendes, des recherches scientifiques sur la
structure de l'écorce terrestre et que des conclusions s'en
déduisirent relativement à la formation de cette planète. Le fondateur
de la géognosie, WERNER de Freiberg, faisait provenir toutes les
roches de l'eau, tandis que VOIGT et HUTTON (1788) reconnaissaient
très justement que seules les roches sédimentaires, charriant des
fossiles, avaient cette origine, tandis que les masses montagneuses
vulcaniennes et plutoniennes s'étaient constituées par la congélation
de masses ignées liquides.
La lutte ardente qui s'ensuivit entre l'école _neptunienne_ et la
_plutonienne_ durait encore pendant les trente premières années du
siècle; elle ne s'apaisa qu'après que C. HOFF eût posé le principe de
l'actualisme (1822) et que CH. LYELL l'eût soutenu avec le plus grand
succès, quant à l'évolution naturelle tout entière de la terre. Par
ses _Principes de géologie_ (1830) la théorie essentiellement
importante de la _Continuité_ de la transformation de la terre était
définitivement reconnue et triomphait de la théorie opposée, celle des
catastrophes de CUVIER[67]. La _paléontologie_, que ce dernier avait
fondée par son ouvrage sur les ossements fossiles (1812), devint
bientôt l'auxiliaire important de la géologie et dès le milieu de
notre siècle celle-ci était si avancée que les périodes principales de
l'histoire de la terre et de ses Habitants étaient établies. On
reconnaissait dès lors, dans la mince couche qui forme l'écorce
terrestre, la croûte formée par la solidification de la planète en
fusion, dont le refroidissement et la contraction se continuent,
lentement, mais sans interruption. Le plissement de l'écorce
solidifiée, la «réaction de l'intérieur de la terre, à l'état de
fusion, contre la surface refroidie», et avant tout, l'activité
géologique ininterrompue de l'eau, sont les causes naturelles
efficientes qui travaillent journellement à la lente transformation de
l'écorce terrestre et de ses montagnes.
[67] Cf. Là-dessus, mon _Histoire de la création naturelle_.
Leçons 3, 6, 15 et 16.
Trois résultats de la plus haute importance et d'une portée générale
sont dus aux progrès merveilleux de la géologie moderne. D'abord,
grâce à eux, ont été exclus de l'histoire de la terre tous les
_miracles_, toutes les causes surnaturelles qui venaient expliquer
l'édification des montagnes et la transformation des continents. En
second lieu, notre idée de la longueur des _espaces de temps inouïs_
écoulés depuis leur formation, s'est considérablement élargie. Nous
savons maintenant que les masses de montagnes immenses des formations
paléozoïque, mésozoïque et cénozoïque ont exigé pour se constituer,
non pas des milliers d'années, mais des millions d'années (bien
au-delà de cent). En troisième lieu, nous savons aujourd'hui que les
nombreux _fossiles_ compris dans ces formations, ne sont pas de
merveilleux «jeux de la nature», comme on le croyait encore il y a
cent cinquante ans, mais les restes pétrifiés d'organismes, ayant
réellement vécu à des époques antérieures de l'histoire de la terre,
résultats eux-mêmes d'une lente transformation dans la série des
ancêtres disparus.
III. =Progrès de la physique et de la chimie.=--Les innombrables et
importantes découvertes que ces sciences fondamentales ont faites au
XIXe siècle sont si connues et leurs applications pratiques dans
toutes les branches de la civilisation humaine sont si évidentes à
tous les yeux, que nous n'avons pas besoin d'y insister ici en détail.
Avant tout, l'emploi de la vapeur et de l'électricité ont imprimé à
notre siècle le «sceau» caractéristique du «machinisme». Mais les
progrès colossaux de la chimie, organique et inorganique, ne sont pas
moins précieux. Toutes les branches de notre civilisation moderne: la
médecine et la technologie, l'industrie et l'agriculture,
l'exploitation des mines et des forêts, le transport par terre et par
mer ont reçu, grâce à ces progrès, une telle impulsion au cours du
XIXe siècle, surtout de sa seconde moitié, que nos grands-pères du
XVIIIe siècle ne se reconnaîtraient plus et seraient dépaysés dans
notre civilisation. Mais un progrès plus précieux encore et d'une plus
haute portée, c'est l'extension inouïe qu'a prise notre connaissance
théorique de la nature et dont nous sommes redevables à la _loi de
substance_. Après que LAVOISIER (1789) eût posé la loi de la
conservation de la matière et que DALTON (1808), grâce à cette loi,
eût renouvelé la théorie atomique, la _chimie_ moderne trouva grande
ouverte la voie dans laquelle elle prit, par une course rapide et
victorieuse, une importance insoupçonnée jusqu'alors. On en peut dire
autant de la _physique_, au sujet de la loi de la conservation de
l'énergie. La découverte de cette loi par R. MAYER (1842) et H.
HELMHOLZ (1847), marque également pour cette science une nouvelle
période de fécond développement. Car c'est seulement à partir de cette
date que la physique a été en état de saisir l'_unité universelle des
forces de la nature_ et le jeu éternel des processus innombrables par
lesquels, à chaque instant, une force peut se transformer en une
autre.
IV. =Progrès de la biologie.=--Les grandioses découvertes, si
importantes pour toute notre conception de l'Univers, qu'ont faites en
notre XIXe siècle _l'astronomie_ et la _géologie_, sont encore bien
surpassées par celles de la _biologie_; nous pouvons même dire que,
pour toutes les nombreuses branches dans lesquelles cette vaste
science de la vie organique a pris en ces derniers temps une telle
extension, la plus grande partie des progrès n'ont été accomplis qu'au
XIXe siècle. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet ouvrage,
toutes les parties différentes de l'anatomie et de la physiologie, de
la botanique et de la zoologie, de l'ontogénie et de la phylogénie, se
sont tellement enrichies, grâce aux innombrables découvertes et
inventions de notre siècle, que l'état actuel de nos connaissances
biologiques est multiple de ce qu'il était il y a cent ans. Cela est
vrai, d'abord, _quantitativement_, de la croissance colossale de notre
connaissance positive, dans toutes les sciences et dans toutes leurs
subdivisions. Mais cela est vrai aussi, et plus encore,
_qualitativement_, de la compréhension plus approfondie des phénomènes
biologiques, de la connaissance de leurs causes efficientes. C'est là
que CH. DARWIN s'est conquis, avant tout autre, les palmes de la
gloire (1859); il a résolu, par la théorie de la sélection, la grande
énigme de la «création organique», de l'origine naturelle des
nombreuses formes de vie, par une transformation graduelle. Cinquante
ans auparavant, il est vrai (1809), le grand LAMARCK avait déjà
reconnu que le moyen de cette transformation était l'influence
réciproque de l'hérédité et de l'adaptation, mais il lui manquait
encore le principe de la sélection et il lui manquait surtout une
connaissance plus approfondie de l'essence véritable de
l'organisation, ce qui n'a été acquis que plus tard, lorsque furent
fondées l'embryologie et la théorie cellulaire. En réunissant les
résultats généraux de ces disciplines et d'autres encore et après
avoir trouvé dans la phylogénie des organismes la clef qui nous en
fournissait une explication unitaire, nous sommes parvenus à fonder
cette _biologie moniste_ dont j'ai essayé de poser les principes
(1866) dans ma _Morphologie générale_.
V. =Progrès de l'anthropologie.=--Au-dessus de toutes les autres
sciences se place en un certain sens, la véritable _Science de
l'homme_, la vraie anthropologie rationnelle. Le mot du sage antique:
_Homme, connais-toi toi-même_ (_homo, nosce te ipsum_) et cette autre
parole célèbre: L'homme est la mesure de toutes choses, ont été de
tous temps reconnus et appliqués. Et pourtant cette science--prise en
son acception la plus large--a langui plus longtemps que toutes les
autres, dans les chaînes de la tradition et de la superstition. Nous
avons vu, au commencement de ce livre, combien la connaissance de
l'organisme humain s'était développée lentement et tardivement. Une
de ses branches les plus importantes, l'embryologie, n'a été
définitivement fondée qu'en 1828 (par BAER) et une autre, non moins
importante, la théorie cellulaire, en 1838 seulement (par SCHWANN). Et
ce n'est que plus tard encore qu'a été résolue la «question des
questions», la colossale énigme de _l'origine de l'homme_. Bien que,
dès 1809, LAMARCK ait montré l'unique route qui pouvait conduire à
résoudre heureusement cette énigme et qu'il ait affirmé que «l'homme
descend du singe», ce n'est que cinquante ans plus tard que DARWIN
réussit à démontrer cette affirmation, et ce n'est qu'en 1863
qu'HUXLEY, dans ses _Preuves de la place de l' homme dans la Nature_,
en rassembla les démonstrations les plus convaincantes. J'ai moi-même,
alors, dans mon _Anthropogénie_ (1874), essayé pour la première fois
de retracer, dans son enchaînement historique, toute la série
d'ancêtres par lesquels, au cours de millions d'années, notre race a
lentement évolué du règne animal.