B. BETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (1896).
E. HAECKEL, _Le Monisme, lien entre la religion et la science_,
trad. française de V. de Lapouge.
Beaucoup de naturalistes et de philosophes actuels des plus distingués
et qui partagent nos idées monistes tiennent la religion, en général,
pour une chose finie. Ils pensent que la connaissance claire de
l'évolution de l'univers, due aux immenses progrès accomplis par le
XIXe siècle, non seulement satisfait entièrement le besoin de
causalité qu'éprouve notre _raison_, mais aussi les besoins les plus
élevés du sentiment qu'éprouve notre _coeur_. Cette opinion est juste
en partie, en ce sens que, dans une conception parfaitement claire et
conséquente du monisme, les deux notions de religion et de science se
confondent de fait en une seule. D'ailleurs peu de penseurs résolus
s'élèvent jusqu'à cette conception, la plus haute et la plus pure, qui
fut celle de SPINOZA et de GOETHE; la plupart des savants de notre
temps, au contraire, sans parler des masses ignorantes, s'en tiennent
à la conviction que la religion constitue un domaine propre de la vie
intellectuelle, indépendant de celui de la science, non moins précieux
ni indispensable que ce dernier.
Si nous nous plaçons à ce point de vue, nous pourrons trouver une
conciliation entre ces deux grands domaines, en apparence séparés,
dans la théorie que j'ai exposée en 1892, dans ma conférence
d'Altenbourg: «Le monisme, lien entre la religion et la science». Dans
la préface de cette «Profession de foi d'un naturaliste», je me suis
exprimé ainsi qu'il suit, sur le double but poursuivi par moi: «Je
voudrais d'abord donner une idée de la _conception rationnelle_ du
monde, qui nous est imposée comme une nécessité logique par les
récents progrès de la science unitaire de la nature; elle se trouve,
au fond, chez tous les naturalistes indépendants et qui pensent, bien
qu'un petit nombre seulement ait le courage ou éprouve le besoin de la
confesser. Je voudrais ensuite établir par là un _lien entre la
religion et la science_ et contribuer ainsi à faire disparaître
l'opposition que l'on a établie à tort et sans nécessité; le besoin
moral de notre _sentiment_ sera satisfait par le monisme, autant que
le besoin logique de causalité de notre _jugement_.»
Le grand effet qu'a produit cette conférence d'Altenbourg montre que,
par cette profession de foi moniste, j'ai exprimé celle non seulement
de beaucoup de naturalistes, mais encore de beaucoup d'hommes et de
femmes instruits, de toutes conditions. J'ai été récompensé non
seulement par des centaines de lettres d'approbation, mais encore par
le grand succès de presse de cette conférence dont, en six mois,
parurent six éditions. Ce succès inattendu a pour moi d'autant plus de
valeur que cette profession de foi a été tout d'abord un discours
d'occasion, improvisé, que j'ai prononcé sans m'y être préparé, le 9
octobre 1892, à Altenbourg, durant le jubilé d'anniversaire de la
«Société des naturalistes» des Osterlandes. Naturellement, la réaction
inévitable surgit bientôt d'autre part; j'ai subi les attaques les
plus vives, non seulement de la presse ultramontaine, du _papisme_,
des défenseurs jurés de la superstition, mais aussi de la part des
lutteurs «libéraux» du christianisme évangélique qui prétendent
défendre à la fois la vérité scientifique et la croyance épurée.
Cependant, durant les sept années qui se sont écoulées depuis, la
grande lutte entre la science moderne et le christianisme orthodoxe
s'est faite de plus en plus menaçante; elle est devenue d'autant plus
dangereuse pour la première que le second était plus soutenu par la
croissante réaction intellectuelle et politique. Cette réaction est
déjà si avancée dans certains pays, que la liberté de pensée et de
conscience, garantie par la loi, est fort compromise en pratique
(ainsi, par exemple, en Bavière actuellement). En somme, le grand
combat intellectuel, que J. DRAPER a si excellemment dépeint dans son
_Histoire des conflits entre la religion et la science_, a atteint
aujourd'hui une ardeur et une importance qu'il n'avait jamais eues
jusqu'ici; aussi l'appelle-t-on avec raison, depuis vingt-sept ans, la
_Lutte pour la civilisation_.
=La lutte pour la civilisation.=--La célèbre _encyclique_ suivie du
_syllabus_ que le belliqueux pape Pie IX avait lancée en 1864, dans le
monde entier, déclarait la guerre, sur tous les points essentiels, à
la science moderne; elle exigeait la soumission aveugle de la raison
aux dogmes de l'«infaillible représentant du Christ». Ce brutal
attentat contre les biens suprêmes de l'humanité civilisée était si
monstrueux et si inouï que beaucoup de natures molles et indolentes,
elles-mêmes, furent tirées du sommeil de leur foi. Jointe à la
déclaration _d'infaillibilité_ du pape, qui la suivit en 1870,
l'encyclique provoqua une immense excitation et un mouvement de
défense énergique, qui rendirent légitimes les plus belles espérances.
Dans l'empire allemand, de formation récente, qui, dans les guerres de
1866 et 1871, avait acquis son indispensable unité nationale au prix
de lourds sacrifices, les attentats imprudents du papisme eurent des
suites particulièrement pénibles; car, d'une part, l'Allemagne est le
berceau de la Réforme et de l'affranchissement de l'esprit moderne,
d'autre part, malheureusement, elle possède, parmi ses 18 millions de
catholiques, une puissante armée de croyants belliqueux qui
l'emportent sur tous les autres peuples civilisés en fait d'obéissance
aveugle aux ordres de son pasteur suprême[61]. Les dangers qui
résultaient de là furent bien vus du grand homme d'Etat au regard
pénétrant, qui a résolu «l'énigme politique» de la dissension
nationale allemande et qui, par une diplomatie remarquable, nous a
conduits au but désiré de l'unité et de la puissance nationales. Le
prince de BISMARCK commença, en 1872, cette mémorable _lutte pour la
civilisation_, suscitée par le Vatican, conduite avec autant
d'intelligence que d'énergie par le remarquable ministre des cultes
FALK, au moyen des «ordonnances de mai» (1873). La lutte,
malheureusement, dut être abandonnée six ans après. Quoique notre
grand homme d'Etat fût un remarquable connaisseur de la nature humaine
et un habile politicien pratique, il avait cependant estimé trop bas
la puissance de trois redoutables obstacles: premièrement, la ruse
sans égale et la perfidie sans scrupule de la curie romaine;
secondement l'incapacité de penser et la crédulité de la masse
catholique ignorante, conditions bien faites pour s'adapter à la
première et sur lesquelles celle-ci s'appuyait; enfin, troisièmement,
la force d'inertie, de persévérance dans la déraison, simplement parce
que cette déraison est là. C'est pourquoi dès 1878, après que le pape
Léon XIII, plus avisé, eût inauguré son règne, la dure «visite à
Canossa» dut recommencer. La puissance du Vatican, récemment accrue,
augmenta dès lors rapidement, d'une part grâce aux manoeuvres sans
scrupule, aux artifices de serpent de la politique d'anguille, d'autre
part grâce à la politique religieuse erronée du gouvernement allemand
et à la merveilleuse incapacité politique du peuple allemand. Ainsi, à
la fin du XIXe siècle, il nous faut assister au honteux spectacle qui
nous montre que «l'atout est le centre du Reichstag» et que les
destinées de notre patrie humiliée sont dirigées par un parti papiste
qui ne représente pas encore le tiers de la population totale.
[61] Le Christ dit à Pierre: «fais paître mes brebis!» Les
successeurs de Pierre ont traduit «fais paître» par «tonds».
Lorsque commença, en 1872, la lutte pour la civilisation, elle fut
saluée, _à juste titre_, par tous les hommes pensants avec
indépendance, comme une reproduction politique de la Réforme, comme
une tentative énergique pour délivrer la civilisation moderne du joug
de la tyrannie intellectuelle papiste; la presse libérale tout entière
célébrait dans le Prince de Bismarck le «Luther politique», le
puissant héros qui avait conquis non seulement l'unité nationale,
mais encore l'affranchissement intellectuel de l'Allemagne. Dix ans
plus tard, après la victoire du papisme, la même «presse libérale»
affirmait le contraire et déclarait la lutte pour la civilisation, une
grande faute; c'est ce qu'elle fait encore aujourd'hui. Ce fait prouve
simplement combien la mémoire de nos journalistes est courte, combien
est défectueuse leur connaissance de l'histoire et combien imparfaite
leur éducation philosophique. Le prétendu «Traité de paix entre
l'Église et l'État» n'est toujours qu'un armistice. Le papisme
moderne, fidèle aux principes absolutistes suivis depuis 1600 ans,
peut et doit vouloir exercer l'_aristocratie universelle_ sur les âmes
crédules; il doit exiger l'absolue soumission de l'État qui représente
les droits de la raison et de la science. La paix réelle ne pourra
s'établir que lorsqu'un des deux combattants, vaincu, gisera sur le
sol. Ou bien la victoire sera à «l'Église qui seule sauve», et alors
c'en sera fait définitivement de la «Science libre et de
l'enseignement libre», les Universités se transformeront en convicts,
les gymnases en cloîtres. Ou bien la victoire sera à l'État moderne
appuyé sur la raison et alors le XXe siècle verra se développer la
culture moderne, la liberté et le bien-être dans une bien plus large
mesure encore que ce ne fut le cas au XIXe siècle (cf. plus haut, ED.
HARTMANN).
Pour hâter, précisément, la réalisation de ce but, il nous semble
importer surtout, non seulement que les sciences naturelles modernes
détruisent le faux édifice de la superstition et déblaient le chemin
de ses vils décombres, mais encore qu'elles édifient, sur le terrain
libre, un nouvel édifice habitable pour l'âme humaine, un _palais de
la raison_ dans lequel, au sein de notre conception moniste
nouvellement conquise, nous adorerons pieusement la vraie Trinité du
XIXe siècle, la _Trinité du Vrai, du Beau et du Bien_. Pour rendre
palpable le culte de ce triple idéal divin, il nous paraît avant tout
nécessaire de régler nos comptes avec les formes régnantes du
Christianisme et d'envisager les changements qu'il faudrait effectuer
en les remplaçant par le culte nouveau. Car le Christianisme possède
(dans sa forme pure, _originelle_) malgré toutes ses lacunes et toutes
ses erreurs, une si haute valeur morale, il est surtout mêlé si
étroitement depuis quinze cents ans, à toutes les institutions
politiques et sociales de notre vie civilisée,--qu'en fondant notre
religion moniste nous devrons nous appuyer autant que possible sur les
institutions existantes. Nous ne voulons pas de _Révolution_ brutale,
mais une _Réforme_ raisonnable de notre vie intellectuelle et
religieuse. Et de même qu'il y a deux mille ans la poésie classique
des anciens Hellènes incarnait, sous la forme des dieux, la vertu
idéale, de même nous pouvons prêter à notre triple idéal de la raison,
la forme de sublimes déesses; nous allons examiner ce que deviennent,
dans notre monisme, les trois déesses de la _Vérité_, de la _Beauté_
et de la _Vertu_; et nous examinerons, en outre, leurs rapports avec
les dieux correspondants du Christianisme, qu'elles sont destinées à
remplacer.
I. =L'Idéal de la Vérité.=--Les considérations précédentes nous ont
convaincus que la Vérité pure ne se peut trouver que dans le temple de
la _connaissance de la Nature_ et que les seules routes qui puissent
servir à nous y conduire sont l'«observation et la réflexion», l'étude
empirique des faits et la connaissance, conforme à la raison, de leurs
causes efficientes. C'est ainsi que nous arriverons, au moyen de la
_raison pure_, à la science véritable, trésor le plus précieux de
l'humanité civilisée. Par contre, et pour les raisons importantes
exposées au chapitre XVI, nous devons écarter toute prétendue
_révélation_, toute croyance fantaisiste qui affirme connaître, par
des procédés surnaturels, des vérités que notre raison ne suffit pas à
découvrir. Et comme tout l'édifice des croyances de la religion
judéo-chrétienne, ainsi que de l'islamisme et du bouddhisme, repose
sur de pareilles révélations prétendues,--comme, en outre, ces
produits de la fantaisie mystique sont en contradiction directe avec
la connaissance empirique et claire de la Nature,--il est donc
certain que nous ne pouvons trouver la vérité qu'au moyen de la raison
travaillant à construire la véritable _science_, non au moyen de
l'imagination fantaisiste aidée de la croyance mystique. Sous ce
rapport, il est absolument certain que la conception _chrétienne_ doit
être remplacée par la philosophie _moniste_. La déesse de la Vérité
habite le temple de la Nature, les vertes forêts, la mer bleue, les
monts couverts de neige;--elle n'habite pas les sombres galeries des
cloîtres, ni les étroits cachots des écoles de convicts, ni les
Églises chrétiennes, parfumées d'encens. Les chemins par lesquels nous
nous rapprocherons de cette sublime déesse de la Vérité et de la
Science, sont l'étude, faite avec amour, de la nature et de ses lois,
l'observation du monde infiniment grand des étoiles au moyen du
télescope, du monde cellulaire infiniment petit, au moyen du
microscope; mais ce n'est ni par d'ineptes exercices de piété ou
prières murmurées sans penser, ni par les deniers de Saint-Pierre ou
les pénitences en vue d'obtenir des indulgences. Les dons précieux
dont nous favorise la déesse de la Vérité sont les splendides fruits
de l'arbre de la connaissance et le gain inappréciable d'une claire
conception unitaire de l'Univers,--mais ce n'est ni la croyance au
«miracle» surnaturel, ni le songe creux d'une «vie éternelle».
II. =L'Idéal de la Vertu.=--Il n'en va pas, pour le divin idéal du
Bien éternel, de même que pour celui du Vrai éternel. Tandis que,
lorsqu'il s'agit de connaître la vérité, il faut exclure complètement
la révélation que nous propose l'Eglise et interroger la seule étude
de la nature, la notion du _Bien_, au contraire, ce que nous appelons
vertu, coïncide, dans notre religion moniste, presque entièrement avec
la vertu chrétienne; il ne s'agit, naturellement, que du christianisme
originel, le pur Christianisme des trois premiers siècles dont la
théorie de la vertu est exposée dans les évangiles et les lettres de
Paul; il ne s'agit pas, naturellement, de la caricature de cette pure
doctrine, faite au Vatican, et qui a dirigé la civilisation européenne
pour son plus grand dommage, pendant douze siècles. La meilleure
partie de la morale chrétienne, celle à laquelle nous nous en tenons,
consiste dans les préceptes d'humanité, d'amour et d'endurance, de
compassion et de fraternité. Seulement ces nobles commandements, qu'on
réunit d'ordinaire sous le nom de «morale chrétienne» (au meilleur
sens) ne sont pas une invention nouvelle du Christianisme, mais ont
été empruntés par lui à des formes de religion plus anciennes. De
fait, la _Règle d'or_, qui résume ces commandements en une seule
proposition, est antérieure de plusieurs siècles au Christianisme.
Dans la pratique de la vie, d'ailleurs, cette loi morale naturelle a
été aussi souvent suivie par des athées et des hérétiques qu'elle a
été laissée de côté par de pieux croyants chrétiens. Au surplus, la
doctrine de la vertu chrétienne a commis une grande faute en ne
faisant un commandement que de l'_altruisme_ seul et en rejetant
l'_égoïsme_. Notre _éthique moniste_ accorde à tous deux la même
_valeur_ et fait consister la vertu parfaite dans un juste équilibre
entre l'amour du prochain et l'amour de soi (Cf. chap. XIX: la loi
fondamentale éthique).
III. =L'Idéal de la Beauté.=--C'est sur le domaine du Beau que notre
monisme offre la plus grande contradiction avec le Christianisme. Le
christianisme pur, originel, prêchait le néant de la vie terrestre et
ne la considérait que comme une préparation à la vie éternelle dans
l'_Au delà_. Il s'ensuit immédiatement que tout ce que nous offre la
vie humaine dans le _présent_, tout ce qu'il peut y avoir de beau dans
l'art et dans la science, dans la vie publique ou la vie privée, n'a
aucune valeur. Le vrai chrétien doit s'en détourner et ne penser qu'à
se préparer convenablement à la vie future. Le mépris de la nature,
l'éloignement pour tous ses charmes inépuisables, l'abstention de
toute forme d'art: ce sont là les purs devoirs chrétiens; le meilleur
moyen de remplir ces devoirs, pour l'homme, c'est de se séparer de ses
semblables, de se mortifier et de ne s'occuper, dans les cloîtres ou
les ermitages, exclusivement qu'à «adorer Dieu».
L'histoire de la civilisation nous apprend, il est vrai, que cette
morale chrétienne ascétique, qui insultait à la nature, eut pour
conséquence naturelle de produire le contraire. Les cloîtres, asiles
de la chasteté et de la discipline, devinrent bientôt les repaires des
pires orgies, les rapports sexuels des moines et des nonnes donnèrent
matière à quantité de romans, que la littérature de la Renaissance a
reproduits avec une vérité conforme à la nature. Le culte de la
«Beauté», tel qu'on le pratiquait alors, était en contradiction
absolue avec le «renoncement au monde» tel qu'on le prêchait et on en
peut dire autant du luxe et de la richesse, qui prirent bientôt une
telle extension dans la vie privée dissolue du haut clergé catholique
et dans la décoration artistique des églises et des cloîtres
chrétiens.
=L'art chrétien.=--On nous objectera que notre opinion se trouve
réfutée par le déploiement de beauté de l'art chrétien qui a produit,
à la belle époque du moyen âge, des oeuvres impérissables. Les
splendides cathédrales gothiques, les basiliques byzantines, les
centaines de chapelles somptueuses, les milliers de statues de marbre
des saints et des martyrs chrétiens, les millions de beaux portraits
de saints, les peintures du Christ et de la Madone jaillies d'un
sentiment profond, tout cela témoigne d'un épanouissement de l'art au
moyen âge qui, en son genre, est unique. Tous ces splendides monuments
des arts plastiques, de même que ceux de la poésie, conservent leur
haute valeur esthétique, quelque jugement que nous portions sur le
mélange de «Vérité et Poésie» qu'ils nous présentent. Mais qu'est-ce
que tout cela a à voir avec la pure doctrine chrétienne? avec cette
religion du renoncement, qui se détournait de toute splendeur
terrestre, de toute beauté matérielle et de toute forme d'art, qui
faisait peu de cas de la vie de famille et de l'amour, qui prêchait
exclusivement le souci des biens immatériels de la «vie éternelle»?
La notion de l'«art chrétien» est, à proprement parler, une
contradiction en soi, une _contradictio in adjecto_. Les riches
princes de l'Eglise qui cultivaient cet art poursuivaient par là, il
est vrai, des buts tout autres et les atteignaient d'ailleurs
pleinement. En dirigeant tout l'intérêt et tout l'effort de l'esprit
humain vers l'_Eglise_ chrétienne et son _art_ propre, on le
détournait de la _nature_ et de la connaissance des trésors qu'elle
recelait et qui auraient pu conduire à une _science_ indépendante. En
outre, le spectacle quotidien des images de saints, abondamment
exposées partout, des scènes tirées de l'histoire sainte, rappelaient
sans cesse aux chrétiens croyants le riche trésor de légendes que la
fantaisie de l'Eglise avait accumulées. Ces légendes étaient données
pour des récits véridiques, les histoires miraculeuses pour des
événements réels et les uns comme les autres étaient crus. Il est
incontestable que, sous ce rapport, l'art chrétien a exercé une
influence inouïe sur la culture en général et sur la croyance, en
particulier, pour la fortifier, influence qui, dans tout le monde
civilisé, s'est fait sentir jusqu'à ce jour.
=Art moniste.=--L'antipode de cet art chrétien prédominant, c'est la
nouvelle forme plastique qui n'a commencé à se développer qu'en notre
siècle, corrélativement à la _science de la nature_. La surprenante
extension de notre connaissance de l'Univers, la découverte
d'innombrables et belles formes de vie qui s'en est suivie, ont fait
naître, à notre époque, un goût esthétique tout autre et imprimé en
même temps aux arts plastiques une direction toute nouvelle. De
nombreux voyages scientifiques, de grandes expéditions à la recherche
de pays et de mers inconnus, ont mis au jour, déjà au siècle dernier
mais bien plus encore en celui-ci, une profusion insoupçonnée de
formes organiques nouvelles. Le nombre des espèces animales et
végétales s'est bientôt accru à l'infini et parmi ces espèces (surtout
dans les groupes inférieurs, dont l'étude a d'abord été négligée), il
s'est trouvé des milliers de formes belles et intéressantes, des
motifs tout nouveaux pour la peinture et la sculpture, pour
l'architecture et les arts industriels. Un nouveau monde, dans cet
ordre d'idées, nous a surtout été ouvert par l'extension de l'étude
_microscopique_, dans la seconde moitié du siècle, et en particulier
par la découverte des fabuleux habitants des _profondeurs de la mer_,
sur lesquels la lumière ne s'est faite qu'à la suite de la célèbre
expédition Challenger (1872-1876)[62]. Des milliers d'élégantes
radiolaires et de Thalamophores, de Méduses et de Coraux superbes, de
Mollusques et de Crustacés singuliers, nous ont révélé tout d'un coup
une profusion insoupçonnée de formes cachées, dont la diversité et la
beauté caractéristiques dépassent infiniment tous les produits
artistiques engendrés par la fantaisie humaine. Rien que dans les
cinquante gros volumes qui constituent l'oeuvre de la mission
Challenger, nous trouvons sur trois mille planches des reproductions
d'une masse de ces jolies formes; mais, d'ailleurs, dans beaucoup
d'autres ouvrages de luxe qui, depuis quelques dizaines d'années, sont
venues enrichir la littérature botanique et zoologique, toujours
grandissante, on trouve ces formes charmantes reproduites par
millions. J'ai récemment essayé, dans mes _Formes artistiques de la
Nature_ (1899), de faire connaître au grand public un choix de ces
formes charmantes. D'ailleurs, il n'est pas besoin de voyages
lointains ni d'oeuvres coûteuses pour révéler à tous les splendeurs de
ce monde. Il suffit d'avoir les yeux ouverts et les sens exercés. La
nature qui nous environne nous présente partout une profusion
surabondante de beaux et intéressants objets de toutes sortes. Dans
chaque mousse ou chaque brin d'herbe, dans un hanneton ou un papillon,
un examen minutieux nous fera découvrir des beautés devant lesquelles,
d'ordinaire, l'homme passe sans prendre garde. Et si nous les
observons avec une loupe, au faible grossissement, ou mieux encore, si
nous employons le grossissement plus fort d'un bon microscope, nous
découvrirons plus complètement encore, partout dans la nature
inorganique, un monde nouveau plein de beautés inépuisables.
[62] Cf. E. HAECKEL _Das Challenger Werk_ (_Deutsche Rundschau_,
Feb. 1896.)
Mais notre XIXe siècle est le premier à nous avoir ouvert les yeux,
non seulement à cette considération esthétique des infiniment petits,
mais encore à celle des infiniment grands de la nature. Au
commencement du siècle, c'était encore une opinion répandue que les
hauts sommets, grandioses sans doute, n'en étaient pas moins
repoussants par l'effroi qu'ils causaient et que la mer, superbe sans
doute, n'en était pas moins terrible. Aujourd'hui, à la fin du même
siècle, la plupart des gens instruits (et surtout les habitants des
grandes villes) sont heureux de pouvoir, chaque année, jouir pendant
quelques semaines des beautés des Alpes et de l'éclat cristallique des
glaciers, ou de pouvoir admirer la majesté de la mer bleue, du bord de
ses côtes charmantes. Toutes ces sources de jouissances les plus
nobles, tirées de la nature, ne nous ont été révélées dans toute leur
splendeur et rendues compréhensibles que tout récemment et les progrès
surprenants de la facilité et de la rapidité des communications ont
mis à même de les connaître, ceux dont les moyens pécuniaires sont le
plus restreints. Tous ces progrès dans la jouissance esthétique tirée
de la nature--et en même temps dans la compréhension scientifique de
cette nature--sont autant de progrès dans la culture intellectuelle
supérieure de l'humanité et par suite dans notre religion moniste.
=Peinture de paysage et oeuvres illustrées.=--Le contraste qui existe
entre notre siècle _naturaliste_ et les précédents, _anthropistiques_,
s'exprime surtout par la différence dans l'appréciation et l'extension
que les divers objets de la nature ont trouvées autrefois et
aujourd'hui. Un vif intérêt pour les représentations figurées de ces
objets s'est éveillé de nos jours, intérêt qu'on ne connaissait pas
auparavant; il est favorisé par les étonnants progrès de la technique
et du commerce qui lui permettent de se répandre dans tous les
milieux. De nombreuses revues illustrées propagent, en même temps que
la culture générale, le sens de la beauté infinie de la nature. C'est
surtout la _peinture de paysage_ qui a pris, à ce point de vue, une
importance insoupçonnée jusqu'ici. Déjà dans la première moitié du
siècle, un de nos naturalistes les plus éminents et les plus cultivés,
A. DE HUMBOLDT avait fait remarquer que le développement de la
peinture de paysage, à notre époque, n'était pas seulement un
«stimulant à l'étude de la nature» ou une représentation géographique
de haute importance, mais encore qu'il avait une haute valeur, à un
autre point de vue et en tant qu'instrument de culture intellectuelle.
Depuis, le goût pour cette forme de peinture s'est encore
considérablement accru. On devrait s'appliquer, dans chaque école, à
donner de bonne heure aux enfants le goût du _paysage_ et de l'art
auquel nous devons que, par le dessin et l'aquarelle, les paysages se
gravent dans notre mémoire.
=Amour moderne de la nature.=--L'infinie richesse de la nature en
choses belles et sublimes réserve à tout homme ayant les yeux ouverts
et doué du sens esthétique une source inépuisable de jouissances des
plus rares. Si précieuse et agréable que soit la puissance immédiate
de chacune en particulier, leur valeur s'accroît pourtant lorsqu'on
reconnaît leur sens et leurs _rapports_ avec le reste de la nature.
Quand $1, dans son grandiose _Cosmos_ donnait, il y a cinquante ans,
un «projet de description physique de l'Univers», lorsqu'il alliait si
heureusement, dans ses _Vues sur la nature_ qui restent un modèle, les
considérations esthétiques aux scientifiques, il insistait avec raison
sur le rapport étroit qui unit le goût épuré de la nature au
«fondement scientifique des lois cosmiques» et il faisait remarquer
combien tous deux réunis contribuent à élever l'être humain à un plus
haut degré de perfection. L'étonnement mêlé de stupeur avec lequel
nous considérons le ciel étoilé et la vie microscopique dans une
goutte d'eau, la crainte qui nous saisit lorsque nous étudions les
effets merveilleux de l'énergie dans la matière en mouvement, le
respect que nous inspire la valeur universelle de la loi de
substance--tout cela constitue autant d'éléments de notre _vie de
l'âme_ qui sont compris sous le nom de _religion naturelle_.
=Vie présente et vie future.=--Les progrès auxquels nous venons de
faire allusion, accomplis de notre temps dans la connaissance du vrai
et l'amour du beau, constituent, d'une part, le contenu essentiel et
précieux de notre religion moniste et, de l'autre, prennent une
position hostile vis-à-vis du christianisme. Car l'esprit humain vit,
dans le premier cas, dans la vie _présente_ et connue, dans le second,
dans une vie _future_ inconnue. Notre monisme nous enseigne que nous
sommes des enfants de la terre, des mortels qui n'auront que pendant
une, deux, au plus trois «générations», le bonheur de jouir en cette
vie des splendeurs de notre planète, de contempler l'inépuisable
richesse de ses beautés et de reconnaître le jeu merveilleux de ses
forces. Le christianisme, au contraire, nous enseigne que la terre est
une sombre vallée de larmes dans laquelle nous n'avons que peu de
temps à passer, pour nous y macérer et torturer, afin de jouir ensuite
dans l'«au delà», d'une vie éternelle pleine de délices. Où se trouve
cet «au delà» et en quoi consistera la splendeur de cette vie
éternelle, voilà ce qu'aucune «révélation» ne nous a dit encore. Tant
que le «ciel» était pour l'homme une voûte bleue, étendue au dessus du
disque terrestre et éclairée par la lumière étincelante de plusieurs
milliers d'étoiles, la fantaisie humaine pouvait à la rigueur se
représenter là-haut, dans cette salle céleste, le repas ambrosique des
dieux olympiens, ou la table joyeuse des habitants du Walhalla. Mais à
présent, toutes ces divinités et les «âmes immortelles» attablées avec
elles, se trouvent dans le cas manifeste de _manque de logement_,
décrit par D. STRAUSS; car nous savons aujourd'hui, grâce à
l'_astrophysique_, que l'espace infini est rempli d'un éther
irrespirable et que des millions de corps célestes s'y meuvent,
conformément à des «lois» d'airain, éternelles, sans trève et en tous
sens, soumis tous à l'éternel grand rythme de l'«apparition et de la
disparition».
=Eglises monistes.=--Les lieux de recueillement, dans lesquels l'homme
satisfait son besoin religieux et rend hommage aux objets de son
culte, sont considérés par lui comme ses «Eglises» sacrées. Les
pagodes de l'Asie bouddhiste, les temples grecs de l'antiquité
classique, les synagogues de la Palestine, les mosquées d'Egypte, les
cathédrales catholiques du sud de l'Europe et les temples protestants
du Nord--toutes ces «maisons de Dieu» doivent servir à élever l'homme
au dessus des misères et de la prose de la vie réelle quotidienne;
elles doivent le transporter dans la sainteté et la poésie d'un monde
idéal supérieur. Elles remplissent ce but de mille manières
différentes, correspondantes aux diverses formes du culte et aux
différences entre les époques. L'homme moderne, «en possession de la
science et de l'art»--et par suite, en même temps de la
«religion»--n'a besoin d'aucune Eglise spéciale, d'aucun lieu étroit
et fermé. Car partout où, dans la libre nature, il dirige ses regards
sur l'Univers infini ou sur quelqu'une de ses parties, partout il
observe sans doute la dure «lutte pour la vie», mais à côté aussi le
«vrai», le «beau» et le «bien»; il trouve partout son _Eglise_ dans la
splendide _nature_ elle-même. Mais il faut en outre, pour répondre aux
besoins particuliers de bien des hommes, de beaux temples bien ornés,
ou des Eglises, ou quelque lieu clos de recueillement dans lesquels
ces hommes puissent se retirer. De même que, depuis le XVIe siècle, le
papisme a dû céder de nombreuses Eglises à la Réforme, de même, au XXe
siècle, un grand nombre passeront aux «libres communautés» du
_monisme_.