Tout travail véritablement scientifique tend à la connaissance de la
_vérité_. Notre vrai savoir, celui qui a du prix, se rapporte au réel
et consiste en représentations auxquelles correspondent des choses
réellement existantes. Nous sommes incapables, il est vrai, de
connaître l'essence intime de ce monde réel,--«la chose en soi»--mais
une observation impartiale et une comparaison critique des choses nous
convainquent que, dans l'état normal du cerveau et des organes des
sens, les impressions du monde extérieur sur ceux-ci sont les mêmes
chez tous les hommes raisonnables--et que, lorsque les organes de la
pensée fonctionnent normalement, certaines représentations se forment,
qui sont partout les mêmes; nous les disons _vraies_ et sommes
convaincus par là que leur contenu correspond à la partie des choses
qu'il nous est donné de connaître. Nous _savons_ que ces faits ne sont
point imaginaires mais réels.
=Sources de connaissance.=--Toute connaissance de la vérité a pour
fondement deux groupes de fonctions physiologiques distincts mais
ayant entre eux d'étroits rapports: d'abord la _sensation_ des objets,
au moyen de l'activité sensorielle et ensuite la liaison des
impressions ainsi recueillies, en _représentation_, grâce à
l'association. Les instruments de la sensation sont les _organes des
sens_ (sensibles ou Aesthètes); les instruments à l'aide desquels se
forment et s'enchaînent les représentations, sont les _organes de la
pensée_ (phronètes). Ceux-ci font partie du _système nerveux_
central; les autres, au contraire, du système nerveux périphérique,
système si important et si développé chez les animaux supérieurs pour
lesquels il est le seul et unique facteur de l'activité psychique.
=Organes des sens= (_sensilles ou aesthètes_).--L'activité sensorielle
de l'homme, point de départ de toute connaissance, s'est développée
lentement et progressivement, comme un perfectionnement de celle des
Mammifères les plus proches, les Primates. Les organes, chez tous les
représentants de cette classe très élevée, présentent partout la même
structure essentielle et leurs fonctions sont partout soumises aux
mêmes lois physico-chimiques. Elles se sont partout constituées
historiquement de la même manière. De même que chez tous les autres
animaux, les sensilles, chez les Mammifères, sont à l'origine des
parties du revêtement cutané et les cellules sensibles de l'_épiderme_
sont les ancêtres des différents organes sensoriels, lesquels ont
acquis leur énergie spécifique en s'adaptant à des excitations
différentes (lumière, chaleur, son, chimiopathie). Aussi bien les
bâtonnets de la rétine que les cellules auditives du limaçon de
l'oreille, que les cellules olfactives et les cellules gustatives,
proviennent originairement de ces simples cellules non différenciées
de l'épiderme, qui revêtent toute la surface de notre corps. Ce fait
très important peut être directement démontré par l'observation
immédiate de l'embryon humain ou de tout autre embryon animal. De ce
fait ontogénétique se déduit avec certitude, d'après la loi
fondamentale biogénétique, cette conclusion phylogénétique grosse
elle-même de conséquences, à savoir: que dans la longue histoire
généalogique de nos ancêtres, les organes sensoriels supérieurs, avec
leur énergie spécifique, dérivent originairement, eux aussi, de
l'épiderme d'animaux inférieurs, d'une assise cellulaire simple qui ne
contenait pas encore de pareilles sensilles différenciées.
=Énergie spécifique des sensilles.=--C'est un fait de la plus haute
importance pour l'étude de l'homme, que différents nerfs de notre
corps puissent percevoir des qualités très différentes du monde
extérieur et ne puissent percevoir que celles-là. Le nerf visuel ne
transmet que les impressions lumineuses, le nerf auditif que les
impressions de son, le nerf olfactif que des impressions olfactives,
etc. De quelque nature que soit l'excitation qui stimule un de ces
nerfs déterminés, la réaction, par contre, est toujours
qualitativement la même. De cette _énergie spécifique_ des nerfs
sensoriels, dont toute la portée a été exposée pour la première fois
par le grand physiologiste J. MÜLLER, on a tiré des conséquences très
inexactes, surtout au profit d'une théorie de la connaissance dualiste
et a prioriste. On a prétendu que le cerveau ou l'âme ne percevait
qu'un certain état du nerf excité et qu'on ne pouvait rien conclure de
là, quant à l'existence ou la nature du monde extérieur d'où provenait
l'excitation. La philosophie sceptique en tirait cette conclusion que
l'existence même de ce monde était douteuse et l'extrême idéalisme,
non seulement mettait en doute cette réalité, mais la niait
simplement; il prétendait que le monde n'existait que dans notre
représentation.
En face de ces erreurs, nous devons rappeler que l'«énergie
spécifique» n'est pas originairement une qualité innée de certains
nerfs, mais qu'elle provient de leur _adaptation_ à l'activité
particulière des cellules épidermiques dans lesquelles ils se
terminent. En vertu des grandes lois de la division du travail, les
_cellules sensorielles épidermiques_, à l'origine non différenciées,
se sont attribuées des tâches diverses, en ce sens que les uns ont
recueilli l'excitation des rayons lumineux, les autres l'impression
des ondes sonores, un troisième groupe l'action chimique des
substances odorantes, etc. Au cours des siècles, ces excitations
sensorielles externes ont amené une modification graduelle des
propriétés physiologiques et morphologiques de ces régions
épidermiques, tandis qu'en même temps se modifiaient aussi les nerfs
sensibles, chargés de conduire au cerveau les impressions recueillies
à la périphérie. La sélection améliora pas à pas celles d'entre les
transformations de ces nerfs qui se montrèrent utiles et créa enfin au
cours de millions d'années, ces merveilleux instruments qui, comme
l'_oeil_ et l'_oreille_, constituent nos biens les plus précieux; leur
disposition est si admirablement conforme à un but d'utilité qu'ils
ont pu nous induire à l'hypothèse erronée d'une «création d'après un
plan préconçu». Ainsi la propriété caractéristique de tout organe
sensoriel et de son nerf spécifique ne s'est développée que
graduellement par l'habitude et l'exercice--c'est-à-dire par
l'_adaptation_--et s'est transmise ensuite par l'_hérédité_ de
génération en génération. A. RAU a établi explicitement cette
conception dans son excellent ouvrage: _Sensation et pensée, étude
physiologique sur la nature de l'entendement humain_ (1896). On y
trouve à côté de la juste interprétation de la loi de MÜLLER sur
l'énergie sensorielle spécifique, des discussions pénétrantes sur le
rapport de ces énergies avec le cerveau et, dans le dernier chapitre
en particulier, appuyée sur celle de L. FEUERBACH, une remarquable
_philosophie de la sensibilité_; je me range complètement du côté de
ce convainquant exposé.
=Limites de la perception sensorielle.=--D'une comparaison critique
entre l'activité sensorielle de l'homme et celle des autres vertébrés,
il ressort un certain nombre de faits de la plus haute importance,
dont nous sommes redevables aux recherches approfondies faites
au XIXe siècle, surtout dans la seconde moitié. Cela est vrai,
particulièrement, des deux organes sensoriels les plus perfectionnés,
des «organes esthétiques», l'oeil et l'oreille. Ils présentent, dans
l'embranchement des Vertébrés, une structure différente de ce qu'elle
est chez les autres animaux, structure plus complexe,--et ils se
développent en outre, dans l'embryon des Vertébrés, d'une manière
toute spéciale. Cette ontogénèse et cette structure typique des
sensilles, chez tous les Vertébrés, s'explique par _l'hérédité_
remontant jusqu'à une forme ancestrale commune. Mais au sein du
groupe, on observe une grande variété de détail dans le développement,
laquelle résulte de _l'adaptation_ à des conditions de vie variant
avec les espèces, ainsi que de l'exercice plus fréquent ou plus rare
des diverses parties de l'organisme.
L'homme, sous le rapport du développement des sens, est bien loin de
nous apparaître comme le Vertébré le plus perfectionné. L'oiseau a la
vue bien plus pénétrante et distingue les petits objets à une grande
distance, bien plus distinctement que l'homme. L'oreille de nombreux
Mammifères, en particulier des Carnivores, Ongulés, Rongeurs vivant
dans les déserts, est beaucoup plus sensible que celle de l'homme et
perçoit les bruits légers à des distances bien plus grandes; c'est ce
qu'indique déjà le pavillon de leur oreille, très grand et très
mobile. Les oiseaux chanteurs présentent, même au point de vue des
sons musicaux, une organisation bien supérieure à celle de l'homme. Le
sens olfactif, chez la plupart des Mammifères, en particulier chez les
Carnivores et les Ongulés, est beaucoup plus développé que chez
l'homme. Si le chien pouvait comparer son flair, si fin, avec celui de
l'homme, il regarderait celui-ci avec une pitié dédaigneuse. De même,
quant aux sens inférieurs (sens du goût, sens sexuel, sens du contact
et de la température), l'homme est bien loin de pouvoir prétendre au
plus haut degré de perfectionnement.
Nous autres hommes ne pouvons naturellement juger que des sensations
que nous possédons. Mais l'anatomie nous démontre l'existence, dans le
corps de beaucoup d'animaux, d'organes sensoriels autres que ceux que
nous connaissons. C'est ainsi que les poissons et d'autres Vertébrés
aquatiques inférieurs possèdent, dans la peau, des sensilles
caractéristiques en communication avec des nerfs sensoriels spéciaux.
Sur les côtés du corps des poissons, à droite et à gauche, court un
long canal qui, en avant, dans la région de la tête, se prolonge par
plusieurs canaux ramifiés. Dans ces «canaux muqueux» sont des nerfs
pourvus de branches nombreuses dont les terminaisons sont en rapport
avec des éminences nerveuses caractéristiques. Il est probable que cet
«organe sensoriel épidermique» étendu sert à percevoir les
différences, soit dans la pression, soit dans les autres qualités de
l'eau. D'autres groupes d'animaux se distinguent encore par la
possession d'autres sensilles caractéristiques dont le rôle nous est
inconnu.
Ces faits nous montrent déjà que l'activité sensorielle de l'homme est
limitée et cela aussi bien quantitativement que qualitativement. A
l'aide de nos sens, même de celui de la vue et de celui du tact, nous
ne pouvons donc jamais connaître qu'une partie des qualités que
possèdent les objets du monde extérieur. Mais cette perception
partielle est elle-même incomplète, car nos organes sensoriels sont
imparfaits et les nerfs sensoriels sont des interprètes qui ne
transmettent au cerveau que la traduction des impressions reçues.
Cette imperfection reconnue de notre activité sensorielle ne doit
pourtant pas nous empêcher de considérer ces instruments et l'oeil
avant tout, comme les plus nobles des organes; ils constituent, avec
les organes de la pensée localisés dans le cerveau, le cadeau le plus
précieux que la Nature ait fait à l'homme. A. RAU dit très justement:
«_Toute science est en dernière analyse une connaissance sensible_;
les données des sens ne sont pas niées mais interprétées par elle; les
sens sont nos premiers et nos meilleurs amis; bien avant que
l'entendement ne se développe, les sens disent à l'homme ce qu'il doit
faire et ce dont il doit s'abstenir. Celui qui renierait la
_sensibilité_ pour échapper à ses dangers, agirait avec autant
d'irréflexion et de sottise que celui qui s'arracherait les yeux parce
que ces organes pourraient un jour voir des choses honteuses; ou celui
qui s'écorcherait la peau de la main, de crainte que cette main ne se
saisisse un jour du bien d'autrui.» Aussi FEUERBACH a-t-il pleinement
raison de traiter toutes les philosophies, les religions, les
institutions qui sont en contradiction avec le principe de la
_sensibilité_, non seulement d'erronées, mais de _foncièrement
pernicieuses_. Sans sens pas de connaissance! _Nihil est in
intellectu, quod non fuerit in sensu._ (LOCKE). L'immense mérite que
s'est acquis en ces derniers temps le Darwinisme, en nous faisant
connaître plus à fond et apprécier plus hautement l'activité
sensorielle, a déjà fait, il y a vingt ans, le sujet de ma conférence
«sur l'origine et le développement des organes des sens»[58].
[58] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege_ (Bonn, 1878).
=Hypothèse et croyance.=--Le besoin de connaître de l'homme civilisé,
parvenu à un haut degré de culture, n'est pas satisfait par la
connaissance, pleine de lacunes, du monde extérieur que cet homme
acquiert au moyen de ses organes des sens, si imparfaits. Il s'efforce
de transformer les impressions sensibles qui lui ont été ainsi
fournies, en valeurs de connaissance; il les élabore, dans les centres
sensoriels de l'écorce cérébrale, en sensations spécifiques et par
l'_association_, dans le centre propre à cette opération, il assemble
ces sensations de manière à former des représentations; par
l'enchaînement des groupes de représentations, l'homme parvient
ensuite à constituer une science d'ensemble. Mais cette science reste
toujours pleine de lacunes et insatisfaisante, si la _fantaisie_ ne
vient pas compléter la force de combinaison insuffisante de
l'entendement et si elle ne rassemble pas, par l'association des
images, des connaissances anciennes, de manière à en constituer un
tout. De là résultent de nouvelles formations de représentations qui,
seules, permettront d'expliquer les faits perçus et «satisferont le
besoin de causalité de la raison». Les représentations qui comblent
les lacunes de la science et prennent sa place peuvent être désignées,
d'une manière générale, du nom de _croyance_. Et c'est ainsi qu'il en
va constamment dans la vie journalière. Lorsque nous ne sommes pas
sûrs d'une chose, nous disons que nous la croyons. En ce sens, dans la
science elle-même, nous sommes forcés de croire; nous présumons ou
admettons qu'il existe un certain rapport entre deux phénomènes,
quoique nous ne le sachions pas d'une façon certaine. Dans le cas où
il s'agit de la connaissance des _causes_, nous construisons des
_hypothèses_. D'ailleurs on ne peut admettre, en science, que les
hypothèses comprises dans les limites des facultés humaines et qui ne
contredisent pas des faits connus. Telles sont, par exemple, en
physique, la théorie des vibrations de l'éther; en chimie, l'existence
des atomes avec leurs affinités; en biologie, la théorie de la
structure moléculaire du plasma vivant.
=Théorie et croyance.=--L'explication d'un grand nombre de phénomènes
se rattachant les uns aux autres, par une cause qu'on admet leur être
commune, constitue ce qu'on appelle une théorie. Pour la théorie,
comme pour l'hypothèse, la _croyance_ (au sens scientifique) est
indispensable; car, ici aussi, la fantaisie créatrice comble les
lacunes que l'entendement laisse quand il tâche de connaître les
rapports entre les choses. La théorie, par suite, ne peut jamais être
considérée que comme une approximation de la vérité; on doit avouer
qu'elle pourra, plus tard, être supplantée par une autre mieux fondée.
Malgré l'aveu de cette incertitude, la théorie reste indispensable à
toute vraie science; car, seule, elle _explique_ les faits en
supposant admises leurs causes. Celui qui renoncerait absolument à la
théorie et ne voudrait construire la science pure qu'avec des «faits
certains» (ce qui est le cas des esprits bornés, dans les prétendues
«sciences naturelles exactes» de nos jours)--celui-là renoncerait du
même coup à la connaissance des causes en général et par là à la
satisfaction du besoin de causalité inhérent à la raison.
La théorie de la gravitation en astronomie (NEWTON), la théorie
cosmologique des gaz en cosmogénie (KANT et LAPLACE), le principe de
l'énergie en physique (MAYER et HELMHOLTZ), la théorie atomique en
chimie (DALTON), la théorie des vibrations en optique (HUYGHENS), la
théorie cellulaire en histologie (SCHLEIDEN et SCHWANN), la théorie
de la descendance en biologie (LAMARCK et DARWIN): autant d'exemples
grandioses de théories de premier ordre. Elles expliquent tout un
monde de grands phénomènes naturels par l'hypothèse d'une _cause qui
soit commune_ à tous les faits isolés de leurs domaines respectifs et
par la démonstration qu'elles donnent que tous les phénomènes font
bien partie d'un même domaine et qu'ils sont régis par des lois fixes,
découlant de cette cause unique. D'ailleurs, cette cause elle-même
peut être inconnue dans son essence ou peut n'être qu'une «hypothèse
provisoire». La _pesanteur_, dans la théorie de la gravitation et la
cosmogénie, l'_énergie_ elle-même, dans son rapport avec la matière,
l'_éther_ en optique et en électricité, l'_atome_ en chimie, le
_plasma_ vivant dans la théorie cellulaire, l'_hérédité_ dans la
théorie de la descendance--tous ces concepts, et autres semblables,
dont usent les grandes théories, peuvent être considérés par la
philosophie sceptique comme de «pures hypothèses», comme les produits
de la croyance scientifique, mais ils nous demeurent, comme tels,
_indispensables_ aussi longtemps qu'ils n'auront pas été remplacés par
une hypothèse meilleure.
=Croyance et Superstition.=--D'une toute autre nature que ces formes
de croyance scientifique sont ces conceptions qui, dans les diverses
_religions_, servent à expliquer les phénomènes et qu'on désigne
simplement du nom de _croyance_, au sens restreint du mot. Comme ces
deux formes de croyance, la «croyance naturelle» de la science et la
«croyance surnaturelle» de la religion, sont souvent confondues et
qu'une certaine obscurité s'ensuit; il est utile, nécessaire même de
bien mettre en relief leur _opposition radicale_. La croyance
«religieuse» est toujours une _croyance au miracle_ et, comme telle,
est en contradiction irrémédiable avec la croyance naturelle de la
raison. Par opposition à celle-ci, elle affirme l'existence de faits
surnaturels et peut ainsi être désignée du nom de _surcroyance_,
_hypercroyance_, forme originelle du mot _Superstition_[59]. La
différence essentielle entre cette superstition et la «croyance
raisonnable» consiste en ceci que la première admet des forces et des
phénomènes surnaturels, que la science ne connaît pas et qu'elle
n'admet pas, auxquels ont donné naissance des perceptions fausses et
des inventions erronées de la fantaisie poétique; la superstition est
ainsi en contradiction avec les lois naturelles clairement reconnues
et, partant, elle est _déraisonnable_.
[59] La parenté des trois mots n'apparaît qu'en allemand où tous
trois sont des composés du mot croyance: _Überglaube_,
_Oberglaube_ et _Aberglaube_ (N. du Tr.).
=Superstition des peuples primitifs.=--Grâce aux grands progrès de
l'ethnologie au XIXe siècle, nous connaissons une quantité énorme de
formes et de produits de la superstition tels qu'on les trouve
aujourd'hui encore chez les grossiers peuples primitifs. Si on les
compare entre eux, puis avec les conceptions mythologiques
correspondantes des âges antérieurs, on constate une analogie sur bien
des points, souvent une origine commune et, finalement, une source
primitive très simple d'où tous découlent. Nous trouvons celle-ci dans
le _besoin naturel de causalité de la raison_, dans la recherche de
l'explication des phénomènes inconnus qui pousse à trouver leur cause.
C'est le cas, en particulier, pour ces phénomènes moteurs qui
éveillent la crainte par la menace d'un danger: comme l'éclair et le
tonnerre, les tremblements de terre, les éclipses, etc. Le besoin
d'une explication causale de ces phénomènes naturels existe déjà chez
les peuples primitifs les plus inférieurs qui le tiennent eux-mêmes,
par l'hérédité, de leurs ancêtres primates. Il existe également chez
beaucoup d'autres Vertébrés. Quand un chien aboie devant la pleine
lune, ou en entendant sonner une cloche dont il voit le battant se
mouvoir, ou en voyant un drapeau flotter au vent, il n'exprime pas
seulement par là sa crainte mais aussi le vague besoin de connaître la
cause de ce phénomène inconnu. Les germes grossiers de religion, chez
les peuples primitifs, ont leurs racines en partie dans cette
superstition héréditaire de leurs ancêtres primates,--en partie dans
le culte des aïeux, dans divers besoins de l'âme et dans des habitudes
devenues traditionnelles.
=Superstition des peuples civilisés.=--Les croyances religieuses des
peuples civilisés modernes, qu'ils considèrent comme leur bien
spirituel le plus précieux, sont placées par eux bien au-dessus des
«grossières superstitions» des peuples primitifs; on loue le grand
progrès qu'a amené la marche de la civilisation, en dépassant ces
superstitions. C'est là une grande erreur! Un examen critique et une
comparaison impartiale nous montreraient que les deux croyances ne
diffèrent que par la «forme spéciale» et par l'enveloppe externe de la
confession. A la claire lumière de la _raison_, la croyance au
miracle, croyance distillée des religions les plus libérales--en tant
qu'elle contredit les lois naturelles solidement établies,--nous
paraît une superstition aussi déraisonnable et au même titre que la
grossière croyance aux fantômes des religions primitives, fétichistes,
que les premières regardent avec un orgueilleux dédain.
De ce point de vue impartial, si nous jetons un regard critique sur
les croyances religieuses encore aujourd'hui régnantes, parmi les
peuples civilisés, nous les trouverons partout pénétrées de
superstitions traditionnelles. La croyance chrétienne à la Création,
la Trinité divine, l'Immaculée Conception de Marie, la Rédemption, la
Résurrection et l'Ascension du Christ, etc., tout cela est de la
_fantaisie pure_ et ne peut pas plus s'accorder avec la connaissance
rationnelle de la Nature que les différents dogmes des religions
mahométane, moïsiaque, bouddhiste et brahmanique. Chacune de ces
religions est, pour le vrai _croyant_, une vérité incontestable et
chacune d'elles considère toute autre croyance comme une hérésie et
une dangereuse erreur. Plus une religion donnée se considère comme «la
seule qui sauve»--comme étant la religion _catholique_,--et plus cette
conviction est chaleureusement défendue comme étant ce que cette
religion a le plus à coeur, plus, naturellement, elle doit mettre de
zèle à combattre les autres et plus deviennent fanatiques ces
terribles guerres religieuses qui remplissent les pages les plus
tristes du livre d'histoire de la civilisation. Et pourtant,
l'impartiale _Critique de la raison mûre_ nous convainc que toutes ces
différentes formes de croyance sont au même titre fausses et
déraisonnables, produits, toutes, de l'imagination poétique et de la
tradition acceptée sans critique. La science fondée sur la raison doit
les rejeter toutes tant qu'elles sont, comme des créations de la
superstition.
=Professions de foi (Confessions).=--L'incommensurable dommage que la
superstition, contraire à la raison, cause depuis des milliers
d'années dans l'humanité croyante, ne se manifeste nulle part dune
manière aussi frappante que dans l'éternel «Combat des confessions».
Entre toutes les guerres que les peuples ont entreprises les uns
contre les autres, par le fer et par le feu, les guerres de religion
ont été entre toutes les plus sanglantes; entre toutes les formes de
discorde qui ont troublé le bonheur des familles et des individus,
celles d'origine religieuse, provenant de différences de croyance
sont, encore aujourd'hui, les plus haineuses. Qu'on songe aux nombreux
millions d'hommes qui ont perdu la vie lors des conversions au
Christianisme, des persécutions des chrétiens, dans les guerres de
religion de l'Islamisme et de la Réforme, pendant l'Inquisition ou les
procès de sorcellerie! Ou bien qu'on pense au nombre encore plus grand
de malheureux qui, à cause de différences de croyance, ont eu à
souffrir des dissensions de famille, ont perdu l'estime de leurs
concitoyens croyants, leur position dans l'Etat--ou qui ont dû émigrer
hors de leur patrie. La confession officielle exerce l'action la plus
nuisible lorsqu'elle s'allie aux buts politiques de l'Etat civilisé et
que l'enseignement en est imposé dans les écoles, sous le nom de
«leçon de religion confessionnelle». La raison des enfants est par là
détournée de bonne heure de la connaissance de la vérité et acheminée
vers la superstition. Tout philanthrope devrait donc, par tous les
moyens possibles, pousser à la fondation d'_écoles sans confession_,
comme à l'une des institutions les plus précieuses de l'Etat moderne
où règne la raison.
=La croyance de nos pères.=--La haute valeur dont jouit, encore
aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, l'enseignement de la religion
confessionnelle, ne résulte pas seulement du joug confessionnel imposé
par un Etat arriéré ni de sa dépendance vis-à-vis de l'autorité
cléricale--elle s'explique aussi par la pression d'anciennes
traditions et de «besoins de l'âme» de différentes sortes. Parmi
ceux-ci le plus puissant est le culte pieux, rendu dans beaucoup de
milieux, à la _confession traditionnelle_, à la «sainte croyance de
nos pères». Dans des milliers de récits et de poèmes, la fidélité à
ces croyances est célébrée comme un trésor spirituel et un devoir
sacré. Et pourtant il suffit de réfléchir avec impartialité sur
l'_histoire de la croyance_ pour se convaincre de l'absolue absurdité
de cette idée si puissamment influente. La croyance dominante, celle
de l'église évangélique, est essentiellement différente dans la
seconde moitié du XIXe siècle si éclairé, de ce qu'elle était dans la
première moitié et celle qui régnait alors est à son tour tout autre
que celle du XVIIIe siècle. Cette dernière s'écarte beaucoup de ce qui
était la «croyance de nos pères» au XVIIe siècle et encore plus au
XVIe. La Réforme qui a délivré la raison asservie de la tyrannie du
papisme est naturellement poursuivie par celui-ci comme la pire des
hérésies; mais la croyance au papisme elle-même avait complètement
changé au cours d'un millier d'années. Et combien la croyance des
chrétiens baptisés diffère de celle de leurs pères païens! Chaque
homme, capable de penser d'une façon indépendante, se forme une
croyance propre, plus ou moins «personnelle», qui diffère toujours de
celle de ses pères, car elle dépend de l'état de culture générale du
temps. Plus nous remontons dans l'histoire de la civilisation, plus
nous apparaît comme une superstition inadmissible, la «croyance de nos
pères» tant vantée, dont les formes se renouvellent incessamment.
=Spiritisme.=--Une des formes les plus remarquables de la superstition
est celle qui, aujourd'hui encore dans notre société civilisée, joue
un rôle étonnant: le spiritisme ou _croyance aux esprits_ sous sa
forme moderne. C'est une chose aussi étonnante qu'affligeante de voir
que, de nos jours, des millions d'hommes civilisés sont encore
complètement sous le joug de cette sombre superstition; bien plus, on
compte quelques naturalistes célèbres qui n'ont pas pu s'en
affranchir. De nombreuses revues spirites répandent cette croyance aux
esprits dans tous les milieux et dans nos «salons les plus
distingués», on n'a pas honte de faire apparaître des «esprits» qui
frappent, écrivent, apportent des «nouvelles de l'au-delà», etc. On
fait valoir, dans les cercles spirites, que des naturalistes éminents
eux-mêmes partagent cette superstition. On invoque comme exemple, en
Allemagne, ZOELLNER et FECHNER à Leipzig, en Angleterre WALLACE et
CROOKES. Le fait regrettable que des physiciens et des biologistes
aussi distingués aient pu tomber dans cette erreur s'explique en
partie par l'excès chez eux de l'imagination, par le manque de
critique, en partie aussi par la puissante influence de dogmes
inflexibles implantés dans le cerveau de l'enfant, dès la première
jeunesse, par l'instruction religieuse. D'ailleurs, à propos des
célèbres croyances spirites répandues à Leipzig et dans l'erreur
desquelles les physiciens ZOELLNER, FECHNER et W. WEBER sont tombés
grâce au rusé escamoteur SLADE, la supercherie de celui-ci a été mise
au jour bien que tardivement; SLADE lui-même a été reconnu pour un
escroc vulgaire et démasqué. Dans tous les autres cas où l'on a
examiné à fond les prétendus «miracles du spiritisme», on a reconnu
qu'ils avaient tous pour origine une supercherie plus ou moins
grossière et quant aux prétendus «médiums» (la plupart sont des
femmes) les uns ont été démasqués comme de rusés escamoteurs, tandis
que dans les autres on a reconnu des personnes nerveuses d'une
excitabilité anormale, leur soi-disant _télépathie_ (ou «action à
distance de la pensée sans intermédiaire matériel»), existe aussi peu
que les «voix des esprits», les «soupirs des fantômes», etc. Les
descriptions animées que CARL DU PREL de Münich et autres spirites
donnent de ces «apparitions des esprits», s'expliquent par
l'excitation de leur imagination active, jointe au manque de critique
et de connaissances physiologiques.
=Révélation.=--La plupart des religions, en dépit de leurs variétés,
ont un trait fondamental commun qui constitue en même temps, dans
beaucoup de milieux, un de leurs plus puissants supports; elles
affirment pouvoir donner, de l'énigme de l'existence, dont la solution
n'est pas possible par la voie naturelle de la raison, la solution par
la voie surnaturelle de la révélation; on en déduit en même temps la
valeur des dogmes ou articles de foi qui, en tant que «lois divines»,
doivent régler les moeurs et la vie pratique. De telles inspirations
divines sont au fond de nombreux mythes et légendes dont l'origine
anthropistique saute aux yeux. Le Dieu qui «se révèle», il est vrai,
n'apparaît pas directement sous forme humaine, mais au milieu du
tonnerre et des éclairs, des orages et des tremblements de terre, des
buissons en feu ou des nuages menaçants. Mais la révélation elle-même
qu'il donne à ceux des enfants des hommes qui ont la foi, est toujours
conçue sous une forme anthropistique: c'est toujours une communication
d'idées ou d'ordres formulés et exprimés selon le mode normal de
fonctionnement des hémisphères cérébraux et du larynx humains. Dans
les religions de l'Inde et de l'Égypte, dans les mythologies grecque
et romaine, dans le Talmud comme dans le Coran, dans l'Ancien comme
dans le Nouveau Testament--les dieux pensent, parlent et agissent
absolument comme les hommes et les révélations par lesquelles ils nous
dévoilent les secrets de la vie et prétendent en résoudre les sombres
énigmes,--sont des _inventions poétiques_ de la fantaisie humaine. La
_vérité_ que le croyant y trouve est une invention humaine et la
«croyance enfantine» à ces révélations contraires à la raison n'est
que superstition.
La _véritable révélation_, c'est-à-dire la véritable source de
connaissance fondée sur la raison, ne se trouve que dans la _nature_.
Le riche trésor de savoir véritable, qui constitue l'élément le plus
précieux de la civilisation humaine, jaillit de la seule et unique
expérience que s'est acquise l'entendement en cherchant à _connaître
la nature_ et des _raisonnements_ qu'il a construits en associant les
représentations empiriques ainsi acquises. Tout homme raisonnable dont
le cerveau et les sens sont normaux puise dans l'observation
impartiale de la nature cette véritable révélation et se libère ainsi
des superstitions que lui ont imposées les révélations de la religion.