KUNO FISCHER.--_Geschichte der neueren Philosophie._ Bd. I
«_Baruch Spinoza_» 2te Aufl., 1865.
H. BRUNNHOFER.--_Giordano Bruno's Weltanschauung und
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J. DRAPER.--_Geschichte der geistigen Entwicklung Europa's._
Leipzig, 1865.
FR. KOLB.--_Kulturgeschichte der Menschheit._ 2te Aufl., 1873.
TH. HUXLEY.--_Discours et Travaux_, trad. fr.
W. STRECKER.--_Welt und Menschheit, vom Standpunkte des
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C. STERNE (E. KRAUSE).--_Die allgem. Weltanschauung in ihrer
historischen Entwicklung._ Stuttgart, 1889.
L'humanité considère, depuis des milliers d'années, comme la raison
dernière et suprême de tous les phénomènes, une cause efficiente
qu'elle appelle _Dieu_ (_Deus_, _Theos_). Comme toutes les notions
générales, cette notion suprême a subi, au cours de l'évolution de la
raison, les transformations les plus importantes et les déviations les
plus diverses. On peut même dire qu'aucun terme n'a subi autant de
modifications et de déformations; car aucun autre ne touche de si
près, à la fois, aux devoirs suprêmes de l'entendement s'efforçant de
connaître, de la science fondée sur la raison et aux intérêts les plus
profonds de l'âme croyante et de la fantaisie poétique.
Une comparaison critique des nombreuses formes différentes de l'idée
de Dieu serait des plus intéressantes et instructives, mais nous
entraînerait trop loin; nous nous contenterons ici de jeter un regard
rapide sur les formes les plus importantes qu'a revêtues l'idée de
Dieu et sur le rapport qu'elles présentent avec notre conception
moderne, déterminée par la seule connaissance de la nature. Nous
renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire sur cet
intéressant domaine, à l'ouvrage remarquable, déjà plusieurs fois cité
d'AD. SVOBODA: _Les formes de la croyance_ (2 vol. Leipzig 1897).
Si nous faisons abstraction des nuances très fines et des revêtements
variés apposés sur l'image de Dieu et si nous nous bornons au contenu
le plus essentiel de cette notion, nous pourrons à bon droit ranger
les diverses conceptions en deux grands groupes opposés: le groupe
_théiste_ et le groupe _panthéiste_. Celui-ci se rattache directement
à la conception _moniste_ ou rationnelle, celui-là à la philosophie
_dualiste_ ou mystique.
I. =Théisme: Dieu et le monde sont deux personnes distinctes.=--Dieu
s'oppose au monde comme son créateur, son conservateur et son
régisseur. Aussi Dieu est-il conçu plus ou moins à l'image de l'homme,
comme un organisme qui pense et agit à la façon de l'homme (bien que
sous une forme beaucoup plus parfaite). Ce _Dieu anthropomorphe_, dont
la conception chez les différents peuples est manifestement
polyphylétique, a été soumis par leur fantaisie aux formes les plus
variées, depuis le fétichisme jusqu'aux religions monothéistes
épurées, du présent. Parmi les sous-classes les plus importantes du
théisme, nous distinguerons le polythéisme, le triplothéisme,
l'amphithéisme et le monothéisme.
=Polythéisme.=--Le monde est peuplé de divinités variées qui
interviennent, avec plus ou moins d'indépendance, dans la marche des
évènements. Le _fétichisme_ trouve de pareils dieux subalternes dans
les corps inanimés les plus divers de la nature, dans les pierres,
dans l'eau, dans l'air, dans les produits de toutes sortes de l'art
humain (images des dieux, statues, etc.). Le _démonisme_ voit des
dieux dans les organismes vivants les plus variés: dans les arbres,
les animaux, les hommes. Ce polythéisme revêt déjà, dans les formes
les plus inférieures de la religion, chez les peuples primitifs et
incultes, les formes les plus diverses. Il nous apparaît avec son
maximum de pureté dans le _polythéisme grec_, dans ces superbes
légendes des dieux qui fournissent aujourd'hui encore à notre art
moderne les plus beaux modèles poétiques et plastiques. Bien inférieur
est le _polythéisme catholique_, dans lequel de nombreux «saints» (de
réputation souvent fort équivoque), sont invoqués comme des divinités
subalternes ou suppliés d'intercéder auprès du Dieu suprême (ou de son
amie, la «Vierge Marie»).
=Triplothéisme= (Doctrine de la Trinité).--La doctrine de la _Trinité
de Dieu_ qui forme aujourd'hui encore, dans le Credo des peuples
chrétiens, les «trois articles de foi» fondamentaux, aboutit, comme on
sait, à l'idée que le _Dieu unique_ du christianisme, se compose à la
vérité de trois personnes d'essence très différente: I. _Dieu le Père_
est le «tout-puissant créateur du ciel et de la terre» (ce mythe
inadmissible est depuis longtemps réfuté par la cosmogénie,
l'astronomie et la géologie scientifiques). II. _Jésus-Christ_ est le
«fils unique de Dieu le Père» (et en même temps de la troisième
personne, le «Saint-Esprit»!!) conçu par l'immaculée conception de la
Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le
_Saint-Esprit_, être mystique, dont les rapports incompréhensibles
avec le «fils» et avec le «père» font, depuis dix-neuf cents ans, que
des millions de théologiens chrétiens se cassent inutilement la tête.
Les Évangiles, qui sont cependant la seule source claire de ce
_triplothéisme chrétien_, nous laissent dans une ignorance complète au
sujet des rapports particuliers qu'ont entre elles ces trois
personnes, et quant à la question de leur énigmatique unité, ils ne
nous donnent aucune réponse satisfaisante. Par contre, nous devons
insister particulièrement sur la confusion que cette obscure et
mystique théorie de la Trinité amène nécessairement dans la tête de
nos enfants, dès les premières leçons qu'ils entendent là-dessus à
l'école. Le lundi matin, pendant la première heure de leçon (religion)
ils apprennent: Trois fois un font un!--et aussitôt après, pendant la
seconde heure de leçon (calcul): Trois fois un font trois! Je me
souviens encore très bien, pour ma part, des hésitations que
cette frappante contradiction éveilla en moi dès la première
leçon.--D'ailleurs la _Trinité_ du christianisme n'est aucunement
originale, mais (comme la plupart des autres dogmes) elle est
empruntée aux religions plus anciennes. Du culte du soleil des mages
chaldéens est issue la Trinité d'_Ilu_, la mystérieuse source de
l'Univers; ses trois manifestations sont _Anu_, le chaos originel,
_Bel_, l'ordonnateur du monde et _Ao_, la lumière divine, la sagesse
éclairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la _Trimurti_, «unité
divine» est composée également de trois personnes: _Brahma_ (le
créateur), _Wischnu_ (le conservateur) et _Schiwa_ (le destructeur).
Il semble que, dans ces conceptions, ainsi que dans d'autres relatives
à la Trinité, le _saint nombre trois_ en tant que tel--en tant que
_nombre symbolique_--ait joué un rôle. Les trois premiers devoirs
chrétiens, eux aussi: «la foi, l'espérance et la charité» forment une
_triade_ analogue.
=Amphithéisme.=--Le monde est régi par deux dieux différents, un bon
et un mauvais, le _dieu_ et le _diable_. Ces deux régents de l'Univers
sont en lutte éternelle, comme le roi et l'anti-roi, le Pape et
l'anti-pape. Le résultat de cette lutte est continuellement l'état
actuel du monde. Le bon _Dieu_, en tant qu'être bon, est la source du
Bon et du Beau, du plaisir et de la joie. Le monde serait parfait si
son action n'était pas continuellement contrebalancée par celle de
l'être mauvais, du _Diable_; ce mauvais Satan est la cause de tout mal
et de toute laideur, du déplaisir et de la douleur.
Cet _amphithéisme_ est, sans contredit, parmi toutes les différentes
formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable, celle dont la
théorie s'accorde le mieux avec une explication scientifique de
l'Univers. Aussi la trouvons-nous développée, plusieurs milliers
d'années déjà avant le Christianisme, chez les divers peuples
civilisés de l'antiquité. Dans l'Inde ancienne, WISCHNU, le
conservateur, lutte contre SCHIWA, le destructeur. Dans l'ancienne
Égypte, au bon OSIRIS s'oppose le méchant TYPHON. Chez les premiers
Hébreux, un dualisme analogue se retrouve entre ASCHERA, la terre,
mère féconde qui engendre (= Keturah) et ELJOU (= Moloch ou Sethos),
le sévère père céleste. Dans la religion Zende des anciens Perses,
fondée par Zoroastre deux mille ans avant J.-C., règne une guerre
continuelle entre ORMUDZ, le bon dieu de la lumière et AHRIMAN, le
méchant dieu des ténèbres.
Le diable ne joue pas un moindre rôle dans la mythologie du
_Christianisme_, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant que
tentateur, prince de l'Enfer et des Ténèbres. En tant que _Satanas_
personnel il était encore au commencement de notre siècle, un élément
essentiel dans la croyance de la plupart des chrétiens; c'est
seulement vers le milieu du siècle qu'avec le progrès des lumières il
fut peu à peu dépossédé ou qu'il dut se contenter du rôle subalterne
que GOETHE dans le _Faust_, le plus grand de tous les poèmes
dramatiques, assigne à _Méphistophélès_. Actuellement, dans les
milieux les plus cultivés, la «croyance en un Diable personnel» passe
pour une superstition du moyen âge, qu'on a dépassée, tandis qu'en
même temps la «croyance en Dieu» (c'est-à-dire en un Dieu personnel,
bon et aimant) est conservée comme un élément indispensable de la
religion. Et pourtant la première croyance est aussi pleinement
légitime (et aussi peu fondée) que la seconde. En tous cas,
l'«imperfection de la vie terrestre» dont on se plaint tant, la «lutte
pour la vie» et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus
simplement et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et
le dieu méchant, que par n'importe quelle autre forme de croyance en
Dieu.
=Monothéisme.=--La doctrine de l'unité de Dieu peut passer, sous plus
d'un rapport, pour la forme la plus simple et la plus naturelle du
culte rendu à Dieu; d'après l'opinion courante, c'est le fondement le
plus répandu de la religion et qui domine en particulier la croyance
de l'Eglise chez les peuples cultivés. Cependant, en fait, ce n'est
pas le cas; car le prétendu _monothéisme_, si l'on y regarde de plus
près, apparaît le plus souvent comme une des formes précédemment
examinées du théisme, en ce sens qu'à côté du «Dieu principal»,
suprême, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent. En outre,
la plupart des religions qui ont eu un point de départ purement
monothéiste, sont devenues, au cours du temps, plus ou moins
polythéistes. Il est vrai et la statistique moderne l'affirme, parmi
les quinze cents millions d'hommes qui habitent notre terre, la plus
grande majorité sont _monothéistes_; il y aurait _soi-disant_, parmi
eux, _environ_ 600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de
Chrétiens (prétendus), 200 millions de païens (de diverses sortes),
180 millions de Mahométans, 10 millions d'Israélites et 10 millions
qui seraient sans religion aucune. Mais la grande majorité des
prétendus monothéistes se fait de Dieu l'idée la plus obscure, ou bien
croit, à côté du Dieu principal unique, à beaucoup de dieux
accessoires, comme par exemple: aux anges, au diable, aux démons, etc.
Les diverses formes sous lesquelles le _monothéisme_ s'est développé
_polyphylétiquement_ peuvent être ramenées à deux grands groupes: le
monothéisme naturaliste et le naturalisme anthropistique.
=Monothéisme naturaliste.=--Cette ancienne forme de religion voit
l'incarnation de Dieu dans quelque phénomène naturel élevé, dominant
tout. Comme tel, depuis plusieurs milliers d'années, ce qui a frappé
l'homme avant tout c'est le _soleil_, la divinité éclairant et
réchauffant qui tient visiblement, sous sa dépendance immédiate, toute
la vie organique. Le _culte du soleil_ (solarisme ou héliothéisme)
apparaît au naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances
théistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne le plus
aisément avec la philosophie naturelle moniste du présent.
Car notre astrophysique et notre géogénie modernes nous ont convaincus
que notre terre est une partie détachée du soleil et qu'elle
retournera plus tard se perdre dans son sein. La physiologie moderne
nous enseigne que la source première de toute vie organique, sur la
terre, est la formation du plasma ou _plasmodomie_ et que cette
synthèse de combinaisons inorganiques simples (eau, acide carbonique
et ammoniaque ou acide azotique) ne peut se produire que sous
l'influence de la _lumière solaire_. Le développement primaire des
_plantes plasmodomes_ n'a été suivi que tardivement, secondairement
par celui des _animaux plasmophages_ qui, directement ou
indirectement, se nourrissent des premières et l'apparition de
l'espèce humaine elle-même n'est, à son tour, qu'un fait tardif dans
l'histoire généalogique du règne animal. Notre vie humaine tout
entière, corporelle et intellectuelle, se ramène en dernière analyse,
comme toute autre vie organique, au rayonnement du soleil dispensateur
de lumière et de chaleur. Du point de vue de la raison pure, le _culte
du soleil_ apparaît donc comme un _monothéisme naturaliste_, beaucoup
plus fondé que le culte anthropistique des chrétiens et autres peuples
civilisés, qui se représentent Dieu sous la forme humaine. De fait,
les adorateurs du soleil étaient déjà parvenus, il y a des milliers
d'années, à un degré de culture intellectuelle et morale plus élevé
que la plupart des autres théistes. Me trouvant en 1881 à Bombay, j'y
ai suivi avec la plus grande sympathie les édifiants exercices de
piété des fidèles parsis qui, debout au bord de la mer ou agenouillés
sur des tapis étendus, lors du lever et du coucher du soleil
exprimaient à l'astre leur adoration[57].--Le _culte de la lune_,
_lunarisme_ ou _Sélénothéisme_ est moins important que le solarisme;
s'il y a quelques peuples primitifs qui adorent la lune seule, la
plupart cependant professent en même temps le culte du soleil et des
étoiles.
[57] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_ (trad.
française).
=Monothéisme anthropistique.=--L'identification de Dieu à l'homme,
l'idée que l'«Etre suprême» pense, sent et agit comme l'homme (quoique
sous une forme plus élevée) joue le plus grand rôle dans l'histoire de
la civilisation, en tant que _monothéisme anthropomorphique_. Il faut
mettre ici au premier plan les trois grandes religions de la race
méditerranéenne: la religion mosaïque ancienne, la religion
chrétienne intermédiaire et la religion mahométane, dernière venue.
Ces _trois grandes religions méditerranéennes_, apparues toutes trois
sur les rivages favorisés de la plus intéressante des mers, fondées
toutes trois d'une manière analogue par un enthousiaste de race
sémitique, à l'imagination enflammée--ont entre elles les rapports les
plus étroits, non seulement extérieurement, par cette origine commune,
mais encore intérieurement, par de nombreux traits communs à leurs
articles de foi. De même que le Christianisme a emprunté directement
une grande partie de sa mythologie à l'ancien Judaïsme, de même
l'Islamisme, dernier venu, a conservé beaucoup de l'héritage des deux
autres religions. Les religions méditerranéennes étaient toutes les
trois, à l'origine, purement _monothéistes_; toutes les trois, elles
ont subi plus tard les transformations _polythéistes_ les plus
variées, à mesure qu'elles se répandaient sur les côtes découpées et
si diversement habitées de la Méditerranée et de là sur les autres
points du globe.
=Le Mosaïsme.=--Le monothéisme juif, tel que _Moïse_ le fonda (1600
av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de croyance religieuse qui,
dans l'antiquité, a exercé la plus grande influence sur le
développement ultérieur, éthique et religieux, de l'humanité. Il est
incontestable que cette haute valeur historique lui incombe déjà pour
cette raison que les deux autres religions méditerranéennes qui
partagent avec lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est
porté sur les épaules de Moïse comme plus tard Mahomet sur celles du
Christ. De même, le Nouveau Testament qui, dans le court espace de
dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la foi de tous les
peuples civilisés, repose sur la base vénérable de l'Ancien Testament.
Tous deux réunis, sous le nom de _Bible_, ont pris une influence et
une extension qu'on ne peut comparer à celles d'aucun livre au monde.
De fait, la Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports--et
malgré le mélange étrange du bon et du mauvais--le «livre des
livres». Mais si nous examinons impartialement et sans préjugé, cette
remarquable source historique, bien des points importants se
présenteront sous un tout autre jour qu'on ne l'enseigne partout. Ici
aussi, la critique moderne et l'histoire de la civilisation pénétrant
plus avant, nous ont fourni des renseignements précieux qui ébranlent
dans ses fondements la tradition admise.
Le monothéisme, tel que Moïse chercha à l'établir dans le culte de
Jéhovah et tel qu'il fut plus tard développé avec grand succès par les
_prophètes_--les philosophes des Hébreux--eut à l'origine de longs et
durs combats à soutenir avec l'ancien polythéisme, alors tout
puissant. _Jéhovah_ ou Japheh fut d'abord dérivé de ce Dieu céleste
qui, sous le nom de Moloch ou Baal était une des divinités les plus
honorées de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou
Chronos des Grecs). Mais à côté, d'autres dieux demeuraient en haute
estime, et la lutte contre l'«idolâtrie» ne cessa jamais chez le
peuple juif. Cependant, en principe, Jéhovah demeura le seul Dieu,
celui qui, dans le premier des dix commandements de Moïse, dit
expressément: «Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas d'autre
Dieu que moi».
=Le Christianisme.=--Le monothéisme chrétien partagea le sort de son
père, le mosaïsme, il ne resta monothéisme vrai que théoriquement, en
principe, tandis que pratiquement il revêtait les formes les plus
diverses du polythéisme. A vrai dire, déjà par la doctrine de la
Trinité, qui passait pourtant pour un des éléments indispensables de
la religion chrétienne, le monothéisme était logiquement supprimé. Les
_trois personnes_ distinguées comme Père, Fils et Saint-Esprit, sont
et restent trois _individus_ différents (et même des personnages
anthropomorphes) au même titre que les trois divinités hindoues de la
Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa) ou que celles de la Trinité des
anciens Hébreux (Anu, Bel, Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus
répandues du Christianisme, la Vierge Marie, comme Mère immaculée du
Christ, joue un grand rôle à titre de quatrième divinité; dans
beaucoup de cercles catholiques, elle passe même pour plus importante
et plus influente que les trois personnages masculins du Céleste
royaume. Le _culte de la Madone_ a pris là une telle importance qu'on
pourrait l'opposer comme un _monothéisme féminin_ à la forme ordinaire
de monothéisme masculin. L'auguste reine des Cieux occupe si bien le
premier plan (ainsi que d'innombrables portraits de la madone et
d'innombrables légendes en font preuve), que les trois personnages
masculins sont complètement effacés.
En dehors de cela, la fantaisie des Chrétiens croyants a de bonne
heure joint une nombreuse société de _Saints_ de toutes espèces au
chef suprême du gouvernement céleste et des anges musiciens veillent à
ce que, dans la «vie éternelle» on ne manque pas de jouissances
musicales. Les papes romains--les plus grands charlatans que jamais
religion ait produits--s'empressent continuellement d'augmenter par
des canonisations nouvelles le nombre de ces célestes trabans
anthropomorphes. Cette étonnante société du Paradis a reçu une
augmentation de population, à la fois plus considérable et plus
intéressante que toutes les autres, le 13 juillet 1870, lorsque le
Concile du Vatican a déclaré les papes, en tant que représentants du
Christ, _infaillibles_, les élevant ainsi, de lui-même, au rang de
_dieux_. Si nous ajoutons à cela le «diable personnel» et les «mauvais
anges» qui composent sa cour, personnages reconnus par les papes, le
_papisme_ nous présentera encore aujourd'hui la forme la plus répandue
du Christianisme moderne, et le tableau varié d'un _polythéisme_ si
riche, que l'Olympe hellénique nous paraîtra, à côté de lui, petit et
misérable.
=L'Islamisme= (ou _Monothéisme mahométan_) est la forme la plus
récente et en même temps la plus pure du Monothéisme. Lorsque le jeune
Mahomet (né en 570), de bonne heure en vint à mépriser le culte
polythéiste de ses concitoyens arabes et apprit à connaître le
Christianisme des Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les
doctrines fondamentales de ceux-ci, mais il ne put se résoudre à voir
dans le Christ autre chose qu'un Prophète, comme Moïse. Dans le dogme
de la Trinité, il ne trouva que ce qu'y doit forcément trouver tout
homme sans préjugé après une réflexion impartiale: un article de foi
absurde qui n'est ni conciliable avec les principes de notre raison,
ni du moindre prix pour notre édification religieuse. Mahomet
considérait avec raison l'adoration de l'immaculée Vierge Marie «Mère
de Dieu» comme une idolâtrie aussi vaine que le culte rendu aux images
et aux statues. Plus il y réfléchissait, plus il aspirait vers une
plus pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la
certitude de son grand principe: «Dieu est le seul Dieu»; il n'y a pas
à côté de lui d'autres dieux.
Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir de tout
anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son Dieu unique restait,
lui aussi, un homme tout-puissant, idéalisé, tout comme le sévère Dieu
vengeur de Moïse, tout comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais
nous devons cependant reconnaître à la religion mahométane cette
supériorité qu'à travers son évolution historique et ses inévitables
déviations, elle a conservé bien plus rigoureusement que les religions
mosaïque et chrétienne le caractère du _pur monothéisme_. Cela se voit
encore aujourd'hui, extérieurement, dans les formules de prières, la
façon de prêcher inhérentes au culte mahométan, de même que dans
l'architecture et la décoration de ses temples. Lorsqu'en 1873, je
visitai pour la première fois l'Orient, que j'admirai les splendides
mosquées du Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je
fus rempli d'une piété sincère par la décoration simple et pleine de
goût de l'intérieur, par l'ornementation architectonique d'un style si
élevé et en même temps si riche de l'extérieur. Comme ces mosquées
paraissent nobles et d'un style élevé, comparées à la plupart des
églises catholiques qui, à l'intérieur, sont surchargées de tableaux
de toutes sortes et d'oripeaux dorés, tandis qu'à l'extérieur elles
sont défigurées par une profusion de figures humaines et animales! Le
même caractère d'élévation se retrouve dans les prières silencieuses
et les simples exercices de piété du Coran, comparés au bruyant et
incompréhensible bredouillage de mots des messes catholiques ou à la
musique tapageuse des processions théâtrales.
=Mixothéisme.=--On peut à bon droit réunir sous ce terme toutes les
formes de croyance aux dieux qui renferment des _mélanges_ de
conceptions religieuses différentes et en partie même contradictoires.
En théorie, cette forme de religion, des plus répandues, n'a jamais
été reconnue jusqu'ici. En pratique, néanmoins, c'est la plus
importante et la plus remarquable de toutes. Car la grande majorité
des hommes qui se sont formés des idées religieuses ont été de tous
temps et sont aujourd'hui encore _mixothéistes_; leur notion de Dieu
est un mélange des principes religieux de telle confession spéciale,
qu'on leur a inculqués dès l'enfance et de beaucoup d'impressions
diverses éprouvées plus tard au contact d'autres formes de croyance et
qui ont modifié les premières. Pour beaucoup de savants il faut
ajouter à cela l'influence transformatrice des études philosophiques
de l'âge mûr et surtout l'étude impartiale des phénomènes de la nature
qui montre le néant des croyances théistes. La lutte entre ces notions
contradictoires, infiniment douloureuse pour les âmes sensibles et qui
parfois se prolonge sans solution pendant la vie entière,--montre
clairement la puissance inouïe de l'_hérédité_ des vieux principes
religieux d'une part et de l'_adaptation_ précoce à des principes
erronés, d'autre part. La confession spéciale qui, dès sa plus tendre
enfance, a été inculquée de force à l'enfant par ses parents, reste le
plus souvent et pour la plus grande part, prédominante, au cas où plus
tard l'influence plus forte d'une autre confession n'amène pas une
conversion. Mais même dans ce passage d'une forme de croyance à
l'autre, le nouveau nom, comme déjà celui qu'on vient de quitter,
n'est souvent qu'une étiquette extérieure sous laquelle s'abritent les
croyances et les erreurs les plus diverses, formant le mélange le plus
bariolé. La grande majorité des prétendus chrétiens ne sont pas
monothéistes (comme ils le croient), mais amphithéistes,
triplothéistes ou polythéistes. On en peut dire autant des adeptes de
l'islamisme et du mosaïsme, ainsi que de ceux de toutes les religions
monothéistes. Partout viennent s'adjoindre à la notion originelle du
«Dieu unique ou du dieu triple», des croyances, acquises plus tard, à
des divinités subalternes: anges, diables, saints et autres démons,
mélange bariolé des formes les plus diverses du théisme.
=Essence du théisme.=--Toutes les formes que nous venons de passer en
revue, du théisme au sens propre--peu importe que cette croyance en
Dieu revête une forme naturaliste ou anthropistique--ont en commun la
conception de Dieu comme d'un être _extérieur au monde_ (_extra
mundanum_) ou _surnaturel_ (_supranaturale_). Toujours Dieu s'oppose,
comme un Etre indépendant, au monde ou à la nature, le plus souvent
comme leur Créateur, leur Conservateur et leur Régisseur. Dans la
plupart des religions s'ajoute encore à cela le caractère de
_personnalité_ et l'idée, plus précise encore, que Dieu en tant que
personne est semblable à l'homme. «L'homme se peint dans ses dieux.»
Cet _anthropomorphisme de Dieu_ ou conception anthropistique d'un Etre
qui pense, sent et agit comme l'homme, prédomine chez la majorité de
ceux qui croient en Dieu, tantôt sous une forme plus naïve et plus
grossière, tantôt sous une forme plus abstraite et plus raffinée. Sans
doute, la théosophie la plus élevée affirme que Dieu, en tant qu'Etre
suprême, est absolument parfait et par suite complètement différent de
l'Etre imparfait qu'est l'homme. Mais à un examen plus minutieux on
s'aperçoit toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activité
psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme l'homme,
quoique sous une forme infiniment plus parfaite.
=L'anthropisme personnel de Dieu= est devenu pour la plupart des
croyants une idée si naturelle qu'ils ne sont pas choqués de voir Dieu
personnifié sous la forme humaine dans les tableaux et les statues, ni
de lui voir revêtir cette forme humaine dans les diverses créations
poétiques de l'imagination, où Dieu se transforme ainsi en un
_Vertébré_. Dans beaucoup de mythes, Dieu apparaît encore sous la
forme d'autres Mammifères (singes, lions, taureaux, etc.), plus
rarement sous celle d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle
de Vertébrés inférieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les
religions les plus élevées et les plus abstraites, cette forme
corporelle disparaît et Dieu n'est adoré que comme «_pur esprit_» sans
corps. «Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en esprit
et en vérité». Mais néanmoins l'activité psychique de ce pur esprit
est absolument la même que celle des dieux anthropomorphes. A la
vérité, ce Dieu immatériel n'est pas incorporel, mais invisible, conçu
sous la forme d'un gaz.
Nous aboutissons ainsi à la notion paradoxale d'un Dieu, _Vertébré
gazeux_ (cf. _Morphol. gén._, 1866).
II. =Panthéisme= (Doctrine de l'Un-Tout), _Dieu et le monde sont un
seul et même être_. L'idée de Dieu s'identifie avec celle de la
_nature_ ou de la _substance_. Cette conception panthéiste est en
opposition radicale, en principe du moins, avec toutes les formes
précédentes et autres possibles du _théisme_, bien qu'on se soit
efforcé, par des concessions réciproques, de combler le profond abîme
qui sépare les deux doctrines. Entre elles persiste toujours cette
opposition fondamentale que, dans le _théisme_, Dieu, être
_extramondain_, s'oppose à la nature qu'il crée et conserve, agissant
sur elle _du dehors_, tandis que dans le _panthéisme_, Dieu, Etre
_intramondain_, est partout la nature elle-même et agit _à
l'intérieur_ de la substance, en tant que «force ou énergie». Ce
dernier point de vue est seul conciliable avec la loi naturelle
suprême qu'un des plus grands triomphes du XIXe siècle est d'avoir
posée: la _loi de substance_. Le _panthéisme_ est donc nécessairement
le _point de_ _vue des sciences naturelles modernes_. Sans doute, les
naturalistes, aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette
affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine théiste
avec les idées fondamentales du panthéisme exprimées par la loi de
substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous que sur l'obscurité
ou sur l'inconséquence de la pensée, dans le cas toutefois où ils sont
sincères et tentés avec loyauté.
Le _panthéisme_ ne pouvant provenir que de l'observation de la nature,
rectifiée et interprétée par la pensée de l'homme civilisé, on
comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le _théisme_ qui, sous
sa forme la plus grossière, était déjà constitué il y a plus de dix
mille ans, chez les peuples primitifs et avec les variations les plus
diverses.
Si des germes de panthéisme se trouvent déjà épars dans les diverses
religions dès le début de la philosophie (chez les plus anciens des
peuples civilisés dans l'Inde et en Egypte, en Chine et au Japon),
bien des milliers de siècles avant Jésus-Christ, cependant, le
panthéisme, comme philosophie précise et constituée, n'apparaît
qu'avec l'_hylozoïsme des philosophes naturalistes ioniens_ dans la
première moitié du VIe siècle avant Jésus-Christ. A cette époque de
splendeur pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dépassés
par ANAXIMANDRE de Milet, lequel conçut l'unité fondamentale du _Tout
infini_ (Apeiron) avec plus de profondeur et de clarté que son maître
THALÈS ou son élève ANAXIMÈNE. Non seulement ANAXIMANDRE avait déjà
exprimé la grande pensée de l'_unité_ originelle du Cosmos, de
l'_évolution_ de tous les phénomènes provenant de la _matière
première_ qui pénètre tout, mais aussi la conception hardie d'une
_alternance_ périodique et indéfinie de mondes apparaissant et
disparaissant.
Beaucoup d'autres grands philosophes ultérieurs, dans l'antiquité
classique, surtout DÉMOCRITE, HÉRACLITE et EMPÉDOCLE ont été amenés
par leurs réflexions profondes à concevoir dans le même sens ou d'une
manière analogue, cette unité de la Nature et de Dieu, du corps et de
l'esprit qui a trouvé son expression la plus précise dans la loi de
substance de notre _monisme_ actuel. Le grand poète romain et
philosophe naturaliste, LUCRÈCE, a exposé ce monisme sous une forme
hautement poétique dans son célèbre poème didactique _De rerum
Natura_. Mais ce monisme panthéiste et conforme à la Nature fut
bientôt repoussé par le dualisme mystique de PLATON et surtout par la
puissante influence que conquit sa philosophie idéaliste en se
fusionnant avec les doctrines chrétiennes. Lorsqu'ensuite leur plus
puissant représentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du
monde, le panthéisme fut violemment comprimé, $1, son représentant le
plus remarquable, fut brûlé vif le 17 février 1600, sur le Campo Fiori
de Rome, par le «représentant de Dieu».
Ce n'est que dans la seconde moitié du XVIIe siècle que le système
panthéiste fut constitué sous sa forme la plus pure par le grand
SPINOZA; il créa pour désigner la totalité des choses le pur _concept
de substance_ dans lequel «Dieu et le Monde» sont inséparables. Nous
devons d'autant plus admirer aujourd'hui la clarté, l'exactitude et la
logique du système moniste de SPINOZA, qu'il y a deux cent cinquante
ans, ce puissant penseur manquait encore de toutes les données
empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la seconde
moitié du XIXe siècle. Quant aux rapports entre le panthéisme de
SPINOZA, le _matérialisme_ ultérieur du XVIIIe siècle et notre
_monisme_ actuel, nous en avons déjà parlé au premier chapitre de ce
livre. Rien n'a tant contribué à le propager, surtout en Allemagne,
que les oeuvres immortelles du plus grand de nos poètes et penseurs,
de GOETHE. Ses admirables poèmes _Dieu et le Monde_, _Prométhée_,
_Faust_, etc., contiennent, enveloppées sous la forme poétique la plus
parfaite, les pensées fondamentales du panthéisme.
=Athéisme= (_Conception de l'Univers dépouillé de Dieu_).--Il n'y a
_pas de Dieu_ ni de dieux, si l'on désigne par ce terme des êtres
personnels existant en dehors de la Nature.
Cette _conception athéiste_ coïncide, quant aux points essentiels,
avec le _monisme_ ou _panthéisme_ des sciences naturelles; elle en
donne seulement une autre expression, en ce qu'elle en fait ressortir
le côté négatif, la non-existence de la divinité extramondaine ou
surnaturelle. En ce sens, SCHOPENHAUER dit très justement: «Le
_panthéisme_ n'est qu'un athéisme poli. La vérité du panthéisme
consiste dans la suppression de l'opposition dualiste entre Dieu et le
monde, dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force
interne et par lui-même. La proposition panthéiste: Dieu et le monde
ne font qu'un, est un détour poli pour signifier au seigneur Dieu son
congé.»
Pendant tout le moyen âge, sous la tyrannie sanglante du papisme,
l'_Athéisme_ a été poursuivi par le fer et par le feu comme la forme
la plus épouvantable de conception de l'Univers. Comme dans l'Evangile
l'_athée_ est complétement identifié au _méchant_ et qu'il est menacé
dans la vie éternelle--pour un simple «manque de foi»--des peines de
l'Enfer et de la damnation éternelle, on conçoit que tout bon chrétien
ait évité soigneusement le moindre soupçon d'athéisme. Malheureusement
c'est là une opinion accréditée aujourd'hui encore, dans beaucoup de
milieux. Le naturaliste _athée_, qui consacre ses forces et sa vie à
la recherche de la _vérité_, est tenu d'avance pour capable de tout ce
qui est mal; le dévot _théiste_ qui assiste sans pensée à toutes les
cérémonies vides du culte papiste, passe déjà, rien qu'à cause de
cela, pour un bon citoyen, même si, sous sa _croyance_ il ne pense
rien du tout et qu'il pratique à côté de cela la morale la plus
répréhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au XXe siècle lorsque
la superstition cédera davantage le pas à la connaissance de la nature
par la raison et à la conviction moniste de _l'unité de Dieu et du
monde_.