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historischen Entwicklung._ Stuttgart, 1889.

L'humanité considère, depuis des milliers d'années, comme la raison

dernière et suprême de tous les phénomènes, une cause efficiente

qu'elle appelle _Dieu_ (_Deus_, _Theos_). Comme toutes les notions

générales, cette notion suprême a subi, au cours de l'évolution de la

raison, les transformations les plus importantes et les déviations les

plus diverses. On peut même dire qu'aucun terme n'a subi autant de

modifications et de déformations; car aucun autre ne touche de si

près, à la fois, aux devoirs suprêmes de l'entendement s'efforçant de

connaître, de la science fondée sur la raison et aux intérêts les plus

profonds de l'âme croyante et de la fantaisie poétique.

Une comparaison critique des nombreuses formes différentes de l'idée

de Dieu serait des plus intéressantes et instructives, mais nous

entraînerait trop loin; nous nous contenterons ici de jeter un regard

rapide sur les formes les plus importantes qu'a revêtues l'idée de

Dieu et sur le rapport qu'elles présentent avec notre conception

moderne, déterminée par la seule connaissance de la nature. Nous

renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire sur cet

intéressant domaine, à l'ouvrage remarquable, déjà plusieurs fois cité

d'AD. SVOBODA: _Les formes de la croyance_ (2 vol. Leipzig 1897).

Si nous faisons abstraction des nuances très fines et des revêtements

variés apposés sur l'image de Dieu et si nous nous bornons au contenu

le plus essentiel de cette notion, nous pourrons à bon droit ranger

les diverses conceptions en deux grands groupes opposés: le groupe

_théiste_ et le groupe _panthéiste_. Celui-ci se rattache directement

à la conception _moniste_ ou rationnelle, celui-là à la philosophie

_dualiste_ ou mystique.

I. =Théisme: Dieu et le monde sont deux personnes distinctes.=--Dieu

s'oppose au monde comme son créateur, son conservateur et son

régisseur. Aussi Dieu est-il conçu plus ou moins à l'image de l'homme,

comme un organisme qui pense et agit à la façon de l'homme (bien que

sous une forme beaucoup plus parfaite). Ce _Dieu anthropomorphe_, dont

la conception chez les différents peuples est manifestement

polyphylétique, a été soumis par leur fantaisie aux formes les plus

variées, depuis le fétichisme jusqu'aux religions monothéistes

épurées, du présent. Parmi les sous-classes les plus importantes du

théisme, nous distinguerons le polythéisme, le triplothéisme,

l'amphithéisme et le monothéisme.

=Polythéisme.=--Le monde est peuplé de divinités variées qui

interviennent, avec plus ou moins d'indépendance, dans la marche des

évènements. Le _fétichisme_ trouve de pareils dieux subalternes dans

les corps inanimés les plus divers de la nature, dans les pierres,

dans l'eau, dans l'air, dans les produits de toutes sortes de l'art

humain (images des dieux, statues, etc.). Le _démonisme_ voit des

dieux dans les organismes vivants les plus variés: dans les arbres,

les animaux, les hommes. Ce polythéisme revêt déjà, dans les formes

les plus inférieures de la religion, chez les peuples primitifs et

incultes, les formes les plus diverses. Il nous apparaît avec son

maximum de pureté dans le _polythéisme grec_, dans ces superbes

légendes des dieux qui fournissent aujourd'hui encore à notre art

moderne les plus beaux modèles poétiques et plastiques. Bien inférieur

est le _polythéisme catholique_, dans lequel de nombreux «saints» (de

réputation souvent fort équivoque), sont invoqués comme des divinités

subalternes ou suppliés d'intercéder auprès du Dieu suprême (ou de son

amie, la «Vierge Marie»).

=Triplothéisme= (Doctrine de la Trinité).--La doctrine de la _Trinité

de Dieu_ qui forme aujourd'hui encore, dans le Credo des peuples

chrétiens, les «trois articles de foi» fondamentaux, aboutit, comme on

sait, à l'idée que le _Dieu unique_ du christianisme, se compose à la

vérité de trois personnes d'essence très différente: I. _Dieu le Père_

est le «tout-puissant créateur du ciel et de la terre» (ce mythe

inadmissible est depuis longtemps réfuté par la cosmogénie,

l'astronomie et la géologie scientifiques). II. _Jésus-Christ_ est le

«fils unique de Dieu le Père» (et en même temps de la troisième

personne, le «Saint-Esprit»!!) conçu par l'immaculée conception de la

Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le

_Saint-Esprit_, être mystique, dont les rapports incompréhensibles

avec le «fils» et avec le «père» font, depuis dix-neuf cents ans, que

des millions de théologiens chrétiens se cassent inutilement la tête.

Les Évangiles, qui sont cependant la seule source claire de ce

_triplothéisme chrétien_, nous laissent dans une ignorance complète au

sujet des rapports particuliers qu'ont entre elles ces trois

personnes, et quant à la question de leur énigmatique unité, ils ne

nous donnent aucune réponse satisfaisante. Par contre, nous devons

insister particulièrement sur la confusion que cette obscure et

mystique théorie de la Trinité amène nécessairement dans la tête de

nos enfants, dès les premières leçons qu'ils entendent là-dessus à

l'école. Le lundi matin, pendant la première heure de leçon (religion)

ils apprennent: Trois fois un font un!--et aussitôt après, pendant la

seconde heure de leçon (calcul): Trois fois un font trois! Je me

souviens encore très bien, pour ma part, des hésitations que

cette frappante contradiction éveilla en moi dès la première

leçon.--D'ailleurs la _Trinité_ du christianisme n'est aucunement

originale, mais (comme la plupart des autres dogmes) elle est

empruntée aux religions plus anciennes. Du culte du soleil des mages

chaldéens est issue la Trinité d'_Ilu_, la mystérieuse source de

l'Univers; ses trois manifestations sont _Anu_, le chaos originel,

_Bel_, l'ordonnateur du monde et _Ao_, la lumière divine, la sagesse

éclairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la _Trimurti_, «unité

divine» est composée également de trois personnes: _Brahma_ (le

créateur), _Wischnu_ (le conservateur) et _Schiwa_ (le destructeur).

Il semble que, dans ces conceptions, ainsi que dans d'autres relatives

à la Trinité, le _saint nombre trois_ en tant que tel--en tant que

_nombre symbolique_--ait joué un rôle. Les trois premiers devoirs

chrétiens, eux aussi: «la foi, l'espérance et la charité» forment une

_triade_ analogue.

=Amphithéisme.=--Le monde est régi par deux dieux différents, un bon

et un mauvais, le _dieu_ et le _diable_. Ces deux régents de l'Univers

sont en lutte éternelle, comme le roi et l'anti-roi, le Pape et

l'anti-pape. Le résultat de cette lutte est continuellement l'état

actuel du monde. Le bon _Dieu_, en tant qu'être bon, est la source du

Bon et du Beau, du plaisir et de la joie. Le monde serait parfait si

son action n'était pas continuellement contrebalancée par celle de

l'être mauvais, du _Diable_; ce mauvais Satan est la cause de tout mal

et de toute laideur, du déplaisir et de la douleur.

Cet _amphithéisme_ est, sans contredit, parmi toutes les différentes

formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable, celle dont la

théorie s'accorde le mieux avec une explication scientifique de

l'Univers. Aussi la trouvons-nous développée, plusieurs milliers

d'années déjà avant le Christianisme, chez les divers peuples

civilisés de l'antiquité. Dans l'Inde ancienne, WISCHNU, le

conservateur, lutte contre SCHIWA, le destructeur. Dans l'ancienne

Égypte, au bon OSIRIS s'oppose le méchant TYPHON. Chez les premiers

Hébreux, un dualisme analogue se retrouve entre ASCHERA, la terre,

mère féconde qui engendre (= Keturah) et ELJOU (= Moloch ou Sethos),

le sévère père céleste. Dans la religion Zende des anciens Perses,

fondée par Zoroastre deux mille ans avant J.-C., règne une guerre

continuelle entre ORMUDZ, le bon dieu de la lumière et AHRIMAN, le

méchant dieu des ténèbres.

Le diable ne joue pas un moindre rôle dans la mythologie du

_Christianisme_, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant que

tentateur, prince de l'Enfer et des Ténèbres. En tant que _Satanas_

personnel il était encore au commencement de notre siècle, un élément

essentiel dans la croyance de la plupart des chrétiens; c'est

seulement vers le milieu du siècle qu'avec le progrès des lumières il

fut peu à peu dépossédé ou qu'il dut se contenter du rôle subalterne

que GOETHE dans le _Faust_, le plus grand de tous les poèmes

dramatiques, assigne à _Méphistophélès_. Actuellement, dans les

milieux les plus cultivés, la «croyance en un Diable personnel» passe

pour une superstition du moyen âge, qu'on a dépassée, tandis qu'en

même temps la «croyance en Dieu» (c'est-à-dire en un Dieu personnel,

bon et aimant) est conservée comme un élément indispensable de la

religion. Et pourtant la première croyance est aussi pleinement

légitime (et aussi peu fondée) que la seconde. En tous cas,

l'«imperfection de la vie terrestre» dont on se plaint tant, la «lutte

pour la vie» et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus

simplement et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et

le dieu méchant, que par n'importe quelle autre forme de croyance en

Dieu.

=Monothéisme.=--La doctrine de l'unité de Dieu peut passer, sous plus

d'un rapport, pour la forme la plus simple et la plus naturelle du

culte rendu à Dieu; d'après l'opinion courante, c'est le fondement le

plus répandu de la religion et qui domine en particulier la croyance

de l'Eglise chez les peuples cultivés. Cependant, en fait, ce n'est

pas le cas; car le prétendu _monothéisme_, si l'on y regarde de plus

près, apparaît le plus souvent comme une des formes précédemment

examinées du théisme, en ce sens qu'à côté du «Dieu principal»,

suprême, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent. En outre,

la plupart des religions qui ont eu un point de départ purement

monothéiste, sont devenues, au cours du temps, plus ou moins

polythéistes. Il est vrai et la statistique moderne l'affirme, parmi

les quinze cents millions d'hommes qui habitent notre terre, la plus

grande majorité sont _monothéistes_; il y aurait _soi-disant_, parmi

eux, _environ_ 600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de

Chrétiens (prétendus), 200 millions de païens (de diverses sortes),

180 millions de Mahométans, 10 millions d'Israélites et 10 millions

qui seraient sans religion aucune. Mais la grande majorité des

prétendus monothéistes se fait de Dieu l'idée la plus obscure, ou bien

croit, à côté du Dieu principal unique, à beaucoup de dieux

accessoires, comme par exemple: aux anges, au diable, aux démons, etc.

Les diverses formes sous lesquelles le _monothéisme_ s'est développé

_polyphylétiquement_ peuvent être ramenées à deux grands groupes: le

monothéisme naturaliste et le naturalisme anthropistique.

=Monothéisme naturaliste.=--Cette ancienne forme de religion voit

l'incarnation de Dieu dans quelque phénomène naturel élevé, dominant

tout. Comme tel, depuis plusieurs milliers d'années, ce qui a frappé

l'homme avant tout c'est le _soleil_, la divinité éclairant et

réchauffant qui tient visiblement, sous sa dépendance immédiate, toute

la vie organique. Le _culte du soleil_ (solarisme ou héliothéisme)

apparaît au naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances

théistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne le plus

aisément avec la philosophie naturelle moniste du présent.

Car notre astrophysique et notre géogénie modernes nous ont convaincus

que notre terre est une partie détachée du soleil et qu'elle

retournera plus tard se perdre dans son sein. La physiologie moderne

nous enseigne que la source première de toute vie organique, sur la

terre, est la formation du plasma ou _plasmodomie_ et que cette

synthèse de combinaisons inorganiques simples (eau, acide carbonique

et ammoniaque ou acide azotique) ne peut se produire que sous

l'influence de la _lumière solaire_. Le développement primaire des

_plantes plasmodomes_ n'a été suivi que tardivement, secondairement

par celui des _animaux plasmophages_ qui, directement ou

indirectement, se nourrissent des premières et l'apparition de

l'espèce humaine elle-même n'est, à son tour, qu'un fait tardif dans

l'histoire généalogique du règne animal. Notre vie humaine tout

entière, corporelle et intellectuelle, se ramène en dernière analyse,

comme toute autre vie organique, au rayonnement du soleil dispensateur

de lumière et de chaleur. Du point de vue de la raison pure, le _culte

du soleil_ apparaît donc comme un _monothéisme naturaliste_, beaucoup

plus fondé que le culte anthropistique des chrétiens et autres peuples

civilisés, qui se représentent Dieu sous la forme humaine. De fait,

les adorateurs du soleil étaient déjà parvenus, il y a des milliers

d'années, à un degré de culture intellectuelle et morale plus élevé

que la plupart des autres théistes. Me trouvant en 1881 à Bombay, j'y

ai suivi avec la plus grande sympathie les édifiants exercices de

piété des fidèles parsis qui, debout au bord de la mer ou agenouillés

sur des tapis étendus, lors du lever et du coucher du soleil

exprimaient à l'astre leur adoration[57].--Le _culte de la lune_,

_lunarisme_ ou _Sélénothéisme_ est moins important que le solarisme;

s'il y a quelques peuples primitifs qui adorent la lune seule, la

plupart cependant professent en même temps le culte du soleil et des

étoiles.

[57] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_ (trad.

française).

=Monothéisme anthropistique.=--L'identification de Dieu à l'homme,

l'idée que l'«Etre suprême» pense, sent et agit comme l'homme (quoique

sous une forme plus élevée) joue le plus grand rôle dans l'histoire de

la civilisation, en tant que _monothéisme anthropomorphique_. Il faut

mettre ici au premier plan les trois grandes religions de la race

méditerranéenne: la religion mosaïque ancienne, la religion

chrétienne intermédiaire et la religion mahométane, dernière venue.

Ces _trois grandes religions méditerranéennes_, apparues toutes trois

sur les rivages favorisés de la plus intéressante des mers, fondées

toutes trois d'une manière analogue par un enthousiaste de race

sémitique, à l'imagination enflammée--ont entre elles les rapports les

plus étroits, non seulement extérieurement, par cette origine commune,

mais encore intérieurement, par de nombreux traits communs à leurs

articles de foi. De même que le Christianisme a emprunté directement

une grande partie de sa mythologie à l'ancien Judaïsme, de même

l'Islamisme, dernier venu, a conservé beaucoup de l'héritage des deux

autres religions. Les religions méditerranéennes étaient toutes les

trois, à l'origine, purement _monothéistes_; toutes les trois, elles

ont subi plus tard les transformations _polythéistes_ les plus

variées, à mesure qu'elles se répandaient sur les côtes découpées et

si diversement habitées de la Méditerranée et de là sur les autres

points du globe.

=Le Mosaïsme.=--Le monothéisme juif, tel que _Moïse_ le fonda (1600

av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de croyance religieuse qui,

dans l'antiquité, a exercé la plus grande influence sur le

développement ultérieur, éthique et religieux, de l'humanité. Il est

incontestable que cette haute valeur historique lui incombe déjà pour

cette raison que les deux autres religions méditerranéennes qui

partagent avec lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est

porté sur les épaules de Moïse comme plus tard Mahomet sur celles du

Christ. De même, le Nouveau Testament qui, dans le court espace de

dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la foi de tous les

peuples civilisés, repose sur la base vénérable de l'Ancien Testament.

Tous deux réunis, sous le nom de _Bible_, ont pris une influence et

une extension qu'on ne peut comparer à celles d'aucun livre au monde.

De fait, la Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports--et

malgré le mélange étrange du bon et du mauvais--le «livre des

livres». Mais si nous examinons impartialement et sans préjugé, cette

remarquable source historique, bien des points importants se

présenteront sous un tout autre jour qu'on ne l'enseigne partout. Ici

aussi, la critique moderne et l'histoire de la civilisation pénétrant

plus avant, nous ont fourni des renseignements précieux qui ébranlent

dans ses fondements la tradition admise.

Le monothéisme, tel que Moïse chercha à l'établir dans le culte de

Jéhovah et tel qu'il fut plus tard développé avec grand succès par les

_prophètes_--les philosophes des Hébreux--eut à l'origine de longs et

durs combats à soutenir avec l'ancien polythéisme, alors tout

puissant. _Jéhovah_ ou Japheh fut d'abord dérivé de ce Dieu céleste

qui, sous le nom de Moloch ou Baal était une des divinités les plus

honorées de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou

Chronos des Grecs). Mais à côté, d'autres dieux demeuraient en haute

estime, et la lutte contre l'«idolâtrie» ne cessa jamais chez le

peuple juif. Cependant, en principe, Jéhovah demeura le seul Dieu,

celui qui, dans le premier des dix commandements de Moïse, dit

expressément: «Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas d'autre

Dieu que moi».

=Le Christianisme.=--Le monothéisme chrétien partagea le sort de son

père, le mosaïsme, il ne resta monothéisme vrai que théoriquement, en

principe, tandis que pratiquement il revêtait les formes les plus

diverses du polythéisme. A vrai dire, déjà par la doctrine de la

Trinité, qui passait pourtant pour un des éléments indispensables de

la religion chrétienne, le monothéisme était logiquement supprimé. Les

_trois personnes_ distinguées comme Père, Fils et Saint-Esprit, sont

et restent trois _individus_ différents (et même des personnages

anthropomorphes) au même titre que les trois divinités hindoues de la

Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa) ou que celles de la Trinité des

anciens Hébreux (Anu, Bel, Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus

répandues du Christianisme, la Vierge Marie, comme Mère immaculée du

Christ, joue un grand rôle à titre de quatrième divinité; dans

beaucoup de cercles catholiques, elle passe même pour plus importante

et plus influente que les trois personnages masculins du Céleste

royaume. Le _culte de la Madone_ a pris là une telle importance qu'on

pourrait l'opposer comme un _monothéisme féminin_ à la forme ordinaire

de monothéisme masculin. L'auguste reine des Cieux occupe si bien le

premier plan (ainsi que d'innombrables portraits de la madone et

d'innombrables légendes en font preuve), que les trois personnages

masculins sont complètement effacés.

En dehors de cela, la fantaisie des Chrétiens croyants a de bonne

heure joint une nombreuse société de _Saints_ de toutes espèces au

chef suprême du gouvernement céleste et des anges musiciens veillent à

ce que, dans la «vie éternelle» on ne manque pas de jouissances

musicales. Les papes romains--les plus grands charlatans que jamais

religion ait produits--s'empressent continuellement d'augmenter par

des canonisations nouvelles le nombre de ces célestes trabans

anthropomorphes. Cette étonnante société du Paradis a reçu une

augmentation de population, à la fois plus considérable et plus

intéressante que toutes les autres, le 13 juillet 1870, lorsque le

Concile du Vatican a déclaré les papes, en tant que représentants du

Christ, _infaillibles_, les élevant ainsi, de lui-même, au rang de

_dieux_. Si nous ajoutons à cela le «diable personnel» et les «mauvais

anges» qui composent sa cour, personnages reconnus par les papes, le

_papisme_ nous présentera encore aujourd'hui la forme la plus répandue

du Christianisme moderne, et le tableau varié d'un _polythéisme_ si

riche, que l'Olympe hellénique nous paraîtra, à côté de lui, petit et

misérable.

=L'Islamisme= (ou _Monothéisme mahométan_) est la forme la plus

récente et en même temps la plus pure du Monothéisme. Lorsque le jeune

Mahomet (né en 570), de bonne heure en vint à mépriser le culte

polythéiste de ses concitoyens arabes et apprit à connaître le

Christianisme des Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les

doctrines fondamentales de ceux-ci, mais il ne put se résoudre à voir

dans le Christ autre chose qu'un Prophète, comme Moïse. Dans le dogme

de la Trinité, il ne trouva que ce qu'y doit forcément trouver tout

homme sans préjugé après une réflexion impartiale: un article de foi

absurde qui n'est ni conciliable avec les principes de notre raison,

ni du moindre prix pour notre édification religieuse. Mahomet

considérait avec raison l'adoration de l'immaculée Vierge Marie «Mère

de Dieu» comme une idolâtrie aussi vaine que le culte rendu aux images

et aux statues. Plus il y réfléchissait, plus il aspirait vers une

plus pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la

certitude de son grand principe: «Dieu est le seul Dieu»; il n'y a pas

à côté de lui d'autres dieux.

Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir de tout

anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son Dieu unique restait,

lui aussi, un homme tout-puissant, idéalisé, tout comme le sévère Dieu

vengeur de Moïse, tout comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais

nous devons cependant reconnaître à la religion mahométane cette

supériorité qu'à travers son évolution historique et ses inévitables

déviations, elle a conservé bien plus rigoureusement que les religions

mosaïque et chrétienne le caractère du _pur monothéisme_. Cela se voit

encore aujourd'hui, extérieurement, dans les formules de prières, la

façon de prêcher inhérentes au culte mahométan, de même que dans

l'architecture et la décoration de ses temples. Lorsqu'en 1873, je

visitai pour la première fois l'Orient, que j'admirai les splendides

mosquées du Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je

fus rempli d'une piété sincère par la décoration simple et pleine de

goût de l'intérieur, par l'ornementation architectonique d'un style si

élevé et en même temps si riche de l'extérieur. Comme ces mosquées

paraissent nobles et d'un style élevé, comparées à la plupart des

églises catholiques qui, à l'intérieur, sont surchargées de tableaux

de toutes sortes et d'oripeaux dorés, tandis qu'à l'extérieur elles

sont défigurées par une profusion de figures humaines et animales! Le

même caractère d'élévation se retrouve dans les prières silencieuses

et les simples exercices de piété du Coran, comparés au bruyant et

incompréhensible bredouillage de mots des messes catholiques ou à la

musique tapageuse des processions théâtrales.

=Mixothéisme.=--On peut à bon droit réunir sous ce terme toutes les

formes de croyance aux dieux qui renferment des _mélanges_ de

conceptions religieuses différentes et en partie même contradictoires.

En théorie, cette forme de religion, des plus répandues, n'a jamais

été reconnue jusqu'ici. En pratique, néanmoins, c'est la plus

importante et la plus remarquable de toutes. Car la grande majorité

des hommes qui se sont formés des idées religieuses ont été de tous

temps et sont aujourd'hui encore _mixothéistes_; leur notion de Dieu

est un mélange des principes religieux de telle confession spéciale,

qu'on leur a inculqués dès l'enfance et de beaucoup d'impressions

diverses éprouvées plus tard au contact d'autres formes de croyance et

qui ont modifié les premières. Pour beaucoup de savants il faut

ajouter à cela l'influence transformatrice des études philosophiques

de l'âge mûr et surtout l'étude impartiale des phénomènes de la nature

qui montre le néant des croyances théistes. La lutte entre ces notions

contradictoires, infiniment douloureuse pour les âmes sensibles et qui

parfois se prolonge sans solution pendant la vie entière,--montre

clairement la puissance inouïe de l'_hérédité_ des vieux principes

religieux d'une part et de l'_adaptation_ précoce à des principes

erronés, d'autre part. La confession spéciale qui, dès sa plus tendre

enfance, a été inculquée de force à l'enfant par ses parents, reste le

plus souvent et pour la plus grande part, prédominante, au cas où plus

tard l'influence plus forte d'une autre confession n'amène pas une

conversion. Mais même dans ce passage d'une forme de croyance à

l'autre, le nouveau nom, comme déjà celui qu'on vient de quitter,

n'est souvent qu'une étiquette extérieure sous laquelle s'abritent les

croyances et les erreurs les plus diverses, formant le mélange le plus

bariolé. La grande majorité des prétendus chrétiens ne sont pas

monothéistes (comme ils le croient), mais amphithéistes,

triplothéistes ou polythéistes. On en peut dire autant des adeptes de

l'islamisme et du mosaïsme, ainsi que de ceux de toutes les religions

monothéistes. Partout viennent s'adjoindre à la notion originelle du

«Dieu unique ou du dieu triple», des croyances, acquises plus tard, à

des divinités subalternes: anges, diables, saints et autres démons,

mélange bariolé des formes les plus diverses du théisme.

=Essence du théisme.=--Toutes les formes que nous venons de passer en

revue, du théisme au sens propre--peu importe que cette croyance en

Dieu revête une forme naturaliste ou anthropistique--ont en commun la

conception de Dieu comme d'un être _extérieur au monde_ (_extra

mundanum_) ou _surnaturel_ (_supranaturale_). Toujours Dieu s'oppose,

comme un Etre indépendant, au monde ou à la nature, le plus souvent

comme leur Créateur, leur Conservateur et leur Régisseur. Dans la

plupart des religions s'ajoute encore à cela le caractère de

_personnalité_ et l'idée, plus précise encore, que Dieu en tant que

personne est semblable à l'homme. «L'homme se peint dans ses dieux.»

Cet _anthropomorphisme de Dieu_ ou conception anthropistique d'un Etre

qui pense, sent et agit comme l'homme, prédomine chez la majorité de

ceux qui croient en Dieu, tantôt sous une forme plus naïve et plus

grossière, tantôt sous une forme plus abstraite et plus raffinée. Sans

doute, la théosophie la plus élevée affirme que Dieu, en tant qu'Etre

suprême, est absolument parfait et par suite complètement différent de

l'Etre imparfait qu'est l'homme. Mais à un examen plus minutieux on

s'aperçoit toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activité

psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme l'homme,

quoique sous une forme infiniment plus parfaite.

=L'anthropisme personnel de Dieu= est devenu pour la plupart des

croyants une idée si naturelle qu'ils ne sont pas choqués de voir Dieu

personnifié sous la forme humaine dans les tableaux et les statues, ni

de lui voir revêtir cette forme humaine dans les diverses créations

poétiques de l'imagination, où Dieu se transforme ainsi en un

_Vertébré_. Dans beaucoup de mythes, Dieu apparaît encore sous la

forme d'autres Mammifères (singes, lions, taureaux, etc.), plus

rarement sous celle d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle

de Vertébrés inférieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les

religions les plus élevées et les plus abstraites, cette forme

corporelle disparaît et Dieu n'est adoré que comme «_pur esprit_» sans

corps. «Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en esprit

et en vérité». Mais néanmoins l'activité psychique de ce pur esprit

est absolument la même que celle des dieux anthropomorphes. A la

vérité, ce Dieu immatériel n'est pas incorporel, mais invisible, conçu

sous la forme d'un gaz.

Nous aboutissons ainsi à la notion paradoxale d'un Dieu, _Vertébré

gazeux_ (cf. _Morphol. gén._, 1866).

II. =Panthéisme= (Doctrine de l'Un-Tout), _Dieu et le monde sont un

seul et même être_. L'idée de Dieu s'identifie avec celle de la

_nature_ ou de la _substance_. Cette conception panthéiste est en

opposition radicale, en principe du moins, avec toutes les formes

précédentes et autres possibles du _théisme_, bien qu'on se soit

efforcé, par des concessions réciproques, de combler le profond abîme

qui sépare les deux doctrines. Entre elles persiste toujours cette

opposition fondamentale que, dans le _théisme_, Dieu, être

_extramondain_, s'oppose à la nature qu'il crée et conserve, agissant

sur elle _du dehors_, tandis que dans le _panthéisme_, Dieu, Etre

_intramondain_, est partout la nature elle-même et agit _à

l'intérieur_ de la substance, en tant que «force ou énergie». Ce

dernier point de vue est seul conciliable avec la loi naturelle

suprême qu'un des plus grands triomphes du XIXe siècle est d'avoir

posée: la _loi de substance_. Le _panthéisme_ est donc nécessairement

le _point de_ _vue des sciences naturelles modernes_. Sans doute, les

naturalistes, aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette

affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine théiste

avec les idées fondamentales du panthéisme exprimées par la loi de

substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous que sur l'obscurité

ou sur l'inconséquence de la pensée, dans le cas toutefois où ils sont

sincères et tentés avec loyauté.

Le _panthéisme_ ne pouvant provenir que de l'observation de la nature,

rectifiée et interprétée par la pensée de l'homme civilisé, on

comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le _théisme_ qui, sous

sa forme la plus grossière, était déjà constitué il y a plus de dix

mille ans, chez les peuples primitifs et avec les variations les plus

diverses.

Si des germes de panthéisme se trouvent déjà épars dans les diverses

religions dès le début de la philosophie (chez les plus anciens des

peuples civilisés dans l'Inde et en Egypte, en Chine et au Japon),

bien des milliers de siècles avant Jésus-Christ, cependant, le

panthéisme, comme philosophie précise et constituée, n'apparaît

qu'avec l'_hylozoïsme des philosophes naturalistes ioniens_ dans la

première moitié du VIe siècle avant Jésus-Christ. A cette époque de

splendeur pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dépassés

par ANAXIMANDRE de Milet, lequel conçut l'unité fondamentale du _Tout

infini_ (Apeiron) avec plus de profondeur et de clarté que son maître

THALÈS ou son élève ANAXIMÈNE. Non seulement ANAXIMANDRE avait déjà

exprimé la grande pensée de l'_unité_ originelle du Cosmos, de

l'_évolution_ de tous les phénomènes provenant de la _matière

première_ qui pénètre tout, mais aussi la conception hardie d'une

_alternance_ périodique et indéfinie de mondes apparaissant et

disparaissant.

Beaucoup d'autres grands philosophes ultérieurs, dans l'antiquité

classique, surtout DÉMOCRITE, HÉRACLITE et EMPÉDOCLE ont été amenés

par leurs réflexions profondes à concevoir dans le même sens ou d'une

manière analogue, cette unité de la Nature et de Dieu, du corps et de

l'esprit qui a trouvé son expression la plus précise dans la loi de

substance de notre _monisme_ actuel. Le grand poète romain et

philosophe naturaliste, LUCRÈCE, a exposé ce monisme sous une forme

hautement poétique dans son célèbre poème didactique _De rerum

Natura_. Mais ce monisme panthéiste et conforme à la Nature fut

bientôt repoussé par le dualisme mystique de PLATON et surtout par la

puissante influence que conquit sa philosophie idéaliste en se

fusionnant avec les doctrines chrétiennes. Lorsqu'ensuite leur plus

puissant représentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du

monde, le panthéisme fut violemment comprimé, $1, son représentant le

plus remarquable, fut brûlé vif le 17 février 1600, sur le Campo Fiori

de Rome, par le «représentant de Dieu».

Ce n'est que dans la seconde moitié du XVIIe siècle que le système

panthéiste fut constitué sous sa forme la plus pure par le grand

SPINOZA; il créa pour désigner la totalité des choses le pur _concept

de substance_ dans lequel «Dieu et le Monde» sont inséparables. Nous

devons d'autant plus admirer aujourd'hui la clarté, l'exactitude et la

logique du système moniste de SPINOZA, qu'il y a deux cent cinquante

ans, ce puissant penseur manquait encore de toutes les données

empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la seconde

moitié du XIXe siècle. Quant aux rapports entre le panthéisme de

SPINOZA, le _matérialisme_ ultérieur du XVIIIe siècle et notre

_monisme_ actuel, nous en avons déjà parlé au premier chapitre de ce

livre. Rien n'a tant contribué à le propager, surtout en Allemagne,

que les oeuvres immortelles du plus grand de nos poètes et penseurs,

de GOETHE. Ses admirables poèmes _Dieu et le Monde_, _Prométhée_,

_Faust_, etc., contiennent, enveloppées sous la forme poétique la plus

parfaite, les pensées fondamentales du panthéisme.

=Athéisme= (_Conception de l'Univers dépouillé de Dieu_).--Il n'y a

_pas de Dieu_ ni de dieux, si l'on désigne par ce terme des êtres

personnels existant en dehors de la Nature.

Cette _conception athéiste_ coïncide, quant aux points essentiels,

avec le _monisme_ ou _panthéisme_ des sciences naturelles; elle en

donne seulement une autre expression, en ce qu'elle en fait ressortir

le côté négatif, la non-existence de la divinité extramondaine ou

surnaturelle. En ce sens, SCHOPENHAUER dit très justement: «Le

_panthéisme_ n'est qu'un athéisme poli. La vérité du panthéisme

consiste dans la suppression de l'opposition dualiste entre Dieu et le

monde, dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force

interne et par lui-même. La proposition panthéiste: Dieu et le monde

ne font qu'un, est un détour poli pour signifier au seigneur Dieu son

congé.»

Pendant tout le moyen âge, sous la tyrannie sanglante du papisme,

l'_Athéisme_ a été poursuivi par le fer et par le feu comme la forme

la plus épouvantable de conception de l'Univers. Comme dans l'Evangile

l'_athée_ est complétement identifié au _méchant_ et qu'il est menacé

dans la vie éternelle--pour un simple «manque de foi»--des peines de

l'Enfer et de la damnation éternelle, on conçoit que tout bon chrétien

ait évité soigneusement le moindre soupçon d'athéisme. Malheureusement

c'est là une opinion accréditée aujourd'hui encore, dans beaucoup de

milieux. Le naturaliste _athée_, qui consacre ses forces et sa vie à

la recherche de la _vérité_, est tenu d'avance pour capable de tout ce

qui est mal; le dévot _théiste_ qui assiste sans pensée à toutes les

cérémonies vides du culte papiste, passe déjà, rien qu'à cause de

cela, pour un bon citoyen, même si, sous sa _croyance_ il ne pense

rien du tout et qu'il pratique à côté de cela la morale la plus

répréhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au XXe siècle lorsque

la superstition cédera davantage le pas à la connaissance de la nature

par la raison et à la conviction moniste de _l'unité de Dieu et du

monde_.

Les énigmes de l'Univers · 第 87 / 160 题