LITTÉRATURE

P. HOLBACH.--_Système de la nature._ Paris, 1770.

H. HELMHOLZ.--_Populaere wissensch. Vortraege._ I-III, Heft.

W. R. GROVE.--_Die Verwandschaft der Naturkraefte._ 1871.

PH. SPILLER.--_Die Entstehung der Welt und die Einheit der

Naturkraefte. Populaere Kosmogenie._ Berlin, 1870.

PH. SPILLER.--_Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und

Wirken auf allen Naturgebieten._ 1876.

C. NAEGELI.--_Mechanisch-physiologische Theorie der

Abstammungslehre._ München, 1884.

L. ZEHNDER.--_Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen

Grundlagen entwickelt._ 1899.

E. HAECKEL.--_Allgem. Untersuchungen über die Natur und erste

Entstehung der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und

ihre Eintheilung in Thiere und Pflanzen._ 2tes Buch der

_Generellen Morphologie_, Bd. I. S. 109-238, 1866.

KOSMOS.--_Zeitschrift für einheitliche Weltanschauung auf Grund

der Entwicklungslehre. Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E.

Haeckel, herausgegeben von E. Krause._ Bd. I-XIX, 1877-1886.

La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce fait

fondamental que toute la force de la nature peut être, médiatement ou

immédiatement transformée en une autre. L'énergie mécanique et la

chimique, le son et la chaleur, la lumière et l'électricité, sont

convertibles l'un en l'autre et ne nous apparaissent que comme des

aspects phénoménaux différents d'une seule et même force originelle,

l'_énergie_. Il s'en déduit le principe important de l'_Unité de

toutes les forces de la Nature_ ou du _Monisme de l'énergie_. Dans

tout le domaine des sciences physico-chimiques, ce principe

fondamental est universellement adopté, en tant qu'il s'applique aux

corps naturels inorganiques.

Il semble en aller autrement dans le monde organique, dans le domaine

riche et varié de la vie. Sans doute, il est visible ici aussi qu'une

_grande partie_ des phénomènes vitaux sont ramenables immédiatement à

l'énergie mécanique ou chimique, à des effets d'électricité ou

d'optique. Mais pour une autre partie de ces phénomènes, la chose est

contestée aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'énigme de

la _vie psychique_, en particulier de la conscience. Le grand mérite

de la théorie moderne de l'_évolution_, c'est précisément d'avoir jeté

un pont entre ces deux domaines, en apparence distincts. Nous en

sommes venus, maintenant, à la conviction nette que tous les

phénomènes de la vie _organique_, eux aussi, sont soumis à la loi

universelle de substance, tout comme les phénomènes anorganiques qui

se passent dans l'infini Cosmos.

=L'Unité de la Nature= qui s'en déduit, la défaite du dualisme

d'autrefois, est certainement une des plus belles conquêtes de notre

moderne _génétique_. J'ai déjà cherché, il y a trente-trois ans, à

démontrer très explicitement ce _Monisme du Cosmos_, cette foncière

«unité de la Nature organique et de l'inorganique», en soumettant à un

examen critique et à une comparaison minutieuse, la concordance que

présentent les deux grands règnes quant aux matériaux premiers, aux

formes et aux forces[52]. J'ai donné un court extrait des résultats

obtenus dans la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création

naturelle_. Tandis que les idées exposées là sont admises aujourd'hui

par la plus grande majorité des philosophes, de plusieurs côtés on a

voulu essayer, en ces derniers temps, de les combattre et de rétablir

l'ancienne opposition entre deux domaines distincts de la Nature. Le

plus rigoureux de ces essais est l'ouvrage récemment paru du botaniste

REINKE: _Le monde comme action_[53]. L'auteur y défend, avec une

clarté et une rigueur logique dignes d'éloges, le _pur dualisme

cosmologique_ et démontre en même temps lui-même combien la conception

téléologique qu'on y veut rattacher, est insoutenable. Dans le domaine

tout entier de la Nature inorganique n'agiraient que des forces

physiques et chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique

se joindraient aux précédentes des «forces intelligentes», les forces

directrices ou _dominantes_. La loi de substance n'aurait de valeur

que dans le premier groupe, non dans le second. Au fond, il s'agit

encore ici de la vieille opposition entre la conception _mécanique_ et

la _téléologique_. Avant d'aborder celle-ci, indiquons brièvement deux

autres théories qui sont, à mon avis, très précieuses pour résoudre

ces importants problèmes: la théorie carbogène et la théorie de la

procréation primitive.

[52] HAECKEL. _Generelle Morphologie der Organismen._ 1866, 2tes

Buch, 5tes Kap.

[53] F. REINKE. _Die Welt als That._ Berlin 1899.

=Théorie carbogène.=--La chimie physiologique, par d'innombrables

analyses, a établi au cours de ces quarante dernières années, les cinq

faits suivants: I. Dans les corps naturels organiques il n'entre pas

d'éléments qui ne soient pas inorganiques; II. Les combinaisons

d'éléments, particulières aux organismes et qui déterminent leurs

«phénomènes vitaux», consistent toutes en composés de plasma, du

groupe des albuminoïdes; III. La vie organique elle-même est un

processus physico-chimique, fondé sur des échanges nutritifs entre ces

plasmas albuminoïdes; IV. L'élément qui seul est capable de construire

ces albuminoïdes complexes en se combinant à d'autres éléments

(oxygène, hydrogène, azote, soufre), c'est le carbone; V. Ces

combinaisons de plasma à base de carbone se distinguent de la plupart

des autres combinaisons chimiques par leur structure moléculaire très

complexe, par leur instabilité et par l'état gonflé de leurs agrégats.

M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux, j'avais posé, il y a

trente-trois ans, la _Théorie carbogène_ suivante: «Seules, les

propriétés caractéristiques, physico-chimiques du carbone--et

principalement son état d'agrégat semi-liquide, ainsi que la facilité

avec laquelle se détruisent ses combinaisons, ses très complexes

albuminoïdes,--sont les causes mécaniques de ces phénomènes moteurs

particuliers qui distinguent les organismes des corps inorganisés,

ensemble de phénomènes qu'on désigne du nom de «vie» (_Hist. de la

Créat. Nat._, p. 357). Bien que cette «théorie carbogène» ait été

violemment attaquée par divers biologistes, aucun cependant n'a pu

jusqu'ici proposer à sa place une meilleure théorie moniste.

Aujourd'hui que nous connaissons bien mieux et plus à fond les

conditions physiologiques de la vie cellulaire, la physique et la

chimie du plasma vivant, nous pouvons poser la théorie carbogène plus

explicitement et plus sûrement qu'il ne nous était possible de le

faire il y a trente-trois ans.

=Archigonie ou procréation primitive.=--Le vieux concept de

_procréation_ (génération spontanée ou équivoque) est encore employé

aujourd'hui dans des sens très différents; l'obscurité de ce terme et

son application contradictoire à des hypothèses anciennes et modernes,

toutes différentes, sont précisément causes que cet important problème

compte parmi les questions les plus confuses et les plus débattues des

sciences naturelles. Je limite le terme de procréation--_archigonie_

ou _abiogénèse_--à la première apparition du plasma vivant succédant

aux combinaisons anorganiques du carbone desquelles il est issu et je

distingue deux périodes principales dans ce _Commencement de

biogénèse_: «I. L'_Autogonie_, l'apparition de corps plasmiques des

plus simples dans un liquide formateur inorganique, et II. la

_Plasmogonie_, l'individualisation en organismes primitifs, de ces

combinaisons de plasma, sous forme de _monères_. J'ai traité si à fond

ces problèmes importants mais très difficiles, dans le chapitre XV de

mon _Histoire de la Création Naturelle_,--que je peux me contenter d'y

renvoyer. On en trouverait déjà une discussion très longue,

rigoureusement scientifique, dans ma _Morphologie générale_ (vol. I.

p. 167-190); plus tard, dans sa théorie mécanico-physiologique de la

descendance, (1884) NAEGELI a repris tout à fait dans le même sens

l'hypothèse de la procréation qu'il considère comme _indispensable_ à

la théorie naturelle de l'évolution. J'approuve complètement son

affirmation: «Nier la procréation c'est proclamer le miracle».

=Téléologie et mécanisme.=--L'hypothèse de la procréation, ainsi que

la théorie carbogène qui s'y relie étroitement, sont de la plus grande

importance lorsqu'il s'agit de se prononcer dans le vieux conflit

entre la conception _téléologique_ (_dualiste_) des phénomènes et la

_mécanique_ (_moniste_). Depuis que DARWIN, il y a quarante ans de

cela, nous a mis entre les mains la clef de l'explication moniste de

l'organisation, par sa _théorie de la sélection_, nous sommes en état

de ramener l'infinie diversité des dispositions conformes à une fin,

que nous observons dans le monde des corps vivants, à des causes

mécaniques, naturelles, absolument comme nous le faisons quand il

s'agit de la nature inorganique, pour laquelle seule la chose était

possible auparavant. Les causes finales surnaturelles, auxquelles on

était obligé de recourir autrefois, sont ainsi devenues superflues.

Cependant la métaphysique moderne continue à les déclarer

indispensables et les causes mécaniques insuffisantes.

=Causes efficientes et causes finales.=--Nul n'a mieux fait ressortir

que KANT le profond contraste entre les causes efficientes et les

causes finales quand il s'agit d'expliquer la nature dans sa totalité.

Dans son oeuvre de jeunesse, si célèbre, l'_Histoire naturelle

générale et théorie du ciel_ (1755), il avait tenté l'entreprise

hardie «de traiter de la composition et de l'origine mécanique de tout

l'édifice cosmique, d'après les principes de NEWTON.» Cette «théorie

cosmologique des gaz» s'appuyait tout entière sur les phénomènes du

mouvement mécanique de la gravitation; elle fut reprise plus tard par

le grand astronome et mathématicien LAPLACE, qui la fonda sur les

mathématiques. Lorsque Napoléon Ier demanda à ce savant, quelle place

Dieu, créateur et conservateur de l'Univers, occupait dans son

système, Laplace répondit simplement et loyalement: «Sire, je n'ai pas

besoin de cette hypothèse.» C'était reconnaître ouvertement le

_caractère athéistique_ que cette _cosmogénie mécanique_ partage avec

toutes les sciences inorganiques. Nous devons d'autant plus insister

là-dessus que la théorie _Kant-Laplace_ a conservé jusqu'à ce jour une

valeur presque universelle; toutes les tentatives faites pour la

remplacer par une meilleure ont échoué. Si l'accusation d'_athéisme_

constitue encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, un grave

reproche, il s'applique à l'ensemble des sciences naturelles modernes

en tant qu'elles donnent du monde _inorganique_ une explication toute

mécanique.

Le _mécanisme à lui seul_ (au sens de KANT) nous fournit une réelle

explication des phénomènes naturels en ce qu'il les ramène à des

causes efficientes, à des mouvements aveugles et inconscients,

provoqués par la constitution matérielle de ces corps naturels

eux-mêmes. KANT fait remarquer que «sans ce mécanisme de la nature, il

ne peut pas y avoir de science»--et que les _droits qu'a_ la raison

humaine de recourir à une explication mécanique de _tous_ les

phénomènes sont illimités. Mais lorsque, plus tard, dans sa critique

du jugement téléologique, il aborda l'explication des phénomènes

compliqués de la nature _organique_, KANT affirma que pour ceux-ci les

causes mécaniques étaient insuffisantes; qu'il fallait recourir à des

causes finales. Sans doute, ici encore, la raison est en droit de

recourir à une explication mécanique, mais sa _puissance_ est limitée.

KANT, il est vrai, reconnaît en partie la puissance de la raison, mais

pour la plus grande partie des phénomènes vitaux (et surtout pour

l'activité psychique de l'homme) il tient pour indispensable

d'admettre les causes finales. Le remarquable paragraphe 79 de la

_Critique du jugement_ porte cette épigraphe caractéristique: «De la

subordination nécessaire du principe du mécanisme au principe

téléologique pour expliquer qu'une chose soit une fin naturelle». Les

dispositions conformes à une fin, réalisées dans le corps des êtres

organiques, semblaient à KANT si inexplicables sans causes finales

(c'est-à-dire une force créatrice se conformant à un plan), qu'il nous

dit: «Il est bien certain, en ce qui concerne les êtres organisés et

leurs facultés internes, qu'au moyen des seuls principes mécaniques de

la nature, non seulement nous les connaissons insuffisamment, mais que

nous pouvons encore bien moins nous les expliquer; cela est si certain

que l'on peut affirmer hardiment ceci: il serait absurde, de la part

de l'homme, de concevoir seulement un tel projet et d'espérer qu'un

nouveau NEWTON pourrait peut-être surgir qui nous ferait comprendre,

ne fût-ce que la production d'un brin d'herbe, d'après des lois

naturelles qu'aucune pensée préalable n'aurait pas ordonnées: on doit

détourner absolument l'homme de cette pensée.» Soixante-dix ans plus

tard, cet impossible «NEWTON de la nature organique» est apparu en la

personne de DARWIN et a résolu le grand problème que KANT avait

déclaré insoluble.

=La fin dans la nature inorganique= (_Téléologie

anorganique_).--Depuis que NEWTON a posé la loi de la gravitation

(1682), que KANT a établi «la composition et l'origine _mécanique_ de

tout l'édifice cosmique d'après les principes de NEWTON (1755)»,

depuis, enfin, que LAPLACE a fondé mathématiquement cette _loi

fondamentale du mécanisme cosmique_, les sciences naturelles

anorganiques, toutes ensemble, sont devenues purement mécaniques et en

même temps purement _athéistes_. Dans l'astronomie et la cosmogénie,

dans la géologie et la météorologie, dans la physique et la chimie

inorganiques, depuis lors, les lois mécaniques, appuyées sur une base

mathématique, sont considérées comme absolument établies et régnant

sans réserve. Depuis lors aussi, la _notion de fin_ a _disparu_ de

tout ce grand domaine. Actuellement, à la fin de notre XIXe siècle où

cette conception moniste, après de durs combats, est arrivée à se

faire accepter, aucun naturaliste, parlant sérieusement, ne s'inquiète

du but d'un phénomène quelconque dans le domaine incommensurable qu'il

explore. Pense-t-on qu'un astronome s'informerait sérieusement

aujourd'hui du but des mouvements planétaires, ou un minéralogiste du

but de telles formes de cristaux? Un physicien va-t-il se creuser la

tête sur la fin des forces électriques ou un chimiste sur celle des

poids atomiques? Nous pouvons avec confiance répondre: _Non!_ A coup

sûr pas en ce sens que le «bon Dieu» ou quelque force naturelle

tendant vers un but, aurait un beau jour tiré subitement «du néant»

ces lois fondamentales du mécanisme cosmique, en vue d'une fin

déterminée--et qu'il les ferait agir journellement conformément à sa

volonté raisonnable. Cette conception anthropomorphique d'un

constructeur et régisseur de l'Univers, agissant en vue d'une fin, est

complètement surannée; sa place a été prise par les «grandes,

éternelles lois d'airain de la nature».

=La fin dans la nature organique= (_Téléologie biologique_).--Quand il

s'agit de la nature organique, la _notion de finalité_ possède,

aujourd'hui encore, une tout autre signification et une tout autre

valeur que lorsqu'il s'agissait du monde inorganique. Dans la

structure du corps et dans les fonctions vitales de tout organisme,

l'activité en vue d'une fin s'impose à nous, indéniable. Chaque plante

et chaque animal, à la manière dont ils sont composés de parties

distinctes, nous apparaissent organisés en vue d'une fin déterminée,

absolument comme le sont les machines artificielles, inventées et

construites par l'homme; et tant que dure leur vie, la fonction de

leurs divers organes tend vers une fin précise, absolument comme le

travail dans les diverses parties de la machine. Il était donc tout

naturel que les conceptions primitives et naïves, pour expliquer

l'apparition et l'activité vitale des êtres organiques, invoquassent

un créateur qui aurait «ordonné toutes choses avec sagesse et

lumières» et aurait organisé chaque plante et chaque animal,

conformément à la fin spéciale de sa vie. On se représente d'ordinaire

ce «tout-puissant Créateur du Ciel et de la Terre» d'une façon tout

anthropomorphique; il créa «chaque être d'après son espèce».

Cependant, tant que l'homme se figurait le créateur sous forme

humaine, pensant avec _son_ cerveau humain, voyant avec _ses_ yeux,

façonnant avec _ses_ mains, on pouvait encore se faire une image

sensible de ce divin constructeur de machines et de son oeuvre

artificielle dans le grand atelier de la création. La chose devint

bien plus difficile lorsque l'idée de Dieu s'épura et que l'on

envisagea dans le «dieu invisible» un créateur sans organes--(une

créature gazeuse). Ces conceptions anthropistiques devinrent encore

plus incompréhensibles lorsqu'à la place du Dieu construisant

consciemment, la physiologie vint mettre la _force vitale_ créant

inconsciemment--force naturelle inconnue, agissant conformément à une

fin et qui, différente des forces physiques et chimiques connues, ne

les prenait que temporairement à son service--pendant sa vie. Ce

_vitalisme_ régna jusqu'au milieu de notre siècle; il ne fut

réellement réfuté que par le grand physiologiste de Berlin, J. MÜLLER.

Celui-ci, sans doute (comme tous les autres biologistes de la première

moitié du XIXe siècle) avait été élevé dans la croyance à la force

vitale et la tenait pour indispensable à l'explication des «causes

dernières de la vie», mais il donna d'autre part, dans son manuel

classique de Physiologie (1833) qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été

dépassé, la preuve apagogique, qu'en somme on ne pouvait rien faire de

cette force vitale. MÜLLER montra, par une longue série d'observations

remarquables et d'expériences ingénieuses, que la plupart des

fonctions vitales de l'organisme humain, comme de l'organisme animal,

s'exécutaient d'après des lois physiques et chimiques, que certaines

d'entre elles pouvaient même être déterminées mathématiquement. Et

cela s'applique aussi bien aux fonctions animales des muscles et des

nerfs, des organes des sens supérieurs ou inférieurs, qu'aux processus

de la vie végétative, de la nutrition et des échanges de matériaux, de

la digestion et de la circulation. Seuls, deux domaines restaient

énigmatiques et inexplicables si l'on n'admettait pas une force

vitale: celui de l'activité psychique supérieure (la vie de l'esprit)

et celui de la reproduction (génération). Mais dans ces domaines, à

leur tour, on fit, sitôt après la mort de MÜLLER, des découvertes et

des progrès si importants, que l'inquiétant «spectre de la force

vitale» disparut également de ces deux derniers recoins. C'est

vraiment un curieux hasard chronologique que $1 soit mort en 1858,

l'année même où DARWIN publiait les premiers faits relatifs à sa

théorie qui fit époque. La _théorie de la sélection_ de ce dernier

répondait à la grande énigme devant laquelle le premier s'était

arrêté: la question de l'apparition de dispositions conformes à un but

et produites par des causes toutes mécaniques.

=La fin dans la théorie de la sélection= (DARWIN 1859).--L'immortel

mérite philosophique de DARWIN demeure, ainsi que je l'ai souvent

répété, double: c'est d'abord d'avoir réformé l'ancienne _théorie de

la descendance_, fondée en 1809 par LAMARCK, définitivement établie

par DARWIN sur l'immense amas de faits amoncelés au cours de ce

demi-siècle;--c'est ensuite d'avoir posé la _théorie de la sélection_

qui, pour la première fois, nous découvre seulement les véritables

causes efficientes de la graduelle transformation des espèces. DARWIN

montra d'abord comment l'âpre _lutte pour la vie_ est le régulateur

inconsciemment efficace qui gouverne l'action réciproque de l'hérédité

et de l'adaptation, dans la graduelle transformation des espèces;

c'est le grand _Dieu éleveur_ qui, sans intention, produit de

nouvelles formes par la «sélection naturelle», tout comme un éleveur

humain, avec intention, réalise de nouvelles formes par la «sélection

artificielle». Ainsi était résolue cette grande énigme philosophique:

«Comment des dispositions conformes à une fin peuvent-elles être

produites d'une manière toute mécanique, sans causes agissant en vue

d'une fin»? KANT, lui encore, avait déclaré cette difficile énigme

insoluble, bien que, plus de deux mille ans avant lui, le grand

penseur EMPÉDOCLE eût indiqué le chemin de la solution. Grâce à

celle-ci, le principe de la _mécanique téléologique_ a pris, en ces

derniers temps, une valeur de plus en plus grande et nous a expliqué

mécaniquement les dispositions les plus subtiles et les plus cachées

des êtres organiques, par «l'autoformation fonctionnelle de la

structure conforme à une fin». Par là, la notion transcendante de

finalité propre à la philosophie téléologique de l'Ecole, se trouve

écartée et avec elle l'obstacle le plus grand qui s'opposait à une

conception rationnelle et moniste de la nature.

=Néovitalisme.=--En ces derniers temps, le vieux spectre de la

mystique force vitale, qui semblait mort à jamais, s'est ranimé;

divers biologistes distingués ont cherché à le faire revivre sous un

nouveau nom. L'exposé le plus clair et le plus rigoureux en a été

donné récemment, par le botaniste de Kiel, J. REINKE[54]. Il défend la

croyance au miracle et le _théisme_, l'histoire mosaïque de la

_Création_ et la constance des espèces; il appelle les «forces

vitales», par opposition aux forces physiques, des forces directrices,

forces supérieures ou _dominantes_. D'autres, au lieu de cela,

d'après une conception toute anthropistique, admettent un

_ingénieur-machiniste_, qui aurait inculqué à la substance organique

une organisation conforme à une fin et dirigée vers un but déterminé.

[54] J. REINKE, _Die Welt als That_ (Berlin, 1899).

Ces étranges hypothèses téléologiques nécessitent aussi peu,

aujourd'hui, une réfutation scientifique, que les naïves objections

contre le Darwinisme, dont elles s'accompagnent d'ordinaire.

=Théorie des organes non conformes à une fin= (_Dystéléogie_).--Sous

ce nom j'ai déjà constitué, il y a trente-trois ans, la science des

faits biologiques intéressants et importants entre tous, qui

contredisent directement, d'une manière qui saute aux yeux, la

traditionnelle conception téléologique des «corps vivants organisés

conformément à une fin»[55]. Cette «Science des individus

rudimentaires, avortés, manqués, étiolés, atrophiés ou cataplastiques»

s'appuie sur une quantité énorme de phénomènes des plus remarquables,

connus, il est vrai, depuis longtemps des zoologistes et des

botanistes mais dont DARWIN, le premier, a expliqué la cause et évalué

la haute portée philosophique.

[55] E. HAECKEL. «_Generelle Morphologie_» 1866. Bd. II, S.

266-285 Cf. «_Natürl. Schöpf Gesch._» IX Aufl. 1898. S. 14, 18,

288, 792.

Chez toutes les plantes et tous les animaux supérieurs, en particulier

chez tous les organismes dont le corps n'est pas simple mais composé

de plusieurs organes concourant à une même fin,--on constate, à un

examen attentif, un certain nombre de dispositions inutiles ou

inactives, et même en partie dangereuses ou nuisibles. Dans les fleurs

de la plupart des plantes, on trouve à côté des feuilles sexuelles,

actives, par lesquelles s'effectue la reproduction, quelques

organes-feuilles, inutiles, sans importance (étamines, carpophylles,

pétales, sépales, etc., étiolés ou «manqués»). Dans les deux grandes

classes d'animaux volants, classes si riches en formes, les oiseaux et

les insectes, on trouve à côté des animaux normaux qui se servent

journellement de leurs ailes un certain nombre d'individus dont les

ailes sont atrophiées et qui ne peuvent pas voler.

Presque dans toutes les classes d'animaux supérieurs dont les yeux

servent à la vision, il existe des espèces isolées qui vivent dans

l'obscurité et ne voient pas; cependant ils possèdent encore presque

tous des yeux; mais ces yeux sont atrophiés, incapables de servir à la

vision. Notre propre corps humain présente de pareils rudiments

inutiles: les muscles de nos oreilles, la membrane clignotante de nos

yeux, la glande mammaire de l'homme et autres parties du corps; bien

plus, le redoutable appendice vermiforme du coecum intestinal, n'est

pas seulement inutile, mais dangereux car son inflammation amène

chaque année la mort d'un certain nombre de personnes[56].

[56] C'est cette inflammation qui constitue l'_appendicite_.

L'_explication_ de ces dispositions et d'autres semblables qui ne

répondent à aucun but dans la constitution du corps animal ou végétal,

ne peut nous être fournie ni par le vieux _vitalisme mystique_, ni par

le moderne _néovitalisme_, tout aussi _irrationnel_; au contraire,

elle devient très simple par la _théorie de la descendance_. Celle-ci

nous montre que les organes rudimentaires sont _atrophiés_ et cela par

suite du manque d'usage. De même que les muscles, les nerfs, les

organes sensoriels se fortifient par l'exercice et une activité

répétée, de même, inversement, ils entrent plus ou moins en régression

s'ils ne fonctionnent pas et que l'usage en soit abandonné. Mais

quoique l'exercice et l'adaptation stimulent ainsi le développement

des organes, ces organes ne disparaissent cependant pas, par suite

d'inaction, immédiatement et sans qu'on en puisse retrouver la trace;

la force de l'hérédité les maintient encore pendant plusieurs

générations, ils ne disparaissent qu'au bout de très longtemps et

graduellement. L'aveugle «lutte pour l'existence entre organes» amène

leur disparition hors de l'histoire, comme elle avait, à l'origine,

amené leur apparition et leur développement. Aucun «but» immanent ne

joue de rôle ici.

=Imperfection de la Nature.=--Ainsi que la vie de l'homme, celle de

l'animai et celle de la plante restent partout et toujours

imparfaites. Ceci est la conséquence très simple du fait que la

Nature--l'organique comme l'inorganique--est conçue dans un flux

constant d'_évolution_, de changement et de transformation. Cette

évolution nous apparaît dans son ensemble--dans la mesure, du moins,

où nous pouvons suivre l'histoire de la nature sur notre

planète--comme une transformation progressive, comme un progrès

historique du simple au complexe, de l'inférieur au supérieur, de

l'imparfait au parfait. J'ai déjà démontré dans ma _Morphologie

générale_ (1866) que ce _progrès_ historique (_progressus_)--ou

_perfectionnement_ graduel (_teleosis_),--était l'_effet nécessaire de

la sélection_ et non la suite d'un but conçu au préalable. C'est ce

qui ressort aussi du fait qu'aucun organisme n'est absolument parfait;

même s'il était à un moment donné, parfaitement adapté aux conditions

extérieures, cet état ne durerait pas longtemps; car les conditions

d'existence du monde extérieur sont elles-mêmes soumises à un

continuel changement, lequel a pour suite une adaptation ininterrompue

des organismes.

=Tendance vers un but chez les corps organiques.=--Sous ce titre, le

célèbre embryologiste K. E. BAER publia, en 1876, un travail suivi

d'un article sur DARWIN, qui fut très bien accueilli des adversaires

de celui-ci et qu'on invoque aujourd'hui encore, en des sens divers,

contre la théorie de l'évolution. En même temps, il renouvela sous un

nom nouveau l'ancienne conception téléologique de la Nature; ce

dernier point demande une courte critique. Faisons d'abord remarquer

que BAER, bien que philosophe naturaliste au meilleur sens du mot et

_moniste à l'origine_, a montré, à mesure qu'il avançait en âge, des

tendances mystiques et qu'il a abouti au pur _dualisme_. Dans son

ouvrage principal «sur l'embryologie des animaux» (1828) qu'il

intitule lui-même: _Observations et réflexions_,--il s'est servi, en

effet, de deux modes de connaissance. Un examen minutieux de tous les

faits isolés du développement de l'oeuf animal a permis à BAER

d'exposer, pour la première fois, l'ensemble des transformations

merveilleuses que subit l'oeuf, simple petite sphère, avant de devenir

le corps d'un Vertébré. Par des comparaisons prudentes et des

réflexions ingénieuses, BAER chercha en même temps à découvrir les

causes de cette transformation et à les ramener à des lois générales

de formation. Il a exprimé le résultat de celles-ci par la proposition

suivante: «L'histoire du développement de l'individu est l'histoire de

l'individualité croissante, à tous points de vue.» En même temps, il

insistait sur ce fait que «la _pensée fondamentale_ qui régit toutes

les conditions du développement animal, est la même qui réunit en

sphères les fragments de la masse et groupe ceux-ci en systèmes

solaires. Cette pensée fondamentale n'est autre chose que _la vie_

elle-même, tandis que les syllabes et les mots par lesquels elle

s'exprime sont les diverses formes de la vie».

* * * * *

BAER ne pouvait pas alors parvenir à une connaissance plus approfondie

de cette pensée fondamentale génétique, ni à la claire compréhension

des véritables causes efficientes du développement organique, car ses

études portaient exclusivement sur une moitié de l'histoire de ce

développement, celle qui a rapport aux _individus_: l'_embryologie_ ou

_ontogénie_. L'autre moitié, l'histoire du développement des groupes

et espèces, notre histoire généalogique ou _phylogénie_ n'existait pas

encore à cette époque, bien que, dès 1809, LAMARCK avec son regard de

voyant, eût montré la route qui y conduisait. Lorsque plus tard cette

science fut fondée par DARWIN (1859), BAER vieilli ne put pas la

comprendre; la lutte vaine qu'il entreprit contre la théorie de la

sélection montre clairement qu'il n'en reconnut ni le vrai sens ni la

portée philosophique. Des spéculations téléologiques auxquelles, plus

tard, s'en joignirent de théosophiques, avaient rendu le vieux BAER

incapable d'apprécier équitablement cette grande réforme de la

biologie; les considérations téléologiques qu'il lui opposa, dans

ses _Discours et Etudes_ (1876), alors qu'il était âgé de

quatre-vingt-quatre ans ne sont que la répétition des erreurs

analogues que la doctrine finaliste de la philosophie dualiste oppose

depuis plus de deux mille ans à la philosophie mécaniste ou moniste.

l'_idée tendant vers un but_ qui, d'après BAER, régit le développement

tout entier du corps animal à partir de l'ovule,--n'est qu'une autre

expression de l'éternelle _Idée_ de PLATON et de l'«entéléchie» de son

élève ARISTOTE. Notre biogénie moderne, au contraire, explique les

faits embryologiques d'une façon toute physiologique en ce qu'elle

reconnaît pour leurs causes efficientes et mécaniques les fonctions

d'hérédité et d'adaptation. La _loi fondamentale biogénétique_ que

BAER ne pouvait pas comprendre, nous livre le lien causal intime entre

_l'ontogénèse_ des individus et la _phylogénèse_ de leurs ancêtres; la

première nous apparaît maintenant comme la récapitulation héréditaire

de la seconde. Or, nulle part dans la phylogénie des animaux et des

plantes, nous ne constatons une tendance vers un but, mais uniquement

le résultat nécessaire de la terrible lutte pour la vie, régulateur

aveugle, non Dieu prévoyant, qui amène la transformation des formes

organiques par l'action réciproque des lois de l'adaptation et de

l'hérédité. Nous ne pouvons pas davantage admettre de «tendance vers

un but» dans l'histoire du développement des individus, dans

l'embryologie des plantes, des animaux et des hommes. Car cette

ontogénie n'est qu'un court extrait de cette phylogénie, une

répétition abrégée et accélérée de celle-ci, par les lois

physiologiques de l'hérédité.

BAER terminait en 1828 la préface de sa classique _Histoire_ _du

développement des animaux_ par ces mots: «Celui-là se sera acquis une

couronne de lauriers, auquel il est réservé de ramener les forces qui

façonnent le corps animal aux forces ou aux formes générales de la vie

universelle. L'arbre qui doit fournir le berceau de cet homme n'a pas

encore germé».--Sur ce point encore, le grand embryologiste se

trompait. En la même année 1828 entrait à l'université de Cambridge

pour y étudier la théologie (!), le jeune CH. DARWIN qui, trente ans

plus tard s'acquit réellement une couronne de lauriers par sa théorie

de la sélection.

=Ordre moral du monde.=--Dans la philosophie de l'histoire, dans les

considérations générales que développent les historiens sur les

destinées des peuples et sur la marche tortueuse de l'évolution des

Etats, on admet encore aujourd'hui l'existence d'un «ordre moral du

monde». Les historiens cherchent, dans les alternatives variées de

l'histoire des peuples, un but conducteur, une intention idéale qui

aurait élu telle ou telle race, tel ou tel Etat pour lui procurer une

félicité spéciale et la suprématie sur les autres. Cette conception

téléologique de l'histoire s'est trouvée en ces derniers temps en

opposition d'autant plus radicale avec notre philosophie moniste, que

celle-ci est apparue avec plus de certitude comme la seule légitime

dans le domaine tout entier de la nature inorganique. Quand il s'agit

de l'astronomie et de la géologie, de la physique et de la chimie,

personne aujourd'hui ne parle plus d'un ordre moral du monde, pas plus

que d'un Dieu personnel dont «la main a ordonné toutes choses avec

sagesse et lumières». Mais il en va de même dans tout le domaine de la

biologie, de la composition et de l'histoire de la nature organique,

l'homme encore excepté. DARWIN ne nous a pas seulement montré, dans sa

théorie de la sélection, comment les dispositions conformes à un but,

dans la vie et la structure du corps des animaux et des plantes, ont

été produites mécaniquement, sans but préconçu, mais en outre il nous

a appris à reconnaître dans la _lutte pour la vie_, la puissante

force naturelle qui, depuis plusieurs millions d'années, régit et

règle sans interruption tout le processus évolutif du monde organique.

On pourrait dire: «La lutte pour la vie» est la «survivance du plus

apte» ou le «triomphe du meilleur», mais on ne le peut que si l'on

considère toujours le plus fort comme le meilleur (au sens moral) et

d'ailleurs l'histoire tout entière du monde organique nous montre, en

tous temps, à côté du progrès vers le plus parfait, qui prédomine,

quelques retours en arrière vers des états inférieurs. La «tendance

vers un but» au sens de BAER lui-même, n'offre pas davantage le

moindre caractère moral.

En irait-il peut-être autrement dans l'histoire des peuples, dans

cette histoire que l'homme, en proie qu'il est au délire

anthropistique des grandeurs, se plaît à nommer «l'histoire

universelle»? Peut-on y découvrir, partout et en tous temps, un

principe moral suprême ou un sage régent de l'univers qui dirige les

destinées des peuples? Dans l'état avancé où sont aujourd'hui

parvenues l'histoire naturelle et l'histoire des peuples, la réponse

impartiale ne peut être qu'un: _Non_. Les destinées des diverses

branches de l'espèce humaine qui, en tant que races et nations,

luttent depuis des milliers d'années pour conserver leur existence et

poursuivre leur développement--sont soumises aux mêmes «grandes et

éternelles lois d'airain», que l'histoire du monde organique tout

entier qui, depuis des millions d'années, peuple la terre.

Les géologues distinguent dans «l'histoire organique de la terre» en

tant qu'elle nous est connue par les documents de la paléontologie,

trois grandes périodes: les périodes primaire, secondaire et

tertiaire. La durée de la première, d'après des calculs récents, doit

s'élever au moins à 34 millions d'années, celle de la seconde à 11 et

celle de la troisième à 3. L'histoire de l'embranchement des

Vertébrés, dont notre propre race est issue, est facile à suivre à

travers ce grand espace de temps; trois stades divers du

développement des Vertébrés sont successivement apparus durant ces

trois grandes périodes; dans la primaire (période _paléozoïque_) les

_Poissons_, dans la secondaire (période _mésozoïque_) les _Reptiles_,

dans la tertiaire (période _cénozoïque_) les _Mammifères_. De ces

trois grands groupes de Vertébrés, les Poissons représentent le degré

inférieur de perfection, les Reptiles le degré moyen et les Mammifères

le degré supérieur. Une étude plus approfondie de l'histoire de ces

trois classes nous montrerait également que les divers ordres et

familles qui les composent ont évolué progressivement, pendant ces

trois périodes, vers un degré toujours supérieur de perfection.

Peut-on maintenant considérer ce processus évolutif progressif comme

l'expression d'une tendance consciente vers un but ou d'un ordre moral

du monde? Absolument pas. Car la théorie de la sélection nous

enseigne, comme la différenciation organique, que le _progrès_

organique est une _conséquence nécessaire_ de la lutte pour la vie.

Des milliers d'espèces, bonnes, belles, dignes d'admiration, tant dans

le règne animal que dans le règne végétal, ont disparu au cours de ces

quarante-huit millions d'années, parce qu'il leur a fallu faire place

à d'autres plus fortes et ces vainqueurs, dans la lutte pour la vie,

n'ont pas toujours été les formes les plus nobles ni les plus

parfaites au sens moral.

Il en va de même exactement de l'_histoire des peuples_. La

merveilleuse culture de l'antiquité classique a disparu parce que le

Christianisme est venu fournir à l'esprit humain qui se débattait, un

puissant et nouvel essor, par la croyance en un Dieu aimant et par

l'espérance d'une vie meilleure dans l'au-delà. Le papisme devint

bientôt la caricature impudente du christianisme pur et foula

impitoyablement aux pieds les trésors de science que la philosophie

grecque avait déjà amassés; mais il conquit la suprématie universelle

par l'ignorance des _masses_ aveuglément croyantes. C'est la Réforme

qui brisa les chaînes dans lesquelles l'esprit était captif et qui

aida la raison à revendiquer ses droits. Mais dans cette nouvelle

période de l'histoire de la civilisation, comme dans la précédente,

la grande lutte pour la vie ondoie éternellement, sans le moindre

ordre moral.

=Providence.=--Si un examen critique et impartial des choses ne nous

permet pas de reconnaître un «ordre moral» dans la marche de

l'histoire des peuples, nous ne pouvons pas trouver davantage qu'une

«sage providence» règle la destinée des individus. L'une comme l'autre

résultent avec une nécessité de fer de la causalité mécanique qui fait

dériver chaque phénomène d'une ou de plusieurs causes antécédentes.

Déjà les anciens Hellènes reconnaissaient comme principe suprême de

l'Univers l'ANANKE, l'aveugle HEIMARMENE, le _Fatum_ qui «domine les

dieux et les hommes». A sa place, le christianisme mit la Providence

consciente, non plus aveugle mais voyante et qui dirige le

gouvernement du monde en souverain patriarcal. Le caractère

anthropomorphique de cette conception, étroitement liée d'ordinaire à

celle du «Dieu personnel», saute aux yeux. La croyance en un «père

aimant» qui tient entre ses mains la destinée des quinze cents

millions d'hommes de notre planète et qui tient compte de leurs

prières, de leurs «pieux désirs» se croisant en tous sens--est une

croyance parfaitement inadmissible; on s'en aperçoit de suite, sitôt

que la raison réfléchissant là-dessus dépouille les verres teintés de

la «croyance».

D'ordinaire, chez l'homme moderne civilisé--de même que chez le

sauvage inculte--la croyance en la Providence et la confiance en un

père aimant surgissent très vives lorsque quelque chose d'heureux

survient, soit que l'homme échappe à un danger mortel, qu'il guérisse

d'une maladie grave, qu'il gagne le gros lot à une loterie, qu'il ait

un enfant depuis longtemps désiré, etc. Si, au contraire, un malheur

arrive ou qu'un désir ardent ne soit pas réalisé, la «Providence» est

oubliée, le sage régent de l'Univers a alors dormi ou bien il a refusé

sa bénédiction.

Vu l'essor inouï qu'a pris la vie sociale au XIXe siècle, le nombre

des crimes et des accidents a nécessairement augmenté, dans une

proportion insoupçonnée jusqu'alors, les journaux nous en instruisent

formellement. Chaque année des milliers d'hommes disparaissent dans

des naufrages, des milliers dans des accidents de chemins de fer, des

milliers dans des catastrophes de mines etc. Chaque année des milliers

s'entretuent par la guerre et les préparatifs nécessaires à ce meurtre

en masse absorbent, chez les nations les plus civilisées, professant

la charité chrétienne, la plus grande partie de la fortune nationale.

Et parmi ces centaines de milliers d'hommes qui tombent annuellement,

victimes de la civilisation moderne, il s'en trouve de tout à fait

remarquables, forts et travailleurs. Et l'on parlera encore d'ordre

moral du monde!

=But, fin et hasard.=--Si un examen impartial de l'évolution

universelle nous enseigne qu'on n'y peut reconnaître ni un but précis,

ni une fin spéciale (au sens de la raison humaine), il semble ne plus

rester d'autre alternative que d'abandonner tout à l'_aveugle hasard_.

Et, de fait, ce reproche a été adressé au _transformisme_ de LAMARCK

et de DARWIN, comme autrefois à la _cosmogénie_ de KANT et de LAPLACE;

beaucoup de philosophes dualistes attribuent même à cette objection

une importance toute spéciale. Elle vaut donc bien la peine que nous

l'examinions encore une fois rapidement.

Un certain groupe de philosophes affirment, d'après leur conception

_téléologique_: l'Univers tout entier est un Cosmos bien ordonné dans

lequel chaque phénomène a un but et une fin; il n'y a _pas de hasard_!

Un autre groupe, par contre, en vertu de sa conception _mécaniste_

soutient que: Le développement de l'Univers entier est un processus

mécanique uniforme, dans lequel nous ne pouvons découvrir nulle part

de but ni de fin; ce que nous nommons ainsi, dans la vie organique,

est une conséquence spéciale des conditions biologiques; ni dans le

développement des corps célestes, ni dans celui de notre écorce

terrestre inorganique, on ne peut discerner de fin directrice; _tout

est hasard_. Les deux partis ont raison, d'après leur définition du

«hasard». La loi générale de _causalité_, d'accord avec la loi de

substance, nous assure que tout phénomène a sa cause mécanique; en ce

sens il n'y a pas de hasard. Mais nous pouvons et devons conserver ce

terme indispensable, pour désigner par là la rencontre de deux

phénomènes que n'unit pas un rapport de causalité mais dont,

naturellement, chacun a sa cause indépendante de celle de l'autre.

Ainsi que chacun sait, le hasard, en ce sens moniste, joue le plus

grand rôle dans la vie de l'homme comme dans celle de tous les autres

corps de la nature. Cela n'empêche pas que, dans chaque _hasard_

particulier, comme dans l'évolution de l'Univers tout entier, nous ne

reconnaissions l'universel empire de la loi naturelle qui régit tout,

de la _loi de substance_.

Les énigmes de l'Univers · 第 81 / 160 题