C. RADENHAUSEN.--_Osiris. Weltgesetze in der Erdgeschichte._

L. NOIRE.--_Die Welt als Entwickl. des Geistes. Bausteine zu

einer monistichen Weltanschauung._ 1874.

Entre toutes les énigmes de l'Univers, la plus grande, la plus

difficile à résoudre, celle qui embrasse le plus de problèmes, c'est

celle de l'apparition et du développement de l'Univers, appelée

d'ordinaire d'un mot la _question de la création_. A la solution de

cette énigme, difficile entre toutes, notre XIXe siècle, une fois

encore, a plus contribué que tous ses prédécesseurs; il a même,

jusqu'à un certain point, réussi à la donner. Du moins voyons-nous que

toutes les diverses questions particulières, relatives à la création

sont liées entre elles inséparablement, qu'elles ne forment toutes

qu'un unique et total _problème cosmique universel_--et que la clef

qui donne la solution de cette «question cosmique» nous est fournie

par un seul mot magique: _évolution!_ Les grandes questions de la

création de l'homme, de celle des animaux et des plantes, de celle de

la terre et du soleil, etc., ne sont toutes que des parties de cette

question universelle: Comment l'Univers tout entier est-il apparu?

A-t-il été _créé_ par des procédés surnaturels, ou bien s'est-il

_graduellement produit_ par des procédés naturels? De quelle nature

sont les causes et les procédés de cette évolution? Si nous parvenons

à trouver une réponse certaine à ces questions en ce qui concerne l'un

de ces problèmes _partiels_, nous aurons alors, d'après notre

conception moniste de la nature, trouvé en même temps un flambeau qui

nous éclairera et nous montrera la réponse à ces questions en ce qui

concerne le problème cosmique _tout entier_.

=Création= (_creatio_).--L'opinion presque partout admise, aux siècles

passés, relativement à l'origine du monde, c'était la _croyance à sa

création_. Cette croyance a trouvé des expressions différentes dans

des milliers de légendes et de poëmes intéressants, plus ou moins

fabuleux, dans les _cosmogonies_ et dans les _mythes relatifs à la

création_. Seuls, quelques grands philosophes restèrent réfractaires à

cette croyance, surtout ces admirables libres penseurs de l'antiquité

classique qui, les premiers, conçurent l'idée d'une _évolution_

naturelle. A l'inverse, tous les mythes relatifs à la création

portaient le caractère du _surnaturel_, du merveilleux ou du

transcendant. Incapable de saisir l'essence du monde en elle-même et

d'expliquer l'apparition de ce monde par des causes naturelles, la

raison encore peu développée devait naturellement recourir au

_miracle_. Dans la plupart des légendes relatives à la création, le

miracle s'allie à l'_anthropisme_. De même que l'homme crée ses

oeuvres avec une intention et en faisant preuve d'art, de même le

«Dieu» créateur devait avoir produit le monde conformément à un plan;

l'idée de ce Dieu était presque toujours tout anthropomorphique; il

s'agissait manifestement d'un _créatisme anthropistique_. Le

«tout-puissant créateur du ciel et de la terre», d'après le premier

livre de Moïse et d'après le catéchisme encore aujourd'hui admis, est

conçu créant d'une façon aussi purement humaine que le créateur

moderne d'AGASSIZ ou de REINKE ou que l'intelligent «ingénieur

machiniste» d'autres biologistes contemporains.

=Création de l'Univers en général et des choses particulières=

(_Création de la substance et de ses accidents_).--Pénétrant plus

avant dans la notion merveilleuse de _création_, nous y pouvons

distinguer comme deux actes essentiellement différents, la création

totale de l'Univers en général et la création partielle des choses

particulières, correspondant à la notion, chez SPINOZA, de la

_substance_ (_Universum_) et des _accidents_ (ou modes, «formes

phénoménales» isolées de la substance). Cette distinction est

foncièrement importante; car il y a eu beaucoup de philosophes et des

plus distingués (et il en est encore aujourd'hui) qui admettent la

première création, mais qui rejettent la seconde.

=Création de la substance= (_Créatisme cosmologique_).--D'après cette

théorie de la création, «Dieu a créé le monde en le tirant du néant».

On se représente le «Dieu éternel» (être raisonnable mais immatériel)

comme ayant seul existé, de toute éternité (dans l'espace) sans monde,

jusqu'à ce qu'un beau jour il lui soit venu à l'idée «de créer le

monde». Quelques partisans de cette croyance restreignent à l'extrême

cette activité créatrice de Dieu, la limitant à un acte unique, ils

admettent que le Dieu extra mondain (dont l'activité, en dehors de

cela, reste une énigme!) a créé, à un instant donné, la substance,

qu'il lui a conféré la capacité de se développer à l'extrême et puis

qu'il ne s'est plus jamais occupé d'elle. Cette idée très répandue a

été, en particulier, reprise sous diverses formes par le _déisme_

anglais; elle se rapproche, jusqu'à y toucher, de notre théorie

moniste de l'évolution et ne l'abandonne que dans ce seul instant

(celui de l'éternité!) où est venu à Dieu la pensée de créer. D'autres

partisans du créatisme cosmologique admettent, au contraire, que «le

Seigneur Dieu», non seulement a créé une fois la substance, mais en

tant que «conservateur et régisseur du monde», continue d'agir sur ses

destinées. Plusieurs variations de cette croyance se rapprochent

tantôt du _Panthéisme_, tantôt du _théisme_ conséquent. Toutes ces

formes (et autres semblables) de la croyance à la création sont

inconciliables avec la loi de la conservation de la force et de la

matière; celle-ci ne connaît pas de «commencement du monde».

Il est particulièrement intéressant de voir que E. DU BOIS-REYMOND,

dans son dernier discours (sur le _Néovitalisme_, 1894), a embrassé ce

créatisme cosmologique (comme solution de la grande énigme de

l'Univers); il dit: «La seule conception digne de la _toute-puissance

divine_, c'est celle qui consiste à penser qu'elle a, de temps

immémorial, créé, par _un seul acte de création_, toute la matière, de

telle sorte qu'en vertu des lois inviolables qui lui sont inhérentes,

partout où les conditions d'apparition et de durée de la vie seraient

présentes, par exemple ici-bas sur terre, les êtres les plus simples

apparaîtraient, desquels, sans autre intervention, sortirait la nature

actuelle, depuis le bacille primitif jusqu'à la forêt de palmes,

depuis le micrococcus originel jusqu'aux gracieuses attitudes d'une

Suleima, jusqu'au cerveau d'un Newton! Ainsi nous sortirions de toutes

les difficultés par _un jour de création_(!) et laissant de côté

l'ancien et le nouveau vitalisme, nous admettrions que la Nature s'est

produite mécaniquement.» Ici, comme lorsqu'il s'agissait de la

question de la conscience, dans le discours de l'_Ignorabimus_, DU

BOIS-REYMOND trahit, de la façon la plus éclatante, le peu de

profondeur et de logique inhérents à sa conception moniste.

=Création des choses particulières= (_Créatisme

ontologique_).--D'après cette théorie individuelle de la création,

encore aujourd'hui prédominante, Dieu n'a pas seulement produit le

monde tout entier («de rien») mais encore toutes les choses

particulières qui y sont renfermées. Dans le monde civilisé chrétien,

c'est la légende primitive et sémitique de la Création, empruntée au

premier livre de Moïse, qui prévaut aujourd'hui encore; même parmi les

naturalistes modernes, elle trouve encore ici et là de croyants

adeptes. Je l'ai critiquée en détail dans le premier chapitre de mon

_Histoire de la Création naturelle_. On pourrait relever, comme

d'intéressantes modifications de ce créatisme ontologique, les

théories suivantes:

I. _Création dualiste._--Dieu s'est borné à _deux actes de création_;

d'abord il a créé le monde inorganique, la substance morte à laquelle

seule s'applique la loi de l'énergie, aveugle et agissant sans but

dans le mécanisme du monde corporel et des formations géologiques;

plus tard, Dieu acquit l'intelligence et la communiqua aux

dominantes, à ces forces intelligentes, s'efforçant vers un but, qui

produisent et dirigent le développement des organismes (REINKE)[46].

[46] J. REINKE, _Die Welt als That_. 1899 S 451, 477.

II. _Création trialistique._--Dieu a créé le monde en _trois actes

principaux_: A. Création du Ciel (cas du monde supra-terrestre); B.

Création de la terre (comme centre du monde) et de ses organismes; C.

Création de l'homme (comme image de Dieu); ce dogme est encore

aujourd'hui très répandu parmi les théologiens chrétiens et autres

«savants»; on l'enseigne comme une vérité dans beaucoup d'écoles.

III. _Création heptamérale._--La Création en sept jours, de _Moïse_.

Bien que peu de savants, aujourd'hui, croient encore à ce mythe

mosaïque, il se grave pourtant profondément, dès la première jeunesse,

en même temps que l'enseignement de la Bible, dans l'esprit de nos

enfants. Les divers essais, tentés surtout en Angleterre, pour mettre

ce mythe d'accord avec la théorie de l'évolution, ont complètement

échoué. Pour les sciences naturelles, ce mythe a pris une grande

importance en ce que LINNÉ, lorsqu'il fonda son système de la nature,

l'adopta et l'employa pour définir la notion d'_espèce_ organique

(tenue par lui pour fixe): «Il y a autant d'espèces différentes

d'animaux et de plantes, qu'au commencement du monde l'Être infini a

créé d'espèces différentes»[47]. Ce dogme a été admis assez

généralement jusqu'à DARWIN (1859), bien que, dès 1809, LAMARCK en ait

exposé l'inadmissibilité.

[47] E. HAECKEL, _Histoire de la Créat. nat._, 9e édit.

IV. _Création périodique._--Au commencement de chaque période

géologique, toute la population animale et végétale est créée à

nouveau, et à la fin de chaque période elle est anéantie par une

catastrophe générale; il y a autant d'actes de création générale qu'il

s'est succédé de périodes géologiques distinctes (théorie des

catastrophes de CUVIER, 1818 et AGASSIZ, 1858). La paléontologie qui,

lors de ses débuts, encore très incomplète (dans la première moitié

du XIXe siècle), semblait prêter appui à cette théorie des créations

successives du monde organique, l'a complètement réfutée par la suite.

V. _Création individuelle._--Chaque homme, en particulier--de même que

chaque animal et chaque plante en particulier--ne provient pas d'un

acte naturel de reproduction, mais est créé par la grâce de Dieu («qui

connaît toutes choses et qui a compté les cheveux sur notre tête»). On

lit souvent, aujourd'hui encore, cette conception chrétienne de la

Création, dans les journaux, en particulier aux annonces de naissance

(«Hier, Dieu, dans sa bonté, nous a fait cadeau d'un fils qui se porte

bien», etc.) Même dans les talents individuels, dans les avantages de

nos enfants, nous constatons souvent, avec reconnaissance, les «dons

spéciaux de Dieu» (mais nous ne le faisons pas, d'ordinaire, quand il

s'agit des défauts héréditaires!).

=Evolution= (_Genesio_, _Evolutio_).--Ce qu'avaient d'inadmissible les

légendes relatives à la Création et la croyance au miracle qui s'y

rattache a dû frapper de bonne heure les hommes capables de penser;

aussi trouvons-nous, remontant à plus de deux mille ans, de nombreuses

tentatives pour remplacer ces mythes par une théorie raisonnable et

expliquer l'apparition du monde par des causes naturelles. Au premier

rang, nous retrouvons ici les grands penseurs de l'école naturaliste

ionienne, puis DÉMOCRITE, HÉRACLITE, EMPÉDOCLE, ARISTOTE, LUCRÈCE et

autres philosophes de l'antiquité. Leurs premiers essais, encore

imparfaits, nous surprennent en partie par leurs intuitions

lumineuses, tant ils semblent les précurseurs des idées modernes.

Cependant, il manquait à l'antiquité ce terrain solide de la

spéculation scientifique qui n'a été conquis que par les innombrables

observations et expériences des temps modernes. Pendant le moyen

âge--et surtout sous la suprématie du papisme--la recherche

scientifique est restée stationnaire. La torture et les bûchers de

l'Inquisition veillaient à ce que la foi inconditionnée en la

mythologie hébraïque de Moïse demeurât la réponse définitive aux

questions concernant la Création. Même les phénomènes qui invitaient à

l'observation immédiate des _faits_ embryologiques: le développement

des animaux et des plantes, l'embryologie de l'homme, passaient

inaperçus ou n'excitaient çà et là que l'intérêt de quelques

observateurs ayant soif de savoir; mais leurs découvertes furent

ignorées ou perdues. D'ailleurs, le chemin était à l'avance barré à

toute vraie science du développement naturel, par la théorie régnante

de la _préformation_, par le dogme que la forme et la structure

caractéristiques de chaque espèce animale ou végétale sont déjà

préformés dans le germe.

=Théorie de l'évolution= (_Génétisme_, _Evolutisme_,

_Evolutionnisme_).--La science que nous appelons aujourd'hui

évolutionnisme (au sens le plus large) est, aussi bien dans son

ensemble que dans ses diverses parties, l'enfant du XIIe siècle; elle

est au nombre de ses créations les plus importantes et les plus

brillantes. De fait, la notion d'évolution, encore presque inconnue au

siècle dernier, est déjà devenue une pierre angulaire, solide, de

notre conception de l'Univers. J'en ai exposé explicitement les

principes dans des écrits antérieurs, surtout dans ma _Morphologie

générale_ (1866), puis, sous une forme plus populaire, dans mon

_Histoire de la création naturelle_ (1868), enfin, en ce qui concerne

spécialement l'homme, dans mon _Anthropogénie_ (1874, 4e éd. 1891). Je

me contenterai donc ici de passer rapidement en revue les progrès les

plus importants accomplis par la doctrine de l'évolution au cours de

notre siècle; elle se divise, d'après son objet, en quatre parties

principales: elle étudie l'apparition naturelle: 1º du Cosmos, 2º de

la terre, 3º des organismes vivants et 4º de l'homme.

I. =Cosmogénie moniste.= Le premier qui ait essayé d'expliquer d'une

manière simple la constitution et l'origine mécanique de tout le

système cosmique, d'après les principes de NEWTON--c'est-à-dire par

des lois physiques et mathématiques,--c'est KANT, dans son oeuvre de

jeunesse, si célèbre: _Histoire naturelle générale et théorie du ciel_

(1755). Malheureusement, cette oeuvre grandiose et hardie demeura 90

ans presque inconnue; elle ne fut tirée du tombeau qu'en 1845 par A.

DE HUMBOLDT qui lui donna droit de cité dans le premier volume de son

_Cosmos_. Dans l'intervalle, le grand mathématicien français, LAPLACE,

était arrivé, de son côté, à des théories analogues à celles de KANT

et les avait développées, les appuyant sur les mathématiques, dans son

_Exposition du système du monde_ (1796). Son oeuvre principale, la

_Mécanique céleste_, parut il y a cent ans. Les principes de la

Cosmogénie de KANT et de LAPLACE, qui sont les mêmes, reposent sur une

explication mécanique du mouvement des planètes et sur l'hypothèse qui

en découle, que tous les mondes proviennent originairement de

nébuleuses qui se sont condensées. L'_Hypothèse des Nébuleuses_ ou

_Théorie cosmologique des gaz_ a été très retouchée et complétée

depuis, mais elle reste inébranlable, aujourd'hui encore, comme la

meilleure des tentatives d'explication mécaniste et moniste de tout le

système cosmique[48]. Elle a trouvé, en ces derniers temps, un

important complément en même temps qu'une confirmation dans

l'hypothèse que ce _processus cosmogonique_ n'aurait pas seulement eu

lieu une fois, mais se serait reproduit périodiquement. Tandis que,

dans certaines parties de l'espace infini, des nébuleuses en rotation

donneraient naissance à de nouveaux mondes qui évolueraient, dans

d'autres parties, au contraire, des mondes refroidis et morts venant à

s'entrechoquer, se dissémineraient en poussière et retourneraient à

l'état de nébuleuses diffuses.

[48] Cf. W. BOLSCHE, _Entwickelungsgeschichte der Natur_. Bd,

1894.

=Commencement et fin du monde.=--Presque toutes les cosmogénies

anciennes et modernes et la plupart aussi de celles qui se rattachent

à KANT et à LAPLACE, partaient de l'opinion régnante, que le monde

avait eu un _commencement_. Ainsi, d'après une forme très répandue de

l'hypothèse des «Nébuleuses», une énorme nébuleuse, faite d'une

matière infiniment subtile et légère, se serait formée «au

commencement», puis à un moment déterminé du temps («il y a de cela

infiniment longtemps»), un mouvement de rotation aurait commencé dans

cette nébuleuse. Le «premier commencement» de ce mouvement cosmogène

une fois donné, les processus ultérieurs de formation des mondes, de

différenciation des systèmes planétaires, etc., se déduisent alors

avec certitude des principes mécaniques et il devient alors aisé de

les fonder mécaniquement. Cette première _origine du mouvement_ est la

seconde des «énigmes de l'Univers» de DU BOIS-REYMOND; il la déclare

_transcendante_.

Beaucoup d'autres naturalistes et philosophes ne peuvent pas davantage

sortir de cette difficulté et se résignent en avouant qu'il faut

admettre ici une première «impulsion surnaturelle», c'est-à-dire «un

miracle».

D'après nous, cette «seconde énigme de l'Univers» est résolue par

l'hypothèse que le _mouvement_ est une propriété de la substance aussi

immanente et _originelle_ que la _sensation_. Ce qui légitime cette

hypothèse moniste, c'est d'abord la loi de substance et ensuite les

grands progrès que l'astronomie et la physique ont faits dans la

seconde moitié du XIXe siècle. Par _l'analyse spectrale_ de BUNSEN et

de KIRCHHOFF (1860), nous avons non seulement acquis la preuve que les

millions de mondes qui remplissent l'espace infini sont faits de la

même matière que notre soleil et notre terre--mais encore qu'ils se

trouvent à des stades différents d'évolution; nous avons même, grâce à

l'auxiliaire de l'analyse spectrale, acquis des connaissances sur les

mouvements et les distances des astres, que le télescope seul était

impuissant à nous fournir. Enfin le _télescope_ lui-même a été très

perfectionné et, avec l'aide de la _photographie_, nous a permis de

faire une masse de découvertes astronomiques, qu'on ne pouvait même

pas soupçonner au début du siècle. En particulier, nous avons appris

à comprendre la grande importance des petits corps célestes semés par

milliards dans l'espace entre les étoiles plus grandes, en apprenant à

mieux connaître les comètes et les étoiles filantes, les

agglomérations d'étoiles et les nébuleuses.

Nous savons également aujourd'hui que les _orbites_ tracées par des

millions de corps célestes sont _variables_ et en partie irrégulières,

tandis qu'on admettait, autrefois, que les systèmes planétaires

étaient constants et que les sphères en rotation décrivaient leurs

courbes avec une éternelle régularité. L'astrophysique doit aussi

d'importants aperçus aux progrès immenses accomplis dans d'autres

domaines de la physique, surtout en optique et en électricité, ainsi

qu'à la théorie de l'éther, amenée par ces progrès. Enfin, et avant

tout, réapparaît ici, comme constituant le plus grand progrès accompli

vers la connaissance de la nature, _l'universelle loi de substance_.

Nous savons maintenant que partout, dans les espaces les plus

lointains, cette loi a la même valeur absolue que dans notre système

planétaire, qu'elle vaut dans le plus petit coin de notre terre comme

dans la plus petite cellule de notre corps. Nous avons le droit (et

nous sommes logiquement forcés) d'admettre cette importante hypothèse,

que la conservation de la matière et de l'énergie a existé de tous

temps aussi universellement qu'elle régit tout aujourd'hui sans

exception. _De toute éternité, l'Univers infini a été, est et restera

soumis à la loi de substance_.

De tous ces immenses progrès de l'astronomie et de la physique qui

s'éclairent et se complètent l'un l'autre, une série de conclusions

infiniment importantes découlent relativement à la composition et à

l'évolution du Cosmos, à la stabilité et à la variabilité de la

substance. Nous les résumerons brièvement dans les thèses suivantes:

I. L'_espace_ est infiniment grand et illimité; il n'est jamais vide

mais partout rempli de substance. II. Le _temps_ est de même infini et

illimité; il n'a ni commencement ni fin, c'est l'éternité. III. La

_substance_ se trouve partout et en tous temps dans un état de

mouvement et de changement ininterrompu; nulle part ne règne le repos

parfait; mais en même temps la quantité infinie de matière demeure

aussi invariable que celle de l'énergie éternellement changeante. IV.

Le mouvement éternel de la substance dans l'espace est un cercle

éternel, avec des phases d'évolution se répétant périodiquement. V.

Ces phases consistent en une alternance périodique de _conditions

d'agrégat_, la principale étant la différenciation primaire de la

masse et de l'éther (l'ergonomie de la matière pondérable et

impondérable). VI. Cette différenciation est fondée sur une

_condensation_ croissante de la matière, la formation d'innombrables

petits centres de condensation dont les causes efficientes sont les

propriétés originelles immanentes à la substance: le sentiment et

l'effort. VII. Tandis que dans une partie de l'espace, par ce

processus pyknotique, de petits corps célestes, puis de plus grands,

se produisent et que l'éther qui est entre eux augmente de

tension--dans l'autre partie de l'espace, le processus inverse se

produit en même temps: la _destruction_ des corps célestes qui

viennent à s'entrechoquer. VIII. Les sommes inouïes de chaleur

produites, dans ces processus mécaniques par le choc des corps

célestes en rotation, sont représentées par les nouvelles forces vives

qui amènent le mouvement des masses de poussière cosmique engendrées,

ainsi que la _néoformation_ de sphères en rotation: le jeu éternel

recommence à nouveau. Notre mère, la Terre, elle aussi, issue il y a

des millions de milliers d'années d'une partie du système solaire en

rotation,--après que de nouveaux millions de milliers d'années se

seront écoulés, se glacera à son tour, et après que son orbite aura

toujours été se rétrécissant, elle se précipitera dans le soleil.

Pour comprendre clairement l'universel processus d'évolution cosmique,

ces aperçus modernes sur l'alternance périodique de la disparition et

de la néoformation des mondes, que nous devons aux immenses progrès

de la physique et de l'astronomie moderne,--me paraissent

particulièrement importants, à côté de la loi de substance. Notre

mère, la _Terre_, se réduit alors à la valeur d'une minuscule

«poussière de soleil», pareille aux autres incalculables millions de

ces poussières qui se pourchassent dans l'espace infini: Notre propre

_Etre humain_ qui, dans son délire de grandeur anthropistique, s'adore

comme l'image de Dieu, retombe au rang de mammifère placentalien,

lequel n'a pas plus de valeur pour l'Univers tout entier, que la

fourmi ou l'éphémère, que l'infusoire microscopique ou le plus infime

bacille. Nous autres, hommes, nous ne sommes encore que des stades

d'évolution passagers de l'éternelle substance, des formes

phénoménales individuelles de la matière et de l'énergie, dont nous

comprenons le néant quand nous nous plaçons en regard de l'espace

infini et du temps éternel.

=Espace et Temps.=--Depuis que KANT a fait, des notions d'Espace et de

Temps, de simples «formes de l'intuition»--de l'espace, la forme

externe, du temps l'interne--une lutte ardente s'est élevée au sujet

de ces importants problèmes de la connaissance, qui dure encore

aujourd'hui. Une grande partie des métaphysiciens modernes se sont

convaincus de cette opinion, qu'on devait attribuer à l'«acte

critique» de Kant, comme point de départ d'une «théorie de la

connaissance purement idéaliste», la plus grande importance et qu'elle

réfutait l'opinion naturelle du bon sens humain qui croit à la

_réalité de l'espace et du temps_. Cette conception exclusive et

ultra-idéaliste des deux notions capitales est devenue la source des

plus grosses erreurs; elle ne voit pas que KANT, dans sa proposition,

n'abordait qu'un côté du problème, le côté _subjectif_, mais

reconnaissait l'autre, le côté _objectif_ comme tout aussi légitime;

il dit: «L'espace et le temps possèdent la _réalité empirique_, mais

l'_idéalité transcendentale_». Notre monisme moderne peut fort bien

accepter cette proposition de KANT, mais non pas la prétention

exclusive de certains à ne relever que le côté subjectif du problème;

car la conséquence logique de ceci, c'est l'absurde idéalisme qui

atteint son comble avec cette proposition de BERKELEY: «Les corps ne

sont que des représentations; leur existence réelle consiste à être

perçus». Cette proposition devrait s'énoncer ainsi: «Les corps ne

sont, pour ma conscience personnelle, que des représentations; leur

existence est aussi réelle que celle des organes de ma pensée, à

savoir des cellules ganglionnaires des hémisphères qui recueillent les

impressions faites par les corps extérieurs sur mes organes sensoriels

et en les associant, forment les représentations». De même que je

révoque en doute, ou même que je nie la «réalité de l'espace et du

temps», de même je peux nier celle de ma propre conscience; dans le

délire fébrile, l'hallucination, le rêve, les cas de double

conscience, je tiens pour vraies des représentations qui ne sont pas

réelles, mais ne sont que des «imaginations»; je prends même ma propre

personne pour une autre; le célèbre _cogito ergo sum_ n'a plus ici de

valeur. Par contre, la _réalité de l'espace et du temps_ est

aujourd'hui définitivement prouvée par le progrès même de notre

conception, que nous devons à la loi de substance et à la cosmogénie

moniste. Après avoir heureusement dépouillé l'inadmissible notion d'un

«espace vide», il nous reste comme infini _médium emplissant

l'espace_, la _matière_ et cela sous ses deux formes: «l'_éther_ et la

_masse_». Et, de même, nous considérons comme le «devenir _emplissant

le temps_», le mouvement éternel ou _énergie_ génétique, qui s'exprime

par l'_évolution_ ininterrompue de la substance, par le _perpetuum

mobile_ de l'_Univers_.

=Universum perpetuum mobile.=--Puisque tout corps qui se meut continue

de se mouvoir tant qu'il n'en est pas empêché par des obstacles

extérieurs, il était naturel que l'homme eût l'idée, depuis des

milliers d'années, de construire des appareils qui, une fois mis en

mouvement, continuassent à se mouvoir toujours de même. On ne voyait

pas que tout mouvement rencontre des obstacles extérieurs et s'éteint

graduellement si une nouvelle impulsion ne survient pas du dehors, si

une nouvelle force ne s'ajoute pas qui l'emporte sur les obstacles.

C'est ainsi, par exemple, qu'un pendule oscillant se mouvrait

éternellement de droite à gauche avec la même vitesse, si la

résistance de l'air et le frottement au point de suspension

n'éteignaient graduellement la force vive, mécanique, de son mouvement

pour la transformer en chaleur. Nous devons lui imprimer une nouvelle

force mécanique par une nouvelle impulsion (ou, s'il s'agit de

l'horloge à pendule, en remontant le poids). C'est pourquoi la

construction d'une machine qui, sans secours extérieur, produirait un

surplus de travail, par lequel elle se maintiendrait d'elle-même

toujours en marche, est chose impossible. Toutes les tentatives faites

pour créer un pareil _perpetuum mobile_, étaient d'avance condamnées à

échouer; la connaissance de la loi de substance démontrait d'ailleurs,

théoriquement, l'impossibilité de cette entreprise.

Mais il n'en va plus de même quand nous envisageons le _cosmos_ comme

un Tout, l'infini Tout cosmique, conçu éternellement en mouvement.

Nous nommons la matière infinie qui, objectivement le remplit, d'après

notre conception subjective, _espace_; son éternel mouvement qui,

objectivement, représente une évolution périodique revenant sur

elle-même, est ce que nous appelons subjectivement le _temps_. Ces

deux «formes de l'intuition» nous convainquent de l'infinité et de

l'éternité du Cosmos. Mais par là nous reconnaissons en même temps que

l'_Univers_ tout entier, lui-même, est un _perpetuum mobile_

embrassant tout. Cette infinie et éternelle «machine du Cosmos» se

maintient dans un mouvement éternel et ininterrompu parce que

l'infiniment grande _somme_ d'énergie actuelle et potentielle reste

éternellement la même. La loi de la conservation de la force démontre

donc que l'idée du _perpetuum mobile_ est aussi vraie et d'une

importance aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos _tout_

_entier_, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isolée

d'une _partie_ de celui-ci. Par là se trouve encore réfutée la théorie

de l'_entropie_.

=Entropie du Cosmos.=--Le pénétrant fondateur de la _Théorie mécanique

de la Chaleur_ (1850), CLAUSIUS, résumait ce qu'il y avait de plus

essentiel dans cette importante théorie dans deux propositions

principales. La première est celle-ci: _L'énergie du Cosmos est

constante_; cette proposition forme la moitié de notre loi de

substance, le «principe de l'énergie». La seconde affirme: _L'entropie

du Cosmos tend vers un maximum_; cette seconde proposition est, à

notre avis, aussi erronée que la première était juste. D'après

CLAUSIUS, l'énergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont

l'une (en tant que chaleur à une haute température, énergie mécanique,

électrique, chimique, etc.) est encore partiellement convertible en

travail, tandis que l'autre, au contraire, ne l'est pas; celle-ci, qui

est déjà de l'énergie transformée en chaleur et accumulée dans des

corps plus froids, est perdue sans retour pour la production

ultérieure du travail. Cette partie d'énergie inemployée, qui ne peut

plus être transformée en travail mécanique, est ce que CLAUSIUS

appelle _entropie_ (c'est-à-dire la force employée à l'intérieur);

elle croît continuellement aux dépens de l'autre partie. Mais comme

journellement, une partie de plus en plus grande de l'énergie

mécanique du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne peut

pas, réciproquement, revenir à sa première forme,--alors la quantité

totale (infinie) de chaleur et d'énergie doit se disperser et diminuer

de plus en plus. Toutes les différences de température devraient, en

fin de compte, s'évanouir, et la chaleur, toute à l'état fixé, devrait

être répartie également dans un unique et inerte morceau de matière

congelée; toute vie et tout mouvement organiques auraient cessé

lorsque serait atteint ce _maximum d'entropie_; ce serait la vraie

«fin du monde». Si cette théorie de l'entropie était exacte, il

faudrait qu'à cette _fin du monde_ qu'on admet, correspondît aussi un

_commencement_, un _minimum d'entropie_ dans lequel les différences de

température des parties distinctes de l'Univers eussent atteint leur

maximum. Ces deux idées, d'après notre conception moniste et

rigoureusement logique du processus cosmogénétique éternel, sont aussi

inadmissibles l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction

avec la loi de substance. Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne

finira. De même que l'univers est infini, de même il restera

éternellement en mouvement; la force vive se transforme en force de

tension et inversement, par un processus ininterrompu; et la somme de

cette énergie potentielle et actuelle reste toujours la même. La

seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur contredit la

première et doit être sacrifiée.

Les défenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre, à juste

titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus _particuliers_ dans

lesquels, _dans certaines conditions_, la chaleur fixée ne peut plus

être transformée en travail. C'est ainsi, par exemple, que dans la

machine à vapeur, la chaleur ne peut être transformée en travail

mécanique que lorsqu'elle passe d'un corps plus chaud (la vapeur) à un

plus froid (l'eau fraîche), mais non inversement. Mais dans le grand

_Tout_ du Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions

sont données, cette fois, qui permettent aussi la transformation

inverse de la chaleur latente en travail mécanique. C'est ainsi, par

exemple, que lorsque deux corps célestes viennent à s'entrechoquer,

animés chacun d'une vitesse inouïe, des quantités énormes de chaleur

sont mises en liberté, tandis que les masses, réduites en poussière,

sont disséminées et répandues dans l'espace. Le jeu éternel des masses

en rotation avec condensation des parties, grossissement en forme de

sphères de nouveaux petits météorites, réunion de ceux-ci pour en

constituer de plus grosses, etc., recommence alors à nouveau[49].

[49] ZEHNDER. _Die Mechanik des Weltalls_, 1897.

II. =Géogénie moniste.=--L'histoire de l'évolution de la terre, sur

laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'oeil, ne forme qu'une

infiniment petite partie de celle du Cosmos. Elle a été, il est vrai,

comme cette dernière, depuis des milliers d'années, l'objet des

spéculations philosophiques et, plus encore, de la fantaisie

mythologique; mais elle n'est devenue objet de science que beaucoup

plus récemment et date, presque tout entière, de notre XIXe siècle. En

principe, la nature de la terre, en tant que planète tournant autour

du soleil, était déjà déterminée par le système de COPERNIC (1543);

GALILÉE, KEPLER et autres grands astronomes ont fixé mathématiquement

sa distance du soleil, la loi de son mouvement, etc. Déjà, d'ailleurs,

la cosmogénie de KANT et de LAPLACE s'était engagée dans la voie qui

montrait comment la terre provenait de la mère-soleil. Mais l'histoire

ultérieure de notre planète, les transformations de sa superficie, la

formation des continents et des mers, des montagnes et des déserts:

tout cela, à la fin du XVIIIe siècle et dans les vingt premières

années du XIXe, n'avait fait que bien peu l'objet de sérieuses

recherches scientifiques; on se contentait, le plus souvent, de

suppositions assez incertaines ou bien on admettait les

traditionnelles légendes relatives à la création; c'était surtout, ici

encore, la croyance en l'histoire mosaïque de la création qui barrait,

par avance, la route qui eût conduit les recherches indépendantes à la

connaissance de la vérité.

Ce n'est qu'en 1822 que parut une oeuvre importante, dans laquelle

était employée, pour l'étude scientifique de l'histoire de la terre,

cette méthode qu'on reconnut bientôt après être de beaucoup

la plus féconde, _la méthode ontologique_ ou _le principe de

l'actualisme_[50]. Elle consiste à étudier minutieusement les

phénomènes du _présent_ et à s'en servir pour expliquer les processus

historiques analogues du _passé_. La Société des sciences de Göttingue

avait en outre (1818) promis un prix à «l'étude la plus approfondie

et la plus compréhensive sur les changements de la surface de la terre

dont on peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application

qu'on peut faire des données ainsi acquises à l'étude des révolutions

terrestres qui échappent au domaine de l'histoire.» Cette importante

question de concours fut résolue par K. HOFF de Gotha, dans son

excellent ouvrage: _Histoire des changements naturels de la surface de

la terre, démontrés par la tradition_ (4 vol. 1822-1834). La _méthode

ontologique_ ou _actualiste_, fondée par lui, fut appliquée avec une

portée plus vaste et un immense succès au domaine tout entier de la

_géologie_ par le grand géologue anglais C. LYELL; _les Principes de

géologie_ (1830) de celui-ci furent la base solide sur laquelle

l'histoire ultérieure de la terre continua de construire avec un si

éclatant succès[51]. Les importantes recherches géogénétiques d'AL.

HUMBOLDT et L. BUCH, de G. BISCHOF et E. SUSS, ainsi que celles de

beaucoup d'autres géologues modernes, s'appuient sur les solides bases

empiriques et sur les principes spéculatifs, dont nous sommes

redevables aux recherches de H. KOFF et de CH. LYELL qui ont frayé la

voie; ils ont dégagé la voie à la science pure, fondée sur la raison,

dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont éloigné les

puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique et la

tradition religieuse avaient entassés, surtout la Bible et la

mythologie chrétienne fondée sur elle. J'ai déjà parlé, dans la

sixième et la quinzième leçon de mon _Histoire de la Création

naturelle_, des grands mérites de CH. LYELL et des rapports qui

existaient entre lui et son ami CH. DARWIN; quant à une étude plus

approfondie de l'histoire de la terre et des immenses progrès que la

géologie dynamique et historique a faits en notre siècle, je renvoie

aux ouvrages connus de SUSS, NEUMAYR, CREDNER et J. WALTHER.

[50] J. WALTHER, _Einleit. in die Geologie als historische

Wissenschaft_, 1893. S. XIV.

[51] Cf. M. NEUMAYR, _Erdgeschichte_, 2te Aufl. 1895.

Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans

l'histoire de la terre: la _géogénie anorganique_ et l'_organique_;

cette dernière commence avec la première apparition des êtres vivants

à la surface du globe. L'_histoire anorganique_ de la terre, période

la plus ancienne, s'est écoulée pareille à celle des autres planètes

de notre système solaire; tous ils se sont détachés de l'équateur du

corps solaire en rotation, sous forme d'anneaux nébuleux qui se

condensèrent graduellement en mondes indépendants. De la nébuleuse

gazeuse est sortie, par refroidissement, la terre en ignition, après

quoi s'est produite à sa superficie, par un progressif rayonnement de

chaleur, la mince _écorce_ solide que nous habitons. C'est seulement

après qu'à la surface la température se fût abaissée jusqu'à un

certain degré, que la première goutte d'eau liquide put se former au

milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait: c'était la condition

la plus importante pour l'apparition de la vie organique. Bien des

millions d'années se sont écoulés--en tous cas plus de cent--depuis

que cet important processus de la formation de l'eau s'est produit,

nous conduisant ainsi à la troisième partie de la cosmogénie, à la

_biogénie_.

III. =Biogénie moniste.=--La troisième phase de l'évolution du monde

commence avec la première apparition des organismes sur notre globe

terrestre et se prolonge depuis lors, sans interruption, jusqu'à nos

jours. Les grandes énigmes de l'Univers qui se posent à nous, dans

cette intéressante partie de l'histoire de la terre, passaient encore,

au commencement du XIXe siècle, pour insolubles, ou du moins pour si

difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain avenir;

à la fin du siècle, nous pouvons dire, avec un orgueil légitime,

qu'elles sont résolues en _principe_ par la _biologie_ moderne et son

_transformisme_; et même, beaucoup de phénomènes isolés de ce

merveilleux «royaume de la vie», s'expliquent aujourd'hui physiquement

d'une manière aussi parfaite que n'importe quel phénomène physique

très connu, de la nature inorganique. Le mérite d'avoir fait le

premier pas, si gros de conséquences, sur cette route difficile et

d'avoir montré la route vers la solution moniste de tous les problèmes

biologiques,--revient au profond naturaliste français J. LAMARCK; il

publia en 1809, l'année même où naissait CH. DARWIN, sa _Philosophie

zoologique_ si riche en aperçus. Cette oeuvre originale est non

seulement un essai grandiose d'explication de tous les phénomènes de

la vie organique d'un point de vue unique et physique, c'est, en

outre, un chemin frayé, le seul qui puisse conduire à la solution de

la plus difficile énigme de ce domaine: du problème de l'apparition

naturelle des espèces organiques. LAMARCK, qui possédait des

connaissances empiriques aussi étendues en zoologie qu'en botanique,

ébaucha ici, pour la première fois les principes de la _théorie de la

descendance_; il montra comment les innombrables formes des règnes

animal et végétal proviennent, par transformations graduelles, de

formes ancestrales communes, des plus simples, et comment les

changements graduels de forme, produits par l'action de l'_adaptation_

contrebalancée par celle de l'_hérédité_, ont amené cette lente

transmutation.

Dans la cinquième leçon de mon _Histoire de la Création naturelle_,

j'ai apprécié les mérites de LAMARCK comme ils méritaient de l'être,

dans la sixième et la septième, j'en ai fait autant pour ceux de CH.

DARWIN (1859). Grâce à lui, cinquante ans plus tard, non seulement

tous les principes importants de la théorie de la descendance étaient

posés irréfutablement, mais, en outre, grâce à l'introduction de la

_Théorie de la sélection_, les lacunes laissées par son devancier

étaient comblées par Darwin. Le succès que, malgré tous ses mérites,

LAMARCK n'avait pu obtenir, échut libéralement à DARWIN; son ouvrage

qui fait époque, sur _l'Origine des Espèces au moyen de la sélection

naturelle_ a révolutionné de fond en comble toute la biologie moderne

en ces quarante dernières années, et l'a élevée à une hauteur qui ne

le cède en rien à celle des autres sciences naturelles. DARWIN _est

devenu le_ _Copernic du monde organique_, ainsi que je m'exprimais

déjà en 1868 et ainsi que E. DU BOIS-REYMOND le faisait quinze ans

après, répétant mes paroles (Cf. _Monisme_).

IV. =Anthropogénie moniste.=--Nous pouvons considérer, nous autres

hommes, comme la quatrième et dernière période de l'évolution

cosmique, celle pendant laquelle notre propre race a évolué. Déjà

LAMARCK (1809) avait clairement reconnu que cette évolution ne se

pouvait raisonnablement concevoir que par une solution naturelle, la

_descendance du Singe_ en tant que Mammifère le plus proche. HUXLEY

montra ensuite (1863), dans son célèbre mémoire sur _La place de

l'homme dans la nature_--que cette importante hypothèse était une

conséquence nécessaire de la théorie de la descendance et qu'elle

s'appuyait sur des faits très probants de l'anatomie, de l'embryologie

et de la paléontologie; il tenait cette «question essentielle entre

toutes les questions» pour résolue en principe. DARWIN la traita

ensuite, de divers points de vue et de façon remarquable dans son

ouvrage sur _La descendance de l'homme et la sélection sexuelle_

(1871). J'avais moi-même, dans ma _Morphologie générale_, (1866),

consacré un chapitre spécial à cet important problème de la

descendance. En 1874 je publiai mon _Anthropogénie_ dans laquelle,

pour la première fois, est menée à bonne fin la tentative de suivre la

descendance de l'homme à travers la série entière de ses aïeux,

jusqu'aux plus anciennes formes archigones de Monères; je me suis

appuyé également sur les trois grandes branches de la phylogénie:

l'anatomie comparée, l'ontogénie et la paléontologie (4e éd. 1891). Ce

que nous avons encore acquis en ces dernières années, grâce aux

nombreux et importants progrès des études anthropogénétiques,--j'ai

essayé de le montrer dans la conférence que j'ai faite, en 1898, au

Congrès international de zoologie tenu à Cambridge, sur l'état actuel

de nos connaissances relativement à l'origine de l'homme. (Bonn 7e éd.

1899, trad. franç, par le Dr Laloy.)

Les énigmes de l'Univers · 第 78 / 160 题