P. FLECHSIG.--_Gehirn und Seele_ (Leipzig 1894).--Localisation
des processus cérébraux, en particulier des sensations de
l'homme (1896) trad. française.
A. MAYER.--_Die Lehre von der Erkenntniss_, Leipzig 1875.
M. L. STERN.--_Philosophischer und Naturwissenschaftlicher
Monismus. Ein Beitrag zur Seelenfrage._ Leipzig 1885.
ED. HARTMANN.--_Philosophie de l'Inconscient_ (trad. fr.).
FR. LANGE.--_Histoire du matérialisme_ (trad. fr.).
B. CARNERI.--_Gefühl, Bewusstsein, Wille. Eine psychologische
Studie_ (Wien, 1876).
G. C. FISCHER.--_Das Bewusstsein_, Leipzig 1874.
L. BÜCHNER.--_Force et matière ou principes de l'ordre naturel
de l'univers mis à la portée de tous_ (trad. fr. par A.
Regnard).
Parmi toutes les manifestations de la vie psychique, il n'en est
aucune qui semble si merveilleuse et soit si diversement jugée que la
_conscience_. Les opinions les plus contradictoires sont encore aux
prises, aujourd'hui comme il y a des milliers d'années, non seulement
sur la question de la nature propre de cette fonction psychique et de
son rapport avec le corps, mais aussi quant à son extension dans le
monde organique, quant à son apparition et son évolution. Plus que
tout autre fonction psychique, la conscience a donné lieu à l'idée
erronée d'une «âme immatérielle» et, s'y rattachant, à la superstition
d'une «immortalité personnelle»; beaucoup des grossières erreurs qui
dominent encore aujourd'hui notre vie intellectuelle ont là leur
origine. C'est pourquoi j'ai déjà appelé autrefois la conscience, le
_mystère central psychologique_; c'est la résistante citadelle de
toutes les erreurs dualistes et mystiques contre les remparts de
laquelle les assauts de la plus solide raison sont en danger
d'échouer. Ces faits, à eux seuls, nous autorisent déjà à consacrer à
la conscience un examen critique spécial du point de vue de notre
monisme. Nous verrons que la conscience est un _phénomène naturel_ ni
plus ni moins que toute autre fonction psychique et qu'elle est
soumise, comme tous les autres phénomènes naturels, à la _loi de
substance_.
=Notion de conscience.=--Déjà, quand il s'agit de définir le terme
élémentaire de cette fonction psychique, son extension et sa
compréhension, les opinions des philosophes et des naturalistes les
plus éminents divergent complètement. La meilleure définition,
peut-être, qu'on puisse donner de la conscience c'est de l'appeler une
_intuition interne_ et de la comparer à une _réflexion_. On y peut
distinguer deux domaines principaux: la conscience objective et la
subjective, la conscience de l'univers et la conscience du moi.
La plus grande partie de l'activité psychique consciente, de beaucoup,
se rapporte, ainsi que SCHOPENHAUER l'a très justement reconnu, à la
conscience du monde extérieur, des «autres choses». Cette _conscience
de l'Univers_ comprend tous les phénomènes possibles du monde
extérieur, que notre connaissance peut atteindre. Beaucoup plus
restreinte est notre _conscience du Moi_, la réflexion interne de
notre propre activité psychique tout entière, de toutes nos
représentations, sensations et efforts volontaires.
=Conscience et vie psychique.=--Beaucoup de penseurs et des plus
éminents, surtout des physiologistes (WUNDT et ZIEHEN) regardent les
termes de conscience et de fonctions psychiques comme identiques:
_Toute activité psychique est consciente_; le domaine de la vie
psychique n'excède pas celui de la conscience. A notre avis, cette
définition accroît illégalement l'importance de celle-ci et donne lieu
à des erreurs et des malentendus nombreux. Nous sommes bien plutôt de
l'avis d'autres philosophes (ROMANES, FRITZ SCHULZE, PAULSEN) qui
pensent qu'à la vie psychique appartiennent, en outre, les
représentations, sensations et efforts volontaires inconscients; de
fait, le domaine de ces actions psychiques inconscientes (réflexes,
etc.) est même beaucoup plus étendu que celui des actions conscientes.
Les deux domaines sont d'ailleurs étroitement associés et ne sont
séparés par aucune frontière nette; à tout instant, une représentation
inconsciente peut nous devenir consciente; si l'attention que nous lui
portions est attirée par un autre objet, elle peut aussi rapidement
s'évanouir pour notre conscience.
=Conscience de l'homme.=--Notre unique source, quand il s'agit de
connaître la conscience, est celle-ci elle-même et c'est là, en
première ligne, ce qui fait l'extraordinaire difficulté de son étude
et de son interprétation scientifiques. _Sujet_ et _objet_ se
confondent ici en une même unité; le sujet connaissant se réfléchit
dans son propre être intérieur, qui doit devenir objet de
connaissance.
Relativement à la conscience d'autres individus, nous ne pouvons donc
jamais rien conclure avec une entière certitude objective, nous sommes
toujours réduits à comparer leurs états d'âme avec les nôtres. Tant
que cette comparaison ne porte que sur des _individus normaux_, nous
pouvons, sans doute, relativement à leur conscience, tirer quelques
conclusions dont nul ne contestera la validité. Mais déjà quand il
s'agit de personnes _anormales_ (génies ou excentriques, idiots ou
déments) ces raisonnements par analogie sont, ou incertains ou faux.
C'est encore bien pis quand nous comparons la conscience de l'homme
avec celle des animaux (d'abord des animaux supérieurs, puis des
inférieurs). Nous rencontrons là des difficultés matérielles si
grandes que les opinions des physiologistes et des philosophes les
plus éminents se trouvent sur ce point aux antipodes. Nous nous
contenterons ici de mettre, en regard les unes des autres, les
opinions les plus importantes émises sur ce sujet.
I. =Théorie anthropistique de la conscience.=--_Elle est le propre de
l'homme._ Cette idée très répandue que la conscience et la pensée sont
exclusivement propres à l'homme et que lui seul possède en même temps
une «âme immortelle», remonte à DESCARTES (1643). Ce profond
philosophe et mathématicien français (élevé dans un collège de
_Jésuites_!) posa une séparation complète entre l'activité psychique
de l'homme et celle de l'animal. L'âme de l'homme, substance pensante
et immatérielle, est, selon lui, complètement distincte de son corps,
substance étendue et matérielle. Cependant, il faut qu'elle soit unie
au corps en un point du cerveau (la glande pinéale!) pour y
recueillir les impressions venues du monde extérieur et, à son tour,
agir sur le corps. Les _animaux_, par contre, n'étant pas des
substances pensantes, ne doivent pas posséder d'âme, mais être de purs
_automates_, des machines construites avec infiniment d'art dont les
sensations, représentations et volitions se produisent tout
mécaniquement et obéissent aux lois physiques. Pour la psychologie de
_l'homme_, DESCARTES soutenait donc le pur _dualisme_, pour celle des
_animaux_ le pur _monisme_. Cette contradiction manifeste, chez un
penseur si clair et si pénétrant, doit paraître bien extraordinaire;
pour l'expliquer, on est en droit d'admettre que DESCARTES a tu sa
propre pensée, laissant aux penseurs indépendants le soin de la
deviner. Comme élève des Jésuites, DESCARTES avait été élevé de bonne
heure à taire la vérité, quand il la voyait plus clairement que
d'autres; peut-être craignait-il aussi la puissance de l'Eglise et ses
bûchers. D'autre part déjà, son principe sceptique que tout effort
vers la connaissance vraie doit partir d'un doute au sujet du dogme
traditionnel, lui avait attiré de fanatiques accusations de
scepticisme et d'athéisme. La profonde action que DESCARTES exerça sur
la philosophie ultérieure fut très remarquable et conforme à sa «tenue
de livres en partie double». Les _Matérialistes_ des XVIIe et XVIIIe
siècles, pour poser leur psychologie moniste, se réclamèrent de la
théorie cartésienne de l'âme des bêtes et de leur activité toute
mécanique de machines. Les _Spiritualistes_, au contraire, affirmèrent
que leur dogme de l'immortalité de l'âme et de son indépendance à
l'égard du corps avait été irréfutablement fondé par la théorie
cartésienne de l'âme humaine. Cette opinion est encore aujourd'hui
celle qui prévaut dans le camp des théologiens et des métaphysiciens
dualistes. La conception scientifique du XIXe siècle a complètement
triomphé de la précédente, avec l'aide des progrès empiriques
accomplis dans le domaine de la psychologie physiologiste et comparée.
II. =Théorie neurologique de la conscience.=--_Elle_ _n'existe que
chez l'homme et les animaux supérieurs_ qui possèdent un système
nerveux centralisé et des organes des sens. La conviction
qu'une grande partie des animaux--au moins les Mammifères
supérieurs,--possèdent une âme pensante et une conscience, tout comme
l'homme, a conquis toute la zoologie exacte et la psychologie moniste.
Les progrès grandioses accomplis en ces derniers temps dans divers
domaines de la biologie ont tous convergé pour nous amener à
reconnaître cette importante vérité. Nous nous bornerons, pour
l'apprécier, à l'examen des _Vertébrés_ supérieurs et, avant tout, des
Mammifères. Que les représentants les plus intelligents de ces
Vertébrés plus perfectionnés,--les singes et les chiens surtout--se
rapprochent énormément de l'homme dans toute leur activité psychique,
c'est un fait qui, depuis des milliers d'années est bien connu et a
excité l'admiration. Leur mode de représentation, d'activité
sensorielle, leurs sensations et leurs désirs se rapprochent tant de
ceux de l'homme que nous n'avons pas besoin de prouver ce que nous
avançons. Mais la fonction supérieure d'activité cérébrale, la
formation de jugements, leur enchaînement en raisonnements, la pensée
et la conscience au sens propre, sont développés chez les animaux tout
comme chez l'homme--la différence n'est que dans le degré, non dans la
nature. En outre, l'anatomie comparée et l'histologie nous apprennent
que la structure si complète du cerveau (aussi bien macroscopique que
microscopique) est au fond la même chez les _Mammifères_ supérieurs et
chez l'homme. L'ontogénie comparée nous montre la même chose quant à
l'apparition de ces organes de l'âme. La physiologie comparée nous
enseigne que les divers états de conscience se comportent, chez les
plus élevés des Placentaliens, de la même manière que chez l'homme et
l'expérience démontre qu'ils réagissent de la même manière aux actions
externes. On peut anesthésier les animaux supérieurs par l'alcool, le
chloroforme, l'éther, etc.; on peut, en s'y prenant comme il faut, les
hypnotiser tout comme l'homme. Mais, par contre, il n'est pas possible
de préciser nettement la _limite_ à laquelle, aux degrés inférieurs
de la vie animale, la conscience apparaît pour la première fois comme
telle. Certains zoologistes la font remonter très haut dans la série
animale, d'autres tout à la fin. DARWIN, qui distingue très exactement
les divers stades de la conscience, de l'intelligence et du sentiment
chez les animaux supérieurs et les explique par une évolution
croissante, remarque en même temps qu'il est très difficile et même
impossible de fixer les débuts de ces fonctions psychiques supérieures
chez les animaux inférieurs. Pour moi, entre les diverses théories
contradictoires, celle qui me semble la plus vraisemblable est celle
qui rattache la formation de la conscience à la _centralisation du
système nerveux_, laquelle fait encore défaut chez les animaux
inférieurs. La présence d'un organe nerveux central, d'organes des
sens très développés et d'une association très étendue entre les
groupes de représentations, me semblent les conditions nécessaires
pour rendre possible la conscience _synthétique_.
III. =Théorie animale de la conscience.=--_Elle existe chez tous les
animaux et chez eux seuls._ D'après cela, il y aurait une différence
profonde entre la vie psychique des animaux et celle des plantes;
c'est ce qui a été admis par beaucoup d'auteurs anciens et nettement
formulé par LINNÉ dans son capital _Systema Naturæ_ (1735); les deux
grands règnes de la nature organique se distinguent, selon lui, par
cela que les animaux ont la sensation et la conscience, les plantes
pas. Plus tard, SCHOPENHAUER, en particulier, a beaucoup insisté sur
cette différence: «La conscience ne nous est absolument connue que
comme la propriété des êtres _animaux_. Quand même elle s'élève et
progresse à travers toute la série animale pour atteindre jusqu'à
l'homme et sa raison, l'inconscience de la plante, d'où la conscience
est sortie, reste toujours le point de départ fondamental».
L'inadmissibilité de cette opinion est apparue dès le milieu du
siècle, alors qu'on a étudié de plus près la vie psychique chez les
animaux inférieurs, surtout chez les _Célentérés_ (Spongiaires et
Cnidiés): animaux véritables, qui pourtant présentent aussi peu de
traces d'une conscience claire que la plupart des plantes. La ligne de
démarcation entre les deux règnes s'est encore plus effacée à mesure
qu'on examinait plus soigneusement, dans chacun d'eux, les formes
vitales monocellulaires. Les _animaux primitifs_ plasmophages
(Protozoaires) et les _plantes primitives_ plasmodomes (Prosophytes)
ne présentent pas de différences psychologiques, pas plus au point de
vue de la conscience qu'à d'autres.
IV. =Théorie biologique de la conscience.=--_Elle est commune à tous
les organismes_, elle existe chez tous les animaux et toutes les
plantes, tandis qu'elle fait défaut chez tous les corps inorganiques
(cristaux, etc.). Cette opinion va d'ordinaire de pair avec celle qui
regarde tous les organismes (par opposition aux corps inorganiques)
comme animés; les trois termes: vie, âme, conscience marchent
d'ordinaire de front. Selon une modification de cette manière de voir,
les trois phénomènes de la vie organique, sans doute seraient liés
indissolublement, mais la conscience ne serait qu'une _partie_ de
l'activité psychique, de même que celle-ci n'est qu'une _partie_ de
l'activité vitale.
Que les plantes possèdent une «âme» au même sens que les animaux,
c'est ce que FECHNER en particulier s'est efforcé de montrer et
beaucoup d'auteurs attribuent à l'âme végétale une conscience de même
nature que celle de l'âme animale. De fait, on trouve chez les
_sensitives_ très impressionnables (mimosa, drosera, dionaea)
d'étonnants mouvements d'excitation des feuilles; chez d'autres
plantes (trèfle, pain de coucou, mais surtout l'hedysarum) des
mouvements autonomes; chez les «plantes dormeuses» (et aussi chez
quelques Papilionacées) des mouvements pendant le sommeil, qui
ressemblent étrangement à ceux des animaux inférieurs; celui qui
attribue à ces derniers la conscience ne peut la refuser aux autres.
V. =Théorie cellulaire de la conscience.=--_C'est une propriété vitale
de toute cellule._ L'application de la théorie cellulaire à toutes les
branches de la biologie exige aussi qu'on la rattache à la
psychologie. Aussi légitimement qu'en anatomie et en physiologie on
considère la cellule vivante comme l' «organisme élémentaire» d'où
l'on dérivera la connaissance du corps pluricellulaire des plantes et
des animaux supérieurs--de même et aussi légitimement on peut
considérer «_l'âme cellulaire_» comme l'élément psychologique et
l'activité psychique complexe des organismes supérieurs, comme le
résultat de la réunion des vies psychiques cellulaires constituantes
de l'organisme. J'ai déjà esquissé cette _psychologie cellulaire_ en
1866 dans ma _Morphologie générale_ et j'ai repris la question plus en
détails, par la suite, dans mon travail sur les _Ames cellulaires et
cellules psychiques_[37]. J'ai été conduit par mes longues recherches
sur les organismes monocellulaires, à pénétrer plus avant dans cette
«psychologie élémentaire». Beaucoup de ces petits Protistes (la
plupart microscopiques) donnent des marques de sensation et de
volonté, trahissent des instincts et des mouvements semblables à ceux
qu'on observe chez les animaux supérieurs; cela est vrai en
particulier des impressionnables et remuants Infusoires. Tant dans
l'attitude de ces minuscules et excitables cellules à l'égard du monde
extérieur, que dans beaucoup d'autres manifestations de vie de leur
part (par exemple la merveilleuse formation de l'habitacle chez les
Rhizopodes, les Thalamophores et les Infusoires) on pourrait croire
discerner des marques nettes d'activité psychique consciente. Si
maintenant on accepte la théorie biologique de la conscience (no 4) et
si l'on tient chaque fonction psychique pour accompagnée d'un peu de
conscience, on devra alors attribuer aussi la conscience à chaque
cellule protiste, considérée individuellement. Le principe matériel de
la conscience serait, en ce cas, ou le _plasma_ tout entier de la
cellule, ou son noyau, ou une partie de celui-ci. Dans la _Théorie des
Psychades_ de FRITZ SCHULZE, la conscience élémentaire de la psychade
se comporte vis-à-vis de la cellule individuelle de la même manière
que, chez les animaux supérieurs et chez l'homme, la conscience
personnelle vis-à-vis de l'organisme pluricellulaire de la personne.
Cette hypothèse, que j'ai défendue autrefois, ne se peut réfuter
définitivement. Aujourd'hui, je me range à l'avis de MAX VERWORN qui
admet, dans ses remarquables _Etudes psychophysiologiques sur les
Protistes_ qu'il leur manque probablement à tous la «conscience du
moi» développée et que leurs sensations, comme leurs mouvements, ont
un caractère d'_inconscience_».
[37] E. HAECKEL. _Gesammelte populäre Vortraege_, Bonn, 1878.
VI. =Théorie atomistique de la conscience.=--_C'est une propriété
élémentaire de tout atome._ Parmi toutes les différentes manières de
voir relatives à l'extension de la conscience, c'est cette hypothèse
atomistique qui pousse les choses le plus loin. Elle est sans doute
née principalement de la difficulté qu'ont rencontrée beaucoup de
philosophes et de biologistes en abordant la question de la première
_apparition_ de la conscience. Ce phénomène, en effet, présente un
caractère si particulier, qu'il paraît des plus douteux qu'on le
puisse dériver d'autres fonctions psychiques; on a cru par suite que
le moyen le plus aisé de surmonter la difficulté était d'admettre que
la conscience était une propriété élémentaire de la matière analogue à
l'attraction de la masse ou aux affinités chimiques. Il y aurait dès
lors, autant de formes de conscience élémentaire qu'il y a d'éléments
chimiques; chaque atome d'hydrogène aurait sa «conscience
d'hydrogène», chaque atome de carbone sa «conscience de carbone», etc.
Beaucoup de philosophes ont attribué aussi la conscience aux quatre
anciens éléments d'EMPÉDOCLE, dont le mélange, sous l'influence de
«l'amour et de la haine», engendrait le devenir des choses.
Pour ma part, je n'ai _jamais_ adopté cette hypothèse d'une
_conscience des atomes_; je suis obligé de le déclarer ici, parce que
DU BOIS REYMOND m'attribue faussement cette opinion. Dans la vive
polémique que celui-ci a engagée avec moi (1880) par son discours sur
les «Sept énigmes de l'Univers», il combat violemment ma «Philosophie
de la nature, fausse et corruptrice» et il affirme que j'ai posé,
comme un axiome métaphysique, dans mon travail sur la Périgenèse des
plastidules, cette «hypothèse que les atomes ont une conscience
individuelle». J'ai, au contraire, déclaré expressément que je me
représentais comme _inconscientes_ les fonctions psychiques
élémentaires de sensation et de volonté qu'on peut attribuer aux
atomes, aussi inconscientes que la mémoire élémentaire, qu'à l'exemple
du distingué physiologiste $1 (1870), je considère comme «une fonction
générale de la matière organisée» (ou mieux «de la substance
vivante»). DU BOIS REYMOND confond ici très évidemment «Ame» et
«Conscience»; je laisserai en suspens la question de savoir s'il ne
commet cette confusion que par mégarde. Puisqu'il considère lui-même
la conscience comme un phénomène transcendant (ainsi que nous allons
le voir) tandis qu'une partie des autres fonctions de l'âme (par
exemple l'activité sensorielle) ne le serait pas,--je dois admettre
qu'il tient les deux termes pour différents. Le contraire, il est
vrai, semble ressortir d'autres passages de ses élégants discours,
mais ce célèbre rhéteur, précisément en ce qui touche aux importantes
questions de principes, se contredit souvent de la façon la plus
manifeste. Je répète ici encore une fois que pour moi la conscience ne
constitue _qu'une partie_ des phénomènes psychiques, observables chez
l'homme et les animaux supérieurs, tandis que de beaucoup la plus
grande partie de ces phénomènes sont inconscients.
=Théories moniste et dualiste de la conscience.=--Si divergentes que
soient les diverses opinions relatives à la nature et à l'apparition
de la conscience, elles se laissent pourtant ramener toutes, en fin de
compte--si l'on traite la question clairement et logiquement--à deux
conceptions fondamentales opposées: la _transcendante_ (_dualiste_) et
la _physiologique_ (_moniste_). J'ai toujours, quant à moi, soutenu
cette dernière, éclairé par la _théorie de l'évolution_ et cette
manière de voir est aujourd'hui partagée par un grand nombre de
naturalistes éminents, bien qu'il s'en faille de beaucoup qu'elle le
soit par tous. La première conception est la plus ancienne et de
beaucoup la plus répandue; elle s'est acquis de nouveau, en ces
derniers temps un grand renom, grâce à DU BOIS-REYMOND et à son
célèbre _Discours de l'Ignorabimus_ lequel a fait de cette question
une de celles dont on parle le plus de nos jours dans les «Discussions
sur les énigmes de l'Univers». Vu l'extraordinaire importance de cette
capitale question, nous ne pouvons faire autrement que de revenir ici
sur ce qui en constitue le coeur.
=Transcendance de la conscience.=--Dans le célèbre discours «sur les
limites de la connaissance de la Nature», que DU BOIS-REYMOND fit le
14 août 1872 au Congrès des naturalistes à Leipzig, il posa deux
_limites absolues_ à notre connaissance de la nature, limites que
l'esprit humain, au degré le plus avancé de sa connaissance de la
nature, ne peut jamais franchir--_jamais_, selon le mot final souvent
cité de ce discours, concluant emphatiquement sur notre impuissance:
«_Ignorabimus!_» L'une de ces absolues et insolubles «énigmes de
l'Univers», c'est «le lien entre la matière et la force» et l'essence
propre de ces phénomènes fondamentaux de la nature; nous traiterons à
fond de ce «_problème de la substance_» au chapitre XII du présent
ouvrage. Le second obstacle insurmontable à la philosophie, serait le
problème de la _conscience_, cette question: comment notre activité
intellectuelle peut-elle s'expliquer par des conditions matérielles,
par des mouvements? Comment la «substance (qui fait le fond commun de
la matière et de la force) dans certaines conditions, sent-elle,
désire-t-elle et pense-t-elle?»
Pour être bref et en même temps pour caractériser d'un mot décisif la
nature du discours de Leipzig, je l'ai désigné du nom de _Discours de
l'Ignorabimus_. Cela m'est d'autant mieux permis que DU BOIS-REYMOND
lui-même, huit ans plus tard (1880, dans le Discours sur les sept
énigmes du monde) se louant avec un légitime orgueil du succès
extraordinaire qu'il avait remporté, ajoutait: «La critique a fait
entendre tous les sons, depuis le joyeux éloge approbateur jusqu'au
blâme qui rejette tout et le mot _Ignorabimus_ qui couronnait mes
recherches, est devenu une sorte de parole symbolique pour la
philosophie naturelle». Il est vrai de dire que les sons retentissants
«des joyeux éloges approbateurs» partaient des amphithéâtres de la
philosophie spiritualiste et moniste, surtout du camp retranché de
l'_Ecclesia militans_ (de l'«Internationale noire»); mais tous les
spiritistes, également, toutes les natures crédules, qui pensèrent que
l'_Ignorabimus_ sauverait l'immortalité de leur chère «âme» furent
ravis du discours. Le «blâme qui rejette tout» ne vint, par contre, au
brillant discours de l'_Ignorabimus_ que de la part de quelques
naturalistes et philosophes (au début du moins); de la part des
quelques esprits possédant à la fois une connaissance suffisante de la
philosophie naturelle et le courage moral exigé pour tenir tête aux
arrêts sans appel du dogmatique et tout puissant secrétaire et
dictateur de l'Académie des Sciences de Berlin.
Le remarquable succès du discours de l'_Ignorabimus_ (que l'orateur
lui-même a plus tard justifié d'illégitime et d'exagéré) s'explique
par deux raisons, l'une externe, l'autre interne. Considéré
extérieurement, ce discours était incontestablement «un remarquable
chef-d'oeuvre de rhétorique, un _joli sermon_, d'une haute perfection
de forme et offrant une variété surprenante d'images empruntées à la
philosophie naturelle. C'est un fait connu, que la majorité--et
surtout le «beau sexe!»--jugent un joli sermon non pas d'après sa
richesse réelle en idées, mais d'après la valeur esthétique de
l'entretien». (_Monisme_, p. 44). Analysé au point de vue interne,
par contre, le discours de l'_Ignorabimus_ contient très net, le
programme du _dualisme métaphysique_; le monde est «_doublement_
incompréhensible: d'abord en tant que monde matériel dans lequel la
«matière et la force» déploient leur essence--et ensuite, en regard et
tout à fait séparé du précédent, le monde en tant que monde immatériel
de l'«esprit» dans lequel «la pensée et la conscience sont
inexplicables par des conditions matérielles» ainsi que l'étaient les
phénomènes du premier monde. Il était tout naturel que le dualisme et
le mysticisme régnants se saisissent ardemment de cet aveu qu'il
existait deux mondes différents, car cela leur permettait de démontrer
la double nature de l'homme et l'immortalité de l'âme. Le ravissement
des spiritualistes était d'autant plus pur et plus légitime que DU
BOIS-REYMOND avait passé jusqu'alors pour un des défenseurs redoutés
du matérialisme scientifique le plus absolu; et cela il l'avait, en
effet, été et l'est encore resté (malgré ses «beaux discours»?) tout
comme les autres naturalistes contemporains, comme tous ceux qui sont
versés dans leur science, dont la _pensée est nette et qui restent
conséquents avec eux-mêmes_.
D'ailleurs, l'auteur du Discours de l'_Ignorabimus_ soulevait en
terminant, la question de savoir si les deux «énigmes de l'Univers»,
opposées l'une à l'autre: le problème général de la substance et le
problème particulier de la conscience ne se confondaient pas. Il dit
en effet: «Sans doute cette idée est la plus simple et doit être
préférée à celle qui nous ferait apparaître le monde comme double et
incompréhensible. Mais il est inhérent à la nature des choses que nous
ne parvenions pas sur ce point à la clarté, et tout autre discours
ci-dessus reste vain».--C'est à cette dernière opinion que je me suis,
dès le début, opposé énergiquement, m'efforçant de montrer que les
deux grandes questions indiquées plus haut ne constituaient pas deux
énigmes de l'Univers différentes. _Le problème neurologique de la
conscience n'est qu'un cas particulier du problème cosmologique
universel, celui de la substance_ (_Monisme_, 1892, p. 23).
Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur la polémique engagée à ce
sujet ni sur la littérature très riche qui en est résultée. J'ai
déjà, il y a vingt-cinq ans, dans la préface de la première édition de
mon _Anthropogénie_, protesté énergiquement contre le Discours de
l'_Ignorabimus_, ses principes dualistes et ses sophismes
métaphysiques et j'ai justifié explicitement mon attitude dans mon
écrit sur: _La science libre et l'enseignement libre_. (Stuttgart,
1878). J'ai effleuré de nouveau le sujet dans le _Monisme_ (p. 23 à
44). DU BOIS-REYMOND, touché là à son point sensible, répondit par
divers discours où perçait l'irritation[38]; ceux-ci, comme la plupart
de ses Discours si répandus, sont éblouissants par leur style, d'une
élégance toute française et captivants par la richesse des images et
les surprenantes tournures de phrases. Mais la façon superficielle
dont les choses sont envisagées ne fait point faire de progrès
essentiel à notre connaissance de l'Univers. Il en est ainsi, du
moins, pour le _Darwinisme_, dont le physiologiste de Berlin s'est
déclaré plus tard conditionnellement l'adhérent, quoiqu'il n'ait
_jamais fait la moindre chose_ pour en étendre les conquêtes; les
remarques par lesquelles il conteste la valeur de la loi fondamentale
biogénétique, le fait qu'il rejette la phylogénie, etc., montrent
assez que notre auteur n'est ni assez familier avec les faits
empiriques de la morphologie et de l'embryologie comparées, ni capable
d'apprécier philosophiquement leur importance théorique.
[38] DU BOIS-REYMOND. _Darwin Versus Galiani_ 1876. _Die sieben
Weltraetsel._
=Physiologie de la conscience.=--La nature particulière du phénomène
naturel qu'est la conscience n'est pas, comme l'affirment DU BOIS
REYMOND et la philosophie dualiste, un problème complètement et
«absolument transcendant»; mais elle constitue, ainsi que je l'ai déjà
montré il y a trente ans, un _problème physiologique_, ramenable,
comme tel, aux phénomènes qui ressortissent à la physique et à la
chimie. Je l'ai désigné plus tard, d'une manière encore plus précise,
du nom de _problème neurologique_, parce que je suis d'avis que la
vraie conscience (la pensée et la raison) ne se trouve que chez les
animaux supérieurs qui possèdent un _système nerveux centralisé_
et des organes des sens ayant atteint un certain degré de
perfectionnement. Cette proposition peut s'affirmer avec une absolue
certitude en ce qui concerne les Vertébrés supérieurs et par-dessus
tout les Mammifères Placentaliens, tronc dont est issue la race
humaine elle-même. La conscience chez les plus perfectionnés d'entre
les singes, les chiens, les éléphants, etc., ne diffère de celle de
l'homme qu'en degré, non en nature et les différences graduelles de
conscience entre ces Placentaliens «raisonnables» et les plus
inférieures des races humaines (Weddas, nègres de l'Australie) sont
moindres que les différences correspondantes entre celles-ci et ce qui
existe chez les hommes raisonnables les plus supérieurs (SPINOZA,
GOETHE, LAMARCK, DARWIN, etc.). La conscience n'est ainsi qu'une
_partie de l'activité psychique supérieure_ et comme telle elle dépend
de la structure normale de l'organe de l'âme auquel elle est liée, du
_cerveau_.
L'observation physiologique et l'expérience nous ont, depuis vingt
ans, fourni la preuve certaine que l'étroite région du cerveau des
Mammifères, que l'on désigne en ce sens comme le _siège_ (ou mieux
l'_organe_) de la conscience, est une partie des _hémisphères_, à
savoir cette «écorce grise» ou «écorce cérébrale», qui se développe
très tardivement et aux dépens de la partie dorsale convexe de la
première vésicule primaire, du cerveau antérieur. Mais la preuve
_morphologique_ de ces faits physiologiques a pu être établie grâce
aux progrès merveilleux de l'_anatomie microscopique du cerveau_, dont
nous sommes redevables aux méthodes de recherches perfectionnées de
ces derniers temps (KÖLLIKER, FLECHSIG, GOLGI, EDINGER, WEIGERT).
Le plus important de ces faits et de beaucoup c'est, sans contredit,
la découverte qu'a faite P. FLECHSIG des _organes de la pensée_; il a
démontré l'existence, dans l'écorce grise du cerveau, de quatre
régions d'organes sensoriels centraux--de quatre «sphères internes de
sensation»: sphère de sensation du corps dans le lobe pariétal, sphère
olfactive dans le lobe frontal, sphère visuelle dans le lobe
occipital, sphère auditive dans le lobe temporal. Entre ces quatre
_foyers sensoriels_ sont les quatre grands _foyers de la pensée_ ou
centres d'association, _organes réels de la vie de l'esprit_; ce sont
ces instruments les plus parfaits de l'activité psychique qui sont les
instruments de la _pensée_ et de la _conscience_: en avant, le cerveau
frontal ou centre d'association frontal, en arrière et au-dessus de
lui, le cerveau pariétal ou centre d'association pariétal, en arrière
et au-dessous, le cerveau principal ou «grand centre d'association
occipito-temporal» (le plus important de tous!) et enfin, tout à fait
en bas, caché à l'intérieur, le cerveau insulaire ou «îlot de Reil»,
centre d'association insulaire.
Ces quatre foyers de la pensée qui se distinguent par une structure
nerveuse particulière et des plus compliquées, des foyers sensoriels
intercalés entre eux sont les véritables _organes de la pensée_, les
seuls organes de notre conscience. Tout dernièrement, FLECHSIG a
démontré qu'une partie de ces organes présentent, chez l'homme, une
structure tout particulièrement compliquée, qu'on ne rencontre pas
chez les autres Mammifères et qui explique la supériorité de la
conscience humaine.
=Pathologie de la conscience.=--Cette découverte capitale de la
physiologie moderne que les hémisphères sont, chez l'homme et les
Mammifères supérieurs, l'organe de la vie psychique et de la
conscience, est confirmée d'une manière lumineuse par la Pathologie,
par l'étude des _maladies_ de cet organe. Quand les parties en
question des hémisphères sont détruites, leur fonction disparaît et
l'on peut même ainsi obtenir une démonstration partielle de la
_localisation_ des fonctions cérébrales; lorsque des points isolés de
cette région sont malades, on constate la suppression des éléments de
la pensée et de la conscience qui étaient liés aux parties concernées.
L'expérimentation pathologique donne les mêmes résultats: la
destruction de tel point connu (par exemple le centre du langage)
détruit la fonction (le langage). D'ailleurs, il suffit de rappeler
les phénomènes bien connus qui se produisent journellement dans le
domaine de la conscience, pour acquérir la preuve qu'ils sont sous la
dépendance absolue des changements _chimiques_ de la substance
cérébrale. Beaucoup d'aliments de luxe (café, thé) stimulent notre
pensée; d'autres (le vin, la bière) nous mettent d'humeur gaie; le
musc et le camphre, en tant qu'«excitants» raniment la conscience
faiblissante; l'éther et le chloroforme la suspendent, etc. Comment
tout cela serait-il possible si la conscience était une essence
immatérielle, indépendante des organes anatomiques dont nous avons
parlé? Et où résidera la conscience de «l'âme immortelle» quand elle
ne possédera plus ces organes?
Tous ces faits et d'autres bien connus démontrent que la conscience
chez l'homme (et absolument de même chez les Mammifères proches de
lui) est _changeante_ et que son activité peut être modifiée à tout
instant par des causes internes (échanges nutritifs, circulation
sanguine) et des causes externes (blessure du cerveau, excitation).
Très instructifs sont aussi ces phénomènes merveilleux de _conscience
double_ ou alternante, qui rappellent les «générations alternantes de
représentations»; le même homme manifeste, à des jours différents,
dans des circonstances variées, une conscience toute différente; il ne
sait plus aujourd'hui ce qu'il a fait hier; hier il pouvait dire: je
suis moi;--aujourd'hui il est obligé de dire: je suis un autre. Ces
intermittences de la conscience peuvent durer non seulement des jours,
mais des mois et des années; ils peuvent même devenir définitifs[39].
[39] L. BÜCHNER. _Force et Matière_ et _Physiologische Bilder_
(2ter Band).
=Ontogénie de la conscience.=--Ainsi que chacun sait, l'enfant
nouveau-né n'a encore aucune conscience et, ainsi que PREYER l'a
montré, celle-ci ne se développe que tardivement, après que le petit
enfant a commencé à parler; longtemps il parle de lui-même à la
troisième personne. C'est seulement au moment très important où il
dit pour la première fois _Moi_, où le _Sentiment du Moi_ lui devient
clair, que commence à germer sa conscience personnelle en même temps
que son opposition au monde extérieur. Les progrès rapides et profonds
que fait l'enfant en connaissance, grâce à l'instruction qu'il reçoit
de ses parents et à l'école pendant ses dix premières années, se
rattachent étroitement aux innombrables progrès que fait en croissance
et en développement sa _conscience_ et à ceux du _cerveau_, organe de
celle-ci. Et même lorsque l'écolier a obtenu son «Certificat de
maturité», il s'en faut, à la vérité, de beaucoup que sa conscience
soit mûre, et c'est seulement alors que, grâce à la diversité des
rapports avec le monde extérieur, la _Conscience de l'Univers_
commence vraiment à se développer. C'est seulement alors, dans les
années qui précèdent la trentaine, que s'accomplit dans toute sa
maturité le complet déploiement de la pensée raisonnable et de la
conscience, qui donneront ensuite, dans les conditions normales,
pendant les trente années suivantes, des fruits réellement mûrs. Et
c'est alors, après la soixantaine (tantôt avant, tantôt après), que
commence d'ordinaire cette lente et graduelle régression des facultés
psychiques supérieures qui caractérise la vieillesse. La mémoire, les
facultés réceptives, celle de s'intéresser à des sujets spéciaux
décroissent de plus en plus; par contre, les facultés productrices, la
conscience mûre et l'intérêt philosophique pour les sujets généraux se
conservent souvent longtemps encore. L'évolution individuelle de la
conscience dans la première jeunesse confirme la valeur générale de la
_loi fondamentale biogénétique_; mais dans les dernières années, on en
trouve encore bien des marques. En tous cas, l'ontogénèse de la
conscience nous convainc clairement de ce fait qu'elle n'est point une
«essence immatérielle», mais une fonction physiologique du cerveau et
qu'elle ne constitue pas, par conséquent, une exception à la loi de
substance.
=Phylogénie de la conscience.=--Le fait que la conscience, comme
toutes les autres fonctions psychiques, est liée au développement
normal d'organes déterminés et que, chez l'enfant, cette conscience se
développe graduellement, parallèlement à ces organes cérébraux--nous
permet déjà de conclure qu'elle s'est développée historiquement pas à
pas à travers la série animale. Pour certaine que soit, en principe,
cette _phylogénie naturelle de la conscience_, nous ne sommes
malheureusement pas en état, néanmoins, de la poursuivre fort avant ni
d'édifier sur elle des hypothèses précises. Pourtant, la paléontologie
nous fournit d'intéressants points de repère qui ne sont pas sans
importance. Un fait très frappant, par exemple, c'est l'énorme
développement (quantitatif et qualitatif) du cerveau chez les
Mammifères placentaliens, pendant l'_époque tertiaire_. La cavité
crânienne de beaucoup de crânes fossiles de cette époque, nous est
exactement connue et nous fournit de précieux documents sur la
grandeur, et en partie aussi sur la structure du cerveau qui y était
renfermé. On constate là, dans une seule et même légion (par exemple
celle des Ongulés, celle des Carnivores, celle des Primates) un
important progrès entre les représentants d'un même groupe, au début,
pendant la période de l'éocène et de l'oligocène, et plus tard pendant
la période du miocène et du pliocène; chez ces derniers, le cerveau
(par rapport à la grandeur du corps) est de six à huit fois plus grand
que chez les premiers.
Et ce point culminant de l'évolution de la conscience, qu'atteint seul
l'_homme civilisé_, ne résulte, lui aussi, que d'un développement
graduel--accompli grâce aux progrès de la culture elle-même--à partir
d'états inférieurs que nous trouvons réalisés, aujourd'hui encore,
chez les peuples primitifs. C'est ce que nous montre déjà la
comparaison de leurs _langues_, liée étroitement à celle de leurs
_idées_. Plus se développe, chez l'homme civilisé qui pense, la
formation des idées, plus il devient capable d'abstraire les
caractères communs à plusieurs objets divers pour les exprimer par un
terme général, et plus, en même temps, sa conscience devient claire et
intense.