G. H. SCHNEIDER.--_Der Thierische Wille_ (Leipzig 1880). _Der
menschliche Wille_ (Berlin 1882).
TH. RIBOT.--_Psychologie contemporaine_, 1870-79.
FRITZ SCHULZE.--_Stammbaum der Philosophie.
Tabellarisch-schematischer Grundriss der Geschichte der
Philosophie_ (Iéna 1890).
W. WURM.--_Thier und Menschenseele_ (Frankf. 1896).
F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natürlichen
Egoïsmus und der Anpassung_, Berlin 1899.
J. LUBBOCK.--_Les débuts de la civilisation et l'état primitif
de l'espèce humaine._
M. VERWORN.--_Psychophysiologische Protisten-Studien_
(experimentelle Untersuchungen), Iéna 1889.
E. HAECKEL.--_Systematische Phylogenie_ (3ter Teil), Berlin
1895.
La théorie de la descendance, appuyée sur l'anthropologie, nous a
fourni la conviction que l'organisme humain provient d'une longue
série d'ancêtres animaux et qu'il s'est développé par des
transformations progressives, effectuées lentement au cours de
plusieurs millions d'années. Comme, en outre, nous ne pouvons pas
séparer la vie psychique de l'homme de ses autres fonctions vitales,
mais qu'au contraire nous nous sommes convaincus de l'évolution
uniforme du corps et de l'esprit, la tâche s'impose à notre moderne
_Psychologie moniste_ de suivre l'évolution historique de l'âme
humaine à partir de l'âme animale. C'est la solution de cette tâche
que nous entreprenons dans notre _Phylogénie de l'âme_; on peut la
désigner aussi, en tant que rameau de la science générale de l'âme, du
nom de _psychologie phylogénétique_ ou encore--par opposition à la
_biontique_ (individuelle)--du nom de _psychogénie phylétique_. Bien
que cette science nouvelle vienne à peine d'être abordée sérieusement,
bien que son droit à l'existence soit même contesté par la plupart des
psychologues de profession, nous devons néanmoins revendiquer pour
elle une importance de premier rang et le plus grand intérêt. Car,
d'après notre ferme conviction, elle est appelée plus que tout autre à
résoudre la grande «Énigme de l'Univers», relative à son essence et à
son apparition.
=Méthodes de la psychogénie phylétique.=--Les voies et les moyens qui
nous doivent conduire au but, encore si lointain, de la _psychologie
phylogénétique_, à peine discernables pour beaucoup d'yeux dans le
brouillard de l'avenir, ne diffèrent pas des voies et des moyens
utilisés dans les autres recherches phylogénétiques. C'est, avant
tout, ici encore, l'anatomie comparée, la physiologie et l'ontogénie
qui sont du plus grand prix. Mais la paléontologie, elle aussi, nous
fournit un certain nombre de points d'appui solides; car l'ordre dans
lequel se succèdent les débris fossiles des classes de Vertébrés
appartenant aux diverses périodes de l'histoire organique de la terre,
nous révèle en partie, en même temps que leur enchaînement phylétique,
le développement progressif de leur activité psychique. Sans doute,
nous sommes forcés ici, comme dans toutes les recherches
phylogénétiques, de construire de nombreuses hypothèses destinées à
combler les notables lacunes de nos données empiriques; mais celles-ci
jettent un jour si lumineux et d'une telle importance, sur les stades
principaux de révolution historique, que nous sommes à même d'en
suivre assez clairement le cours général.
=Principaux stades de la psychogénie phylétique.=--La psychologie
comparée de l'homme et des animaux supérieurs nous permet, dès
l'abord, de reconnaître dans les groupes les plus élevés des
Mammifères placentaliens, chez les _Primates_, les progrès importants
qui ont marqué le passage de l'âme du singe anthropoïde à l'âme de
l'homme. La phylogénie des _Mammifères_ et, en remontant encore, celle
des Vertébrés inférieurs, nous montre la longue suite d'ancêtres
éloignés des Primates ayant évolué, au sein de ce groupe, depuis
l'époque silurienne.
Tous ces _Vertébrés_ se ressemblent quant à la structure et au
développement de leur organe psychique caractéristique, le _canal
médullaire_. Que ce canal médullaire provienne d'un _acroganglion_
dorsal ou _ganglion cérébroïde_ des ancêtres invertébrés, c'est ce que
nous apprend l'anatomie comparée des _Vers_. Remontant plus loin
encore, nous découvrons, par l'ontogénie comparée, que cet organe
psychique très simple dérive de la couche cellulaire du feuillet
germinatif externe de l'ectoderme des _Platodariés_; chez ces
Plathelminthes primitifs, qui ne possédaient pas encore de système
nerveux spécial, le revêtement cutané externe fonctionnait comme
organe universel, à la fois sensoriel et psychique.
Enfin, par l'embryologie comparée nous nous convaincrons que ces
Métazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation des
_Blastéadés_, c'est-à-dire de _sphères creuses_ dont la paroi était
formée par une simple couche cellulaire, _le blastoderme_; et cette
science nous apprend en même temps, à comprendre, avec l'aide de la
loi fondamentale biogénétique, comment ces cénobies de Protozoaires
proviennent d'animaux primitifs monocellulaires, des plus simples.
L'interprétation critique de ces diverses formes embryonnaires, dont
on peut suivre la filiation immédiate par l'_observation_
microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale
biogénétique, les aperçus les plus importants sur les stades
principaux de la phylogénie de notre vie psychique; nous en pouvons
distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires avec une simple _âme
cellulaire_: _Infusoires_; 2. Protozoaires pluricellulaires avec une
_âme cénobiale_: _Catallactes_; 3. Premiers Métazoaires avec une _âme
épithéliale_: _Platodariés_; 4. Ancêtres invertébrés avec un simple
_ganglion cérébroïde_: _Vers_; 5. Vertébrés acrâniens avec un simple
_canal médullaire_ sans cerveau: _Acraniotes_; 6. Crâniotes avec un
_cerveau_ (formé par cinq vésicules cérébrales): _Crâniotes_; 7.
Mammifères avec développement proéminent de _l'écorce cérébrale des
hémisphères_: _Placentaliens_; 8. Singes anthropoïdes supérieurs et
homme, avec des _organes de la pensée_ (dans le cerveau proprement
dit): _Anthropomorphes_. Dans ces huit groupes historiques de la
phylogénie de l'âme humaine, on peut encore distinguer, avec plus ou
moins de clarté, un certain nombre de stades évolutifs secondaires.
Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous sommes
réduits aux témoignages très incomplets de la psychologie empirique,
que nous fournissent l'anatomie et la physiologie comparées de la
faune actuelle. Comme des Crâniotes du sixième stade, et même des
vrais Poissons se trouvent déjà à l'état fossile dans le système
silurien, nous sommes bien forcés d'admettre que les ancêtres des cinq
stades précédents (qui n'ont pu parvenir à se fossiliser!) ont évolué
à une époque antérieure, pendant la période présilurienne.
I. =L'âme cellulaire (Cytopsyche)=; _premier des stades principaux de
la psychogénèse phylétique_.--Les premiers ancêtres de l'homme, comme
de tous les autres animaux, étaient des _animaux primitifs_
monocellulaires (Protozoaires). Cette hypothèse fondamentale de la
phylogénie rationnelle se déduit, en vertu de la grande loi
biogénétique, de ce _fait_ embryologique bien connu, que tout
homme, comme tout autre _Métazoaire_ (tout «animal à tissus»,
pluricellulaire), est, au début de son existence individuelle, une
simple cellule, la _cellule souche_ (cytula) ou «ovule fécondé». Comme
celle-ci, depuis le premier moment, a été _animée_, ainsi faut-il
admettre qu'il en a été pour cette _forme ancestrale monocellulaire_
qui, dans la série des premiers ancêtres de l'homme, a été représentée
par toute une suite de _Protozoaires_ différents.
Nous sommes renseignés sur l'activité psychique de ces organismes
monocellulaires par la physiologie comparée des Protistes encore
vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation exacte, que de
l'autre, l'expérimentation bien conduite, nous ont ouvert, durant la
seconde moitié du XIXe siècle, un nouveau domaine fécond en phénomènes
du plus haut intérêt. Le meilleur exposé en a été donné en 1889 par
$1, dans ses profondes _Etudes_, appuyées sur des expériences
personnelles, études sur la _Psychophysiologie des Protistes_. Les
quelques observations antérieures sur la «vie psychique des Protistes»
sont réunies à ces études. VERWORN a acquis la ferme conviction que,
chez tous les Protistes, les processus psychiques sont encore
_inconscients_, que ceux de la sensation et du mouvement se confondent
encore ici avec les processus vitaux moléculaires du plasma lui-même,
et que les causes premières en doivent être cherchées dans les
propriétés des _molécules de plasma_ (des plastidules).
«Les processus psychiques, chez les Protistes, forment ainsi le pont
qui réunit les processus chimiques de la nature inorganique à la vie
psychique des animaux supérieurs; ils représentent l'embryon des
phénomènes psychiques les plus élevés, qu'on observe chez les
Métazoaires et chez l'homme».
Les observations soigneuses et les nombreuses expériences de VERWORN,
jointes à celles de W. ENGELMANN, W. PREYER, R. HERTWIG et autres
savants adonnés à l'étude des Protistes, fournissent une preuve
concluante à ma _théorie moniste de l'âme cellulaire_ (1866).
M'appuyant sur des recherches poursuivies pendant de longues années
sur divers Protistes, surtout des Rhizopodes et des Infusoires,
j'avais déjà, il y a 33 ans, formulé cette affirmation que toute
cellule vivante possède des propriétés psychiques et que, par suite,
la vie psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est que
le résultat des fonctions psychiques des cellules composant leur
corps. Dans les groupes inférieurs (par exemple les algues et les
éponges) _toutes_ les cellules du corps y contribuent pour une part
égale (ou avec de très petites différences); au contraire, dans les
groupes supérieurs, en vertu de la loi de la division du travail, ce
rôle n'incombe qu'à une partie des cellules, les élues, les «cellules
psychiques». Les conséquences de cette _psychologie cellulaire_, de la
plus haute importance, ont été exposées en partie (1876) dans mon
travail sur la «Périgenèse des plastidules», en partie enfin (1877)
dans mon discours de Münich sur «la Théorie de l'évolution actuelle
dans son rapport avec l'ensemble de la science». On en trouvera un
exposé plus populaire dans mes deux conférences de Vienne (1878), sur
«l'Origine et l'évolution des instruments sensoriels» et sur «l'Ame
cellulaire et la cellule psychique»[31].
[31] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete
der Entwickelungslehre_. Bonn, 1878.
La simple _âme cellulaire_ présente déjà, d'ailleurs, au sein du
groupe des Protistes, une longue suite de stades évolutifs, depuis des
états d'âme primitifs, très simples jusqu'à d'autres très parfaits et
élevés. Chez les plus anciens et les plus simples des Protistes, la
sensation et le mouvement sont répartis également sur le plasma tout
entier du corpuscule homogène; dans les formes supérieures, par
contre, des «instruments sensoriels spéciaux» se différencient en
organes physiologiques: ce sont des _Organelles_. Comme parties
cellulaires motrices analogues, nous citerons les pseudopodes des
Rhizopodes, les cils vibratiles, les flagellums et les cils des
Infusoires. On considère, dans la vie cellulaire, comme un organe
central interne le noyau, qui fait encore défaut chez les plus
anciens et les plus inférieurs des Protistes. Au point de vue
physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est que les
Protistes originels les plus anciens étaient des _Plasmodomes_ qui
échangeaient des matériaux nutritifs avec les plantes, par suite que
c'était des _Protophytes_ ou «plantes originelles»; c'est d'elles que
proviennent, secondairement, par métasitisme, les premiers
_plasmophages_, qui échangeaient des matériaux nutritifs avec les
animaux, par suite étaient des _Protozoaires_ ou «animaux
originels»[32]. Ce _métasitisme_, l'«inversion des matériaux
nutritifs» marque un important progrès psychologique, car c'est le
point de départ de l'évolution des traits caractéristiques de «l'âme
animale» qui font encore défaut à «l'âme végétale».
[32] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, Bd. 1 (1894), § 38.
Le plus haut degré de développement de l'âme cellulaire animale est
réalisé dans la classe des _Ciliés_ ou _Infusoires ciliés_. Lorsque
nous comparons ce que nous observons chez eux avec les fonctions
psychiques correspondantes d'animaux pluricellulaires, plus élevés,
il ne semble presque pas y avoir de différence psychologique; les
organelles sensibles et moteurs de ces Protozoaires paraissent
accomplir les mêmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et
les muscles des Métazoaires. On a même regardé le _gros noyau
cellulaire_ (meganucleus) des Infusoires comme un organe central
d'activité psychique, qui jouerait, dans leur organisme
monocellulaire, un rôle analogue à celui du cerveau dans la vie
psychique des animaux supérieurs. Au reste, il est très difficile de
décider dans quelle mesure ces comparaisons sont légitimes; les
opinions des savants qui ont étudié d'une manière spéciale les
infusoires diffèrent beaucoup sur ce point. Les uns considèrent, chez
ces animaux, tous les mouvements spontanés du corps comme automatiques
ou impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des réflexes; les
autres voient là en partie des mouvements volontaires et
intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs attribuent déjà aux
Infusoires une certaine conscience, une représentation d'un moi
synthétique--les premiers se refusent à les leur reconnaître. De
quelque façon qu'on résolve cette difficile question, ce qui est en
tous cas certain, c'est que ces Protozoaires monocellulaires nous
présentent une _âme cellulaire_ des plus développées qui est du plus
haut intérêt pour l'appréciation exacte de ce qu'était l'âme chez nos
premiers ancêtres monocellulaires.
II. =Ame d'une colonie cellulaire= ou âme cénobiale (Cenopsyche);
_deuxième des stades principaux de la psychogénèse phylétique_.
--L'évolution individuelle commence chez l'homme, comme
chez tous les autres animaux pluricellulaires, par des divisions
répétées chez une simple cellule. La _cellule souche_ (Cytula) ou
«ovule fécondé» se divise, d'après le processus de la division
indirecte ordinaire, tout d'abord en deux cellules filles; ce
processus venant à se répéter, il se produit (par des «sillons
équatoriaux»), successivement 4, 8, 16, 32, 64 «cellules par
sillonnement, ou blastomères» identiques. D'ordinaire, chez la plupart
des animaux, survient, plus ou moins tard, à la place de cette
division primitive régulière, un accroissement irrégulier. Mais dans
tous les cas le résultat est le même: formation d'une masse (le plus
souvent sphérique), d'un ballot de cellules non différenciées, toutes
identiques au début. Nous appelons ce stade _Morula_ (cf.
_Anthropogénie_, p. 159).
D'ordinaire s'amasse alors à l'intérieur de cet agrégat cellulaire, en
forme de petite mûre, un liquide, par suite de quoi la morula se
transforme en une petite vésicule sphérique; toutes les cellules se
portent à la surface et s'ordonnent en une simple couche cellulaire,
le _blastoderme_. La _sphère creuse_ ainsi constituée est le stade le
plus important de la _blastula_ ou _blastosphère_ (_Anthropogénie_, p.
150).
Les _phénomènes psychologiques_ que nous pouvons constater
immédiatement, dans la formation de la blastula, sont en partie des
mouvements, en partie des sensations de cette colonie cellulaire. Les
_mouvements_ se répartissent en deux groupes: I. Mouvements internes,
qui se répètent partout suivant un mode essentiellement analogue, dans
le phénomène de la division cellulaire ordinaire (indirecte):
formation du fuseau nucléaire, mytose, caryokinèse, etc.; II.
mouvements externes, qui apparaissent dans le changement normal de
position des cellules assemblées et dans leur groupement pour former
le blastoderme. Nous tenons ces mouvements pour _héréditaires_ et
inconscients, parce qu'ils sont partout conditionnés de la même
manière, grâce à l'hérédité transmise à eux par les premières séries
ancestrales de Protistes. Quant aux _sensations_, on en peut
distinguer également deux groupes: I. Sensations des cellules isolées,
qu'elles expriment par l'affirmation de leur indépendance individuelle
et par leur attitude à l'égard des cellules voisines (avec lesquelles
elles sont en contact, reliées même en partie directement par des
ponts de plasma). II. La sensation synthétique de la colonie
cellulaire ou _cénobium_ tout entier, qui se manifeste par la
formation individuelle de la _blastula_ en _sphère creuse_
(_Anthropogénie_, p. 491).
La compréhension de la cause de la formation de la _blastula_ nous est
facilitée par la _loi fondamentale biogénétique_, qui en explique les
phénomènes immédiatement observables par l'_hérédité_, et les ramène à
des processus historiques analogues qui se seraient accomplis à
l'origine, lors de l'apparition des premières cénobies de Protistes,
des _Blastéadés_ (_Pylog. Syst._, III, 22-26). Mais ces processus
physiologiques et psychologiques importants ayant eu leur siège dans
les premières _associations cellulaires_, nous deviennent clairs par
l'observation et l'expérimentation faites sur les cénobies encore
aujourd'hui vivantes. Ces _colonies cellulaires_ stables ou hordes
cellulaires (désignées encore des noms de «communautés cellulaires»,
«pied de cellules»,) sont aujourd'hui encore très répandues, tant parmi
les _plantes originelles plasmodomes_ (paulotomées, diatomées,
volvocinées) que parmi les _animaux originels plasmophages_
(Infusoires et Rhizopodes). Dans toutes ces cénobies nous pouvons déjà
distinguer, à côté l'un de l'autre, deux stades divers d'activité
psychique: I. _L'âme cellulaire_ des individus cellulaires isolés (en
tant qu'«organismes élémentaires») et II. _l'âme cénobiale_ de la
colonie cellulaire tout entière.
III. =Ame des tissus (Histopsyche)=; _troisième des stades principaux
de la psychogénèse phylétique_.--Chez toutes les plantes
pluricellulaires possédant des tissus (métaphytes ou _plantes à
tissus_), de même que chez les _animaux à tissus_ (Métazoaires)
inférieurs, dépourvus de système nerveux, nous pouvons distinguer de
suite deux formes différentes d'activité psychique, à savoir: A. l'âme
des _cellules_ isolées qui composent les tissus, et B. l'âme des
_tissus_ eux-mêmes ou de la «république cellulaire» constituée par les
cellules. Cette _âme des tissus_ est partout la fonction psychologique
la plus élevée, celle qui nous révèle dans l'organisme pluricellulaire
complexe, un _bion_ synthétique, un _individu physiologique_, une
véritable «république cellulaire». Elle gouverne toutes les «âmes
cellulaires» isolées des cellules sociales qui, en tant que «citoyens»
indépendants, constituent la république cellulaire unifiée. Cette
_duplicité fondamentale de la psyche_ chez les Métaphytes et chez les
Métazoaires inférieurs, dépourvus de système nerveux, est chose très
importante; on en démontre l'existence immédiatement par une
observation impartiale et des expériences bien conduites: tout
d'abord, chaque cellule isolée possède sa sensation et son mouvement
et ensuite chaque tissu et chaque organe, composé d'un certain nombre
de cellules identiques, témoigne d'une excitabilité spéciale et d'une
unité psychique (par exemple, le pollen et les étamines).
III. _A._ =L'âme des plantes (phytopsyche).=--C'est pour nous le terme
qui résume toute l'activité psychique des _plantes pluricellulaires_,
possédant des tissus (Métaphytes, à l'exclusion des Protophytes
monocellulaires); elle a été l'objet des opinions les plus diverses
jusqu'à ce jour. On trouvait autrefois une différence fondamentale
entre les plantes et les animaux en ce qu'on attribuait d'ordinaire à
ceux-ci une «âme» qu'on refusait à celles-là. Cependant, une
comparaison impartiale de l'excitabilité et des mouvements, chez
diverses plantes supérieures et chez des animaux inférieurs, avait
convaincu, dès le commencement du siècle, quelques chercheurs isolés,
que les uns et les autres devaient être pareillement animés.
Plus tard, FECHNER, LEITGEB entre autres, défendirent vivement
l'hypothèse d'une _Ame des plantes_. On n'en comprit mieux la nature
qu'après que la _théorie cellulaire_ (1838) eût démontré, dans les
plantes et les animaux, l'identité de structure élémentaire, et
surtout depuis que la _théorie du plasma_ de MAX SCHULZE (1859) eût
reconnu, chez les uns et les autres, la même attitude du plasma actif
et vivant. La physiologie comparée récente (en ces 30 dernières
années) a montré, en outre, que l'attitude physiologique, en réaction
aux diverses excitations (lumière, électricité, chaleur, pesanteur,
frottement, influences chimiques) était absolument la même dans les
parties _sensibles_ du corps de beaucoup de plantes et d'animaux,--que
les _mouvements réflexes_, enfin, provoqués par les excitations, se
produisaient absolument de la même manière. Si donc on attribue ces
modes d'activité chez les Métazoaires inférieurs, dépourvus de système
nerveux (éponges, polypes), à une «âme» particulière, on est autorisé à
admettre la présence de cette même âme chez beaucoup de Métaphytes
(même chez tous), au moins chez les très «sensibles» plantes
impressionnables (mimosa), chez les attrape-mouches (dionaea, drosera)
et chez les nombreuses plantes grimpantes.
Il est vrai, la physiologie végétale récente a donné de ces
«mouvements d'excitation» ou _tropismes_ une explication toute
physique, les ramenant à des rapports particuliers de croissance, à
des oscillations de tension, etc. Mais ces causes mécaniques ne sont
ni plus ni moins _psychophysiques_ que les «mouvements réflexes»
analogues chez les éponges, les polypes et autres Métazoaires
dépourvus de système nerveux, même si le mécanisme était ici tout
différent. Le caractère de l'histopsyche ou _âme cellulaire_ se
manifeste également dans les deux cas par ce fait que les cellules du
tissu (de l'association cellulaire régulièrement ordonnée) conduisent
les excitations reçues en un point et provoquent ainsi des mouvements
en d'autres points ou dans tout l'organe. Cette _conduction de
l'excitation_ peut aussi bien être regardée comme une «activité
psychique», que la forme plus parfaite qu'elle présente chez les
animaux pourvus de système nerveux; elle s'explique anatomiquement
parce que les cellules sociales du tissu (ou association cellulaire),
loin d'être, comme on le supposait autrefois, séparées les unes des
autres, sont partout reliées entre elles par de fins filaments ou
ponts de plasma. Lorsque les plantes impressionnables nuisibles
(mimosa), qu'on vient à toucher ou ébranler, replient leurs feuilles
étalées et laissent pencher leurs pétioles--lorsque les excitables
attrape-mouches (dionaea) au contact imprimé à leurs feuilles, les
referment vivement et attrapent la mouche,--la sensation semble,
certes, plus vive, la conduction de l'excitation plus rapide et le
mouvement plus énergique que la réaction réflexe d'une éponge
officinale (ou d'autres éponges) excitée.
III. _B._ =Ame des Métazoaires dépourvus de système
nerveux.=--L'activité psychique de ces _Métazoaires inférieurs_ qui
possèdent, il est vrai, des tissus et souvent même des organes
différenciés, mais ni nerfs ni organes des sens spéciaux, est d'un
intérêt tout particulier pour la psychologie comparée en général, et
pour la phylogénie de l'âme animale en particulier. On distingue,
parmi eux, quatre groupes différents de _Coelentérés_ primitifs, à
savoir: 1. Les _Gastréadés_; 2. les _Platodariés_; 3. les _Eponges_;
4. les _Hydropolypes_, formes inférieures des Cnidiés.
_Les Gastréadés ou animaux à intestin primitif_ forment ce petit
groupe des Coelentérés les plus inférieurs qui présente une haute
importance, comme étant le groupe originel commun de tous les
Métazoaires. Le corps de ces petits animaux nageurs a la forme d'une
vésicule (le plus souvent ovoïde) contenant une simple cavité avec une
ouverture (intestin primitif et bouche primitive). La paroi de la
cavité digestive est constituée par deux assises cellulaires simples,
dont l'interne (feuillet intestinal) remplit les fonctions végétatives
de nutrition et l'externe (feuillet épidermique), les fonctions
animales de sensation et de mouvement. Les cellules sensibles, toutes
pareilles, de ce feuillet épidermique, portent de fins flagellums, de
longs cils dont les vibrations effectuent le mouvement volontaire de
natation. Les quelques seules formes encore vivantes de Gastréadés,
les _Gastrémariés_ (trichoplacides) et les _Cyémariés_ (orthonectides)
sont très intéressantes par ce fait qu'elles restent, leur vie durant,
à ce stade de développement que traversent, au début de leur
évolution embryonnaire, les germes de tous les autres Métazoaires,
depuis les éponges jusqu'à l'homme.
Ainsi que je l'ai montré dans ma _Théorie gastréenne_ (1872), chez
tous les animaux à tissus, la _blastula_, dont nous avons déjà parlé,
donne naissance tout d'abord à une forme embryonnaire des plus
caractéristiques, la _gastrula_. Le blastoderme, représenté par la
paroi de la sphère creuse, forme d'un côté une excavation en forme de
fosse qui devient bientôt une invagination si profonde que la cavité
interne de la vésicule disparaît. La moitié invaginée (interne) du
blastoderme s'accole étroitement à la moitié non invaginée (externe);
celle-ci forme le _feuillet épidermique_ ou feuillet germinatif
externe (ectoderme, épiblaste), la première, par contre, forme le
_feuillet intestinal_ ou feuillet germinatif interne (entoderme,
hypoblaste). L'espace vide ainsi constitué dans le corps en forme de
gobelet est la cavité digestive, l'_intestin primitif_ (progaster),
son ouverture, la _bouche primitive_ (prostoma)[33]. Le feuillet
épidermique ou ectoderme est, chez tous les Métazoaires, le premier
_organe de l'âme_; car il donne naissance, chez tous les animaux
pourvus de système nerveux, non seulement au revêtement cutané externe
et aux organes des sens, mais aussi au système nerveux. Chez les
Gastréadés, où ce dernier n'existe pas encore, toutes les cellules qui
composent l'assise épithéliale simple de l'ectoderme sont à la fois
des organes de sensation et de mouvement: l'âme des tissus se
manifeste ici sous sa forme la plus simple.
[33] Cf. _Anthropogenie_, p. 161, 497; _Nat. Schopf-Gesch._, p.
300.
La même formation primitive semble aussi exister chez les
_Platodariés_, formes les plus anciennes et les plus simples des
_Platodes_. Quelques-uns de ces Cryptocèles (convoluta, etc.), n'ont
pas encore de système nerveux distinct, tandis que chez leurs proches
épigones, les _Turbellariés_, le système nerveux se distingue déjà de
l'épiderme et un ganglion cérébroïde apparaît.
=Les Spongiaires= représentent un groupe indépendant du règne animal
qui diffère de tous les autres Métazoaires par son organisation
caractéristique; les très nombreuses espèces de cette classe vivent
presque toutes fixées au fond de la mer. La forme la plus simple,
l'olynthus, n'est en somme qu'une Gastrea dont la paroi du corps est
percée, à la façon d'une passoire, de petits pores qui laissent entrer
le courant d'eau, porteur des matériaux nutritifs. Chez la plupart des
éponges (entre autres chez la plus connue, l'éponge officinale), le
corps, en forme de bosse, forme un pied composé de milliers de ces
Gastréadés (corbeilles vibratiles) et traversé par un système de
canaux nutritifs. La sensation et le mouvement n'existent qu'à un très
faible degré chez les Spongiaires; les nerfs, les organes sensoriels
et les muscles n'y existent pas. Il est donc très naturel que l'on ait
autrefois considéré ces animaux fixés, informes et insensibles, comme
des «plantes». Leur vie psychique (pour laquelle il n'y a pas d'organe
spécial différencié), est bien inférieure à celle des mimosas et des
autres plantes sensibles.
=L'âme des Cnidiés= présente une importance tout à fait capitale pour
la psychologie comparée et phylogénétique. Car c'est au sein de ce
groupe, aux formes si riches, que s'accomplit, sous nos yeux, le
passage de l'_âme des tissus_ à l'_âme du système nerveux_. A ce
groupe appartiennent les classes si variées des Polypes et des Coraux
fixés, des Méduses et des Siphonophores libres. On peut regarder en
toute certitude comme la forme originelle commune à tous les Cnidiés,
un hypothétique _Polype_ des plus simples, rappelant, dans ses traits
essentiels, le Polype vulgaire d'eau douce actuelle, l'hydre. Mais ces
hydres, de même que les _Hydropolypes_ fixés qui s'en rapprochent
beaucoup, ne possèdent ni nerfs ni organes des sens supérieurs, bien
qu'elles soient très sensibles. Au contraire, les Méduses qui nagent
librement et qui dérivent des animaux précédents (auxquels elles
restent liées aujourd'hui encore par le fait des générations
alternantes), ces Méduses possèdent déjà un système nerveux
indépendant et des organes des sens distincts.
Nous pouvons donc constater ici l'origine historique de l'_âme du
système nerveux_ (neuropsyche), provenant immédiatement par ontogénèse
de l'âme des tissus (histopsyche), en même temps que nous apprenons à
en comprendre la phylogénèse. Ces connaissances sont d'autant
plus intéressantes que ces processus fort importants sont
_polyphylétiques_, c'est-à-dire qu'ils se sont accomplis plusieurs
fois (au moins deux) indépendamment l'un de l'autre.
Ainsi que je l'ai démontré, les _Hydroméduses_ (craspédotes) dérivent
des _Hydropolypes_ selon un autre mode que les _Skyphoméduses_ (ou
acraspédotes) des _Skyphopolypes_; le mode de bourgeonnement est
terminal chez ceux-ci, latéral chez les autres. Les deux groupes
présentent, en outre, des différences héréditaires caractéristiques
dans la structure microscopique de leurs organes psychiques. Une
classe très intéressante aussi pour la psychologie est celle des
_Siphonophores_. Dans ces magnifiques colonies animales, nageant
librement, dérivées des Hydroméduses, nous pouvons observer une
_double âme_: l'âme individuelle (_âme personnelle_) des nombreuses
personnes qui la constituent et l'âme commune synthétique et active de
la colonie tout entière (_âme cormale_).
IV. =Ame du système nerveux (neuropsyche)=; _quatrième des stades
principaux de la psychogénèse phylétique_.--La vie psychique de tous
les animaux supérieurs, comme celle de l'homme, s'effectue au moyen
d'un _appareil psychique_ plus ou moins compliqué et celui-ci comprend
toujours trois parties principales: les _organes des sens_ qui rendent
possibles les diverses sensations; les _muscles_ qui permettent les
mouvements; les _nerfs_ qui établissent une communication entre les
premiers et les seconds à l'aide d'un organe central spécial,
_cerveau_ ou ganglion (noeud de nerfs).
On compare d'ordinaire la disposition et le fonctionnement de cet
appareil psychique à un télégraphe électrique; les nerfs sont les
fils de fer conducteurs, le cerveau la station centrale, les muscles
et les organes des sens les stations locales secondaires. Les fibres
nerveuses motrices conduisent les ordres de la volonté ou impulsions,
suivant une direction centrifuge, de ce centre nerveux aux muscles et,
par la contraction de ceux-ci, produisent des mouvements; les fibres
nerveuses sensibles, au contraire, conduisent les diverses
impressions, suivant une direction centripète, des organes sensoriels
périphériques au cerveau et y rendent compte des impressions reçues du
monde extérieur. Les cellules ganglionnaires ou «cellules psychiques»,
qui constituent l'organe nerveux central, sont les plus parfaites de
toutes les parties élémentaires organiques, car elles rendent
possibles, non seulement les rapports entre les muscles et les organes
des sens, mais aussi les plus hautes fonctions de l'âme animale, la
formation de représentations et de pensées et, au-dessus de tout, la
conscience.
Les grands progrès de l'anatomie et de la physiologie, de l'histologie
et de l'ontogénie en ces derniers temps, ont enrichi nos connaissances
relatives à l'appareil psychique d'une foule de découvertes
intéressantes. Si la philosophie spéculative s'était emparée, ne
fût-ce que des principales de ces importantes conquêtes de la biologie
empirique, elle présenterait dès aujourd'hui une tout autre
physionomie qu'elle ne le fait malheureusement. Aborder ce sujet d'une
manière approfondie nous entraînerait trop loin, aussi me
contenterai-je de souligner seulement les faits essentiels.
Chacun des groupes animaux supérieurs possède son organe psychique
propre; chez chacun, le système nerveux central est caractérisé par
une forme, une situation et une constitution spéciales. Parmi les
_Cnidiés_ rayonnés, les Méduses présentent un anneau nerveux, au bord
de l'ombrelle, pourvu le plus souvent de quatre ou huit ganglions.
Chez les _Echinodermes_ à cinq rayons, la bouche est entourée d'un
anneau nerveux duquel partent cinq troncs nerveux. Les _Platodes_ à
symétrie bilatérale et les _Vers_ possèdent un ganglion cérébroïde ou
acroganglion, composé d'une paire de ganglions situés dorsalement,
au-dessus de la bouche; de ces «ganglions sus-oesophagiens» partent
latéralement deux troncs nerveux qui se rendent à la peau et aux
muscles. Chez une partie des Vers et chez les _Mollusques_ s'ajoutent
à cela une paire de «ganglions sous-oesophagiens» ventraux reliés aux
autres par un anneau qui entoure l'oesophage. Cet «anneau oesophagien»
reparaît chez les _Arthropodes_ (Articulata), mais se continue ici du
côté ventral du corps allongé par une «moelle ventrale», un double
cordon en forme d'échelle, qui se renfle à chaque segment en un double
ganglion. Les _Vertébrés_ nous présentent une disposition toute
contraire de l'organe psychique; chez eux, on trouve toujours, du côté
dorsal du corps, dont la segmentation n'est plus qu'interne, une
moelle dorsale; c'est un renflement de sa partie antérieure qui
formera plus tard le cerveau caractéristique, en forme de
vésicule[34].
[34] Cf. mon _Hist. de la Créat. Nat._, 9e éd. (1898), tabl. 18
et 19, p. 512.
Bien que les organes psychiques, ainsi qu'on le voit, présentent, dans
les groupes animaux supérieurs, des différences très caractéristiques
de situation, de forme et de constitution--cependant l'anatomie
comparée est à même de démontrer, dans la plupart des cas, une origine
commune qu'il faut chercher dans le _ganglion cérébroïde_ des
_Platodes_ et des _Vers_; et tous ces organes divers ont cela de
commun qu'ils dérivent de la couche cellulaire la plus externe de
l'embryon, du _feuillet épidermo-sensoriel_ (ectoderme). De même nous
retrouvons, dans toutes les formes d'organes nerveux centraux, la même
structure essentielle: un mélange de cellules ganglionnaires ou
_cellules psychiques_ (organes élémentaires proprement actifs, de la
_psyche_ et de _fibres nerveuses_), qui établissent des connexions et
sont les instruments de l'action.
=Organe de l'âme chez les Vertébrés.=--La première chose qui nous
frappe, dans la psychologie comparée des Vertébrés et qui devrait être
le point de départ empirique de toute étude scientifique de l'âme
humaine, c'est la structure caractéristique de leur système nerveux
central. De même que cet organe psychique central présente, dans
chacun des groupes animaux supérieurs, une position, une forme et une
constitution spéciales, propres à ce groupe, de même il en va chez les
Vertébrés. Partout, ici, nous trouvons une _moelle dorsale_, un gros
cordon nerveux cylindrique, situé sur la ligne médiane du dos,
au-dessus de la colonne vertébrale (ou de la corde dorsale qui y
supplée). Partout nous voyons partir, de cette moelle dorsale, de
nombreux troncs nerveux qui se distribuent d'une façon régulière et
segmentaire, toujours une paire par segment. Partout nous voyons ce
«canal médullaire» se produire chez l'embryon suivant le même mode:
sur la ligne médiane de l'épiderme dorsal se forme un fin sillon, une
gouttière; les deux bords parallèles de cette _gouttière médullaire_
se soulèvent, se courbent l'un vers l'autre et s'accolent sur la ligne
médiane pour former un canal.
Le long canal médullaire dorsal et cylindrique, ainsi formé, est tout
à fait caractéristique des _Vertébrés_; il est partout le même au
début, chez l'embryon, et il est le point de départ commun de toutes
les différentes formes d'organes psychiques auxquels il donnera
naissance par la suite. Un petit groupe d'Invertébrés présente seul
une disposition analogue; ce sont les étranges _Tuniciers_ marins, les
_Copélates_, les _Ascidies_ et les _Thalidies_. Ils présentent, en
outre, par d'autres particularités importantes de leurs corps (en
particulier par la présence de la chorda et de l'intestin branchial),
des différences frappantes avec les autres Invertébrés et des
analogies avec les Vertébrés. Nous admettons donc que ces deux groupes
animaux, les _Vertébrés_ et les _Tuniciers_, proviennent d'un groupe
ancestral commun et plus ancien qu'il faut chercher parmi les _Vers_:
les _Prochordoniens_[35]. Une différence importante entre les deux
groupes, c'est que le corps des Tuniciers ne se segmente pas et
conserve une organisation très simple (la plupart se fixent plus tard
au fond de la mer et entrent en régression). Chez les Vertébrés, au
contraire, survient de bonne heure une _segmentation interne_ du
corps, très caractéristique, la _première formation des Vertébrés_
(Vertebratio). Celle-ci permet le développement morphologique et
physiologique beaucoup plus élevé de l'organisme, qui finit par
atteindre chez l'homme le degré suprême de perfection. Elle se révèle,
de très bonne heure déjà, dans la structure plus fine du canal
médullaire, dans le développement d'un plus grand nombre de paires
segmentaires de nerfs qui, sous le nom de nerfs de la moelle dorsale
ou de «nerfs spinaux», se rendent à chacun des segments du corps.
[35] HAECKEL. _Anthropogenie_, 4te Aufl. 1891, Vortrag 16 und 17
(_Korperbau und keimesgesch. der Amphioxus und der Ascidie_).
=Stades de développement phylétique du canal médullaire.=--La longue
histoire phylogénétique de notre «âme des Vertébrés» commence avec le
développement du simple canal médullaire chez les premiers Acraniotes;
elle nous conduit, lentement et graduellement, à travers un espace de
temps de plusieurs millions d'années jusqu'à cette merveille
compliquée qu'est le cerveau humain, merveille qui semble autoriser la
forme la plus perfectionnée des Primates à revendiquer dans la Nature
une place tout à fait exceptionnelle. Une idée claire de cette marche
lente et continue de notre psychogénie phylétique étant la première
condition d'une _psychologie conforme à la nature_, il nous a paru
utile de subdiviser ce vaste espace de temps en un certain nombre de
grandes phases; dans chacune de celles-ci, en même temps que la
structure du système nerveux central, sa fonction, la «psyche» est
allée se perfectionnant. Je distingue donc huit _périodes dans la
phylogénie du canal médullaire_, caractérisées par huit groupes
principaux de Vertébrés; ce sont: I. les Acraniotes; II. les
Cyclostomes; III. les Poissons; IV. les Amphibies; V. les Mammifères
implacentaliens (Monotrêmes et Marsupiaux); VI. les premiers
Mammifères placentaliens, en particulier les Prosimiens; VII. les
Primates plus récents, les vrais Singes ou Simiens; VIII. les Singes
anthropoïdes et l'homme (Anthropomorphes).
I. Premier stade: les _Acrâniens_, représentés aujourd'hui encore par
l'amphioxus; l'organe psychique reste au stade de simple canal
médullaire, nous trouvons une moelle épinière régulièrement segmentée,
sans cerveau.--II. Deuxième stade: les _Cyclostomes_, le groupe le
plus ancien des Crâniotes, représenté aujourd'hui encore par les
petromyzontes et les myxinoïdes; l'extrémité antérieure de la moelle
épinière se renfle en une vésicule qui se différencie en cinq
vésicules cérébrales situées l'une derrière l'autre (cerveau
antérieur, cerveau intermédiaire, cerveau moyen, cervelet et
arrière-cerveau); ces cinq vésicules sont le point de départ commun
d'où sortira le cerveau de tous les Crâniotes, depuis le pétromyzonte
jusqu'à l'homme.--III. Troisième stade: _Poissons primitifs_
(Sélaciens) analogues aux requins actuels; chez ces poissons
primitifs, desquels dérivent tous les Gnathostoma, commence à
s'accentuer la différenciation des cinq vésicules cérébrales d'abord
pareilles.--IV. Quatrième stade: _Amphibies_. Dans cette classe des
plus anciens Vertébrés terrestres, apparus pour la première fois
pendant la période houillère, commence à apparaître la forme du corps
caractéristique des _Tétrapodes_, en même temps que se transforme le
cerveau hérité des Poissons; les modifications se poursuivent chez les
Epigones de la période permique, les _Reptiles_ dont les plus anciens
représentants, les _Tocosauriens_, sont les formes ancestrales
communes à tous les Amniotes (les Reptiles et les Oiseaux, d'une part;
les Mammifères de l'autre).--V à VIII. du cinquième au huitième stade;
les Mammifères.
L'histoire de la formation de notre système nerveux et la phylogénie
de notre âme, qui s'y rattache, ont été exposées en détail dans mon
_Anthropogénie_ et rendues plus claires par de nombreuses figures[36].
Je dois donc y renvoyer, ainsi qu'aux notes dans lesquelles j'ai
insisté particulièrement sur quelques-uns des faits les plus
importants. Cependant, j'ajouterai, ici encore, quelques remarques
relatives à la dernière et la plus intéressante partie de ces faits,
au développement de l'âme et de ses organes au sein de la _Classe des
Mammifères_: je rappellerai surtout que _l'origine monophylétique_ de
cette classe, le fait que tous les Mammifères descendent d'une forme
ancestrale commune (de la période triasique) est maintenant bien
établi.
[36] _Anthropogénie_, 4e éd., 1891, p. 621-688.
=Histoire de l'âme chez les Mammifères.=--La conséquence la plus
importante qui ressorte de l'origine monophylétique des Mammifères,
c'est que _l'âme de l'homme_ dérive forcément d'une longue série
évolutive d'autres _âmes de Mammifères_. Un profond abîme sépare
anatomiquement et physiologiquement la structure du cerveau et la vie
psychique qui en découle, chez les Mammifères supérieurs, de ce
qu'elles sont chez les Mammifères inférieurs et pourtant ce profond
abîme est comblé par une longue série de stades intermédiaires. Car un
espace de temps d'au moins quatorze millions d'années (selon d'autres
calculs plus de cent millions!) qui se sont écoulées depuis le
commencement de l'époque triasique, suffit complètement à rendre
possibles les plus grands progrès psychologiques. Les résultats
généraux des recherches approfondies faites en ces derniers temps sur
ce sujet sont les suivants: I. Le cerveau des Mammifères se distingue
de celui des autres Vertébrés par certaines particularités, communes à
tous les membres de la classe, surtout par le développement proéminent
de la première et de la quatrième vésicule du cerveau antérieur et du
cervelet, tandis que la troisième, le cerveau moyen, entre en
régression.--II. Cependant il y a un lien étroit entre la forme du
cerveau chez les Mammifères inférieurs les plus anciens (Monotrèmes,
Marsupiaux, Prochoriates) et chez leurs ancêtres paléozoïques, les
Amphibies du carbonifère (Stegocéphales) et les Reptiles du permique
(Tocosauriens).--III. C'est seulement à l'époque tertiaire que
s'accomplit la complète et typique transformation du cerveau
antérieur, qui distingue si nettement les Mammifères récents des plus
anciens.--IV. Le développement spécial du cerveau antérieur
(quantitatif et qualitatif) qui caractérise l'homme et auquel celui-ci
doit l'apanage de ses facultés psychiques, ne se retrouve que chez une
partie des Mammifères les plus perfectionnés de la fin de l'époque
tertiaire, surtout chez les singes anthropoïdes.--V. Les différences
qui existent dans la constitution du cerveau et dans la vie psychique
entre l'homme et les singes anthropoïdes sont moindres que les
différences correspondantes entre ceux-ci et les Primates inférieurs
(les Singes les plus anciens et les Prosimiens).--VI. Par suite, il
nous faut considérer, comme un fait scientifiquement démontré, que
l'âme humaine provient, par une évolution historique progressive,
d'une longue chaîne d'âmes de Mammifères, d'abord grossières puis plus
perfectionnées--et cela en vertu des lois phylétiques partout
valables, de la Théorie de la Descendance.