TH. RIBOT.--_L'hérédité psychologique. Les maladies de la
mémoire._
A. FOREL.--_Das Gedaechtniss und seine Abnorlitaeten._ Zurich,
1885.
W. PREYER.--_Specielle physiologie des Embryo. Untersuchungen
über die Lebenserscheinungen vor der Geburt._ Leipzig, 1884.
E. HAECKEL.--_Zellseelen und Seelenzellen. Ursprung und
Entwickelung der Sinneswerkzeuge (Gesammelte populaere Vortraege
aus dem Gebiete der Entwickelungslehre._ I und II Heft). Bonn,
1878.
L'âme humaine--quelqu'idée qu'on se fasse de son «essence» subit au
cours de notre vie individuelle une évolution continue. Cette _donnée
ontogénétique_ est d'une importance fondamentale pour notre
psychologie moniste, bien que la plupart des «psychologues de
profession» ne lui accordent que peu ou pas d'attention. L'embryologie
individuelle étant, d'après l'expression de BAER--et conformément à la
conviction générale des biologistes,--le «vrai fanal pour toutes les
recherches relatives aux corps organiques», cette science seule pourra
aussi éclairer d'un vrai jour les secrets les plus importants de la
vie psychique de ces corps.
Quoique l'«embryologie de l'âme humaine» soit des plus importantes et
des plus intéressantes, elle n'a trouvé jusqu'ici que dans une mesure
restreinte l'attention qu'elle mérite. Ce sont presque exclusivement
les _pédagogues_ qui, jusqu'ici, se sont occupés de cette embryologie,
et partiellement; appelés par leur profession à surveiller et à
diriger le développement de l'activité de l'âme chez l'enfant, ils en
sont venus à trouver un intérêt théorique aux faits psychogénétiques
qu'ils observaient. Cependant ces pédagogues--en tant du moins qu'ils
réfléchissaient!--aujourd'hui comme dans l'antiquité, demeuraient
presque tous sous le joug de la psychologie dualiste régnante; mais,
par contre, ils ignoraient pour la plupart les faits les plus
importants de la psychologie comparée, ainsi que l'organisation et les
fonctions du cerveau. Leurs observations, d'ailleurs, concernaient
presque toujours les enfants à l'âge où ils vont en classe ou dans les
années immédiatement précédentes. Les phénomènes merveilleux que
présente la psychogénie individuelle de l'enfant, précisément durant
ses premières années, et que les parents intelligents admirent avec
joie, n'avaient presque jamais été l'objet d'études scientifiques
approfondies. C'est G. PREYER (1881) qui a frayé la voie par son
intéressant ouvrage sur l'_Ame de l'enfant. Observations sur
l'évolution mentale de l'homme durant les premières années de sa vie_.
Au surplus, pour comprendre les choses avec une absolue clarté, il
nous faut remonter plus loin encore, jusqu'à la première apparition de
l'âme dans l'oeuf fécondé.
=Apparition de l'âme individuelle.=--L'origine et la première
apparition de l'_individu humain_--tant le corps que l'âme--passaient
encore, au début du XIXe siècle, pour être des secrets absolus. Sans
doute le grand C.-F. WOLFF, dès 1759 avait révélé, dans sa _Theoria
generationis_ la vraie nature du développement embryonnaire et montré,
s'appuyant sur l'observation critique, que dans le développement du
germe aux dépens d'une simple cellule oeuf, il se produisait une
véritable _épigénèse_, c'est-à-dire une série de processus de
néoformations des plus remarquables[29]. Mais la physiologie d'alors,
ayant à sa tête le célèbre HALLER, écartait carrément ces données
_empiriques_, qui se pouvaient immédiatement démontrer à l'aide du
microscope--et s'en tenait fermement au dogme traditionnel de la
_préformation_ embryonnaire. Conformément à ce dogme, on admettait que
dans l'oeuf humain--comme dans l'oeuf de tous les animaux--l'organisme
avec toutes ses parties préexistait déjà, était déjà préformé; le
«développement» du germe ne consistait proprement qu'en une
«expansion» (_evolutio_) des parties incluses. La conséquence
nécessaire de cette erreur, c'était la théorie de l'emboîtement,
mentionnée plus haut; comme dans l'embryon féminin l'ovaire était déjà
présent, on devait admettre que dans ses oeufs déjà les germes de la
génération suivante étaient emboîtés et ainsi de suite, _in
infinitum!_ A ce dogme de l'école des _ovulistes_, s'en opposait un
autre, non moins erroné, celui des _Animalculistes_; ceux-ci croyaient
que le germe proprement dit résidait, non pas dans l'ovule féminin de
la mère, mais dans le spermatozoïde mâle du père, et qu'il fallait
chercher dans cet «animalcule spermatique» (_spermatozoon_) la série
emboîtée des suites de générations.
[29] E. HAECKEL. _Anthropologie_ (4te Aufl., 1891), S. 23-38.
LEIBNITZ appliqua très logiquement cette théorie de l'emboîtement à
l'_âme_ humaine; il lui dénia un développement véritable (Epigenesis),
ainsi qu'il le déniait au corps et déclara dans sa Théodicée: «Ainsi
je prétends que les âmes, qui deviendront un jour des âmes humaines,
étaient présentes dans le sperme, ainsi que celles des autres espèces;
qu'elles ont toujours existé, sous la forme de corps organisés, chez
les ancêtres jusqu'à Adam, c'est-à-dire depuis le commencement des
choses». Des idées analogues ont persisté, tant dans la biologie que
dans la philosophie, jusque vers 1830, époque où la réforme de
l'embryologie par BAER leur a porté le coup mortel. Mais dans le
domaine de la psychologie elles ont su se maintenir, même jusqu'à nos
jours; elles ne représentent qu'un groupe de ces nombreuses et
étranges idées mystiques qu'on rencontre aujourd'hui encore dans
l'ontogénie de l'âme.
=Mythologie de l'origine de l'âme.=--Les informations précises que
nous avons acquises en ces derniers temps par l'ethnologie comparée,
relativement à la manière dont les divers mythes se sont formés chez
les anciens peuples civilisés et chez les peuples primitifs actuels,
sont aussi d'un grand intérêt pour la psychogénie; mais nous serions
entraînés trop loin si nous voulions entrer ici dans des
développements, nous renvoyons à l'ouvrage excellent de A. SVOBODA:
_Les formes de la croyance_ (1897). Du point de vue de leur contenu
scientifique ou poétique, les _mythes psychogénétiques_ considérés
peuvent être classés, de la manière suivante, en cinq groupes: I.
Mythe de la _métempsychose_: l'âme existait auparavant dans le corps
d'un autre animal et n'a fait que passer de celui-ci dans le corps de
l'homme; les prêtres égyptiens, par exemple, affirmaient que l'âme
humaine, après la mort du corps, errait à travers toutes les espèces
animales et, après trois mille ans, rentrait dans un corps humain. II.
Mythe de l'_implantation_: l'âme existait indépendante en un autre
lieu, dans une chambre de réserve psychogénétique (dans une sorte de
_sommeil embryonnaire_ ou de vie latente); un oiseau vient la chercher
(parfois représenté comme un aigle, généralement comme une «cigogne à
sonnettes»), et il la transporte dans un corps humain. III. Mythe de
la _création_: le Créateur divin, conçu comme «Dieu-Père» crée les
âmes et les tient en réserve, tantôt dans un étang à âmes (où elles
sont conçues comme formant un «Plankton» vivant), tantôt sur un arbre
à âmes (elles sont alors comme les fruits d'une plante phanérogame);
le Créateur les prend et les transporte (pendant l'acte de la
génération), dans un germe humain. IV. Mythe de l'_emboîtement des
âmes_ (celui de Leibniz, mentionné plus haut). V. Mythe de la
_division des âmes_ (celui de R. WAGNER (1855), admis aussi par
d'autres physiologistes[30]); pendant l'acte de la génération, une
partie des deux âmes (immatérielles!) qui habitent le corps des deux
parents, se détache; le morceau d'âme maternelle chevauche sur
l'ovule, le morceau d'âme paternelle sur le spermatozoïde mobile: ces
deux cellules venant à se fusionner, les deux fragments d'âme qui les
accompagnaient se mêlent également pour former une nouvelle âme
immatérielle.
[30] Cf. G. VOGT, _Koehlerglaube und Wissenschaft_ (1855).
=Physiologie de l'origine de l'âme.=--Bien que ces fantaisies
poétiques sur l'origine des âmes humaines individuelles soient encore
répandues et admises aujourd'hui, leur caractère purement
mythologique est cependant démontré comme certain à cette heure. Les
recherches d'un si haut intérêt et si dignes d'admiration, entreprises
pendant ces vingt-cinq dernières années, pour connaître en détail les
processus de la fécondation et de la germination de l'oeuf, ont montré
que ces phénomènes mystérieux rentrent tous dans le domaine de la
_Physiologie cellulaire_. Le germe féminin, l'ovule, et le corpuscule
fécondant masculin, le spermatozoïde, sont de _simples cellules_. Ces
cellules vivantes possèdent une somme de propriétés physiologiques que
nous réunissons sous le terme d'_âme cellulaire_, absolument comme
chez les protistes qui demeurent toujours monocellulaires. Les deux
sortes de cellules sexuelles possèdent la propriété de sentir et de se
mouvoir. Le jeune ovule, ou «oeuf primitif», se meut à la façon d'une
_amibe_; les minuscules spermatozoïdes, dont chaque goutte de sperme
muqueux renferme des millions, sont des cellules flagellées qui se
meuvent au moyen de leur flagellum vibratile et nagent au milieu du
sperme aussi vite que les _Infusoires flagellés_ ordinaires
(flagellates).
Lorsque les deux sortes de cellules, par suite de la copulation,
viennent à se rencontrer, ou lorsqu'elles sont mises en contact par
une fécondation artificielle (par exemple chez les poissons), elles
s'attirent réciproquement et s'accolent étroitement. La cause de cette
attraction cellulaire est de nature chimique, c'est un mode d'activité
sensorielle du plasma, quelque chose d'analogue à l'odorat ou au goût,
à quoi nous donnons le nom de _Chimiotropisme érotique_; on peut très
bien aussi (et cela aussi bien au sens de la chimie qu'au sens de
l'amour romanesque) appeler cela une «affinité élective cellulaire» ou
un «_amour cellulaire_ sexuel». De nombreuses cellules flagellées,
incluses dans le sperme, nagent rapidement vers l'immobile ovule et
cherchent à pénétrer dans son corps. Mais, ainsi que l'a montré
HERTWIG (1875), il n'y a normalement qu'un seul prétendant qui soit
favorisé et qui atteigne réellement le but souhaité. Aussitôt que cet
«animalcule spermatique» favorisé s'est frayé avec sa «tête»
(c'est-à-dire son noyau cellulaire) un chemin à travers le corps de
l'ovule, celui-ci secrète une mince membrane muqueuse qui le protège
contre la pénétration d'autres cellules mâles. Ce n'est qu'au moyen
d'une température basse, en stupéfiant l'ovule par le froid ou en
l'insensibilisant par des narcotiques (chloroforme, morphine,
nicotine), que HERTWIG a pu empêcher la formation de cette membrane
protectrice; alors survenait la _surfécondation_ ou _polyspermie_ et
de nombreux filaments spermatiques pénétraient dans le corps de
l'inconsciente cellule (Cf. mon _Anthropogénie_, p. 147). Ce fait
merveilleux prouvait un faible degré d'«_instinct cellulaire_» (ou du
moins de sensation vive, spécifique) dans les deux sortes de cellules
sexuelles, non moins clairement que les processus importants appelés à
se jouer aussitôt après dans les deux cellules. Les deux sortes de
noyaux cellulaires, en effet, celui de l'ovule femelle et celui du
spermatozoïde mâle, s'attirent réciproquement, se rapprochent et se
fusionnent complètement lorsqu'ils arrivent au contact l'un de
l'autre. C'est ainsi que provient, de l'ovule fécondé, cette
importante cellule nouvelle que nous appelons _cellule souche_
(Cytula) laquelle engendre, par des divisions répétées, l'organisme
pluricellulaire tout entier. Les conséquences psychologiques qui
ressortent de ces faits merveilleux de la fécondation, lesquels n'ont
été bien constatés que pendant ces 25 dernières années, sont d'une
importance capitale et n'ont pas été jusqu'ici, à beaucoup près,
appréciées en raison de leur portée générale. Nous résumerons les
conclusions essentielles dans les cinq propositions suivantes: I. Tout
être humain, comme tout autre animal supérieur, est, au début de son
existence, une cellule simple. II. Cette cellule souche (Cytula) se
produit partout de la même manière, par la fusion ou copulation de
deux cellules séparées, d'origine différente, l'ovule femelle (ovulum)
et le spermatozoïde mâle (spermium). III. Les deux cellules sexuelles
possèdent chacune une «âme cellulaire» différente, c'est-à-dire que
chacune est caractérisée par une forme spéciale de sensation et de
mouvement. IV. Au moment de la fécondation ou de la conception, il y a
fusion non seulement entre les corps protoplasmiques des deux cellules
sexuelles et leurs noyaux, mais aussi entre leurs «âmes», c'est-à-dire
que les forces de tension contenues dans chacune des deux et liées
indissolublement à la matière du plasma, s'unissent pour fournir une
nouvelle force de tension, l'«embryon d'âme» de la cellule souche qui
vient d être ainsi formée. V. Ainsi chaque personne possède des
qualités de corps et d'esprit, qu'elle tient de ses deux parents; en
vertu de l'hérédité, le noyau de l'ovule transmet une partie des
qualités maternelles; celui du spermatozoïde, une partie des qualités
paternelles.
Ces phénomènes de la conception, constatés empiriquement, fondent en
outre la certitude de ce fait des plus importants, à savoir que pour
tout homme, comme pour tout animal, _l'existence individuelle a un
commencement_; la complète copulation des deux noyaux cellulaires
sexuels détermine, avec une précision mathématique, l'instant où se
produit non seulement le corps de la nouvelle _cellule souche_, mais
aussi son «âme». Déjà par ce seul fait le vieux mythe de
l'_immortalité de l'âme_ est réfuté, mais nous y reviendrons plus
loin. Une superstition encore très répandue se trouve encore réfutée
par là: c'est celle qui nous fait croire que l'homme doit son
existence individuelle à la «grâce du bon Dieu». La cause de cette
existence est bien plutôt et uniquement l'_Eros_ de ses deux parents,
ce puissant instinct sexuel commun à toutes les plantes et tous les
animaux pluricellulaires et qui les conduit à s'accoupler. Mais
l'essentiel, dans ce processus physiologique, n'est pas, comme on
l'admettait jadis, l'«étreinte» ou les jeux de l'amour qui s'y
rattachent, mais uniquement l'introduction du sperme mâle dans les
conduits sexuels féminins. C'est seulement ainsi que, chez les animaux
terrestres, la semence fécondante et l'ovule détaché peuvent se
rencontrer (ce qui a généralement lieu chez l'homme, à l'intérieur de
l'utérus.) Chez les animaux inférieurs, aquatiques (par exemple les
poissons, les coquillages, les méduses), les produits sexuels,
parvenus à maturité, tombent simplement dans l'eau et là leur
rencontre est abandonnée au hasard; il n'y a pas d'accouplement au
sens propre et par suite on ne trouve plus ces fonctions psychiques
complexes de la «vie de l'amour» qui jouent un si grand rôle chez les
animaux supérieurs. C'est pourquoi manquent, chez tous ces animaux
inférieurs, où la copulation n'existe pas, ces organes intéressants,
que DARWIN a désignés du nom de «caractères sexuels secondaires» et
qui sont des produits de la sélection sexuelle: la barbe de l'homme,
les bois du cerf, le superbe plumage des oiseaux de paradis et de
beaucoup de Gallinacés ainsi que bien d'autres signes distinctifs des
mâles qui manquent aux femelles.
=Hérédité de l'âme.=--Parmi les conséquences de la _physiologie de la
conception_ que nous venons d'énumérer, celle qui importe surtout pour
la psychologie, c'est l'_hérédité des qualités de l'âme transmises par
les deux parents_. Chaque enfant reçoit en héritage de ses _deux_
parents certaines particularités de caractère, de tempérament, de
talent, d'acuité sensorielle, d'énergie de la volonté: ce sont des
faits connus de tous. Il en est de même de ce fait que souvent (ou
même généralement) les qualités psychiques des grands-parents se
transmettent par l'hérédité; bien plus, l'homme ressemble très souvent
plus, sous certains rapports, à ses grands-parents qu'à ses parents et
cela est vrai des particularités mentales aussi bien que des
corporelles. Toutes ces merveilleuses _lois de l'hérédité_ que j'ai
énoncées, d'abord dans la Morphologie générale (1866) et que j'ai
traitées sous une forme populaire dans l'_Histoire de la Création
Naturelle_, valent d'une manière générale et aussi bien pour les
phénomènes de l'activité psychique que pour les détails de structure
du corps; que dis-je? elles nous apparaissent bien souvent d'une
manière plus surprenante et avec plus de clarté quand il s'agit du
psychique que quand il s'agit du physique.
Cependant, pris en soi, le grand domaine de l'_hérédité_, dont DARWIN
le premier (1859) nous a fait entrevoir l'incomparable portée et qu'il
nous a, le premier, appris à étudier scientifiquement, abonde en
énigmes obscures et en difficultés physiologiques; nous ne pouvons pas
prétendre que, dès maintenant, au bout de 40 ans, tous les aspects du
problème nous soient clairs. Mais ce que nous avons déjà acquis
définitivement c'est que l'_hérédité_ est par nous considérée comme
une _fonction physiologique de l'organisme_, indissolublement liée à
sa fonction de reproduction et il nous faut finalement ramener
celle-ci, comme toutes les autres fonctions vitales, à des processus
physico-chimiques, à une _mécanique du plasma_. Mais nous connaissons
maintenant avec exactitude le processus de la fécondation lui-même;
nous savons que le noyau du spermatozoïde apporte à la cellule souche,
qui vient d'être formée, les qualités paternelles, tandis que le noyau
de l'ovule lui apporte les qualités maternelles. La fusion des deux
noyaux cellulaires est proprement le fait essentiel de l'hérédité; par
là, les qualités individuelles de l'âme comme celles du corps passent
à l'individu qui vient d'être formé. A ces faits ontogénétiques, la
psychologie dualiste et mystique, qui règne aujourd'hui encore dans
les écoles, s'oppose en vain, tandis que notre psychogénie moniste les
explique avec la plus grande simplicité.
=Fusion des âmes (amphigonie psychique).=--Le fait physiologique qui
importe avant tout pour l'exacte appréciation de la psychogénie
individuelle, c'est la _continuité de l'âme_ dans la suite des
générations. Si, en fait, au moment de la conception, un nouvel
individu est produit, il ne constitue cependant pas une formation
nouvelle, ni au point de vue des qualités intellectuelles ni à celui
des qualités corporelles, mais c'est le simple produit de la fusion
des deux facteurs représentés par les parents, l'ovule maternel et le
spermatozoïde paternel. Les âmes cellulaires de ces deux cellules
sexuelles se fusionnent aussi complètement dans l'acte de la
fécondation, pour former une nouvelle _âme cellulaire_, que le font
les deux noyaux, porteurs matériels de ces forces de tension
psychique, pour former un nouveau _noyau cellulaire_. Puisque nous
voyons des individus de la même espèce--même des frère et soeur issus
d'un même couple de parents--présenter toujours quelques différences,
quoique peu importantes, il nous faut bien admettre que ces
différences existent déjà dans la composition chimique du plasma des
deux cellules germes unies dans la copulation. (Loi de la variation
individuelle. _Histoire de la Création Naturelle_, p. 215.)
Ces faits déjà nous permettent de comprendre l'infinie diversité des
formes physiques et psychiques dans la nature organique. Une
conséquence extrême, mais trop exclusive, est celle que WEISMAN a
tirée de ce qui précède, considérant l'_amphimixis_, la fusion des
plasmas germinatifs dans la génération sexuée, comme la cause générale
et unique de la variabilité individuelle. Cette conception exclusive,
qui se rattache à sa théorie de la continuité du plasma germinatif,
est, à mon avis, exagérée; je suis bien plutôt convaincu que les lois
importantes de l'_hérédité progressive_ et de l'_adaptation
fonctionnelle_ qui s'y rattache, valent pour l'âme exactement comme
pour le corps. Les qualités nouvelles que l'individu s'est acquises
pendant sa vie peuvent avoir un contre-coup partiel sur la composition
moléculaire du plasma germinatif, dans l'ovule et le spermatozoïde et
peuvent ainsi, dans certaines conditions, être transmises à la
génération suivante (naturellement, en tant que simple force de
tension latente).
=Atavisme psychologique.=--Dans la fusion des âmes qui se produit au
moment de la conception, ce qui se transmet surtout, héréditairement,
par la fusion des deux noyaux cellulaires, c'est, sans doute, la force
de tension des deux âmes des parents; mais, en outre, il peut s'y
joindre une influence psychique héréditaire, remontant souvent en
arrière jusqu'à des générations éloignées, car les lois de
l'_hérédité latente_ ou _atavisme_ valent pour l'âme comme pour
l'organisation anatomique. Les phénomènes merveilleux que produit ce
_recul_ nous apparaissent, sous une forme bien simple et bien
instructive, dans les «générations alternantes» des polypes et des
méduses. Nous voyons là deux générations très différentes alterner
régulièrement, de telle sorte que la première reproduit la troisième,
la cinquième, etc., tandis que la seconde se répète dans la quatrième,
la sixième, etc.. (_Histoire Naturelle_, p. 185.)
Chez l'homme, comme chez les animaux et les plantes supérieures, où,
par suite d'une hérédité continue, chaque génération ressemble à
l'autre, cette alternance régulière des générations fait défaut, mais
néanmoins nous observons, ici encore, divers phénomènes de _recul_ ou
d'atavisme qu'il faut ramener à la même loi d'hérédité latente.
C'est précisément dans les traits de détail de leur vie psychique,
dans le fait qu'ils possèdent certaines dispositions ou talents
artistiques, par l'énergie de leur caractère ou leur tempérament
passionné, que des hommes éminents ressemblent souvent plus à leurs
grands-parents qu'à leurs parents; parfois aussi apparaît tel trait
frappant de caractère que ne possédaient ni les uns ni les autres,
mais qui s'était manifesté chez quelque membre éloigné de la série des
ancêtres, longtemps auparavant. Dans ces merveilleux traits
d'atavisme, les mêmes lois d'hérédité applicables à l'âme valent aussi
pour la physionomie, pour la qualité individuelle des organes des
sens, les muscles, le squelette et autres parties du corps. Nous
pouvons suivre cela dans un cas où le phénomène est surtout frappant:
dans les dynasties régnantes et les familles d'ancienne noblesse qui,
par le rôle marquant qu'elles ont joué dans l'Etat nous ont valu une
exacte peinture historique des individus formant la chaîne de
générations, ainsi par exemple chez les Hohenzollern, Hohenstaufen, la
famille d'Orange, les Bourbons, etc., et mieux encore dans
l'antiquité, chez les Césars.
=La loi fondamentale biogénétique en psychologie= (1866).--Le _lien
causal_ entre l'évolution _biontique_ (individuelle) et la
_phylétique_ (historique), que, dans ma _Morphologie générale_,
j'avais déjà placé, comme la loi suprême, en tête de toutes les
recherches biogénétiques, a la même valeur générale pour la
_psychologie_ que pour la _morphologie_. J'ai insisté sur son
importance toute spéciale pour l'homme sous ce double rapport (1874)
dans la première leçon de mon _Anthropogénie_, intitulée: «La loi
fondamentale de l'évolution organique». Chez l'homme comme chez tous
les autres organismes, l'_embryogénie est une récapitulation de la
phylogénie_. Cette récapitulation accélérée et abrégée est d'autant
plus complète que, grâce à une hérédité constante, la _répétition
évolutive_ originelle (palingenesis) est mieux conservée; au
contraire, elle est d'autant plus incomplète que, grâce à une
adaptation variée, la _modification évolutive_ ultérieure
(cenogenesis) a été introduite (_Anthropogénie_, p. 11).
En appliquant cette loi fondamentale à l'évolution de l'âme, nous ne
devons surtout pas oublier de tenir toujours nos regards fixés sur les
_deux_ aspects de cette loi. Car chez l'homme, comme chez toutes les
plantes et les animaux supérieurs, au cours des millions d'années de
l'évolution phylétique, des modifications si importantes
(_cénogénèses_) se sont produites que, par suite, l'image originelle
et pure de la _palingénèse_ (ou «répétition historique»), s'est
trouvée très altérée et modifiée. Tandis que, d'une part, en vertu des
lois de l'hérédité dans le même temps et dans le même lieu, la
récapitulation _palingénétique_ est conservée, d'autre part, en vertu
des lois de l'hérédité simplifiée et abrégée, la récapitulation
_cénogénétique_ est sensiblement modifiée (_Histoire de la création
Naturelle_, p. 190). Cela est surtout nettement visible dans
l'histoire du développement des organes psychiques, du système
nerveux, des muscles et des organes des sens. Mais il en va exactement
de même de l'activité de l'âme, indissolublement liée au développement
normal de ces organes. L'histoire de leur développement chez l'homme
comme chez tous les autres animaux vivipares, subit déjà une profonde
modification cénogénétique par ce fait que le développement du germe a
lieu ici, pendant un temps assez long, à l'intérieur du corps de la
mère. Nous devons donc distinguer l'une de l'autre, comme deux grandes
périodes de la psychogénie individuelle: 1º l'histoire du
développement embryonnaire et 2º celle du développement
post-embryonnaire de l'âme.
=Psychogénie embryonnaire.=--Le germe humain ou embryon, dans les
conditions normales, se développe dans le corps maternel pendant une
durée de neuf mois (ou 270 jours). Pendant cet espace de temps, il est
complètement séparé du monde extérieur, protégé non seulement par
l'épaisse paroi musculaire de l'utérus maternel, mais encore par les
enveloppes embryonnaires spéciales (embryolemmes) caractéristiques des
trois classes supérieures de Vertébrés: Reptiles, Oiseaux et
Mammifères. Dans les trois classes d'Amniotes, ces enveloppes
embryonnaires (amnion ou membrane aqueuse, serolemme ou membrane
séreuse) se développent exactement de la même manière. Ce sont des
organes de protection que les premiers reptiles (proreptiles), formes
ancestrales communes à tous les Amniotes, ont acquis pendant la
période permique (vers la fin de l'époque paléozoïque),--alors que ces
Vertébrés supérieurs s'adaptaient à la vie exclusivement terrestre et
à la respiration aérienne. Leurs ancêtres immédiats, les Amphibies de
la période houillère, vivaient et respiraient encore dans l'eau, comme
leurs ancêtres plus lointains, les Poissons.
Chez ces Vertébrés primitifs, inférieurs et aquatiques, l'embryologie
présentait encore à un haut degré le caractère palingénétique, ainsi
que c'est encore le cas chez la plupart des Poissons et des Amphibies
actuels. Les têtards bien connus, les larves de salamandres et de
grenouilles possèdent, aujourd'hui encore dans les premiers temps de
leur libre vie aquatique, un corps dont la forme rappelle celui de
leurs ancêtres les Poissons; ils leur ressemblent aussi par leur mode
de vie, leur respiration branchiale, le fonctionnement de leurs
organes sensoriels et de leurs autres organes psychiques. C'est
seulement lorsque survient l'intéressante métamorphose des têtards
nageurs et alors qu'ils s'adaptent à la vie terrestre, que leur corps,
pareil à celui des Poissons se transforme en celui d'un Amphibie
rampant et quadrupède; à la place de la respiration branchiale
aquatique, apparaît la respiration aérienne, au moyen de poumons et,
avec le genre de vie modifié, l'appareil psychique (système nerveux et
organes des sens) acquiert un plus haut degré de développement. Si
nous pouvions suivre complètement, depuis le commencement jusqu'à la
fin, la psychogénie des têtards, nous pourrions à bien des reprises,
appliquer la loi fondamentale biogénétique, au développement de leur
âme. Car ils se développent immédiatement dans les circonstances les
plus variées du monde extérieur et doivent de bonne heure y adapter
leur sensation et leur mouvement. Le têtard nageur ne possède pas
seulement l'organisation, mais aussi le mode de vie des Poissons et ce
n'est que par la transformation de l'un et de l'autre qu'il arrive à
posséder ceux de la grenouille.
Chez l'homme, pas plus que chez les autres Amniotes, ce n'est le cas;
les embryons, du fait de leur inclusion dans les membranes
protectrices, sont complètement soustraits à l'influence directe du
monde extérieur et désaccoutumés de la réciprocité d'action entre ce
monde et eux. Mais, en outre, le _soin des jeunes_, si particulier
chez les Amniotes, fournit aux embryons des conditions bien plus
favorables à l'abréviation cénogénétique de l'évolution
palingénétique. Avant tout, à ce point de vue, il convient de signaler
l'excellent mode de nutrition de l'embryon; elle se fait chez les
Reptiles, Oiseaux et Monotrêmes (les Mammifères ovipares) par le
vitellus nutritif, le grand jaune de l'oeuf qui lui adhère; chez les
autres Mammifères, par contre (Marsupiaux et Placentaliens), elle se
fait par le sang de la mère qui est conduit à l'embryon par les
vaisseaux sanguins du sac vitellin et de l'allantoïde. Chez les
_placentaliens_ les plus élevés, ce mode utile de nutrition atteint,
par la formation d'un placenta maternel, le plus haut degré de
perfection; aussi l'embryon est-il ici complètement développé avant la
naissance. Son âme, cependant, demeure pendant toute cette période
dans un état de _sommeil embryonnaire_, état de repos que PREYER a
comparé avec raison au sommeil hibernal des animaux. Nous trouvons un
sommeil analogue, long et prolongé, dans l'état larvaire des insectes
qui traversent une métamorphose complète (papillons, mouches, cafards,
abeilles, etc.). Ici, le _sommeil larvaire_, pendant lequel
s'effectuent les transformations les plus importantes dans les organes
et les tissus, est d'autant plus intéressant que, pendant la période
précédente, où la larve vit libre (chenille, larve de hanneton ou
ver), l'animai possède une vie psychique très développée, de beaucoup
inférieure, pourtant, à ce que sera le stade ultérieur (après le
sommeil larvaire) alors que l'insecte sera complet, ailé et aura
atteint sa maturité sexuelle.
=Psychogénie post-embryonnaire.=--L'activité psychique de l'homme
traverse, pendant sa vie individuelle, ainsi que cela a lieu chez la
plupart des animaux supérieurs, une série de stades évolutifs; nous
distinguerons, comme les plus importants d'entre eux, les cinq degrés
suivants: 1º l'âme du nouveau-né, jusqu'à l'éveil de la conscience
personnelle et l'acquisition du langage; 2º l'âme du petit garçon ou
de la petite fille jusqu'à la puberté (à l'éveil de l'instinct
sexuel); 3º l'âme du jeune homme ou de la jeune fille jusqu'à ce que
survienne la liaison sexuelle (période de l'«idéal»); 4º l'âme de
l'homme fait et de la femme mûre (période de maturité complète), où se
fonde la famille: s'étendant, en général chez l'homme jusque vers la
soixantaine, chez la femme jusque vers la cinquantaine, jusqu'à ce que
survienne l'involution; 5º l'âme du vieillard ou de la vieille femme
(période de régression). La vie psychique de l'homme parcourt ainsi
les mêmes stades évolutifs de développement progressif, de pleine
maturité et de régression, que toutes les autres fonctions de
l'organisme.