C. LLOYD MORGAN.--_Animal life and intelligence._ London, 1890.

W. BOLSCHE.--_Das Liebesleben in der Natur. (Etude sur

l'évolution de l'amour)._ Leipzig, 1898.

G. ROMANES.--_L'évolution mentale dans le règne animal et chez

l'homme._ Trad. franç.

Les progrès immenses que la psychologie, avec l'aide de la théorie

évolutionniste, a accomplis dans la seconde moitié du XIXe siècle, ont

abouti à ceci: que nous reconnaissons l'_unité psychologique du monde

organique_. La psychologie comparée, conjointement à l'ontogénie et à

la phylogénie de l'âme, nous ont convaincus que la vie organique à

tous ses degrés, depuis les plus simples protistes monocellulaires

jusqu'à l'homme, est le produit des mêmes forces naturelles

élémentaires, des mêmes fonctions physiologiques de sensation et de

mouvement. La tâche fondamentale pour la psychologie scientifique de

l'avenir ne sera donc pas, comme elle l'a été jusqu'à présent,

l'analyse exclusivement subjective et introspective de l'âme à son

plus haut degré de perfectionnement--de l'âme au sens où l'entendent

les philosophes--mais l'étude objective et comparative de la longue

série d'échelons, de la longue suite de stades inférieurs et animaux

qu'a dû parcourir en se développant l'esprit humain. Distinguer les

divers degrés de cette échelle psychologique et démontrer leur

enchaînement phylogénétique ininterrompu, telle est la belle tâche à

laquelle on ne s'est sérieusement appliqué que depuis quelques

dizaines d'années et qui a surtout été abordée dans l'ouvrage

remarquable de ROMANES. Nous nous contenterons ici de traiter très

brièvement quelques-unes des questions les plus générales auxquelles

nous conduit la connaissance de cette suite d'étapes.

=Base matérielle de l'âme.=--Tous les phénomènes de la vie de l'âme

sans exception sont liés à des processus matériels ayant lieu dans la

substance vivante du corps, dans le _plasma_ ou _protoplasma_. Nous

avons désigné la partie de celui-ci qui apparaît comme le support

indispensable de l'âme, du nom de _psychoplasma_ («substance de

l'âme», au sens moniste) c'est-à-dire que nous n'entendons par là

aucune «essence» particulière, mais nous considérons l'_âme comme un

concept collectif désignant l'ensemble des fonctions psychiques du

plasma_. L'âme, en ce sens, est aussi bien une abstraction

physiologique que les termes «échange des matériaux» ou «génération».

Chez l'homme et les animaux supérieurs, par suite de l'extrême

division du travail dans les organes et les tissus, le psychoplasma

est un élément différencié du système nerveux le _neuroplasma_ des

cellules ganglionnaires et de leurs prolongements centrifuges, les

fibres nerveuses. Chez les animaux inférieurs, par contre, qui ne

possèdent pas encore de nerfs ni d'organes des sens distincts, le

psychoplasma n'est pas encore parvenu à se différencier pour exister

d'une manière indépendante, pas plus que chez les plantes. Chez les

protistes monocellulaires, enfin, le psychoplasma est, soit identique

au _protoplasma_ vivant tout entier qui constitue la simple cellule,

soit à une partie de celui-ci. En tous cas, aussi bien à ces degrés

inférieurs qu'aux degrés supérieurs de l'échelle psychologique, une

certaine composition _chimique_ du psychoplasma et une certaine

manière d'être _physique_ en lui sont indispensables dès que l'«âme»

doit fonctionner ou travailler. Cela vaut aussi bien pour l'activité

psychique élémentaire (sensation et mouvement plasmatiques) chez les

Protozoaires, que pour les fonctions complexes des organes sensoriels

et du cerveau chez les animaux supérieurs et, à leur tête, chez

l'homme. Le travail du psychoplasma, que nous nommons «âme» est

toujours lié à des échanges de matériaux.

=Echelle des sensations.=--Tous les organismes vivants, sans

exception, sont sensibles; ils distinguent les conditions du milieu

extérieur environnant et réagissent sur lui par certains changements

produits en eux-mêmes. La lumière et la chaleur, la pesanteur et

l'électricité, les processus mécaniques et les phénomènes chimiques du

milieu environnant agissent comme _excitants_ sur le _psychoplasma_

sensible et provoquent des changements dans sa composition

moléculaire. Comme stades principaux de sa _sensibilité_, nous

distinguerons les 5 degrés suivants:

I. Aux stades les plus inférieurs de l'organisation, le _psychoplasma_

tout entier, comme tel, est sensible et réagit à l'action des

excitants: c'est le cas des protistes les plus primitifs, de beaucoup

de plantes et d'une partie des animaux supérieurs.--II. Au second

stade commencent à se développer, à la surface du corps, de simples

_instruments sensoriels_ non différenciés, sous forme de poils

protoplasmiques et de taches pigmentaires, précurseurs des organes du

tact et des yeux; c'est le cas d'une partie des protistes supérieurs,

mais aussi de beaucoup d'animaux et de plantes inférieurs.--III. Au

troisième stade, de ces éléments simples vont se développer, par

_différenciation, des organes sensoriels spécifiques_, ayant chacun

une adaptation propre; instruments chimiques de l'odorat et du goût,

organes physiques du tact et du sens de la température, de l'ouïe et

de la vue. L'«énergie spécifique» de ces organes sensibles supérieurs

n'est pas chez eux une qualité originelle, mais une propriété acquise

graduellement par une adaptation fonctionnelle et une hérédité

progressive.--IV. Au quatrième stade apparaît la centralisation, ou

_intégration du système nerveux_ et par là, en même temps, celle de la

sensation; par l'association des sensations auparavant isolées ou

localisées, se forment les représentations qui, tout d'abord, restent

encore inconscientes: c'est le cas chez beaucoup d'animaux inférieurs

et supérieurs.--V. Au cinquième stade, par la réflexion des sensations

dans une partie centrale du système nerveux, se développe la plus

haute fonction psychique, la _sensation consciente_, c'est le cas chez

l'homme et les Vertébrés supérieurs, probablement aussi chez une

partie des Invertébrés supérieurs, surtout des Articulés.

=Echelle des mouvements.=--Tous les corps vivants de la nature, sans

exception, se meuvent spontanément, à l'inverse de ce qui a lieu chez

les corps inorganisés, fixés et immobiles (les cristaux, par exemple);

c'est-à-dire qu'il se passe dans le _psychoplasma_ vivant des

changements de position des parties, par suite de causes internes,

lesquelles s'expliquent par la constitution chimique de ce

psychoplasma lui-même. Ces mouvements vitaux actifs peuvent être en

partie perçus directement, par l'observation, tandis qu'en partie ils

ne sont connus qu'indirectement, par leurs effets. Nous en

distinguerons 5 degrés: I. Au degré le plus inférieur de la vie

organique (chez les Chromacées, beaucoup de protophytes, et chez les

métaphytes inférieurs), nous ne constatons que ces mouvements de

_croissance_ qui sont communs à tous les organismes. Ils se produisent

d'ordinaire si lentement qu'on ne peut pas les observer immédiatement,

mais par un procédé indirect, en induisant de leurs résultats,

du changement de grandeur et de forme du corps en voie de

développement.--II. Beaucoup de protistes, en particulier les algues

monocellulaires du groupe des Diatomées et des Desmidiacées, se

meuvent en rampant ou en nageant, grâce à une _secrétion_, par la

simple excrétion d'une masse muqueuse.--III. D'autres organismes,

flottant dans l'eau (par exemple, beaucoup de radiolaires, de

Siphonophores, de Cténophores, etc.) s'élèvent ou s'enfoncent dans

l'eau en modifiant leur _poids spécifique_, tantôt par osmose, tantôt

en expulsant ou emmagasinant de l'air.--IV. Beaucoup de plantes, en

particulier les impressionnables sensitives (mimosa) et autres

Papilionacées, exécutent, avec leurs feuilles ou d'autres parties, des

mouvements au moyen d'un _changement de turgescence_, c'est-à-dire

qu'elles modifient la tension du protoplasma et par suite sa pression

sur la paroi cellulaire élastique qui l'enveloppe.--V. Les plus

importants de tous les mouvements organiques sont les _phénomènes_

_de contraction_, c'est-à-dire les changements de forme de la

superficie du corps qui sont liés à des modifications réciproques de

position dans ses parties; ils se produisent toujours en traversant

deux états différents ou phases du mouvement: la phase de

_contraction_ et celle d'_expansion_. On distingue comme quatre formes

différentes de concentration du protoplasma: _a. les mouvements

amiboïdes_ (chez les Rhizopodes, les globules du sang, les cellules

pigmentaires, etc.); _b. les courants plasmiques_, analogues, à

l'intérieur de cellules entourées d'une membrane; _c. les mouvements

vibratiles_ (mouvement d'un flagellum ou de cils chez les Infusoires,

les Spermatozoïdes, les cellules de l'épithélium à cils vibratiles);

et enfin _d. le mouvement musculaire_ (chez la plupart des animaux).

=Echelle des réflexes= (phénomènes réflexes, mouvements réflexes,

etc.).--L'activité élémentaire de l'âme, produite par la liaison d'une

sensation à un mouvement, est désignée par nous du nom de _réflexe_

(au sens le plus large), ou de _fonction réflexe_, ou mieux encore

d'_action réflexe_. Le mouvement (n'importe de quelle sorte) apparaît

ici comme la suite immédiate de l'_excitation_ provoquée par

l'impression; c'est pourquoi, dans le cas le plus simple (chez les

protistes) on l'a désigné du simple nom de _mouvement d'excitation_.

Tout protoplasma vivant est irritable. Tout changement physique ou

chimique du milieu extérieur environnant peut, dans certaines

circonstances, agir comme excitant sur le psychoplasma et produire ou

«contrebalancer» un mouvement. Nous verrons, plus tard, comment

l'importante notion physique d'_équilibre_ rattache immédiatement les

plus simples réflexes organiques aux mouvements mécaniques analogues

dans la nature inorganique (par exemple, l'explosion de la poudre par

une étincelle, de la dynamite par un choc). Nous distinguons dans

l'échelle des réflexes les sept degrés suivants:

I.--Au stade le plus bas de l'organisation, chez les protistes

inférieurs, les excitations du monde extérieur (lumière, chaleur,

électricité, etc.), ne provoquent dans le _protoplasma_ non

différencié, que ces indispensables mouvements internes de croissance

et d'échange qui sont communs à tous les organismes et indispensables

à leur conservation. Il en va de même pour la plupart des plantes.

II.--Chez beaucoup de Protistes qui se meuvent librement (surtout chez

les Amibes, les Héliozoaires et surtout les Rhizopodes) les

excitations extérieures provoquent sur tous les points de la

superficie du corps monocellulaire, des mouvements qui se traduisent

par des changements de lieu (mouvements amiboïdes, formation de

pseudopodes, contraction et extension des pseudopodes); ces

prolongements mal déterminés et modifiables du protoplasma ne sont pas

encore des organes constants. L'excitabilité organique générale se

traduit de la même façon, par un _réflexe non différencié_, chez les

impressionnables sensitives et chez les Métazoaires inférieurs; chez

ces organismes pluricellulaires, les excitations peuvent être

transmises d'une cellule à l'autre, puisque toutes les cellules, par

leurs prolongements, sont en rapport de contiguïté.

III.--Chez beaucoup de Protistes, et en particulier chez les

Protozoaires ayant atteint un haut degré de développement, le corps

monocellulaire se différencie déjà en deux sortes d'organes des plus

rudimentaires: organes sensibles du tact et organes moteurs du

mouvement; les deux instruments sont des prolongements directs et

externes du protoplasma; l'excitation qui atteint le premier de ces

organes est transmise immédiatement au second par le psychoplasma du

corps monocellulaire et en provoque la contraction. Ce phénomène

s'observe surtout clairement (ou se démontre expérimentalement) chez

beaucoup d'Infusoires fixés (par exemple chez le poteriodendron parmi

les Flagellés, chez la vorticelle parmi les Ciliés). La plus faible

excitation qui atteint les prolongements vibratiles très

impressionnables (flagellum ou cils) situés à l'extrémité libre de la

cellule, produit aussitôt une contraction de l'un des bouts en forme

de fil, à l'autre bout fixé. On désigne ce phénomène du nom d'_arc

réflexe simple_[21].

[21] MAX VERWORN. _Allgemeine Physiologie_, 2te Aufl., 1897.

IV.--A ces processus qui se passent dans l'organisme monocellulaire

des Infusoires, se rattache immédiatement le mécanisme intéressant des

_cellules neuromusculaires_, que nous trouvons dans le corps

pluricellulaire de beaucoup de Métazoaires inférieurs, en particulier

chez les Cnidiés (polypes, coraux). Chaque cellule neuro-musculaire,

prise individuellement, est _organe réflexe isolé_; elle possède, à la

surface de son corps, une partie sensible, au bout opposé et interne

un filament musculaire mobile: celui-ci se contracte aussitôt que

l'autre est excité.

V.--Chez d'autres Cnidiés, en particulier chez les Méduses qui nagent

librement (et qui sont proches parentes des polypes fixés),--la

_cellule neuro-musculaire_ simple se subdivise en deux cellules

différentes mais encore réunies par un filament: une _cellule

sensorielle_ externe (dans l'épiderme) et une _cellule musculaire_

interne (sous la peau); dans cet _organe réflexe bicellulaire_, la

première cellule est l'organe élémentaire de la sensation, la seconde

celui du mouvement; le filament de psychoplasma qui les relie est un

pont qui permet à l'excitation de passer de la première à la seconde.

VI.--Le progrès le plus important dans le développement progressif du

mécanisme réflexe, c'est la différenciation de _trois_ cellules; à la

place du simple pont dont nous venons de parler apparaît une troisième

cellule indépendante, la _cellule psychique_ ou cellule ganglionnaire;

en même temps survient une nouvelle fonction psychique, la

_représentation_ inconsciente qui a son siège précisément dans cette

cellule centrale. L'excitation est transmise, de la cellule

sensorielle sensible tout d'abord à cette cellule représentative

intermédiaire (cellule psychique) et de celle-ci, elle passe sous

forme de commandement au mouvement, à la cellule musculaire motrice.

Ces _organes réflexes tricellulaires_ prédominent chez la grande

majorité des Invertébrés.

VII.--A la place de cette combinaison, on trouve chez la plupart des

Vertébrés l'_organe réflexe quadricellulaire_ consistant en ceci

qu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire

motrice, non plus une, mais deux cellules psychiques différentes sont

intercalées. L'excitation externe passe ici de la cellule sensorielle,

par voie centripète, à la _cellule sensitive_ (cellule psychique

sensible), puis de celle-ci à la _cellule de la volition_ (cellule

psychique motrice) et c'est seulement cette dernière qui la transmet à

la cellule musculaire contractile. Par le fait que de nombreux organes

réflexes analogues s'associent, et que de nouvelles cellules

psychiques sont intercalées, se constitue le mécanisme compliqué

réflexe de l'homme et des Vertébrés supérieurs.

=Réflexes simples et réflexes complexes.=--La différence importante

que nous avons établie aux points de vue morphologique et

physiologique entre les organismes monocellulaires (Protistes) et les

pluricellulaires (Histones) existe de même quand il s'agit de

l'activité psychique élémentaire, de l'action réflexe. Chez les

_Protistes monocellulaires_ (aussi bien chez les plantes primitives

plasmodomes, les Protophytes, que chez les animaux primitifs

plasmophages, les Protozoaires) le processus physique du réflexe tout

entier se passe à l'intérieur du protoplasma d'une cellule unique;

leur «âme cellulaire» apparaît encore comme une fonction unique du

psychoplasma, ses diverses phases ne commençant à se différencier

qu'au cours de la différenciation d'organes distincts. Déjà chez les

Protistes cénobiontes, dans les _colonies cellulaires_ (par exemple le

volvox, le carchesium) apparaît le deuxième stade d'activité

cellulaire, l'_action réflexe composée_. Les nombreuses cellules

sociales qui composent ces colonies cellulaires ou cénobies, sont

toujours en rapport plus ou moins étroit, souvent reliées directement

les unes aux autres par des filaments, véritables ponts de plasma.

Une excitation qui atteint une ou plusieurs des cellules de cette

association est communiquée aux autres par les ponts de réunion et

peut provoquer chez toutes, une contraction collective. Cette

association existe aussi dans les tissus des plantes et des animaux

pluricellulaires. Tandis qu'on admettait autrefois, à tort, que les

cellules des tissus végétaux existaient contiguës mais isolées les

unes des autres, aujourd'hui on démontre partout l'existence de fins

filaments protoplasmiques qui traversent les épaisses membranes

cellulaires et maintiennent partout des rapports matériels et

psychologiques entre leurs protoplasmas vivants. Ainsi s'explique que

l'ébranlement de l'impressionnable racine du mimosa, provoqué par les

pas du promeneur sur le sol, transmette aussitôt l'excitation à toutes

les cellules de la plante, amenant toutes les feuilles délicates à se

reployer, tous les pétioles à tomber.

=Action réflexe et conscience.=--Un caractère important commun à tous

les phénomènes réflexes, c'est le _manque de conscience_. Pour des

raisons que nous exposons au chapitre X, nous n'admettons une

conscience réelle que chez l'homme et les animaux supérieurs, et nous

la refusons aux plantes, aux animaux inférieurs et aux Protistes; chez

ces derniers, par conséquent, _tous les mouvements d'excitation_

doivent être considérés _comme des réflexes_, c'est-à-dire que tels

sont tous les mouvements en général, en tant qu'ils ne sont pas

produits _spontanément_ ou par des causes internes (mouvements

impulsifs ou automatiques)[22]. Il en va autrement chez les animaux

supérieurs qui présentent un système nerveux centralisé et des organes

des sens parfaits. Ici, l'activité psychique réflexe a graduellement

donné lieu à la conscience et l'on voit apparaître les actes

volontaires conscients s'opposant aux réflexes, qui subsistent à côté

d'eux. Mais nous devons ici, comme pour les instincts, distinguer

deux phénomènes essentiellement différents: les réflexes primaires et

les secondaires. Les _réflexes primaires_ sont ceux qui,

phylogénétiquement, n'ont jamais été conscients, c'est-à-dire qui ont

conservé leur nature originelle (héritée d'ancêtres animaux

inférieurs). Les _réflexes secondaires_, au contraire, sont ceux qui

furent, chez les ancêtres, des actes volontaires conscients mais qui,

plus tard, par l'habitude ou la disparition de la conscience, sont

devenus inconscients. On ne peut ici--pas plus qu'ailleurs--tracer une

ligne de démarcation précise entre les fonctions psychiques

conscientes et les inconscientes.

[22] MAX VERWORN. _Psychophysiologische Protisten-Studien_

(1889). S. 135.

=Echelle des représentations.= (Dokèses).--Les psychologues

d'autrefois (HERBART, par exemple), ont considéré la «représentation»

comme le phénomène psychique essentiel d'où tous les autres

dérivaient. La psychologie comparée moderne accepte cette idée en tant

qu'il s'agit de la représentation _inconsciente_; elle tient, au

contraire, la représentation _consciente_ pour un phénomène secondaire

de la vie psychique qui fait encore entièrement défaut chez les

plantes et les animaux inférieurs et ne se développe que chez les

animaux supérieurs. Parmi les nombreuses définitions contradictoires

qu'ont données les psychologues du terme de _représentation_,

(DOKESIS) la plus juste nous semble celle qui entend par là l'_image

interne_ de l'objet externe, lequel se transmet à nous par

l'impression («idée» en un sens particulier). Nous distinguerons, dans

l'échelle croissante de la fonction de représentation, quatre degrés

principaux qui sont les suivants:

I.--_Représentation cellulaire._--Aux stades les plus inférieurs, la

représentation nous apparaît comme une fonction physiologique générale

du psychoplasma; déjà chez les plus simples Protistes monocellulaires,

les impressions laissent dans ce psychoplasma des traces durables qui

peuvent être reproduites par la mémoire. Parmi plus de quatre mille

espèces de Radiolaires que j'ai décrites, chaque espèce particulière

est caractérisée par une forme de squelette spéciale, qui s'est

transmise à elle par l'hérédité. La production de ce squelette

spécifique, d'une structure souvent des plus compliquées, par une

cellule des plus simples (presque toujours sphérique), ne peut

s'expliquer que si nous attribuons au plasma, matière composante, la

propriété de représentation et, de fait, celle toute spéciale de

«sentiment plastique de la distance», ainsi que je l'ai montré dans ma

_Psychologie des Radiolaires_[23].

[23] E. HAECKEL. _Allg. Naturgesch. der Radiolaren_, 1887. S.

122.

II.--_Représentation histonale._--Déjà chez les Cénobies ou colonies

cellulaires de Protistes associés, mais plus encore dans les tissus

des plantes et des animaux inférieurs, sans système nerveux (éponges,

polypes), nous trouvons réalisé le second degré de représentation

inconsciente, fondé sur une communauté de vie psychique entre de

nombreuses cellules, étroitement liées. Si des excitations, qui se

sont produites une seule fois, produisent non seulement un réflexe

passager dans un organe (par exemple d'une feuille ou d'un bras de

polype) mais laissent une impression durable qui sera reproduite

spontanément plus tard, il faut bien admettre, pour expliquer ce

phénomène, une représentation histonale, liée au psychoplasma des

cellules associées en tissu.

III.--_Représentation inconsciente des cellules ganglionnaires._--Ce

troisième degré, plus élevé, de représentation est la forme la plus

fréquente de cette fonction dans le règne animal; elle apparaît comme

une localisation de la représentation en certaines «cellules

psychiques». Dans le cas le plus simple, on ne la trouve, par

conséquent, dans l'action réflexe, qu'au sixième degré de

développement, lorsqu'est constitué l'organe réflexe tricellulaire; le

siège de la représentation est alors la cellule psychique moyenne,

intercalée entre la cellule sensorielle et la cellule musculaire

motrice. Avec le développement croissant du système nerveux dans le

règne animal, avec son intégration et sa différenciation croissantes,

le développement de ces représentations inconscientes va, lui aussi,

toujours croissant.

IV.--_Représentation consciente des cellules cérébrales._--C'est

seulement aux degrés supérieurs de l'organisation animale que se

développe la conscience, comme fonction spéciale d'un organe central

déterminé du système nerveux. Par le fait que les représentations

deviennent conscientes et que certaines parties du cerveau prennent un

développement considérable tendant à l'_association_ des

représentations conscientes, l'organisme devient capable de ces

fonctions psychiques supérieures désignées du nom de _pensée_,

réflexion, entendement et _raison_. Bien que la limite phylogénétique

soit des plus difficiles à tracer entre les représentations

primitives, inconscientes et les secondaires, conscientes, on peut

cependant admettre comme probable que celles-ci dérivent de celles-là

_polyphylétiquement_. Car nous trouvons la pensée consciente et

raisonnable, non seulement dans les formes supérieures de

l'embranchement des Vertébrés (chez l'homme, les Mammifères, les

Oiseaux, une partie des Vertébrés inférieurs)--mais encore chez les

représentants les plus parfaits des autres groupes animaux (chez les

fourmis et d'autres Insectes, les araignées et les Crustacés

supérieurs parmi les Arthropodes, chez les Céphalopodes parmi les

Mollusques).

=Echelle de la mémoire.=--Elle présente un rapport étroit avec celle

du développement des représentations; cette fonction capitale du

psychoplasma--condition de tout développement psychique

progressif--n'est au fond qu'une _reproduction de représentations_.

Les empreintes que l'excitation avait produites en tant qu'impression

sur le bioplasma et qui étaient devenues des représentations durables

sont ranimées par la mémoire; elles passent de l'état _potentiel_ à

l'état _actuel_. La «force de tension» latente dans le psychoplasma se

transforme en «force vive» active. Correspondant aux quatre stades de

la représentation, nous pouvons distinguer dans la mémoire quatre

stades de développement progressif.

I.--_Mémoire cellulaire._--Il y a déjà trente ans qu'$1, dans un

travail plein de profondeur, a désigné la mémoire comme une «fonction

générale de la matière organisée», soulignant la haute importance de

cette fonction psychique «à laquelle nous devons presque tout ce que

nous sommes et ce que nous possédons» (1870). J'ai repris plus tard

cette pensée (1876) et j'ai cherché à l'établir en lui appliquant avec

fruit la théorie de l'évolution (voir ma _Périgenèse des plastidules,

essai d'explication mécaniste des processus élémentaires de

l'évolution_[24]). J'ai cherché à prouver dans cette étude que la

«mémoire inconsciente» était une fonction générale essentiellement

importante, commune à tous les plastidules, c'est-à-dire à ces

molécules ou groupes de molécules hypothétiques, que NAEGELI appelle

_micelles_, d'autres _bioplastes_, etc. Seuls les plastidules

_vivants_, molécules individuelles du plasma actif, se reproduisent et

possèdent ainsi la mémoire: c'est là la différence essentielle entre

la nature organique et l'inorganique. On peut dire: «L'_hérédité est

la mémoire des plastidules_, par contre la variabilité est

l'intelligence des plastidules». La mémoire élémentaire des protistes

monocellulaires, se constitue à l'aide des mémoires moléculaires des

plastidules ou micelles dont l'ensemble forme leur corps cellulaire

vivant. Les effets les plus surprenants de cette mémoire inconsciente

chez les Protistes monocellulaires sont surtout mis en lumière par

l'infinie diversité et régularité de leur appareil protecteur si

compliqué, le test et le squelette; une quantité d'exemples

intéressants nous sont fournis, en particulier, par les _Diatomées_ et

les _Cosmariées_ parmi les Protophytes, par les _Radiolaires_ et les

_Thalamophores_, parmi les Protozoaires. Dans des milliers d'espèces

de ces Protistes, la forme spécifique du squelette se transmet avec

une _relative constance_, témoignant ainsi de la fidélité de la

mémoire inconsciente cellulaire.

[24] E. HAECKEL. _Gesammelte populaere Vortraege 2tes_ Heft,

1879.

II.--_Mémoire histonale._--Quant au second degré de la mémoire, des

preuves non moins intéressantes du souvenir inconscient des tissus

nous sont fournies par l'hérédité des organes et des tissus divers

dans le corps des plantes et des animaux inférieurs invertébrés

(Spongiaires, etc.). Ce second degré nous apparaît comme une

_reproduction des représentations histonales_ de cette association de

représentations cellulaires qui commence dès la formation des Cénobies

chez les Protistes sociaux.

III.--De même on peut considérer le troisième degré, la _mémoire

inconsciente_ de ces animaux qui possèdent déjà un système nerveux,

comme une reproduction des «représentations inconscientes»

correspondantes, emmagasinées dans certaines cellules ganglionnaires.

Chez la plupart des animaux inférieurs, toute la mémoire est sans

doute inconsciente. Mais même chez l'homme et les animaux supérieurs

auxquels nous sommes bien obligés d'attribuer de la conscience,

les fonctions quotidiennes de la mémoire inconsciente sont

incomparablement plus nombreuses et variées que celles de la mémoire

consciente; nous nous en convaincrons facilement par l'examen

impartial de mille actions inconscientes que nous accomplissons

journellement quand nous marchons, parlons, écrivons, mangeons, etc.

IV.--_La mémoire consciente_, qui s'effectue chez l'homme et les

animaux supérieurs au moyen de cellules cérébrales spéciales,

n'apparaît par suite que comme une _réflexion intérieure_, survenue

très tard, comme l'épanouissement dernier des mêmes reproductions de

représentations psychiques, qui se réfléchissaient déjà chez nos

ancêtres animaux inférieurs, en tant que phénomènes inconscients dans

les cellules ganglionnaires.

=Association des représentations.=--L'_enchaînement_ des

représentations, qu'on désigne d'ordinaire du nom d'association des

idées--ou, plus brièvement, d'association--présente également une

longue échelle de degrés, des plus inférieurs aux plus supérieurs.

Cette association, elle aussi, est encore à l'origine et de beaucoup

le plus fréquemment _inconsciente_, «instinct»; ce n'est que dans les

groupes animaux les plus élevés qu'elle devient graduellement

_consciente_, «raison». Les conséquences psychiques de cette

«association des idées» sont des plus diverses; cependant, une très

longue échelle graduée conduit sans interruption des plus simples

associations inconscientes, réalisées chez les Protistes inférieurs,

aux plus parfaites liaisons d'idées conscientes, réalisées chez

l'homme civilisé. L'_unité de la conscience_ chez celui-ci n'est

regardée que comme le résultat suprême de cette association (HUME,

CONDILLAC). Toute la vie psychique supérieure devient d'autant plus

parfaite que l'association normale s'étend à des représentations

indéfiniment plus nombreuses et que celles-ci s'ordonnent plus

naturellement, conformément à la «critique de la raison pure». Dans le

_rêve_, où cette critique fait défaut, l'association des

représentations reproduites se fait souvent de la manière la plus

confuse. Mais également dans les créations de la _fantaisie_ poétique,

laquelle par des liaisons variées entre les représentations présentes

en produit des groupes tout nouveaux, de même dans les hallucinations,

etc., ces représentations s'ordonnent d'une manière antinaturelle et

apparaissent ainsi, à qui les considère avec sang-froid, complètement

_déraisonnables_. Ceci vaut tout particulièrement pour les _formes

surnaturelles de la croyance_, les esprits du spiritisme et les images

fantaisistes de la philosophie transcendantale et dualiste; mais

précisément ces _associations anormales_ dont témoignent la croyance

et la prétendue «révélation» sont diversement prisées et considérées

comme les «biens intellectuels» les plus précieux de l'homme[25]. (Cf.

ch. XVI.)

[25] ADALBERT SVOBODA. _Gestalten des Glaubens_, 1897.

=Instincts.=--La psychologie surannée du moyen âge, qui néanmoins

trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans, considérait la vie

psychique chez l'homme et chez l'animal comme deux choses radicalement

différentes; elle faisait dériver la première de la _raison_, la

seconde de l'_instinct_. Conformément à l'histoire traditionnelle de

la création, on admettait qu'à chaque espèce animale était inculquée,

à l'instant de sa création et par son créateur, une qualité d'âme

déterminée et inconsciente, et que ce _penchant naturel_ (instinct)

propre à chaque espèce était aussi invariable que son organisation

corporelle. Après que déjà LAMARCK (1809) en fondant sa théorie de la

descendance, eût montré l'inadmissibilité de cette erreur, DARWIN

(1859) la réfuta complètement. Il établit, s'appuyant sur sa théorie

de la sélection, les principes essentiels suivants: I. Les instincts

de chaque espèce sont variables suivant les individus et, par

l'_adaptation_, ils sont soumis au changement aussi bien que les

caractères morphologiques de l'organisation corporelle. II. Ces

variations (provenant pour la plupart d'habitudes modifiées), sont en

partie transmises aux descendants par l'_hérédité_, et au cours des

générations elles s'accumulent et se fixent. III. La _sélection_

(naturelle ou artificielle) réalise un choix parmi ces modifications

héréditaires de l'activité psychique: elle conserve celles qui sont

utiles et écarte celles qui le sont moins. IV. La _divergence_ de

caractère psychique qui s'ensuit, amène ainsi, au cours des

générations, l'apparition de nouveaux instincts, tout comme la

divergence de caractère morphologique amène l'apparition de nouvelles

espèces. Cette théorie de l'instinct de DARWIN est aujourd'hui admise

par la plupart des biologistes; G. ROMANES, dans son remarquable

ouvrage sur l'_Evolution mentale dans le règne animal_ (1885) a traité

la question si à fond et en a si notablement étendu la portée, que je

ne peux ici que renvoyer à cet auteur. Je remarquerai seulement que,

selon moi, des instincts existent chez _tous_ les organismes, chez

tous les Protistes et toutes les plantes, aussi bien que chez tous les

animaux et tous les hommes; mais chez ces derniers ils entrent

d'autant plus en régression que la _raison_ se développe à leurs

dépens.

Parmi les innombrables formes d'instincts, on en peut distinguer deux

grandes classes: les primaires et les secondaires. Les _instincts

primaires_ sont les tendances générales inférieures inhérentes au

psychoplasma et inconscientes chez lui depuis le commencement de la

vie organique, par dessus tout la tendance à la conservation de

l'individu (protection et nutrition) et celle à la conservation de

l'espèce (reproduction et soin des jeunes). Ces deux _tendances

fondamentales_ de la vie organique, _la faim et l'amour_, sont à

l'origine partout inconscientes, développées sans le concours de

l'entendement ou de la raison; chez les animaux supérieurs, comme chez

l'homme, elles sont devenues plus tard des objets de conscience.

Il en va tout au contraire des _instincts secondaires_; ceux-ci se

sont développés à l'origine par une adaptation intelligente, par des

réflexions et des raisonnements de la part de l'entendement, ainsi que

par des actes conscients en vue d'une fin; peu à peu ils sont devenus

habituels au point que cette _altera natura_ agit inconsciemment et,

se transmettant aux descendants par l'hérédité, apparaît comme

«innée». La conscience et la réflexion, liées à l'origine à ces

instincts particuliers des animaux supérieurs, se sont perdues au

cours du temps et ont échappé aux plastidules (comme dans les cas

d'«hérédité abrégée»). Les actes inconscients accomplis par les

animaux supérieurs en vue d'une fin (par exemple les tendances

artistiques) paraissent aujourd'hui des instincts innés. Ainsi se doit

expliquer chez l'homme l'apparition des «connaissances _a priori_»

innées, qui, à l'origine, _chez ses ancêtres_, se sont développées _a

posteriori_ et empiriquement[26].

[26] E. HAECKEL. _Histoire de la création naturelle_, 9e éd.,

1898.

=Echelle de la raison.=--D'après les opinions psychologiques tout à

fait superficielles trahissant une complète ignorance de la

psychologie animale et qui ne reconnaissent qu'à l'homme une «âme

véritable», c'est à lui seul aussi que peuvent être attribuées, comme

bien suprême, la conscience et la _raison_. Cette grossière erreur,

qui d'ailleurs se rencontre actuellement encore dans beaucoup de

manuels a été absolument réfutée par la psychologie comparée de ces

quarante dernières années. Les Vertébrés supérieurs (surtout les

Mammifères voisins de l'homme) possèdent une raison aussi bien que

l'homme lui-même et à travers la série animale on peut tout aussi bien

suivre la longue évolution progressive de la raison, qu'à travers la

série humaine. La différence entre la raison d'hommes tels que GOETHE,

LAMARCK, KANT, DARWIN et celle de l'homme inculte le plus inférieur,

d'un Wedda, d'un Akka, d'un nègre de l'Australie ou d'un Patagonien,

est bien plus grande que la différence graduée entre la raison de ces

derniers et celle des Mammifères «les plus raisonnables», des singes

anthropoïdes et même des Papiomorphes, des chiens et des éléphants.

Cette proposition importante, elle aussi, a été démontrée d'une

manière absolument convaincante, à l'aide d'une comparaison critique

approfondie, par ROMANES et d'autres. Nous n'y insisterons donc pas

davantage, pas plus que sur la différence entre la _raison_ (ratio) et

l'_entendement_ (intellectus); de ces termes et de leurs limites,

comme de beaucoup d'autres termes essentiels à la psychologie, les

philosophes les plus remarquables donnent les définitions les plus

contradictoires. D'une manière générale, on peut dire que la faculté

de _former des concepts_, commune aux deux fonctions cérébrales,

s'applique avec l'entendement au cercle plus étroit des associations

concrètes et toutes proches, avec la raison, au contraire, au cercle

plus vaste des groupes d'associations abstraites et plus étendues.

Dans la longue échelle qui conduit des actes réflexes et des instincts

réalisés chez les animaux inférieurs à la raison, réalisée chez les

animaux supérieurs, l'entendement devance la raison. Le fait surtout

important, pour nos recherches de psychologie générale, c'est que ces

fonctions psychiques supérieures, elles aussi, sont soumises aux lois

de l'hérédité et de l'adaptation, tout comme leurs organes; ces

_organes de la pensée_ chez l'homme et les Mammifères supérieurs,

résident, ainsi que l'ont démontré les recherches de FLECHSIG (1894)

dans ces parties de l'écorce cérébrale situées entre les quatre foyers

sensoriels internes (cf. chap. X et XI).

_Le langage._--Le haut degré de développement des concepts, de

l'entendement et de la raison, qui met l'homme tellement au-dessus de

l'animal, est étroitement lié au développement du langage. Mais ici

comme là on peut démontrer l'existence d'une longue série

ininterrompue de stades progressifs, conduisant des degrés les plus

inférieurs aux supérieurs. Le langage est aussi peu que la raison

l'apanage exclusif de l'homme. C'est plutôt au sens large un avantage

commun à tous les animaux _sociaux supérieurs_, au moins à tous les

Arthropodes et Vertébrés qui vivent en sociétés et en troupes; il leur

est nécessaire pour s'entendre, pour se communiquer leurs

représentations. Ceci ne peut se faire que par contact, ou par signes,

ou par sons désignant des concepts. Le chant des oiseaux et celui des

singes anthropoïdes chantants (hylobates) rentrent, eux aussi, dans le

langage des sons de même que l'aboiement du chien et le hennissement

du cheval, de même enfin que le chant du grillon et le cri de la

cigale. Mais chez l'homme seul s'est développé ce _langage articulé,

par concepts_, qui permet à sa raison d'atteindre à de si hautes

conquêtes. La _philologie comparée_, une des sciences les plus

intéressantes qui soient nées en ce siècle, a montré comment les

nombreuses langues, si perfectionnées, parlées par les différents

peuples, se sont développées graduellement, lentement, à partir de

quelques langues originelles très simples (G. DE HUMBOLDT, BOPP,

SCHLEICHER, STEINTHAL, etc.), AUGUSTE SCHLEICHER[27], d'Iéna, en

particulier, a montré que le développement historique des langues

s'effectue suivant les mêmes lois phylogénétiques que celui des autres

fonctions physiologiques et de leurs organes. ROMANES (1893) a repris

cette démonstration et montré d'une manière convaincante que le

langage de l'homme ne diffère que par le _degré_ de développement, non

en essence et par sa _nature_, de celui des animaux supérieurs.

[27] A. SCHLEICHER: _Die Darwin'sche Theorie und die

Sprachwissenschaft_ (Weimar, 1863); _Ueber die Bedeutung der

Sprache für die Naturgeschichte des Menschen_ (Weimar, 1865).

=Echelle des émotions.=--L'important groupe de fonctions psychiques,

désigné par le terme collectif de _sentiment_[28], joue un grand rôle

dans la théorie de la raison, tant théorique que pratique. Pour notre

manière de voir, ces phénomènes prennent une importance particulière

parce qu'ici apparaît immédiatement le rapport direct de la fonction

cérébrale avec d'autres fonctions physiologiques (battements du coeur,

activité sensorielle, mouvement musculaire); c'est par là qu'apparaît

avec la plus grande clarté ce qu'a d'anti naturel et d'inadmissible la

philosophie qui veut séparer radicalement la psychologie de la

physiologie.

[28] _Gemüth._

Toutes les nombreuses manifestations de la vie émotive que nous

trouvons chez l'homme s'observent aussi chez les animaux supérieurs

(surtout chez les singes anthropomorphes et chez les chiens); si

divers que soient leurs degrés de développement, ils peuvent se

ramener tous aux deux _fonctions élémentaires de l'âme_, la sensation

et le mouvement et à leur association dans le réflexe ou la

représentation. C'est au domaine de la sensation, au sens large, que

se rattache le _sentiment de plaisir et de peine_, qui détermine toute

la manière d'être sentimentale,--et de même, c'est, d'autre part, au

domaine du mouvement que se rattachent _l'attraction et la répulsion_

correspondantes (amour et haine), l'effort pour obtenir le plaisir et

éviter la peine.

L'_attraction et la répulsion_ apparaissent comme la source primitive

de la _volonté_, cet élément de l'âme d'une importance capitale, qui

détermine le caractère de l'individu. Les _passions_, qui jouent un si

grand rôle dans la vie psychique supérieure, ne sont que des

grossissements des «émotions». Et celles-ci sont communes à l'homme et

aux animaux, ainsi que ROMANES l'a montré récemment d'une manière

éclatante. Au degré le plus primitif de la vie organique, nous

trouvons déjà, chez tous les Protistes, ces sentiments élémentaires de

plaisir et de peine, qui se manifestent par ce qu'on appelle leurs

_tropismes_, dans leur _recherche_ de la lumière ou de l'obscurité, de

la chaleur ou du froid, dans leur attitude variable à l'égard de

l'électricité positive et négative. Au degré supérieur de la vie

psychique, nous trouvons, par contre, chez l'homme civilisé, ces

infimes nuances de sentiment, ces tons dégradés du ravissement et de

l'horreur, de l'amour et de la haine, qui sont les ressorts de

l'histoire et la mine inépuisable de la poésie. Et pourtant ces états

élémentaires les plus primitifs du sentiment, réalisés dans le

_psychoplasma_ des Protistes monocellulaires, sont reliés par une

chaîne continue, faite de tous les intermédiaires imaginables, aux

formes supérieures de la passion humaine, dont le siège est dans les

cellules ganglionnaires de l'écorce cérébrale. Que ces formes

elles-mêmes soient soumises absolument aux lois physiques, c'est ce

qu'a déjà exposé le grand SPINOZA dans sa célèbre _Statique des

passions_.

=Echelle de la volonté.=--Le terme de _volonté_ est soumis, comme tous

les termes psychologiques importants (ceux de représentation, d'âme,

d'esprit, etc.), aux interprétations et définitions les plus variées.

Tantôt la volonté, au sens le plus large, est considérée comme un

attribut _cosmologique_: «le monde comme volonté et représentation»

(SCHOPENHAUER); tantôt, au sens le plus étroit, elle est considérée

comme un attribut _anthropologique_, comme la propriété exclusive de

l'homme; c'est le cas de DESCARTES pour qui les animaux sont des

machines sans sensations ni volonté. Dans le langage courant,

l'existence de la volonté se déduit du phénomène de mouvement

volontaire et on la tient ainsi comme une forme d'activité psychique

commune à la plupart des animaux. Si nous analysons la volonté à la

lumière de la physiologie et de l'embryologie comparées, nous nous

convaincrons--comme dans le cas de la sensation--qu'il s'agit d'une

propriété commune à tout _psychoplasma_ vivant. Les mouvements

automatiques, aussi bien que les réflexes, déjà observés chez les

Protistes monocellulaires, nous sont apparus comme la conséquence

d'_aspirations_ liées indissolublement à la notion de vie. Chez les

plantes et les animaux inférieurs, eux aussi, les aspirations ou

_tropismes_ nous sont apparus comme la résultante des aspirations de

toutes les cellules réunies.

C'est seulement lorsque se développe «l'organe réflexe tricellulaire»,

lorsqu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire

motrice, la troisième cellule indépendante s'intercale, «cellule

psychique ou ganglionnaire»,--que nous pouvons reconnaître en celle-ci

un organe élémentaire indépendant de la volonté. Mais la volonté, chez

les animaux inférieurs où ceci est réalisé, reste encore presque toute

_inconsciente_. C'est seulement lorsque, chez les animaux supérieurs,

se développe la conscience, comme une réflexion subjective des

processus internes objectifs dans le neuroplasma des cellules

psychiques, que la volonté atteint ce degré suprême où elle ne diffère

plus qualitativement de la volonté humaine et pour lequel le langage

courant revendique le prédicat de «_Liberté_». Son libre déploiement

et ses effets apparaissent d'autant plus imposants que se développent

davantage, avec le mouvement libre et rapide, le systême musculaire et

les organes des sens et, en corrélation avec eux, les organes de la

pensée, le cerveau.

=Libre arbitre.=--Le problème de la liberté de la volonté humaine est,

de toutes les énigmes de l'univers, celle qui, de tous temps, a le

plus préoccupé l'homme pensant et cela parce qu'au haut intérêt

philosophique de la question s'ajoutent les conséquences les plus

importantes pour la philosophie pratique, pour la morale, la

pédagogie, la jurisprudence, etc. E. DU BOIS-REYMOND qui traite de la

question en tant que septième et dernière de ses «sept énigmes de

l'univers» nous dit avec raison, en parlant du problème du libre

arbitre: «Il concerne chacun, il semble abordable à chacun, il est

étroitement lié aux conditions vitales de la société humaine, il

exerce une action profonde sur les croyances religieuses, aussi le

problème a-t-il joué dans l'histoire de la civilisation et de la

pensée humaine un rôle d'une importance capitale et les diverses

solutions qu'il a reçues reflètent-elles nettement les stades

d'évolution de la pensée humaine. Peut-être n'est-il pas un objet de

la méditation humaine qui ait suscité une plus longue collection

d'in-folios jamais ouverts et destinés à moisir dans la poussière des

bibliothèques.» L'importance de la question ressort clairement aussi

de ce fait que KANT plaçait la croyance au libre arbitre immédiatement

à côté de celles en «l'immortalité de l'âme» et en «l'existence de

Dieu». Il regardait ces trois grandes questions comme les trois

indispensables _postulats de la raison pratique_, après avoir

clairement montré que leur réalité ne pouvait se démontrer à la

lumière de la raison _pure_!

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les débats si grandioses et si

obscurs auxquels a donné lieu le problème du libre arbitre, c'est

peut-être que, théoriquement, l'existence de ce libre arbitre a été

niée non seulement par les plus grands philosophes critiques, mais

encore par les partis les plus opposés, tandis qu'en fait,

pratiquement, elle est admise comme une chose toute naturelle,

aujourd'hui encore, par la plupart des hommes. Des docteurs éminents

de l'Eglise chrétienne, des Pères de l'Eglise comme AUGUSTIN, des

réformateurs comme CALVIN nient le libre arbitre aussi résolument que

les chefs les plus célèbres du matérialisme pur, qu'un d'HOLBACH au

XVIIIe ou qu'un BUCHNER au XIXe siècle. Les théologiens chrétiens le

nient parce qu'il est inconciliable avec leur profonde croyance en la

toute-puissance de Dieu et en la prédestination: Dieu, tout-puissant

et omniscient, a tout prévu et tout voulu de toute éternité, aussi

a-t-il déterminé, comme le reste, les actions des hommes. Si l'homme,

avec sa volonté libre, agissait autrement que Dieu ne l'a, par

avance, déterminé à agir, alors Dieu n'aurait pas été tout-puissant et

omniscient. Dans le même sens, LEIBNIZ fut, lui aussi, un absolu

_déterministe_. Les naturalistes monistes du siècle dernier, mais

par-dessus tous LAPLACE, défendirent à leur tour le déterminisme en

s'appuyant sur leur philosophie générale moniste et mécaniste.

La lutte ardente entre les _déterministes_ et les _indéterministes_,

entre les adversaires et les partisans du libre arbitre, est

aujourd'hui, après plus de deux mille ans, définitivement résolue en

faveur des premiers. La volonté humaine, est aussi peu libre que celle

des animaux supérieurs dont elle ne diffère que par le degré, non par

la nature. Tandis qu'au siècle dernier encore on combattait le dogme

du libre arbitre avec des arguments généraux, philosophiques et

cosmologiques, notre XIXe siècle, au contraire, nous a fourni, pour sa

réfutation définitive, de toutes autres armes, à savoir ces armes

puissantes dont nous sommes redevables à l'arsenal de la _physiologie

et de l'embryologie comparées_. Nous savons aujourd'hui que tout acte

de volonté est déterminé par l'organisation de l'individu voulant et

sous la dépendance des conditions variables du milieu extérieur, au

même titre que toute autre fonction psychique. Le caractère de

l'effort est déterminé à l'avance par l'_hérédité_, il vient des

parents et des ancêtres; la décision, dans chaque acte nouveau, vient

de l'_adaptation_ aux circonstances momentanées, en vertu de quoi le

motif le plus fort donne l'impulsion, conformément aux lois qui

régissent la statistique des passions. L'_ontogénie_ nous apprend à

comprendre le développement individuel de la volonté chez l'enfant, la

_phylogénie_, le développement historique de la volonté à travers la

série de nos ancêtres vertébrés.

Coup d'oeil rétrospectif sur les stades principaux du développement de

la vie psychique.

=Les cinq groupes psychologiques | =Les cinq stades de développement

du monde organique.= | des organes de l'âme.=

|

|

V.--L'homme, les Vertébrés | V.--Système nerveux avec

supérieurs, Arthropodes et | un organe central très développé:

Mollusques. | neuropsyche avec conscience.

|

IV.--Vertébrés inférieurs, la | IV.--Système nerveux avec

plupart des Invertébrés. | un organe central simple:

| neuropsyche sans conscience.

|

III.--Invertébrés tout à fait | III.--Le système nerveux

inférieurs (polypes, éponges); | manque; âme d'un tissu

la plupart des plantes. | pluricellulaire; histopsyche

| sans conscience.

|

II.--Cénobies de protistes: | II.--Psychoplasma composé;

colonies cellulaires de | âme cellulaire sociale; cytopsyche

Protozoaires (carchesium) et | _socialis_.

de Protophytes (volvox). |

|

I.--Protistes mous cellulaires: | I.--Psychoplasma simple;

Protozoaires et Protophytes | âme cellulaire isolée, cytopsyche

solitaires. | _solitaria_.

Les énigmes de l'Univers · 第 43 / 160 题