C. ZITTEL.--_Grundzüge der Palaeontologie_ (1895).

E. HAECKEL.--_Systematische Stammesgeschichte des Menschen_ (7.

Kapitel der _Systematischen Phylogenie der Wirbelthiere_),

Berlin 1895.

L. BUCHNER.--_Der Mensch und eine Stellung in der Natur, in

Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft_ (3e Aufl. 1889).

J.-G. VOGT.--_Die Menschwerdung. Die Entwickelung des Menschen

aus der Hauptreihe der Primaten_ (Leipzig, 1892).

E. HAECKEL.--_Ueber unsere gegenwaertige Kenntniss vom Ursprung

des Menschen_ (Vertrag in Cambridge), trad. fr. du Dr Laloy. 2e

tirage 1900.

La plus jeune, parmi les grandes branches de l'arbre vivant de la

biologie, c'est cette science naturelle que nous appelons _Généalogie_

ou _Phylogénie_. Elle s'est développée bien plus tard encore et malgré

des difficultés bien plus grandes, que sa soeur naturelle,

l'embryogénie ou ontogénie. Celle-ci avait pour objet la connaissance

des processus mystérieux par suite desquels les _individus_ organisés,

animaux ou plantes, se développent aux dépens de l'oeuf. La

généalogie, par contre, doit répondre à cette question beaucoup plus

difficile et obscure: «Comment sont apparues les _espèces_ organiques,

les différents phylums d'animaux ou de plantes?»

L'_ontogénie_ (aussi bien l'embryologie, que l'étude des

métamorphoses), pouvait adopter, pour résoudre sa tâche, sise tout

proche, la voie immédiate de l'_observation_ empirique; elle n'avait

qu'à suivre jour par jour et heure par heure les transformations

visibles que l'embryon organisé, dans l'espace de peu de temps, subit

à mesure qu'il se développe aux dépens de l'oeuf. Bien plus difficile

était, dès l'origine, la tâche lointaine de la _phylogénie_; car les

lents processus de transformation graduelle qui déterminent

l'apparition des espèces végétales et animales, s'accomplissent

insensiblement au cours de milliers et de millions de siècles; leur

observation immédiate n'est possible que dans des limites très

restreintes et la plus grande partie de ces processus historiques ne

peut être connue qu'indirectement: par la _réflexion_ critique, en

utilisant pour les comparer des données empiriques appartenant aux

domaines très différents de la paléontologie, de l'ontogénie et de la

morphologie. A cela se joignait l'important obstacle que constituait

pour la généalogie naturelle, en général, son rapport intime avec

l'«histoire de la création», avec les mythes surnaturels et les dogmes

religieux; on conçoit dès lors aisément que ce ne soit qu'au cours de

ces quarante dernières années que l'existence, en tant que science, de

la véritable phylogénie ait pu être conquise et assurée, après de

difficiles combats.

=Histoire mythique de la création.=--Tous les essais sérieux entrepris

jusqu'au commencement de notre XIXe siècle pour résoudre le problème

de l'apparition des organismes, sont venus échouer dans le labyrinthe

des légendes surnaturelles de la création. Les efforts individuels de

quelques penseurs éminents pour s'émanciper, atteindre à une

explication naturelle, demeurèrent infructueux. Les mythes divers,

relatifs à la création se sont développés, chez tous les peuples

civilisés de l'antiquité, en même temps que la religion; et pendant le

moyen âge, ce fut naturellement le christianisme, parvenu à la

toute-puissance, qui revendiqua le droit de résoudre le problème de la

création. Or comme la Bible était la base inébranlable de l'édifice

religieux chrétien, on emprunta toute l'histoire de la création au

premier livre de Moïse. C'est encore là-dessus que s'appuya le grand

naturaliste suédois, LINNÉ, lorsqu'en 1735, le premier, dans son

_Systema naturæ_, point de départ de la science postérieure,--il

entreprit de trouver, pour les innombrables corps de la nature, une

ordonnance, une terminologie et une classification systématiques. Il

inaugura, comme étant le meilleur auxiliaire pratique, la double

dénomination bien connue, ou «nomenclature binaire»; il donna à chaque

espèce ou phylum un nom d'espèce particulier qu'il fit précéder d'un

nom plus général de genre. Dans un même _genre_ (_genus_) furent

réunies les _espèces_ (_species_) voisines; c'est ainsi, par exemple,

que Linné réunit dans le genre chien (_canis_), comme des espèces

différentes le chien domestique (_canis familiaris_), le chacal

(_canis aureus_), le loup (_canis lupus_), le renard (_canis vulpes_),

etc. Cette nomenclature parut bientôt si pratique qu'elle fut partout

adoptée et qu'elle est appliquée aujourd'hui encore dans la

systématique, tant en botanique qu'en zoologie.

Mais la science se heurta à un _dogme_ théorique des plus dangereux,

celui-là même auquel LINNÉ avait rattaché sa notion pratique d'espèce.

La première question qui devait se poser à ce savant penseur, c'était

naturellement de savoir ce qui constitue proprement le _concept_

d'espèce, quelles en sont la compréhension et l'extension. A cette

question fondamentale, Linné faisait la plus naïve réponse, s'appuyant

sur le mythe mosaïque de la création, universellement admis: _Species

tot sunt diversæ, quot diversas formas ab initio creavit infinitum

eus._ (Il y a autant d'espèces différentes que l'être infini a créé au

début de formes différentes). Ce dogme théosophique coupait court à

toute explication naturelle de l'apparition des espèces. LINNÉ ne

connaissait que les espèces actuelles végétales et animales: il ne

soupçonnait rien des formes disparues, infiniment plus nombreuses, qui

avaient peuplé notre globe, sous des aspects divers, pendant les

périodes antérieures de son histoire.

C'est seulement au début de notre siècle que ces fossiles furent mieux

connus par CUVIER. Dans son ouvrage célèbre sur les os fossiles des

Vertébrés quadrupèdes (1812), il donna, le premier, une description

exacte et une juste interprétation de nombreux fossiles. Il démontra

en même temps qu'aux différentes périodes de l'histoire de la terre,

une série de faunes très différentes s'étaient succédé. Comme CUVIER

s'obstinait à maintenir la théorie de LINNÉ de l'indépendance absolue

des espèces, il crut ne pouvoir expliquer leur apparition qu'en disant

qu'une série de grands cataclysmes et de créations successives

s'étaient succédé sur la terre; toutes les créatures vivantes auraient

été anéanties au commencement de chaque grande révolution terrestre,

tandis qu'à la fin, une nouvelle faune aurait été créée. Bien que

cette théorie des cataclysmes de CUVIER conduisît aux conséquences les

plus absurdes et conclût au pur miracle, elle fut bientôt

universellement adoptée et régna jusqu'à DARWIN (1859).

=Transformisme (Goethe).=--On entrevoit aisément que les idées

courantes sur l'absolue indépendance des espèces organiques et leur

création surnaturelle, ne pouvaient pas satisfaire les penseurs plus

profonds. Aussi trouvons-nous, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle,

quelques esprits éminents préoccupés de trouver une solution naturelle

au «grand problème de la création». Devançant tous les autres, le plus

éminent de nos poètes et de nos penseurs, GOETHE, par ses études

morphologiques prolongées et assidues, avait déjà clairement reconnu,

il y a plus de cent ans, le rapport intime de toutes les formes

organiques et il était déjà parvenu à la ferme conviction d'une

origine naturelle commune.

Dans sa célèbre _Métamorphose des plantes_ (1790), il faisait dériver

les diverses formes de plantes d'une plante originelle et les divers

organes d'une même plante d'un organe originel, la feuille. Dans sa

théorie vertébrale du crâne, il essayait de montrer que le crâne de

tous les Vertébrés--y compris l'homme!--était constitué de la même

manière par certains groupes d'os, disposés selon un ordre fixe, et

qui n'étaient autre chose que des vertèbres transformées. C'était

précisément ses études approfondies d'ostéologie comparée qui avaient

conduit GOETHE à la ferme certitude de l'unité d'organisation; il

avait reconnu que le squelette de l'homme est constitué d'après le

même type que celui de tous les autres Vertébrés, «formé d'après un

modèle qui ne s'efface un peu que dans ses parties très constantes et

qui, chaque jour, grâce à la reproduction, se développe et se

transforme». Goethe tient cette transformation pour la résultante de

l'action réciproque de deux forces plastiques: une force interne

centripète de l'organisme, la «tendance à la spécification» et une

force externe, centrifuge, la «tendance à la variation» ou «l'Idée de

métamorphose»; la première correspond à ce que nous appelons

aujourd'hui l'_hérédité_, la seconde à l'_adaptation_. Combien

GOETHE, par ces études de philosophie scientifique sur «la formation

et la transformation des corps organisés de la nature», avait pénétré

profondément dans leur essence et combien par suite, on peut le

considérer comme le précurseur le plus important de Darwin et de

Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intéressants de ses oeuvres

que j'ai rassemblés dans la 4e leçon de mon _Histoire de la Création

Naturelle_[14], (9e édition, p. 65 à 68). Cependant, ces idées

d'évolution naturelle exprimées par GOETHE, comme aussi les vues

analogues (cf. _op. cit._) de KANT, OKEN, TREVIRANUS et autres

philosophes naturalistes du commencement de ce siècle, ne s'étendaient

pas au-delà de certaines notions générales. Il y manquait le puissant

levier, nécessaire à «l'histoire de la création naturelle» pour se

fonder définitivement par la critique du _dogme d'espèce_, et ce

levier nous le devons à LAMARCK.

[14] E. HAECKEL. _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und

Lamarck._ (Conférence faite à Eisenach, 1882).

=Théorie de la descendance (Lamarck 1809).=--Le premier essai

vigoureux en vue de fonder scientifiquement le transformisme, fut fait

au début du XIXe siècle par le grand philosophe naturaliste français,

LAMARCK, l'adversaire le plus redoutable de son collègue CUVIER, à

Paris. Déjà, en 1802, il avait exprimé dans ses _Considérations sur

les corps vivants_, les idées toutes nouvelles sur l'instabilité et la

transformation des espèces, d'idées qu'il a traitées à fond, en 1809,

dans les deux volumes de son ouvrage profond, la _Philosophie

zoologique_. LAMARCK développait là, pour la première fois,--en

opposition avec le dogme régnant de l'espèce--l'idée juste que

l'_espèce_ organique était une _abstraction artificielle_, un terme à

valeur relative, aussi bien que les termes plus généraux de genre, de

famille, d'ordre et de classe. Il prétendait, en outre, que toutes les

espèces étaient variables et provenaient d'espèces plus anciennes, par

des transformations opérées au cours de longues périodes. Les formes

ancestrales communes, desquelles proviennent les espèces ultérieures,

étaient à l'origine des organismes très simples et très inférieurs;

les premières et les plus anciennes s'étant produites par

parthénogénèse. Tandis que par l'_hérédité_, le type se maintient

constant à travers la série des générations, les espèces se

transforment insensiblement par l'_adaptation_, l'habitude et

l'exercice des organes. Notre organisme humain, lui aussi, provient,

de la même manière, des transformations naturelles effectuées à

travers une série de mammifères voisins des singes. Pour tous ces

processus, comme en général pour tous les phénomènes de la vie de

l'esprit aussi bien que de la nature, LAMARCK n'admet exclusivement

que des processus _mécaniques_, physiques et chimiques: il ne tient

pour vraies que les causes efficientes.

Sa profonde _Philosophie zoologique_ contient les éléments d'un

système de la nature purement moniste, fondé sur la théorie de

l'évolution. J'ai exposé en détail les mérites de LAMARCK dans la 4e

leçon de mon _Anthropogénie_ (4e édition, p. 63) et dans la 5e leçon

de ma _Création naturelle_ (9e édition, p. 89).

On aurait pu s'attendre à ce que ce grandiose essai, en vue de fonder

scientifiquement la théorie de la descendance, ait aussitôt ébranlé le

mythe régnant de la création des espèces et frayé la voie à une

théorie naturelle de l'évolution. Mais, au contraire, LAMARCK fut

aussi impuissant contre l'autorité conservatrice de son grand rival

CUVIER, que devait l'être, vingt ans plus tard, son collègue et émule

GEOFFROY SAINT-HILAIRE. Les combats célèbres que ce philosophe

naturaliste eut à soutenir en 1830, au sein de l'Académie française,

contre CUVIER se terminèrent par le complet triomphe de ce dernier.

J'ai déjà parlé très longuement de ces combats auxquels GOETHE prit un

si vif intérêt (_H. de la Cr._, p. 77 à 80). Le puissant développement

que prit à cette époque l'étude empirique de la biologie, la quantité

d'intéressantes découvertes faites, tant sur le domaine de l'anatomie

que sur celui de la physiologie comparée, l'établissement définitif

de la théorie cellulaire et les progrès de l'ontogénie, tout cela

fournissait aux zoologistes et aux botanistes un tel surcroît de

matériaux de travail productif, qu'à côté de cela la difficile et

obscure question de l'origine des espèces fut complètement oubliée. On

se contenta du vieux dogme traditionnel de la création. Même après que

le grand naturaliste anglais $1 (1830), dans ses _Principes de

Géologie_ eut réfuté la théorie miraculeuse des cataclysmes de Cuvier

et eut démontré que la nature inorganique de notre planète avait suivi

une évolution naturelle et continue--même alors, on refusa au principe

de continuité si simple de LYELL, toute application à la nature

organique. Les germes d'une phylogénie naturelle, enfouis dans les

oeuvres de LAMARCK, furent oubliés autant que l'ébauche d'ontogénie

naturelle qu'avait tracée, cinquante ans plutôt (1759), G. F. WOLFF

dans sa théorie de la génération. Dans les deux cas, il fallut un

demi-siècle tout entier avant que les idées essentielles sur le

développement naturel, parvinssent à se faire admettre. Ce fut

seulement après que DARWIN (1859) eut abordé la solution du problème

de la création par un tout autre côté, s'aidant avec succès du trésor

de connaissances empiriques acquises depuis, que l'on commença à

s'occuper de LAMARCK comme du plus grand parmi les devanciers de

DARWIN.

=Théorie de la sélection (Darwin 1859).=--Le succès sans exemple que

remporta DARWIN est connu de tous; ce savant apparaît ainsi, à la fin

du XIXe siècle, sinon comme le plus grand des naturalistes qu'on y

compte, du moins comme celui qui y a exercé le plus d'influence. Car,

parmi les grands et nombreux héros de la pensée à notre époque, aucun,

au moyen d'un seul ouvrage classique, n'a remporté une victoire aussi

colossale, aussi décisive et aussi grosse de conséquences, que DARWIN

avec son célèbre ouvrage principal: _De l'origine des espèces au moyen

de la sélection naturelle dans les règnes animal et végétal ou de la

survivance des races les_ _mieux organisées dans la lutte pour la

vie_[15]. Sans doute, la réforme de l'anatomie et la physiologie

comparées, par J. MULLER, a marqué pour la biologie tout entière une

époque nouvelle et féconde. Sans doute, l'établissement de la théorie

cellulaire par SCHLEIDEN et SCHWANN, la réforme de l'ontogénie par

BAER, l'établissement de la loi de substance par ROBERT MAYER et

HELMHOLTZ ont été des hauts faits scientifiques de premier ordre:

aucun, cependant, quant à l'étendue et la profondeur des conséquences,

n'a exercé une action aussi puissante, transformé au même point la

science humaine tout entière que ne l'a fait la théorie de DARWIN, sur

l'origine naturelle des espèces. Car par là était résolu le «problème

mythique de la _Création_» et avec lui la grave «question des

questions», le problème de la vraie nature et de l'origine de l'homme

lui-même.

[15] Trad. Ed. Barbier. (Schleicher.)

Si nous comparons entre eux les deux grands fondateurs du

transformisme, nous trouvons chez LAMARCK une tendance prépondérante à

la _déduction_, à ébaucher l'esquisse d'un système moniste

complet,--chez DARWIN, au contraire, prédominent l'emploi de

l'_induction_, les efforts prudents pour établir, avec le plus de

certitude possible sur l'observation et l'expérience, les diverses

parties de la théorie de la descendance. Tandis que le philosophe

naturaliste français dépasse de beaucoup le cercle des connaissances

empiriques d'alors et esquisse, en somme, le programme des recherches

à venir--l'expérimentateur anglais, au contraire, a le grand avantage

de poser le principe d'explication qui sera le principe d'unification,

permettant de synthétiser une masse de connaissances empiriques

accumulées jusqu'alors sans pouvoir être comprises. Ainsi s'explique

que le succès de DARWIN ait été aussi triomphant que celui de LAMARCK

a été éphémère. DARWIN n'a pas eu seulement le grand mérite de faire

converger les résultats généraux des différentes disciplines

biologiques au foyer du principe de la descendance et de les expliquer

tous par là; il a, en outre, découvert dans le _principe de

sélection_, la cause directe du transformisme qui avait échappé à

Lamarck. DARWIN praticien, éleveur, ayant appliqué aux organismes à

l'état de nature les conclusions tirées de ses expériences de

sélection artificielle et ayant découvert dans la _lutte pour la vie_

le principe qui réalise la sélection naturelle, posa son importante

théorie de la sélection, ce qu'on appelle proprement le

_darwinisme_[16].

[16] ARNOLD LANG: _Zur Charakteristik der Forschungswege von

Lamarck und Darwin_, Iéna 1889.

=Généalogie (Phylogénie 1866).=--Parmi les tâches nombreuses et

importantes que DARWIN traça à la biologie moderne, l'une des plus

pressantes sembla la réforme du _système_, en zoologie comme en

botanique. Puisque les innombrables espèces animale et végétale

n'étaient pas «créées» par un miracle surnaturel mais avaient «évolué»

par transformation naturelle, leur _système naturel_ apparaissait

comme leur _arbre généalogique_. La première tentative en vue de

transformer en ce sens la systématique est celle que j'ai faite

moi-même dans ma _Morphologie générale des organismes_ (1866). Le

premier livre de cet ouvrage (_Anatomie générale_) traitait de la

«science mécanique des formes constituées», le second volume

(_Embryologie générale_), des «formes se constituant». Une «Revue

généalogique du système naturel des organismes» servait d'introduction

systématique à ce dernier volume. Jusqu'alors, sous le nom

d'_embryologie_, tant en botanique qu'en zoologie, on avait entendu

exclusivement celle des _individus_ organisés (embryologie et étude

des métamorphoses). Je soutins, par contre, l'idée qu'en face de

l'embryologie (_ontogénie_) se posait, aussi légitime, une seconde

branche étroitement liée à la première, la généalogie (_phylogénie_).

Ces deux branches de l'histoire du développement des êtres sont entre

elles, à mon avis, dans le rapport causal le plus étroit, ce qui

repose sur la réciprocité d'action des lois d'hérédité et

d'adaptation et à quoi j'ai donné une expression précise et générale

dans ma _loi fondamentale biogénétique_.

=Histoire de la création naturelle (1868).=--Les vues nouvelles que

j'avais posées dans ma _Morphologie générale_, en dépit de la façon

rigoureusement scientifique dont je les exposais, n'ayant éveillé que

peu l'attention des gens compétents et moins encore trouvé de succès

près d'eux, j'essayai d'en reproduire la partie la plus importante

dans un ouvrage plus petit, d'allure plus populaire, qui fût

accessible à un plus grand cercle de lecteurs cultivés. C'est ce que

je fis en 1868 dans mon _Histoire de la création naturelle_

(Conférences scientifiques populaires sur la théorie de l'évolution en

général et celles de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier). Si le

succès de la _Morphologie générale_ était resté bien au-dessous de ce

que j'étais en droit d'espérer, par contre celui de la _Création

naturelle_ dépassa de beaucoup mon attente. Dans l'espace de trente

ans, il en parut neuf éditions remaniées et douze traductions

différentes. Malgré ses nombreuses lacunes, ce livre a beaucoup

contribué à faire pénétrer dans tous les milieux les grandes idées

directrices de la théorie de l'évolution.

Je ne pouvais, bien entendu, indiquer là que dans ses traits généraux,

la transformation phylogénétique du système naturel, ce qui était mon

but principal. Je me suis rattrapé plus tard en établissant tout au

long ce que je n'avais pu faire ici, le système phylogénétique et cela

dans un ouvrage plus important, la _Phylogénie systématique_ (Esquisse

d'un système naturel des organismes fondé sur leur généalogie). Le

premier volume (1894) traite des Protistes et des plantes; le second

(1896) des Invertébrés; le troisième (1895) des Vertébrés. Les _arbres

généalogiques_ des groupes, petits et grands, sont étendus aussi loin

que me l'ont permis mes connaissances dans les trois grandes «chartes

d'origine»: paléontologie, ontogénie et morphologie.

=Loi fondamentale biogénétique.=--Le rapport causal étroit qui, à mon

avis, unit les deux branches de l'histoire organique du développement

des êtres, avait déjà été souligné par moi dans ma _Morphologie

générale_ (à la fin du Ve livre), comme l'une des notions les plus

importantes du transformisme et j'avais donné à ce fait une expression

précise dans plusieurs «Thèses sur le lien causal entre le

développement ontogénique et le phylétique»: _L'ontogénie est une

récapitulation abrégée et accélérée de la phylogénie_, conditionnée

par les fonctions physiologiques de l'hérédité (reproduction) et de

l'adaptation (nutrition). Déjà DARWIN (1859) avait insisté sur la

grande importance de sa théorie pour expliquer l'embryologie, et FRITZ

MULLER avait essayé (1864) d'en donner la preuve en prenant pour

exemple une classe précise d'animaux, les Crustacés, dans son

ingénieux petit travail intitulé: _Pour Darwin_. J'ai cherché, à mon

tour, à démontrer la valeur générale et la portée fondamentale de

cette grande loi biogénétique, dans une série de travaux, en

particulier dans _La biologie des éponges calcaires_ (1872) et dans

les _Etudes sur la théorie gastréenne_ (1873-1884). Les principes que

j'y posais de l'homologie des feuillets germinatifs, et des rapports

entre la _palingénie_ (histoire de l'abréviation) et la _cénogénie_

(histoire des altérations) ont été confirmés depuis par les nombreux

travaux d'autres zoologistes; par eux il est devenu possible de

démontrer l'_unité_ des lois naturelles à travers la diversité de

l'embryologie animale; on en conclut, quant à l'histoire généalogique

des animaux, à leur commune descendance d'une forme ancestrale des

plus simples.

=Anthropogénie (1874).=--Le fondateur de la théorie de la descendance,

LAMARCK, dont le regard portait si loin, avait très justement reconnu,

dès 1809, que sa théorie valait universellement et que, par suite,

l'_homme_, en tant que Mammifère le plus perfectionné, provenait de la

même souche que tous les autres et ceux-ci, à leur tour, de la même

branche plus ancienne de l'arbre généalogique, que les autres

Vertébrés. Il avait même déjà indiqué par quels processus pouvait

être expliqué scientifiquement le fait que l'_homme descend du singe_,

en tant que Mammifère le plus voisin de lui. DARWIN, arrivé

naturellement aux mêmes convictions, laissa avec intention de côté,

dans son ouvrage capital (1859), cette conséquence de sa doctrine, qui

soulevait tant de révoltes et il ne l'a développée, avec esprit, que

plus tard (1871) dans un ouvrage en deux volumes sur _Les ancêtres

directs de l'homme et la sélection sexuelle_. Mais, dans l'intervalle,

son ami HUXLEY (1863) avait déjà discuté avec beaucoup de pénétration

cette conséquence, la plus importante de la théorie de la descendance,

dans son célèbre petit ouvrage sur _Les faits qui témoignent de la

place de l'homme dans la nature_. Disposant de l'anatomie et de

l'ontogénie comparées et s'appuyant sur les faits de la paléontologie,

HUXLEY montra dans cette proposition que «l'homme descend du singe»,

conséquence nécessaire du darwinisme--et qu'on ne pouvait donner

aucune autre explication scientifique de l'origine de la race humaine.

Cette conviction était, alors déjà, partagée par C. GEGENBAUR, le

représentant le plus éminent de l'anatomie comparée, qui a fait faire

à cette science importante d'immenses progrès par l'application

conséquente et judicieuse qu'il y a faite de la théorie de la

descendance.

Toujours par suite de cette _théorie pithécoïde_ (ou origine simiesque

de l'homme) une tâche plus difficile s'imposait: c'était de rechercher

non seulement les _ancêtres de l'homme_ les plus directs, parmi les

Mammifères de la période tertiaire, mais aussi la longue série de

formes animales qui avaient vécu à des époques antérieures de

l'histoire de la Terre et qui s'étaient développées à travers un

nombre incalculable de millions d'années. J'avais déjà commencé à

chercher une solution hypothétique à ce grand problème historique, en

1866, dans ma _Morphologie générale_; j'ai continué à la développer en

1874 dans mon _Anthropogénie_ (Ire partie: Embryologie; IIe partie:

Généalogie). La quatrième édition remaniée de ce livre (1891)

contient, à mon avis, l'exposé de l'évolution de la race humaine qui,

dans l'état actuel de nos connaissances des sources, se rapproche le

plus du but lointain de la vérité; je me suis constamment efforcé de

recourir également et en les accordant entre elles aux trois sources

empiriques de la _paléontologie_, de l'_ontogénie_ et de la

_morphologie_ (anatomie comparée). Sans doute, les hypothèses sur la

descendance, données ici, seront plus tard confirmées et complétées,

chacune en particulier, par les recherches phylogénétiques à venir;

mais je suis tout aussi convaincu que la hiérarchie que j'ai tracée

des ancêtres de l'homme répond en gros à la vérité. Car _la série

historique des fossiles de Vertébrés_ correspond absolument à la série

évolutive morphologique, que nous font connaître l'anatomie et

l'ontogénie comparées: aux Poissons siluriens succèdent les Poissons

amphibies du dévonien[17], les Amphibies du carbonifère, les Reptiles

permiques et les Mézozoïques mammifères; parmi eux apparaissent

d'abord, pendant la période du trias, les formes inférieures, les

Monotrèmes, puis pendant la période jurassique les Marsupiaux, enfin

pendant la période calcaire, les plus anciens Placentaliens. Parmi

ceux-ci apparaissent d'abord, au début de la période tertiaire

(éocène) les plus anciens des Primates ancestraux, les Prosimiens,

puis, pendant le miocène les Singes véritables et parmi les

Catarrhiniens tout d'abord les Cynopithèques, ensuite les

Anthropomorphes; un rameau de ces derniers a donné naissance, pendant

le pliocène, à l'_homme singe_ encore muet (_Pithecanthropus alalus_)

et de celui-ci descend enfin l'homme doué de la parole.

[17] Les dipneustes (N. du T.).

On rencontre bien plus de difficulté et d'incertitude en cherchant à

reconstruire la série des ancêtres invertébrés qui ont précédé nos

_ancêtres vertébrés_; car nous n'avons pas de restes pétrifiés de

leurs corps mous et sans squelette; la paléontologie ne peut nous

fournir aucune preuve certaine. D'autant plus précieuses deviennent

les sources de l'anatomie et de l'ontogénie comparées. Comme

l'embryon humain passe par le même stade «chordula» que l'embryon de

tous les autres Vertébrés, comme il se développe aux dépens des deux

feuillets d'une «gastrula», nous en concluons, d'après la grande loi

biogénétique, à l'existence passée de formes ancestrales

correspondantes (Vermaliés, Gastréadés). Mais ce qui est surtout

important, c'est ce fait fondamental, que l'embryon de l'homme, comme

celui de tous les autres animaux, se développe primitivement aux

dépens d'une simple cellule; car cette _cellule-souche_

(cytula)--«ovule fécondé»--témoigne indiscutablement d'une forme

ancestrale correspondante monocellulaire, d'un antique ancêtre

(période laurentienne) _Protozoaire_.

Pour notre _philosophie moniste_ il importe d'ailleurs assez peu de

savoir comment on établira avec plus de certitude encore, dans le

détail, la série de nos ancêtres animaux. Il n'en reste pas moins ce

_fait historique certain_, cette donnée grosse de conséquences, que

l'_homme descend directement du singe_ et par delà, d'une longue série

de Vertébrés inférieurs. J'ai déjà insisté en 1866, au septième livre

de ma _Morphologie générale_ sur le fondement logique de ce principe

pithécométrique: «Cette proposition que l'homme descend de Vertébrés

inférieurs et directement des singes est un cas particulier de

syllogisme déductif qui résulte avec une absolue nécessité, en vertu

de la loi générale d'induction, de la théorie de la descendance.»

Pour l'établissement définitif et le triomphe de ce fondamental

_principe pithécométrique_, les _découvertes paléontologiques_ de ces

trente dernières années sont d'une plus grande importance; en

particulier la surprenante trouvaille de nombreux Mammifères disparus,

de l'époque tertiaire, nous a mis à même d'établir clairement, dans

ses grands traits, l'histoire ancestrale de cette classe la plus

importante d'animaux et cela depuis les inférieurs Monotrèmes ovipares

jusqu'à l'homme. Les quatre grands groupes de _Placentaliens_, les

légions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Ongulés et

Primates, semblent séparés par un profond abîme lorsque nous ne

considérons que les épigones encore vivants qui les représentent

aujourd'hui. Mais ces abîmes profonds se comblent entièrement et les

différences entre les quatre légions s'effacent totalement lorsque

nous comparons les ancêtres tertiaires disparus et lorsque nous

remontons jusqu'à l'aube de l'histoire, jusqu'à l'éocène, au début de

la période tertiaire (au moins trois millions d'années en arrière!) La

grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui plus de

2.500 espèces n'est alors représentée que par un petit nombre de

«Proplacentaliens»; et chez ces Prochoriatidés, les caractères des

quatre légions divergentes sont si mêlés et si effacés, qu'il est plus

sage de ne les regarder que comme des _ancêtres communs_. Les premiers

Carnivores (ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les

premiers Ongulés (condylarthrales) et les premiers Primates

(lemurales) possèdent dans leurs grands traits la même conformation du

squelette et la même _dentition typique_ que les Placentaliens

primitifs, soit 44 dents (à chaque moitié de mâchoire, 3 incisives, 1

canine, 4 prémolaires et 3 molaires)[18], ils sont tous caractérisés

par la petite taille et le développement imparfait du cerveau

(principalement de la partie la plus importante, les hémisphères, qui

ne sont constitués en «organe de la pensée» que plus tard, chez les

épigones du miocène et du pliocène); ils ont tous les jambes courtes,

cinq orteils aux pieds et marchent sur la plante du pied

(_plantigrada_). Pour certains de ces Placentaliens primitifs de

l'éocène on a d'abord hésité avant de les classer parmi les Carnivores

ou les Rongeurs, les Ongulés ou les Primates; ainsi ces quatre grandes

légions de Placentaliens qui devaient tellement différer ensuite, se

rapprochaient alors jusqu'à se confondre! On en conclut

indubitablement à une communauté d'origine dans un groupe unique; ces

Prochoriatidés vivaient déjà dans la période antérieure, calcaire (il

y a plus de trois millions d'années!) et sont probablement apparus

pendant la période jurassique, descendant d'un groupe de _Didelphes_

insectivores (amphiteria) et présentant un placenta diffus, forme

primitive, la plus simple.

[18] 3 1 4 3

Formule dentaire qui s'écrit: -----------.

3' 1' 4' 3'

Mais les plus importantes de toutes les découvertes

paléontologiques récentes, qui ont jeté un jour nouveau sur

l'histoire généalogique des placentaliens, sont relatives à notre

propre lignée, à la légion des _Primates_.

Autrefois, les fossiles en étaient très rares. CUVIER lui-même, le

grand fondateur de la paléontologie, affirma jusqu'à sa mort

(1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates; il avait, il

est vrai, déjà décrit le crâne d'un Prosimien de l'éocène

(Adapis), mais il l'avait pris à tort pour un Ongulé. Dans ces

vingt dernières années, on a découvert un assez grand nombre de

squelettes pétrifiés de Prosimiens et de Simiens, bien conservés;

parmi eux se trouvent les intermédiaires importants qui permettent

de reconstituer la chaîne continue des ancêtres, depuis le plus

primitif Prosimien jusqu'à l'homme.

Le plus célèbre et le plus intéressant de ces fossiles est

l'_Homme singe pétrifié de Java_, le «Pithecanthropus erectus»

dont on a tant parlé et qui a été découvert en 1894 par le médecin

militaire hollandais, EUGÈNE DUBOIS. C'est vraiment le «missing

link» tant cherché, le prétendu «membre manquant» dans la série

des Primates qui, s'étend maintenant, ininterrompue, depuis les

singes catarrhiniens inférieurs jusqu'à l'homme le plus élevé en

organisation. J'ai exposé longuement la haute portée de cette

trouvaille merveilleuse dans la conférence que j'ai faite le 26

août 1898, au quatrième Congrès international de Zoologie, à

Cambridge: «De l'état actuel de nos connaissances relativement à

l'origine de l'homme.» Le paléontologiste qui connaît les

conditions requises pour la formation et la conservation des

fossiles, considérera la découverte du Pithécanthrope comme un

hasard tout spécialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils

habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard

dans l'eau), se trouvent rarement à leur mort dans des conditions

qui permettent la conservation et la pétrification de leur

squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile, de Java,

la _Paléontologie_, à son tour, nous démontre que «l'homme descend

du singe» aussi clairement et sûrement que l'avaient déjà fait

avant elle les disciples de l'_Anatomie_ et de l'_Ontogénie

comparées_: nous possédons maintenant tous les documents

essentiels pour notre histoire généalogique.

Les énigmes de l'Univers · 第 33 / 160 题