C. G. REUSCHLE.--_Philosophie und Naturwissenschaft._ 1874.

K. DIETERICH.--_Philosophie und Naturwissenschaft, ihr neuestes

Bündniss und die monistische Weltanschauung._ 1875.

HERBERT SPENCER.--_Système de Philosophie Synthétique._ 1875.

FR. UEBERWEG.--_Grundriss der Geschichte der Philosophie_ (8e

édition revue et corrigée par Max Heinze). 1897.

FR. PAULSEN.--_Einleitung in die Philosophie_ (5e édition).

1892.

ERNEST HAECKEL.--_Histoire de la création naturelle._

Conférences scientifiques populaires sur la doctrine de

l'évolution. Trad. Letourneau.

A la fin du XIXe siècle, date à laquelle nous sommes arrivés, le

spectacle qui s'offre à tout observateur réfléchi est des plus

remarquables. Toutes les personnes instruites s'accordent à

reconnaître que, sous bien des rapports, ce siècle a dépassé

infiniment ceux qui l'avaient précédé et qu'il a résolu des problèmes

qui, à son aurore, semblaient insolubles. Non seulement les progrès

ont été étonnants dans la science théorique, dans la connaissance

réelle de la nature, mais en outre, leur merveilleuse application

pratique dans la technique, l'industrie, le commerce, etc.--si féconde

en résultats admirables--a imprimé à notre vie intellectuelle moderne,

tout entière, un caractère absolument nouveau. Mais, d'autre part, il

est d'importants domaines de la vie morale et des relations sociales,

sur lesquels nous ne pouvons revendiquer qu'un faible progrès par

rapport aux siècles précédents--souvent, hélas! nous avons à constater

un recul.

Ce conflit manifeste amène non seulement un sentiment de malaise,

celui d'une scission interne, d'un mensonge, mais en outre il nous

expose au danger de graves catastrophes sur le terrain politique et

social.

C'est, dès lors, non seulement un droit strict mais aussi un devoir

sacré pour tout chercheur consciencieux qu'anime l'amour de

l'humanité, de contribuer en toute conscience à résoudre ce conflit et

à éviter les dangers qui en résultent. Ce but ne peut être atteint,

d'après notre conviction, que par un effort courageux vers la

_connaissance de la vérité_ et, solidement appuyée sur celle-ci, par

l'acquisition d'une philosophie claire et _naturelle_.

=Progrès dans la connaissance de la nature.=--Si nous essayons de nous

représenter l'état imparfait de la connaissance de la nature au début

du XIXe siècle et si nous le comparons avec l'éclatante hauteur qu'il

a atteinte à la fin de ce même siècle, le progrès accompli doit

paraître, à tout homme capable d'en juger, merveilleusement grand.

Chaque branche particulière de la science peut se vanter d'avoir

réalisé en ce siècle--surtout pendant la seconde moitié--des conquêtes

extensives et intensives, de la plus haute portée. Le microscope pour

la science des infiniment petits, le télescope pour l'étude des

infiniment grands, nous ont acquis des données inappréciables

auxquelles, il y a cent ans, il aurait paru impossible de songer. Les

méthodes perfectionnées de recherches microscopiques et biologiques

nous ont non seulement révélé partout, dans le royaume des protistes

unicellulaires, un «monde dévies invisibles», d'une infinie richesse

de formes,--elles nous ont encore fait connaître, avec la plus

minuscule des cellules, l'«organisme élémentaire» qui constitue, par

ses associations de cellules, les tissus dont est composé le corps de

toutes les plantes et de tous les animaux pluricellulaires, tout comme

le corps de l'homme. Ces connaissances anatomiques sont de la plus

grande importance; elles sont complétées par la preuve embryologique

que tout organisme supérieur, pluricellulaire, se développe aux dépens

d'une cellule simple, unique, l'«ovule fécondé». L'importante _théorie

cellulaire_, fondée là-dessus, nous a enfin livré le vrai sens des

processus physiques et chimiques, aussi bien que des phénomènes de la

vie psychologique, phénomènes mystérieux pour l'explication desquels

on invoquait auparavant une «force vitale» surnaturelle ou une «âme,

essence immortelle». En même temps, la vraie nature des maladies, par

la pathologie cellulaire qui se rattache étroitement à la théorie

cellulaire, est devenue claire et compréhensible pour le médecin.

Non moins remarquables sont les découvertes du XIXe siècle dans le

domaine de la nature inorganique. Toutes les parties de la physique

ont fait les progrès les plus étonnants: l'optique et l'acoustique, la

théorie du magnétisme et de l'électricité, la mécanique et la théorie

de la chaleur; et, ce qui est plus important, cette science a démontré

l'_unité des forces de la nature_ dans l'Univers tout entier. La

théorie mécanique de la chaleur a montré les rapports étroits qui

existent entre ces forces et comment, dans des conditions précises,

elles peuvent se transformer l'une en l'autre. L'analyse spectrale

nous a appris que les mêmes matériaux qui constituent notre corps et

les êtres vivants qui l'habitent, sont aussi ceux qui constituent la

masse des autres planètes, du soleil et des astres les plus lointains.

La physique astrale a élargi, dans une grande mesure, notre conception

de l'Univers, en nous montrant dans l'espace infini des millions de

corps tourbillonnant, plus grands que notre terre et, comme elle, se

transformant continuellement, alternant à jamais entre «devenir et

disparaître». La chimie nous a fait connaître une quantité de

substances autrefois inconnues, constituées toutes par un agrégat de

quelques éléments irréductibles (environ soixante-dix) et dont

certaines ont pris, dans tous les domaines de la vie, la plus grande

importance pratique. Elle nous a montré dans l'un de ces éléments, le

carbone, le corps merveilleux qui détermine la formation de l'infinie

variété des agrégats organiques et qui, par suite, représente la «base

chimique de la vie». Mais tous les progrès particuliers de la physique

et de la chimie, quant à leur importance théorique, sont infiniment

dépassés par la découverte de la grande loi où ils viennent converger

comme en un foyer: _la loi de substance_.

Cette «loi cosmologique fondamentale», qui démontre la permanence de

la force et celle de la matière dans l'Univers, est devenue le guide

le plus sûr pour conduire notre philosophie moniste, à travers le

labyrinthe compliqué de l'énigme de l'Univers, vers la solution de

cette énigme.

Comme nous nous efforcerons, dans les chapitres suivants, d'atteindre

à une vue d'ensemble sur l'état actuel de la science de la nature et

sur ses progrès en notre siècle, nous ne nous arrêterons pas davantage

ici sur chacune des branches particulières de cette science. Nous

voulons seulement signaler un progrès immense, aussi important que la

loi de substance et qui la complète: _la théorie de l'évolution_. Sans

doute, quelques penseurs, chercheurs isolés, avaient parlé depuis des

siècles de l'_évolution_ des choses; mais l'idée que cette loi

gouverne _tout l'Univers_ et que le monde lui-même n'est rien autre

qu'une éternelle «évolution de la substance», cette idée puissante est

fille de notre XIXe siècle. Et c'est seulement dans la seconde moitié

de ce siècle qu'elle a atteint une entière clarté et une universelle

application. L'immortelle gloire d'avoir donné à cette haute idée

philosophique un fondement empirique et une valeur générale, revient

au grand naturaliste anglais CHARLES DARWIN; il a donné, en 1859, une

base solide à cette théorie de la descendance dont le génial Français

LAMARCK, philosophe et naturaliste, avait déjà posé en 1809 les traits

principaux et que le plus grand de nos poètes et de nos penseurs

allemands, GOETHE, avait déjà prophétiquement entrevue en 1799. Par là

nous était donnée la clef qui devait nous aider à résoudre le

«problème des problèmes», la grande énigme de l'Univers, à savoir la

«place de l'homme dans la Nature» et la question de son origine

naturelle.

Si, en cette année 1899, nous sommes à même de reconnaître clairement

l'extension universelle de la _loi d'évolution_--et de la _Genèse

moniste_!--et de l'appliquer conjointement à la _loi de substance_, à

l'explication moniste des phénomènes de la Nature, nous en sommes

redevables en première ligne aux trois philosophes naturalistes de

génie dont nous avons parlé; aussi brillent-ils à nos yeux, parmi tous

les autres grands hommes de notre siècle, pareils à trois étoiles de

première grandeur[1].

[1] Cf. E. HAECKEL, _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und

Lamarck_. (Conférence faite à Eisenach, Iéna 1882.)

A ces extraordinaires progrès de notre connaissance _théorique_ de la

nature correspondent leurs applications variées à tous les domaines de

la vie civilisée. Si nous sommes aujourd'hui à «l'époque du commerce»,

si les échanges internationaux et les voyages ont pris une importance

insoupçonnée jusqu'alors, si nous avons triomphé des limites de

l'espace et du temps au moyen du télégraphe et du téléphone--nous

devons tout cela en première ligne aux progrès techniques de la

physique, en particulier à ceux accomplis dans l'application de la

vapeur et de l'électricité. Et si, par la photographie, nous nous

rendons maîtres de la lumière solaire avec la plus grande facilité,

nous procurant, en un instant, des tableaux fidèles de tel objet qu'il

nous plaît; si la médecine, par le chloroforme et la morphine, par

l'antiseptie et l'emploi du sérum, a adouci infiniment les souffrances

humaines, nous devons tout cela à la chimie appliquée. A quelle

distance, par ces découvertes techniques et par tant d'autres, nous

avons laissé derrière nous les siècles précédents, c'est un fait trop

connu pour que nous ayons ici besoin de nous y étendre davantage.

=Progrès des institutions sociales.=--Tandis que nous contemplons avec

un légitime orgueil les progrès immenses accomplis par le XIXe siècle

dans la science et ses applications pratiques, un spectacle

malheureusement tout autre et beaucoup moins réjouissant s'offre à

nous si nous considérons maintenant d'autres aspects, non moins

importants, de la vie moderne. A regret, il nous faut souscrire ici à

cette phrase d'ALFRED WALLACE: «Comparés à nos étonnants progrès dans

les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre système

de gouvernement, notre justice administrative, notre éducation

nationale et toute notre organisation sociale et morale, sont restés

_à l'état de barbarie_.» Pour nous convaincre de la justesse de ces

graves reproches, nous n'avons qu'à jeter un regard impartial au

milieu de notre vie publique, ou bien encore dans ce miroir que nous

tend chaque jour notre journal, en tant qu'organe de l'opinion

publique.

=Administration de la justice.=--Commençons notre revue par la

justice, le _fundamentum regnorum_: Personne ne prétendra que son état

actuel soit en harmonie avec notre connaissance avancée de l'homme et

du monde. Pas une semaine ne s'écoule sans que nous ne lisions des

jugements judiciaires qui provoquent de la part du «bon sens humain»,

un hochement de tête significatif; nombre de décisions émanées de nos

tribunaux supérieurs ou ordinaires semblent presque incroyables. Nous

faisons abstraction, en traitant des énigmes de l'Univers, du fait que

dans beaucoup d'États modernes, en dépit de la constitution écrite sur

papier, c'est encore l'absolutisme qui règne en réalité, et que

beaucoup «d'hommes de droit» jugent, non d'après la conviction de leur

conscience, mais conformément au «voeu plus essentiel d'un poste

proportionné». Nous préférons admettre que la plupart des juges et des

fonctionnaires jugent en toute conscience et ne se trompent qu'en

qualité d'êtres humains. Alors la plupart des erreurs s'expliqueront

par une insuffisante préparation. Sans doute, l'opinion courante est

que les juristes sont précisément les hommes ayant la plus haute

culture; et c'est même précisément pour cela qu'ils sont choisis pour

occuper les plus hauts emplois. Mais cette «culture juridique» tant

vantée est presque toute _formelle_, aucunement réelle. Nos juristes

n'apprennent à connaître que superficiellement l'objet propre et

essentiel de leur activité: l'organisme humain et sa fonction la plus

importante, l'âme. C'est ce dont témoignent, par exemple, les idées

surprenantes que nous rencontrons chaque jour sur le «libre arbitre,

la responsabilité» etc. Comme j'assurais un jour à un jurisconsulte

éminent que la minuscule cellule sphérique aux dépens de laquelle tout

homme se développe était douée de vie tout comme l'embryon de deux, de

sept et même de neuf mois, il ne me répondit que par un sourire

d'incrédulité. La plupart de ceux qui étudient la jurisprudence ne

songent pas à s'occuper d'_anthropologie_, de _psychologie_ et

d'_embryologie_, qui sont cependant les conditions préalables de toute

juste conception sur la nature de l'homme. Il est vrai que pour ces

études, il ne reste «pas de temps»; ce temps, malheureusement n'est

que trop pris par l'étude approfondie de la bière et du vin ainsi que

par l'«annoblissant» exercice qui consiste à «prendre ses mesures»[2].

Le reste de ce précieux temps d'étude est nécessaire pour apprendre

les centaines de paragraphes des codes, science qui met aujourd'hui le

juriste à même d'occuper toutes les situations.

[2] L'auteur fait allusion ici, par cette expression d'escrime, à

l'habitude des duels si répandue parmi les étudiants allemands,

qui se font une gloire de leurs balafres.

=Organisation de l'Etat.=--Nous ne ferons ici qu'effleurer en passant

le triste chapitre de la politique, car l'organisation déplorable de

la vie sociale moderne est connue de tous et chacun peut chaque jour

en ressentir les effets. Les imperfections s'expliquent en partie par

ce fait que la plupart des fonctionnaires sont précisément des

juristes, des hommes d'une culture toute de forme, mais dénués de

cette connaissance approfondie de la nature humaine qu'on ne puise que

dans l'anthropologie comparée et la psychologie moniste, dénués de

cette connaissance des rapports sociaux, dont les modèles nous sont

fournis par la zoologie et l'embryologie comparées, la théorie

cellulaire et l'étude des protistes. Nous ne pouvons comprendre

véritablement la «Structure et la Vie du corps social», c'est-à-dire

de l'_Etat_, que lorsque nous possédons la connaissance scientifique

de la «Structure et de la Vie» des _individus_ dont l'ensemble

constitue l'Etat et des _cellules_ dont l'ensemble constitue

l'individu[3]. Si nos «chefs d'Etat» et nos «représentants du peuple,»

leurs collaborateurs, possédaient _ces inappréciables_ _connaissances

préliminaires en biologie et anthropologie_, nous ne trouverions pas

chaque jour dans les journaux cette effrayante quantité d'erreurs

sociologiques et de propos politiques de cabaret qui caractérisent,

d'une façon regrettable, nos compte rendus parlementaires et plus d'un

décret officiel. Le pis, c'est de voir l'_Etat_, dans un pays

civilisé, se jeter dans les bras de l'_Eglise_, cette ennemie de la

civilisation, et de voir aussi l'égoïsme mesquin des partis,

l'aveuglement des chefs à la vue bornée, soutenir la hiérarchie. C'est

alors que se produisent les tristes scènes que le Reichstag allemand

nous met malheureusement sous les yeux, aujourd'hui, à la fin du XIXe

siècle! les destinées de la nation allemande, nation civilisée, entre

les mains du Centre ultramontain, dirigées par le papisme romain, qui

est son plus acharné et son plus dangereux ennemi. Au lieu du droit et

de la raison règnent la superstition et l'abêtissement. L'organisation

de l'Etat ne pourra devenir meilleure que lorsqu'elle sera affranchie

des chaînes de l'Eglise et lorsqu'elle aura amené à un niveau plus

élevé, par une _culture scientifique_ universellement répandue, les

connaissances des citoyens, en ce qui touche au monde et à l'homme.

D'ailleurs, la forme de gouvernement n'a ici aucune importance. Que la

constitution soit monarchique ou républicaine, aristocratique ou

démocratique, ce sont là des questions secondaires à côté de cette

grande question capitale: L'Etat moderne, dans un pays civilisé,

doit-il être ecclésiastique ou laïque? doit-il être _théocratique_,

régi par des articles de foi anti-rationnels, par l'arbitraire

cléricalisme, ou bien doit-il être _nomocratique_, régi par une loi

raisonnable et un droit civil? Notre devoir essentiel est de former la

jeunesse à la raison, d'élever des citoyens affranchis de la

superstition et cela n'est possible que par une réforme opportune de

l'Ecole.

[3] Cf. SHÆFFLE; _Bau und Leben des socialen körpers_ 1875.

=L'Ecole.=--Ainsi que nous venons de le voir pour l'administration de

la Justice et l'organisation de l'Etat, l'éducation de la jeunesse est

bien loin de répondre aux exigences que les progrès scientifiques du

XIXe siècle imposent à la culture moderne. Les _sciences naturelles_

qui l'emportent tellement sur toutes les autres sciences et qui, à y

regarder de près, ont absorbé en elles toutes les branches de la

culture intellectuelle, ne sont encore considérées dans nos écoles que

comme une étude secondaire ou reléguées dans un coin comme Cendrillon.

Par contre, la plupart de nos professeurs regardent encore comme leur

premier devoir d'acquérir une érudition surannée, empruntée aux

cloîtres du moyen âge; au premier plan figurent le sport grammatical

et cette «connaissance approfondie» des langues classiques qui absorbe

tant de temps, enfin l'histoire extérieure des peuples. La morale,

l'objet le plus important de la philosophie pratique, est négligée et

remplacée par la confession de l'Eglise. La foi doit avoir le pas sur

la science; non pas cette foi scientifique qui nous conduit à une

religion moniste, mais cette superstition antirationnelle qui fait le

fond d'un christianisme défiguré. Tandis que, dans nos écoles

supérieures, les grandes conquêtes de la cosmologie et de

l'anthropologie modernes, de la biologie et de l'embryologie

contemporaines, ne sont que peu ou pas exposées, la mémoire des élèves

est surchargée d'une masse de faits philologiques et historiques qui

n'ont d'utilité ni pour la culture théorique, ni pour la vie pratique.

Mais, d'autre part, les institutions vieillies et l'organisation des

facultés, dans nos universités, répondent aussi peu que le mode

d'enseignement dans les gymnases et les écoles primaires au degré

d'évolution où est parvenue aujourd'hui la philosophie moniste.

=L'Eglise.=--L'Eglise nous offre, sans contredit, le summum du

contraste avec la culture moderne et ce qui en fait la base,

c'est-à-dire la connaissance approfondie de la nature. Nous ne

parlerons pas ici du papisme ultramontain ou des sectes évangéliques

orthodoxes qui ne le cèdent en rien au premier pour l'ignorance de la

réalité et renseignement de la plus inique superstition. Considérons

plutôt le sermon d'un pasteur libéral, lequel possèderait une bonne

culture moyenne et ferait à la raison sa place à côté de la foi.

Nous y relèverons, à côté d'excellentes maximes morales parfaitement

en harmonie avec notre Ethique moniste (voy. notre chap. XIX)

et à côté de vues humanitaires--auxquelles nous souscrivons

pleinement,--des vues sur la nature de Dieu et du monde, de l'homme et

de la vie, qui sont en contradiction absolue avec les expériences des

naturalistes. Rien d'étonnant à ce que les techniciens et les

chimistes, les médecins et les philosophes qui ont étudié à fond la

nature et réfléchi profondément sur ce qu'ils avaient observé,

refusent absolument d'aller entendre de pareils sermons. Il manque à

nos Théologiens comme à nos philologues, à nos politiciens comme à nos

juristes, cette _connaissance indispensable de la Nature_, fondée sur

la doctrine moniste de l'évolution et qui a déjà pris possession de

notre science moderne.

=Conflit entre la raison et le dogme.=--De ces conflits regrettables,

trop sommairement indiqués ici, il résulte, dans notre vie

intellectuelle moderne, de graves problèmes qui, par le danger qu'ils

présentent, demandent à être écartés sans retard. Notre culture

moderne, résultat des progrès immenses de la science, revendique ses

droits dans tous les domaines de la vie publique et privée; elle veut

voir l'humanité, grâce à la _raison_, parvenue à ce haut degré de

science et, par suite, d'approximation du bonheur, dont nous sommes

redevables au grand développement des sciences naturelles. Mais contre

elle se dressent tout puissants, ces partis influents qui veulent

maintenir notre culture intellectuelle, en ce qui concerne les

problêmes les plus importants, au stade représenté par le moyen âge et

de si loin dépassé; ces partis s'entêtent à demeurer sous le joug des

_dogmes_ traditionnels et demandent à la raison de se courber devant

cette «révélation plus haute». C'est le cas dans le monde des

théologiens, des philologues, des sociologues et des juristes. Les

mobiles de ceux-ci reposent, en grande partie, non pas sur un complet

égoïsme ou sur des tendances intéressées, mais tant sur l'ignorance

des faits réels que sur l'habitude commode de la tradition. Des trois

grandes ennemies de la raison et de la science, la plus dangereuse

n'est pas la méchanceté mais l'ignorance et peut-être plus encore la

paresse. Contre ces deux dernières puissances les dieux eux-mêmes

luttent en vain, après qu'ils ont heureusement combattu la première.

=Anthropisme.=--Cette philosophie arriérée puise sa plus grande force

dans l'_anthropisme_ ou anthropomorphisme. Par ce terme, j'entends ce

«puissant et vaste complexus de notions erronées qui tendent à mettre

l'organisme humain en opposition avec tout le reste de la nature, en

font la fin assignée d'avance à la création organique, le tiennent

pour radicalement différent de celle-ci et d'essence divine.» Une

critique plus approfondie de cet ensemble de notions nous montre

qu'elles reposent, en réalité, sur trois dogmes que nous distinguerons

sous les noms d'erreurs _anthropocentrique_, _anthropomorphique_ et

_anthropolatrique_[4].

[4] E. HAECKEL: _Systematische Phylogénie_, 1895, Bd. III, S. 646

_bis_ 650: _Anthropogenie und Anthropismus_ (Anthropolâtrie

signifie culte divin de l'être humain.)

I.--_Le dogme anthropocentrique_ a pour point culminant cette

assertion que l'homme est le centre, le but final préalablement

assigné à toute la vie terrestre, ou, en élargissant cette conception,

à tout l'Univers. Comme cette erreur sert à souhait l'égoïsme humain

et comme elle est intimement mêlée aux mythes des trois grandes

_religions méditerranéennes_ relatives à la Création: aux dogmes des

doctrines _mosaïque_, _chrétienne_ et _mahométane_, elle domine encore

aujourd'hui dans la plus grande partie du monde civilisé.

II.--_Le dogme anthropomorphique_ se rattache de même aux mythes

relatifs à la Création et qu'on trouve non seulement dans les trois

religions déjà nommées, mais dans beaucoup d'autres encore. Il compare

la création de l'Univers et le gouvernement du monde par Dieu aux

créations artistiques d'un technicien habile ou d'un «ingénieur

machiniste» et à l'administration d'un sage chef d'Etat. «Dieu le

Seigneur», créateur, conservateur et administrateur de l'Univers est

ainsi conçu, de tous points dans son mode de penser et d'agir, sur le

modèle humain. D'où il résulte, réciproquement, que l'homme est conçu

semblable à Dieu. «Dieu créa l'homme à son image.» La naïve mythologie

primitive est un pur _homothéisme_ et confère à ses dieux la forme

humaine, leur donne de la chair et du sang. La récente théosophie

mystique est plus difficile à imaginer lorsqu'elle adore le dieu

personnel comme «invisible»--en réalité sous la forme gazeuse!--et le

fait, cependant, en même temps penser, parler et agir à la façon

humaine; elle aboutit ainsi au concept paradoxal de «vertébré gazeux».

III.--_Le dogme anthropolâtrique_ résulte tout naturellement de cette

comparaison des activités humaine et divine, il aboutit au _culte_

religieux de l'organisme humain, au «délire anthropiste des grandeurs»

d'où résulte, cette fois encore, la si précieuse «croyance à

l'immortalité personnelle de l'âme», ainsi que le dogme dualiste de la

double nature de l'homme, dont l'âme immortelle n'habite que

temporairement le corps. Ces trois dogmes anthropistes, développés

diversement et adaptés aux formes variables des différentes religions,

ont pris, au cours des ans, une importance extraordinaire et sont

devenus la source des plus dangereuses erreurs. La _philosophie

anthropiste_ qui en est issue est irréconciliablement en opposition

avec notre connaissance moniste de la nature: celle-ci, par sa

perspective cosmologique, en fournit la réfutation.

=Perspective cosmologique.=--Non seulement les trois dogmes

anthropistes, mais encore bien d'autres thèses de la philosophie

dualiste et de la religion orthodoxe deviennent inadmissibles, sitôt

qu'on les considère du point de vue critique de notre _perspective

cosmologique_ moniste. Nous entendons par là l'observation si

compréhensive de l'Univers telle que nous la pouvons faire en nous

élevant au point le plus haut où soit parvenue notre connaissance

moniste de la nature. Là nous pouvons nous convaincre des _principes

cosmologiques_ suivants, principes importants et, à notre avis,

démontrés aujourd'hui pour la plus grande partie:

I. Le monde (Univers ou Cosmos) est éternel, infini et illimité.--II.

La substance qui le compose avec ses deux attributs (matière et

énergie) remplit l'espace infini et se trouve en état de mouvement

perpétuel.--III. Ce mouvement se produit dans un temps infini sous la

forme d'une évolution continue, avec des alternances périodiques de

développements et de disparitions, de progressions et de

régressions.--IV. Les innombrables corps célestes dispersés dans

l'éther qui remplit l'espace sont tous soumis à la loi de la

substance; tandis que dans une partie de l'Univers, les corps en

rotation vont lentement au devant de leur régression et de leur

disparition, des progressions et des néoformations ont lieu dans une

autre partie de l'espace cosmique.--V. Notre soleil est un de ces

innombrables corps célestes passagers et notre terre est une des

innombrables planètes passagères qui l'entourent.--VI. Notre planète a

traversé une longue période de refroidissement avant que l'eau n'ait

pu s'y former en gouttes liquides et qu'ainsi n'ait été réalisée la

condition première de toute vie organique.--VII. Le processus

biogénétique qui a suivi la lente formation et décomposition

d'innombrables formes organiques a exigé plusieurs millions d'années

(plus de cent millions!)[5].--VIII. Parmi les différents groupes

d'animaux qui se sont développés sur notre terre au cours du processus

biogénétique, le groupe des Vertébrés a finalement, dans la lutte pour

l'évolution, dépassé de beaucoup tous les autres.--IX. Au sein du

groupe des Vertébrés et à une époque tardive seulement (pendant la

période triasique), descendant des Reptiles primitifs et des

Amphibies, la classe des Mammifères a pris le premier rang en

importance.--X. Au sein de cette classe, le groupe le plus parfait,

parvenu au degré le plus élevé de développement, est l'ordre des

Primates, apparu seulement au début de la période tertiaire (il y a au

moins trois millions d'années) et issu par transformation des

Placentariens inférieurs (Prochoriatidés).--XI. Au sein du groupe des

Primates, l'espèce la dernière venue et la plus parfaite est

représentée par l'homme, apparu seulement vers la fin de l'époque

tertiaire et issu d'une série de singes anthropoïdes.--XII. D'où l'on

voit que la soi-disant «histoire du monde»--c'est-à-dire le court

espace de quelques milliers d'années à travers lesquelles se reflète

l'histoire de la civilisation humaine,--n'est qu'un court épisode

éphémère, au milieu du long processus de l'histoire organique de la

terre, de même que celle-ci n'est qu'une petite partie de l'histoire

de notre système planétaire. Et de même que notre mère, la terre,

n'est qu'une passagère poussière du soleil, ainsi tout homme considéré

individuellement n'est qu'un minuscule grain de plasma, au sein de la

nature organique passagère.

[5] Durée de l'histoire organique de la terre, cf. ma conférence

de Cambridge. «De l'état actuel de nos connaissances relativement

à l'origine de l'homme». 1898.

Rien ne me semble plus propre que cette grandiose _perspective

cosmologique_ à nous fournir, dès le début, la juste mesure et le

point de vue le plus large que nous devons toujours garder lorsque

nous essayons de résoudre la grande énigme de l'Univers qui nous

entoure. Car par là il est non seulement démontré clairement quelle

est l'exacte place de l'homme dans la nature, mais, en outre, le

_délire anthropiste des grandeurs_, si puissant, se trouve réfuté; par

là il est fait justice de la prétention avec laquelle l'homme s'oppose

à l'Univers infini et se rend hommage comme à l'élément le plus

important du Cosmos. Ce grossissement illimité de sa propre

signification a conduit l'homme, dans sa vanité, à se considérer comme

l'«image de Dieu», à revendiquer pour sa passagère personne une «vie

éternelle» et à s'imaginer qu'il possédait un entier «libre arbitre».

Le «ridicule délire de César», dont Caligula était atteint, n'est

qu'une forme spéciale de cette orgueilleuse déification de l'homme par

lui-même. C'est seulement lorsque nous aurons renoncé à cet

inadmissible délire des grandeurs et lorsque nous aurons adopté la

perspective cosmologique naturelle, que nous pourrons parvenir à

résoudre les énigmes de l'Univers.

=Nombre des énigmes de l'Univers.=--L'homme moderne, sans culture,

tout comme l'homme primitif et grossier, se heurte à chaque pas à un

nombre incalculable d'énigmes de l'Univers. A mesure que la culture

augmente et que la science progresse, ce nombre se réduit. La

_philosophie moniste_ ne reconnaît, finalement, qu'une seule énigme,

comprenant tout: le _problème de la substance_. Cependant il peut

paraître utile de désigner encore de ce nom un certain nombre des

problèmes les plus difficiles. Dans le discours célèbre, prononcé par

lui en 1880 à l'Académie des sciences de Berlin, au cours d'une séance

en l'honneur de Leibnitz, _Emile du Bois-Reymond_ distinguait _sept

énigmes de l'Univers_ et les énumérait dans l'ordre suivant: 1º Nature

de la matière et de la force; 2º Origine du mouvement; 3º Première

apparition de la vie; 4º Finalité (en apparence préconçue) de la

nature; 5º Apparition de la simple sensation et de la conscience; 6º

La raison et la pensée avec l'origine du langage, qui s'y rattache

étroitement; 7º La question du libre arbitre. De ces sept énigmes, le

président de l'Académie de Berlin en tient _trois_ pour tout à fait

transcendantes et insolubles (la 1re, la 2e et la 5e); il en considère

_trois_ autres comme difficiles, sans doute, mais comme pouvant être

résolues (la 3e, la 4e et la 6e); au sujet de la septième et dernière

énigme de l'Univers, pratiquement la plus importante (à savoir le

libre arbitre), l'auteur semble incertain.

Comme mon _Monisme_ diffère essentiellement de celui du président

berlinois, comme, d'autre part, la façon dont celui-ci conçoit les

«sept énigmes de l'Univers» a trouvé le plus grand succès et s'est

propagée dans tous les milieux, je considère comme opportun de prendre

de suite et nettement position vis-à-vis de mon adversaire.

A mon avis, les trois énigmes «transcendantes» (1, 2, 5) sont

supprimées par notre conception de la _substance_ (chapitre XII); les

trois autres problèmes, difficiles mais solubles (3, 4, 6) sont

définitivement résolus par notre moderne _théorie de l'évolution_;

quant à la septième et dernière énigme, le libre arbitre, elle n'est

pas l'objet d'une explication critique et scientifique car, en tant

que _dogme_ pur, elle ne repose que sur une illusion et, en vérité,

n'existe pas du tout.

=Solution des énigmes de l'Univers.=--Les moyens qui nous sont

offerts, les voies que nous avons à suivre pour résoudre la grande

énigme de l'Univers ne sont point autres que ceux dont se sert la

science pure, en général, c'est-à-dire _l'expérience_ d'abord, le

_raisonnement_ ensuite. L'expérience scientifique s'acquiert par

l'observation et l'expérimentation, dans lesquelles interviennent en

première ligne l'activité de nos organes des sens, en second lieu,

celle des «foyers internes des sens» situés dans l'écorce cérébrale.

Les organes élémentaires microscopiques sont, pour les premiers, les

cellules sensorielles, pour les seconds des groupes de cellules

ganglionnaires. Les expériences que nous avons faites du monde

extérieur, grâce à ces inappréciables organes de notre vie

intellectuelle, sont ensuite transformées par d'autres parties du

cerveau en représentations et celles-ci, à leur tour, associées pour

former des raisonnements. La formation de ces raisonnements a lieu par

deux voies différentes, qui ont, selon moi, une égale valeur et sont

au même degré indispensables: l'_induction et la déduction_. Les

autres opérations cérébrales, plus compliquées: enchaînement d'une

suite de raisonnements; abstraction et formation des concepts; le

complément fourni à l'entendement, faculté de connaître, par

l'activité plastique de la fantaisie; enfin la conscience, la pensée

et le pouvoir de philosopher--tout cela ce sont encore autant de

fonctions des cellules ganglionnaires corticales, ni plus ni moins que

les fonctions précédentes, plus élémentaires. Nous les réunissons

toutes sous le terme supérieur de _raison_[6].

[6] Sur l'induction et la déduction, cf. mon _Histoire de la

création naturelle_ (neuvième édition, 1898).

=Raison, sentiment et révélation.=--Nous pouvons, par la seule raison,

parvenir à la véritable connaissance de la nature et à la solution des

énigmes de l'Univers. La raison est le bien suprême de l'homme et la

seule prérogative qui le distingue essentiellement des animaux. Il est

vrai, il n'a acquis cette haute valeur que grâce aux progrès de la

culture intellectuelle, au développement de la _science_. L'homme

civilisé avant d'être instruit et l'homme primitif, grossier, sont

aussi peu (ou tout autant) «raisonnables» que les Mammifères les plus

voisins de l'homme (les singes, les chiens, les éléphants, etc.)

Cependant, c'est une opinion encore très répandue, qu'en dehors de la

divine raison il y a en outre deux autres modes de connaissance (plus

importants même, va-t-on jusqu'à dire!): le _sentiment_ et la

_révélation_. Nous devons, dès le début, réfuter énergiquement cette

dangereuse erreur. _Le sentiment n'a rien à démêler avec la

connaissance de la vérité._ Ce que nous appelons «sentiment» et dont

nous faisons si grand cas, est une activité compliquée du cerveau,

constituée par des émotions de plaisir et de peine, par des

représentations d'attraction et de répulsion, par des aspirations du

désir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activités les plus

diverses de l'organisme: besoins des sens et des muscles, de l'estomac

et des organes génitaux, etc. La connaissance de la vérité n'est en

aucune manière ce que réclament ces complexus qui constituent la

statique et la dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent

souvent la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent à un

degré souvent sensible. Aucune des «énigmes de l'Univers» n'a encore

été résolue ni même sa solution réclamée, par la fonction cérébrale du

sentiment. Nous en pouvons dire autant de la soi-disant _révélation_

et des prétendues _vérités de la foi_ qu'elle nous fait connaître;

tout cela repose sur une illusion, consciente on inconsciente, ainsi

que nous le montrerons au chapitre XVI.

=Philosophie et Sciences Naturelles.=--Nous devons nous réjouir comme

d'un des plus grands pas accomplis vers la solution des énigmes de

l'Univers, de constater qu'en ces derniers temps on a de plus en plus

reconnu pour les deux uniques routes conduisant à cette solution:

_l'expérience et la pensée_--ou _l'empirisme et la spéculation_--enfin

considérés comme ayant des droits égaux et comme des méthodes

scientifiques se complétant réciproquement. Les philosophes ont

graduellement reconnu que la spéculation pure, telle, par exemple, que

PLATON et HEGEL l'employaient à la construction _idéaliste_ de

l'Univers, ne suffit pas à la connaissance véritable. Et de même, les

naturalistes se sont convaincus, d'autre part, que la seule

expérience, telle, par exemple, que BACON et MILL la donnaient pour

base à leur philosophie _réaliste_, est insuffisante à elle seule pour

l'achèvement même de cette philosophie. Car les deux grands moyens de

connaissance: l'expérience sensible et la pensée appliquant la raison,

sont _deux fonctions différentes du cerveau_; la première s'effectue

par les organes des sens et les foyers sensoriels centraux, la seconde

s'effectue grâce aux foyers de pensée interposés au milieu des

précédents, ces grands «centres d'association de l'écorce cérébrale»

(cf. chap. VII et X). C'est seulement de l'action combinée des deux

que peut résulter la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe

encore aujourd'hui maints philosophes qui veulent construire le monde

en puisant dans leur seule tête et qui méprisent la connaissance

empirique de la nature pour cette première raison qu'ils ne

connaissent pas l'Univers véritable. D'autre part, aujourd'hui encore,

maint naturaliste affirme que l'unique devoir de la science est la

«connaissance des faits, l'étude objective des phénomènes naturels

considérés isolément»; ils affirment que «l'époque de la philosophie

est passée et qu'à sa place s'est installée la science[7]. Cette

suprématie exclusive accordée à l'empirisme est une erreur non moins

dangereuse que l'erreur opposée, qui confère cette suprématie à la

spéculation. Les deux moyens de connaissance sont réciproquement

indispensables l'un à l'autre. Les plus grands triomphes de l'étude

moderne de la nature: la théorie cellulaire et la théorie de la

chaleur, la doctrine de l'évolution et la loi de la substance, sont

des _faits philosophiques_, non pas, cependant, des résultats de la

pure _spéculation_, mais bien d'une _expérience_ préalable, la plus

étendue et la plus approfondie possible.

[7] R. VIRCHOW: _Die Gründung der Berliner Universitaet und der

Uebergang aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche

Zeitalter_, Berlin, 1893.

Au début du XIXe siècle, le plus grand de nos poètes idéalistes,

SCHILLER, s'adressant aux deux partis en lutte, celui des philosophes

et celui des naturalistes, leur criait:

«La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tôt encore! C'est à

la seule condition que vous restiez désunis dans la recherche, que la

vérité se fera connaître!»

Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondément modifiée;

comme les deux partis, par des chemins différents, tendaient au même

terme, ils se sont rencontrés sur ce point et, unis par la communauté

du but, ils se rapprochent sans cesse de la connaissance de la vérité.

Nous sommes revenus à cette heure, à la fin du XIXe siècle, à cette

_méthode scientifique moniste_ que le plus grand de nos poètes

réalistes, GOETHE, au début même du siècle, avait reconnue être la

seule conforme à la nature[8].

[8] Cf. là-dessus le chapitre IV de ma _Morphologie générale_,

1866: Critique des méthodes employées dans les sciences

naturelles.

=Dualisme et Monisme.=--Les directions diverses de la philosophie,

envisagées du point de vue actuel des sciences naturelles, se séparent

en deux groupes opposés: d'une part, la conception _dualiste_ où règne

la scission, d'autre part, la conception _moniste_ où règne l'unité. A

la première se rattachent généralement les dogmes téléologiques et

idéalistes; à la seconde, les principes réalistes et mécaniques. Le

_Dualisme_ (au sens le plus large!) sépare, dans l'Univers, deux

substances absolument différentes, un monde matériel et un Dieu

immatériel qui se pose en face de lui comme son créateur, son

conservateur et son régisseur. Le _Monisme_, par contre (entendu

également au sens le plus large du mot!) ne reconnaît dans l'Univers

qu'une substance unique, à la fois «Dieu et Nature»; pour lui, le

corps et l'esprit (ou la matière et l'énergie) sont étroitement unis.

Le Dieu _supra terrestre_ du dualisme nous conduit nécessairement au

_théisme_; le dieu _intracosmique_ du monisme, par contre, au

_panthéisme_.

=Matérialisme et Spiritualisme.=--Très souvent, aujourd'hui encore, on

confond les expressions différentes de _monisme_ et _matérialisme_,

ainsi que les tendances essentiellement différentes du matérialisme

théorique et du pratique. Comme ces confusions de termes et d'autres

analogues ont des conséquences très fâcheuses et amènent

d'innombrables erreurs, nous ferons encore, afin d'éviter tout

malentendu, les brèves remarques suivantes: I. Notre _pur monisme_

n'est identique, ni avec le _matérialisme_ théorique qui nie l'esprit

et ramène le monde à une somme d'atomes morts, ni avec le

_spiritualisme_ théorique (récemment désigné par OSTWALD du nom

d'_énergétique_[9]) qui nie la matière et considère le monde comme un

simple groupement d'énergies ou de forces naturelles immatérielles,

ordonnées dans l'espace. II. Nous sommes bien plutôt convaincus avec

GOETHE que «la matière n'existe jamais, ne peut jamais agir sans

l'esprit et l'esprit jamais sans la matière.» Nous nous en tenons

fermement au monisme pur, sans ambiguïté, de SPINOZA: la _matière_ (en

tant que substance indéfiniment étendue) et l'_esprit_ ou énergie (en

tant que substance sentante et pensante) sont les deux _attributs_

fondamentaux, les deux propriétés essentielles de l'Etre cosmique

divin, qui embrasse tout, de l'universelle _substance_, (cf. Chapitre

XII).

[9] WILHELM OSTWALD: _Die Ueberwindung des wissenschaftlichen

Materialismus_, 1895.

Les énigmes de l'Univers · 第 14 / 160 题