CHAPITRE XCVIII.

_Traité de l'âme._

Ma charmante hôtesse ignoroit que j'eusse fait le vœu de ne me faire

faire la barbe que lorsque je serois rendu à Paris.--

Mais je hais de faire des mystères _pour rien_.--Je laisse cette froide

circonspection à ces petites ames, d'après lesquelles Leissius (lib. 13,

_de moribus divinis_, cap. 24) a fait son calcul, dans lequel il avance

qu'un mille cube d'Allemagne seroit assez vaste, et même de reste, pour

contenir huit cents millions d'ames, ne faisant monter qu'à ce nombre la

plus grande quantité possible des ames damnées et à damner, depuis la

chute d'Adam jusqu'à la fin du monde.

Je ne sais d'où il avoit puisé ce second calcul,--à moins qu'il ne se

fût fondé sur la bonté paternelle de Dieu.--Je suis bien plus en peine

de savoir ce qui se passoit dans la tête de François de Ribéira, qui

prétendoit que, pour contenir tous les damnés, il ne faudroit pas moins

d'un ou de deux cents mille carrés d'Italie.--Il avoit sans doute

travaillé d'après ces anciennes ames romaines qu'il avoit trouvées dans

ses lectures. Il n'avoit pas fait réflexion que, par une pente graduelle

et insensible, dans le cours de dix-huit cents ans, les ames devoient

nécessairement s'être rétrécies assez, pour être réduites à peu de chose

dans le temps où il écrivoit.

Au temps de Leissius, qui paroît avoir eu l'imagination moins vive,

elles étoient aussi petites qu'on puisse l'imaginer.--

Elles sont encore diminuées aujourd'hui, et l'hiver prochain nous

trouverons qu'elles auront encore perdu quelque chose.--Tellement que si

nous allons toujours de peu à moins, et de moins à rien,--je n'hésite

pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle, nous n'aurons plus d'ame du

tout.--Mais si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ ne dure guère

au-delà, il sera assez avantageux pour celles-là, comme pour celles-ci,

de finir en même-temps.

--Béni soit Jupiter! et bénis tous les autres dieux et déesses de la

fable! ils vont tous reparoître sur la scène, sans oublier le dieu des

jardins.--O le bon temps!--Mais où suis-je? Et à quelle téméraire

licence osé-je me livrer? Moi, moi qui ai si peu de jours à espérer, et

qui ne puis vivre que dans l'avenir que j'emprunte de mon

imagination!--Reviens à toi, pauvre Shandy, et sois sage une fois, si tu

le peux.

_Fin du Tome troisième._

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 116 / 120 题