CHAPITRE XCII.

_Il y a toujours quelque fer qui cloche._

Quand l'impatience des désirs d'un homme précipite ses idées

quatre-vingt-dix fois plus vîte que le véhicule qui le porte, il perd

toute retenue; et malheur au véhicule, malheur à tous ses accessoires,

de quelque nature qu'ils soient, sur lesquels il exhale le

mécontentement de son ame.

J'évite le plus qu'il m'est possible de porter un jugement définitif sur

les hommes et sur les choses, quand je suis dans un mouvement de

colère.--

Ainsi la première fois que la chose m'arriva, je me contentai de dire:

_Plus on se presse, plus on fait de sottises._ La seconde, troisième,

quatrième et cinquième fois, je m'en tins à cette réflexion, et je ne

m'en pris qu'au second, troisième, quatrième et cinquième

postillon.--Mais la même marotte durant toujours, et durant sans

exception de la cinquième à la sixième, septième, et jusqu'à la dixième

fois, je ne pus m'abstenir d'englober toute la nation dans une réflexion

générique que je fis en ces termes:

_Il y a toujours dans une voiture françoise quelque chose qui va mal à

la sortie de chaque poste._

Ou bien en changeant la proposition:

_Un postillon François ne sauroit faire un quart de lieue sans avoir

besoin de descendre._

Et quoi encore de nouveau?--Diable! une soupente cassée! une dent de

loup rompue! un trait défait! une bande, un écrou, une courroie, une

boucle, un ardillon...

N'imaginez pas pourtant que je me croie en droit de maudire la chaise de

poste ni le postillon pour des accidens de cette espèce;--ni que je jure

par le Dieu vivant que je ferai plutôt le reste du chemin à pied;--ni

que je consente à être damné si l'on me voit remonter dans une pareille

voiture,--non, je m'arme du plus beau sang froid, et je reconnois qu'en

quelque pays que je voyage, il y aura toujours quelque écrou, courroie,

boucle, ou ardillon qui viendra à manquer.--Ainsi je ne m'échauffe

jamais, je prends le bon et le mauvais selon qu'ils se présentent, et je

poursuis mon chemin.--

--«Fais-en de même, mon garçon, lui dis-je.» Il avoit déjà perdu cinq

minutes en descendant de cheval pour prendre un morceau de pain bis

qu'il avoit fourré dans une des poches de la voiture: puis il étoit

remonté, et cheminoit à son aise pour le mieux savourer. «Allons,

postillon, dis-je, plus vivement.» Mais pour cela je pris un ton

tout-à-fait persuasif; je fis sonner une pièce de vingt-quatre sols

contre la glace, prenant soin de lui en présenter le côté plat, comme il

retournoit la tête.--Le drôle, pour me montrer qu'il me comprenoit, me

fit une grimace qui s'étendit d'une oreille à l'autre, et qui, derrière

son museau de suie, me découvrit une rangée de perles, telles qu'une

reine auroit donné tous les joyaux de sa couronne pour en avoir autant.

--Juste ciel! à qui dépars-tu de tels trésors! quelles dents pour du

pain bis!

Et comme il finissoit sa dernière bouchée, nous entrâmes à Montreuil.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 109 / 120 题