_Dialogue._
Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon oncle Tobie étoit amoureux de
sa maîtresse, quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.--Suzanne en
parla dès le lendemain à ma mère. D'après cela, je puis bien entamer
l'histoire des amours de mon oncle Tobie, quinze jours avant leur
existence.
--«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur Shandy, dit ma mère, qui vous
surprendra beaucoup.»
Or, mon père étoit alors occupé à tenir son second lit de justice, et il
réfléchissoit intérieurement sur les fatigues du mariage, quand ma mère
rompit le silence.--
«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse mistriss Wadman.»--
«Le pauvre homme! dit mon père, il n'aura donc plus la liberté de se
coucher en travers dans son lit!»
C'étoit un supplice cruel pour mon père, de ce que ma mère ne demandoit
jamais l'explication des choses qu'elle ne comprenoit pas.
--Qu'elle soit ignorante, disoit mon père, c'est un malheur pour
elle.--Mais elle peut faire une question.--
Ma mère n'en faisoit jamais.--Enfin elle est morte sans savoir si la
terre tournoit ou ne tournoit pas; mon père le lui avoit expliqué plus
de mille fois:--mais elle l'oublioit toujours.
Aussi la conversation alloit rarement plus loin entr'eux qu'une demande,
une réponse et une réplique.--Ensuite ils reprenoient haleine pendant
quelques minutes (comme dans l'affaire des culottes) et puis le
dialogue.
«S'il se marie, dit ma mère, ce sera tant pis pour nous.»--
«Je n'en donnerois pas deux sous, dit mon père; il peut manger son bien
de cette façon aussi-bien que d'une autre.»--
«J'en conviens, dit ma mère.» Là finit la _demande_, la _réponse_ et la
_réplique_ dont je vous ai parlé.--
«Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon père.»--
«Surtout, répondit ma mère, s'il peut avoir des enfans.»--
«Des enfans! s'écria mon père, le ciel ait pitié de moi!»