CHAPITRE LXXI.

_On s'échauffe à moins._

Le caporal s'étoit levé sans bruit environ dix minutes avant mon oncle

Tobie, dans le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer une ou

deux volées à l'ennemi avant l'arrivée de mon oncle Tobie.

A cette fin, il avoit traîné les six pièces de campagne tout près et en

face de la guérite de mon oncle Tobie, laissant seulement, entre les

trois de la droite et les trois de la gauche, un intervalle de quelques

pieds, pour la commodité du service, et afin de pouvoir faire jouer

à-la-fois les deux batteries, dont il espéroit tirer deux fois plus

d'honneur que d'une seule.

Le caporal se plaça vis-à-vis cet intervalle et un peu en arrière, le

dos sagement appuyé à la porte de la guérite, de crainte d'être tourné

par l'ennemi.--Il prit la pipe d'ivoire, appartenant à la batterie de

droite, entre le premier doigt et le pouce de la main droite;--il prit

la pipe d'ébène garnie d'argent, laquelle appartenoit à la batterie

gauche, entre le premier doigt et le pouce de l'autre main:--il posa le

genou droit en terre, comme s'il eût été au premier rang de son

peloton.--Et là, son bonnet de houssard sur la tête, le caporal se mit à

faire jouer vigoureusement ses deux batteries sur la contre-garde qui

faisoit face à la contr'escarpe où l'attaque devoit se faire le matin.

Sa première intention, comme je l'ai dit, étoit de n'envoyer d'abord à

l'ennemi qu'une ou deux _bouffées_ de tabac. Mais le succès des

_bouffées_, aussi-bien que le plaisir de _bouffer_, s'étoit

insensiblement emparé de lui, et, de _bouffées_ en _bouffées_, l'avoit

engagé dans la plus grande chaleur de l'attaque.--Ce fut en ce moment

que mon oncle Tobie le rejoignit.

Il fut heureux pour mon père que mon oncle Tobie n'eût pas à faire son

testament ce jour-là.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 82 / 120 题