Marchez légérement sur ses cendres, vous, hommes de génie.--Il étoit
votre parent.
Arrachez soigneusement les herbes qui croissent sur sa fosse, vous
hommes de bonté.--Il étoit votre frère.
O caporal! si je t'avois aujourd'hui!--aujourd'hui que je pourrois
t'offrir un asyle et pourvoir à tes besoins! combien tu me serois
cher!--tu porterois ton bonnet de houssard chaque heure du jour et
chaque jour de la semaine;--et quand ton bonnet de houssard seroit usé,
je le remplacerois par deux autres tout pareils. Mais, hélas! hélas!
maintenant que je pourrois être ton ami, ton protecteur;--il n'est plus
temps: car tu n'es plus... Hélas! tu n'es plus: ton génie a revolé au
ciel, sa patrie; et ton cœur généreux et bienfaisant, ton cœur que
dilatoit sans cesse l'amour de tes semblables, est humblement resserré
sous le monceau de terre qui te couvre au fond de la vallée.--
Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que cette image, auprès de cette
scène de terreur que je découvre avec effroi dans l'éloignement!...--de
cette scène, où j'aperçois le poële de velours, décoré des marques
militaires de ton maître!--de ton maître! le premier,--le meilleur des
êtres créés!--où je te vois, fidèle serviteur, poser d'une main
tremblante son épée et son fourreau sur le cercueil; puis retourner plus
pâle que la mort vers la porte; et abîmé dans ta douleur, prendre par la
bride son cheval de deuil, et marcher lentement à la suite du
convoi!--Là, tous les systèmes de mon père sont renversés par la
douleur.--Là, je le vois, en dépit de sa philosophie, deux fois jeter
les yeux sur l'écusson funèbre,--et deux fois ôter ses lunettes, pour
essuyer les larmes que lui arrache la nature.--Là, enfin, je le vois
jeter le romarin d'un air de désespoir, qui semble dire:--ô Tobie! dans
quel coin de la terre pourrois-je trouver ton semblable?
--Puissances célestes, vous qui jadis avez ouvert les lèvres du muet
dans sa détresse, et délié la langue du bègue,--quand j'arriverai à
cette page de terreur, faites pour moi un nouveau miracle, et répandez
sur mes lèvres tous les trésors de l'éloquence.