_Lit de justice de mon père._
Les anciens Goths de Germanie, qui les premiers s'établirent dans ce
pays qui est entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent dans la
suite les Bulgares et quelques autres peuplades vandales, avoient tous
la sage coutume de débattre deux fois toutes les affaires importantes:
une fois ivres et une fois à jeun;--à jeun, pour que leurs conseils ne
manquassent pas de prudence;--ivres, pour qu'ils ne manquassent pas de
vigueur.--
Mon père ne buvoit que de l'eau.--Il n'y avoit pas moyen de prendre
cette méthode, ni de la tourner à son profit, comme il avoit coutume de
faire de toutes celles des anciens.--Que n'eût-il pas donné pour trouver
un biais favorable, et pour se rapprocher au moins un peu de la méthode
des anciens Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout-à-fait! il y rêva
long-temps, et long-temps sans fruit;--enfin, la septième année de son
mariage, il inventa l'expédient que voici.
--Toutes les fois qu'il y avoit dans la famille quelque point délicat à
régler, quelque affaire importante à débattre, en un mot, quelque
résolution importante à prendre, résolution qui demandât à-la-fois
beaucoup de vigueur et de sagesse,--mon père réservoit et assignoit la
nuit du premier dimanche du mois, et celle du samedi précédent, pour
discuter l'affaire dans son lit avec ma mère.--Que de choses il avoit à
faire le premier dimanche du mois! Sa pendule à monter, sa...--Mais
c'est se défier de la mémoire du lecteur, que d'en faire l'énumération.
Voilà ce que mon père appeloit assez plaisamment ses lits de
justice.--Entre ces deux conseils, tenus dans ces deux positions
différentes, il trouvoit nécessairement ce juste milieu qui est le vrai
point de sagesse. Il se seroit enivré et désenivré cent fois, qu'il
n'auroit pas mieux rencontré.
Mais, chut! le lit de justice va commencer.--Venez, madame, il est temps
d'approcher.