CHAPITRE XVIII.

_Avis aux Ecrivains._

Après que l'ordre eut été un peu rétabli dans la famille, et que Suzanne

eut été mise en possession de sa robe de satin vert,--la première chose

qui vint à l'esprit de mon père, fut de prendre la plume, à l'exemple de

Xénophon, et de composer une _Tristrapédie_, ou système d'éducation pour

moi.--Il s'agissoit de rassembler toutes ses idées éparses, ses

connoissances, ses principes, et d'en faire un corps d'instruction qui

pût embrasser toutes les différentes époques de mon enfance.

J'étois le dernier rejeton de mon père.--Il avoit, à son compte, perdu

mon frère Robert en entier, et moi aux trois quarts;--c'est-à-dire,

qu'il avoit été malheureux à mon égard dans les trois choses les plus

essentielles.--Conception interrompue par une sotte question de ma

mère,--nez coupé par la mal-adresse du docteur Slop,--nom de baptême

tronqué par l'imbécillité de Suzanne.--Il ne restoit à mon père d'autre

ressource que celle de mon éducation;--aussi s'y adonna-t-il avec autant

de zèle que mon oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine des

projectiles; mais il y avoit entre eux une grande différence.--Mon oncle

Tobie avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon père n'avoit pas de

maître; il tiroit tout de son propre fonds;--ou, s'il empruntoit quelque

chose des autres, il se donnoit tant de peine pour le tourner et le

retourner, jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage, que c'étoit

presque le même embarras pour lui.

Mon père y travailla pendant trois ans et plus; et, au bout de ce temps,

il étoit à peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.--Comme tous les

écrivains, il rencontra des difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il

pourroit rassembler et faire relier tout ce qu'il avoit à dire dans un

seul volume, assez petit pour être pendu au trousseau de ma mère parmi

ses clefs:--la matière s'étendoit, grossissoit sous sa main... Qu'aucun

homme ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais écrire un _in_-12.

Mon père cependant s'y livra tout entier, et avec un zèle

infatigable;--composant, méditant, travaillant chaque ligne et chaque

mot avec autant de précaution et de circonspection (quoique non pas

peut-être par un principe si religieux) que Jean de la Casa, cet

archevêque de Bénévent, qui passa quarante ans de sa vie à composer sa

_Galathée_, laquelle Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas la

moitié de volume et d'épaisseur du Messager boiteux.--

A moins d'être comme moi dans le secret, on ne devineroit jamais comment

ce saint homme put y employer tant de temps;--hors qu'il n'en passât la

plus grande partie à peigner ses moustaches, ou à jouer à la _prime_

avec son chapelain.--Mais je veux le dire à la face de l'univers, je

veux expliquer la méthode de Jean de la Casa;--ne fût-ce que pour

l'encouragement du petit nombre d'auteurs, qui écrivent pour la gloire

plus que pour l'argent.

J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, (dont j'honore et respecte

infiniment la mémoire au dépit de sa Galathée), n'eût été qu'un clerc

obscur, d'un génie étroit, d'un esprit lourd, qu'un homme médiocre

enfin,--lui et sa Galathée auroient pu rouler ensemble pendant neuf

cents soixante-cinq ans, ce qui, je crois, est l'âge que vécut

Mathusalem,--je n'aurois pas pris la peine de relever ce phénomène.

Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit rien moins qu'un homme médiocre.

Il avoit un génie facile, un esprit élégant, une imagination

riche.--Mais avec tous ces grands avantages qu'il avoit reçus de la

nature, et qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée,

croiriez-vous, monsieur, que le jour le plus long de l'été lui suffisoit

à peine pour en écrire une ligne et demie.--Oh! dites-vous, c'est abuser

de la patience des gens.

Non, monsieur, voici le fait.

Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit mis dans la tête que les

premières idées de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non pas pour

son amusement particulier, mais avec le projet de donner son ouvrage au

public, étoient toujours une suggestion du diable.--C'étoit-là le sort

des écrivains ordinaires. Mais quand cet écrivain se trouvoit être un

personnage important, un homme revêtu d'un caractère vénérable, soit

dans l'église, soit dans l'état,--«alors, disoit l'archevêque de

Bénévent, du moment qu'il prend la plume, tous les diables de l'enfer

sortent de leurs cachots pour venir le tenter;--ils tiennent leurs

assises autour de lui;--il n'a plus une pensée dont il puisse être

assuré: elles sont toutes l'ouvrage du démon.--Elles ont beau lui

paroître bonnes, excellentes même, il n'importe.--Quelque forme qu'elles

prennent, c'est toujours quelque suggestion diabolique, contre laquelle

il doit se tenir en garde.--Oui, s'écrioit l'archevêque, la vie d'un

auteur, quoiqu'il se persuade peut-être le contraire, doit se passer à

combattre plus qu'à écrire; et son noviciat est le même que celui d'un

guerrier.--La mesure de leur résistance est, pour l'un comme pour

l'autre, la mesure de leur talent.»

Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa transportoit mon père; et

s'il avoit pu l'accorder entièrement avec sa croyance, je ne doute point

qu'il n'eût donné de grand cœur les dix meilleurs arpens de son domaine

de Shandy pour en avoir été l'inventeur.--J'expliquerai quelque jour, en

parlant des opinions religieuses de mon père, jusqu'à quel point il

croyoit au diable.--Pour le moment, il suffit de dire que, n'ayant pas

cet honneur-là, dans le sens littéral de la doctrine reçue, il se

contentoit d'en prendre l'allégorie.--Il disoit souvent, surtout lorsque

sa plume étoit un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de sens, de

vérité et de connoissance cachées dans la parabole de Jean de la Casa,

que dans aucune des fictions poëtiques, ou des annales mystérieuses de

l'antiquité.

«Le diable, disoit-il, n'est autre chose que le préjugé: la quantité de

préjugés que nous suçons avec le lait de nos mères, voilà, frère Tobie,

les diables qui rodent autour de nous, qui président à nos veilles; et

si un écrivain s'abandonne lâchement à leur impulsion, que sortira-t-il

de sa plume?--Rien, s'écrioit-il, en jetant la sienne avec colère,--rien

que le résultat trivial du caquet des nourrices, et des absurdités de

toutes les bonnes femmes (je dis des deux sexes), dont le royaume est

peuplé.»

Je n'entreprendrai pas de donner une meilleure raison de la lenteur avec

laquelle mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà dit qu'après trois

ans et plus d'un travail opiniâtre, il en étoit à peine à la moitié.--Ce

qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant tout ce temps, je fus

négligé, et entièrement abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas un

moindre inconvénient, c'est que la première partie de l'ouvrage, qui

étoit la plus soignée, et à laquelle mon père avoit pris le plus de

peine, devenoit absolument perdue pour moi.--Chaque jour, chaque heure

en rendoit une ou deux pages inutiles.

Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil de l'humaine sagesse, que

la Providence permit qu'un des plus sages d'entre les hommes s'abusât

ainsi lui-même, et manquât son but en le poursuivant trop vivement.

Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement ses actes de

_résistance_; ou, pour parler autrement, il avança si lentement dans son

ouvrage, et je me mis à vivre et à croître si vîte, que je l'aurois

laissé tout-à-fait derrière moi, et que son instruction eût été perdue

pour la génération à laquelle il l'avoit destinée, sans un petit

accident, que je ne veux pas cacher un seul moment au lecteur, si je

peux trouver le moyen de le raconter avec décence.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 26 / 120 题