_Avis aux Ecrivains._
Après que l'ordre eut été un peu rétabli dans la famille, et que Suzanne
eut été mise en possession de sa robe de satin vert,--la première chose
qui vint à l'esprit de mon père, fut de prendre la plume, à l'exemple de
Xénophon, et de composer une _Tristrapédie_, ou système d'éducation pour
moi.--Il s'agissoit de rassembler toutes ses idées éparses, ses
connoissances, ses principes, et d'en faire un corps d'instruction qui
pût embrasser toutes les différentes époques de mon enfance.
J'étois le dernier rejeton de mon père.--Il avoit, à son compte, perdu
mon frère Robert en entier, et moi aux trois quarts;--c'est-à-dire,
qu'il avoit été malheureux à mon égard dans les trois choses les plus
essentielles.--Conception interrompue par une sotte question de ma
mère,--nez coupé par la mal-adresse du docteur Slop,--nom de baptême
tronqué par l'imbécillité de Suzanne.--Il ne restoit à mon père d'autre
ressource que celle de mon éducation;--aussi s'y adonna-t-il avec autant
de zèle que mon oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine des
projectiles; mais il y avoit entre eux une grande différence.--Mon oncle
Tobie avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon père n'avoit pas de
maître; il tiroit tout de son propre fonds;--ou, s'il empruntoit quelque
chose des autres, il se donnoit tant de peine pour le tourner et le
retourner, jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage, que c'étoit
presque le même embarras pour lui.
Mon père y travailla pendant trois ans et plus; et, au bout de ce temps,
il étoit à peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.--Comme tous les
écrivains, il rencontra des difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il
pourroit rassembler et faire relier tout ce qu'il avoit à dire dans un
seul volume, assez petit pour être pendu au trousseau de ma mère parmi
ses clefs:--la matière s'étendoit, grossissoit sous sa main... Qu'aucun
homme ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais écrire un _in_-12.
Mon père cependant s'y livra tout entier, et avec un zèle
infatigable;--composant, méditant, travaillant chaque ligne et chaque
mot avec autant de précaution et de circonspection (quoique non pas
peut-être par un principe si religieux) que Jean de la Casa, cet
archevêque de Bénévent, qui passa quarante ans de sa vie à composer sa
_Galathée_, laquelle Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas la
moitié de volume et d'épaisseur du Messager boiteux.--
A moins d'être comme moi dans le secret, on ne devineroit jamais comment
ce saint homme put y employer tant de temps;--hors qu'il n'en passât la
plus grande partie à peigner ses moustaches, ou à jouer à la _prime_
avec son chapelain.--Mais je veux le dire à la face de l'univers, je
veux expliquer la méthode de Jean de la Casa;--ne fût-ce que pour
l'encouragement du petit nombre d'auteurs, qui écrivent pour la gloire
plus que pour l'argent.
J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, (dont j'honore et respecte
infiniment la mémoire au dépit de sa Galathée), n'eût été qu'un clerc
obscur, d'un génie étroit, d'un esprit lourd, qu'un homme médiocre
enfin,--lui et sa Galathée auroient pu rouler ensemble pendant neuf
cents soixante-cinq ans, ce qui, je crois, est l'âge que vécut
Mathusalem,--je n'aurois pas pris la peine de relever ce phénomène.
Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit rien moins qu'un homme médiocre.
Il avoit un génie facile, un esprit élégant, une imagination
riche.--Mais avec tous ces grands avantages qu'il avoit reçus de la
nature, et qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée,
croiriez-vous, monsieur, que le jour le plus long de l'été lui suffisoit
à peine pour en écrire une ligne et demie.--Oh! dites-vous, c'est abuser
de la patience des gens.
Non, monsieur, voici le fait.
Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit mis dans la tête que les
premières idées de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non pas pour
son amusement particulier, mais avec le projet de donner son ouvrage au
public, étoient toujours une suggestion du diable.--C'étoit-là le sort
des écrivains ordinaires. Mais quand cet écrivain se trouvoit être un
personnage important, un homme revêtu d'un caractère vénérable, soit
dans l'église, soit dans l'état,--«alors, disoit l'archevêque de
Bénévent, du moment qu'il prend la plume, tous les diables de l'enfer
sortent de leurs cachots pour venir le tenter;--ils tiennent leurs
assises autour de lui;--il n'a plus une pensée dont il puisse être
assuré: elles sont toutes l'ouvrage du démon.--Elles ont beau lui
paroître bonnes, excellentes même, il n'importe.--Quelque forme qu'elles
prennent, c'est toujours quelque suggestion diabolique, contre laquelle
il doit se tenir en garde.--Oui, s'écrioit l'archevêque, la vie d'un
auteur, quoiqu'il se persuade peut-être le contraire, doit se passer à
combattre plus qu'à écrire; et son noviciat est le même que celui d'un
guerrier.--La mesure de leur résistance est, pour l'un comme pour
l'autre, la mesure de leur talent.»
Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa transportoit mon père; et
s'il avoit pu l'accorder entièrement avec sa croyance, je ne doute point
qu'il n'eût donné de grand cœur les dix meilleurs arpens de son domaine
de Shandy pour en avoir été l'inventeur.--J'expliquerai quelque jour, en
parlant des opinions religieuses de mon père, jusqu'à quel point il
croyoit au diable.--Pour le moment, il suffit de dire que, n'ayant pas
cet honneur-là, dans le sens littéral de la doctrine reçue, il se
contentoit d'en prendre l'allégorie.--Il disoit souvent, surtout lorsque
sa plume étoit un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de sens, de
vérité et de connoissance cachées dans la parabole de Jean de la Casa,
que dans aucune des fictions poëtiques, ou des annales mystérieuses de
l'antiquité.
«Le diable, disoit-il, n'est autre chose que le préjugé: la quantité de
préjugés que nous suçons avec le lait de nos mères, voilà, frère Tobie,
les diables qui rodent autour de nous, qui président à nos veilles; et
si un écrivain s'abandonne lâchement à leur impulsion, que sortira-t-il
de sa plume?--Rien, s'écrioit-il, en jetant la sienne avec colère,--rien
que le résultat trivial du caquet des nourrices, et des absurdités de
toutes les bonnes femmes (je dis des deux sexes), dont le royaume est
peuplé.»
Je n'entreprendrai pas de donner une meilleure raison de la lenteur avec
laquelle mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà dit qu'après trois
ans et plus d'un travail opiniâtre, il en étoit à peine à la moitié.--Ce
qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant tout ce temps, je fus
négligé, et entièrement abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas un
moindre inconvénient, c'est que la première partie de l'ouvrage, qui
étoit la plus soignée, et à laquelle mon père avoit pris le plus de
peine, devenoit absolument perdue pour moi.--Chaque jour, chaque heure
en rendoit une ou deux pages inutiles.
Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil de l'humaine sagesse, que
la Providence permit qu'un des plus sages d'entre les hommes s'abusât
ainsi lui-même, et manquât son but en le poursuivant trop vivement.
Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement ses actes de
_résistance_; ou, pour parler autrement, il avança si lentement dans son
ouvrage, et je me mis à vivre et à croître si vîte, que je l'aurois
laissé tout-à-fait derrière moi, et que son instruction eût été perdue
pour la génération à laquelle il l'avoit destinée, sans un petit
accident, que je ne veux pas cacher un seul moment au lecteur, si je
peux trouver le moyen de le raconter avec décence.