Retour de l'île d'Elbe.--Départ pour Naples.--Noémi D***

En quittant l'île d'Elbe, ma première idée fut de débarquer à Antibes.

Je voulais passer en Provence pour quelques intérêts; mais les vents de

ma destinée en ordonnèrent autrement. Je m'abandonnai sans trop de

regret aux volontés du hasard, et j'allais bientôt le remercier de

m'avoir, en contrariant mes projets, ménagé une bien douce compensation

en me faisant rencontrer au port de Saint-Raphen la dame dont j'ai déjà

parlé dans la campagne de France, et qui, sous toutes sortes de

rapports, m'inspirait un singulier intérêt. Noémi D*** était attachée au

roi Joachim par une amitié d'enfance dont les années ne firent que

multiplier les preuves. Son voyage à l'île d'Elbe le témoignait assez.

Elle me communiqua la lettre dont elle était chargée. J'avoue que je ne

répondis pas à sa confiance par un aussi entier abandon, ne regardant

pas ma mission comme un secret qui n'appartînt qu'à moi seule, et

redoutant que Noémi ne résistât au désir de m'accompagner dans le voyage

de Naples. Je l'aimais pourtant de cette amitié vive qu'était fait pour

inspirer son caractère. Mais j'allais avoir des fatigues à subir, de

nouvelles missions peut-être à accepter. Tout cela était ma vie et

n'aurait pu s'exécuter avec une femme charmante, qui m'avait déjà tant

inspiré de craintes dans une ou deux journées militaires de la campagne

de France. Je lui dis donc simplement que j'allais à Paris. «Nous nous y

retrouverons, me disait-elle, à moins que Joachim ne devienne malheureux

comme je le crains. Alors je n'aurai plus de patrie, et mon sort ne se

séparera plus du sort de l'ami de mon enfance.

«--Mon Dieu, une pareille exaltation sans amour est bien héroïque...

«--Mon amie, s'il y a héroïsme, c'est celui du coeur, et cela ne doit pas

étonner le vôtre.

«--À merveille, ma chère Noémi; mais avec cinq ou six ans de moins vous

devez être dangereusement jolie pour un amour... platonique; et à moins

que vous ne me fassiez un récit de tous les détails du triomphe, ma

chère Noémi, je reste dans une complète incrédulité.» Noémi, trop

spirituelle pour tomber dans les grimaces si déplaisantes de la fausse

vertu, me répondit avec un sourire charmant: «Je n'ose déclarer que je

fus toujours bien aise du platonisme de notre amitié; je crois que plus

d'une fois il m'est arrivé de le maudire, et je sais que j'aurais donné

ma vie pour presser contre mon sein cette tête noble et fière, si

Joachim avait pu partager le délire qu'il y faisait naître. Après cet

aveu, vous pouvez me croire, Murat ne fut jamais pour moi, et vous allez

entendre comment, qu'un ami, un bienfaiteur, un frère.» Ici Noémi me fit

le récit naïf qu'on va lire, et qui inspirera aux lecteurs, j'ose le

croire, autant d'intérêt que j'en éprouvai moi-même en l'écoutant.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 28 / 38 题