CHAPITRE XVII.

SOMMAIRE. --Les lieux de Prostitution à Rome. --Leurs différentes

catégories. --Les quarante-six lupanars d'utilité publique. --Les

quatre-vingts bains de la première région. --Le _petit sénat des

femmes_, fondé par Héliogabale. --Les lupanars de la région Esquiline,

de la région du grand Cirque, et de la région du temple de la Paix.

--La Suburre. --Les _cellules_ voûtées du grand Cirque. --Les _Cent

Chambres_ du port de Misène. --Description d'un lupanar. --Les

cellules des prostituées. --L'écriteau. --Ameublement des chambres.

--Peintures obscènes. --Décoration intérieure des cellules. --Lupanars

des riches. --Origine du mot _fornication_. --Les _stabula_ ou

lupanars du dernier ordre. --Les _pergulæ_ ou balcons. --Les

_turturillæ_ ou colombiers. --Le _casaurium_ ou lupanar extra-muros.

--Origine du mot _casaurium_. --Les _scrupedæ_ ou pierreuses.

--_Meritoria_ et _Meritorii_. --Les _ganeæ_ ou tavernes souterraines.

--Origine du mot _lustrum_. --Personnel d'un lupanar. --Le _leno_ et

la _lena_. --Les _ancillæ ornatrices_. --Les _aquarii_ ou _aquarioli_.

--Le _bacario_. --Le _villicus_. --_Adductores_, _conductores_ et

_admissarii_. --Costume des _meretrices_ dans les lupanars. --Fêtes

qui avaient lieu dans les lupanars à l'occasion des filles qui se

prostituaient pour la première fois, et lors de l'ouverture d'un

nouveau lupanar. --Loi Domitienne relative à la castration. --Les

_castrati_, les _spadones_ et les _thlibiæ_. --Messaline au lupanar.

--Le prix de la virginité de Tarsia, et le prix courant de ses

faveurs. --Tableau d'un lupanar romain, par Pétrone. --Salaire des

lupanars. --Dissertation sur l'écriteau de Tarsia. --Prix de la

location d'une cellule. --Les _quadrantariæ_ et les _diobolares_.

Les lieux de Prostitution à Rome étaient, devaient être aussi nombreux

que les prostituées; ils présentaient aussi bien des variétés, que leur

nom se chargeait de signaler ordinairement, de même que les noms des

filles publiques caractérisaient également les différents genres de leur

métier. Il y avait, comme nous l'avons dit, deux grandes catégories de

filles, les sédentaires et les vagantes, les diurnes et les nocturnes;

il y avait aussi deux principales espèces de maisons publiques, celles

qui n'étaient destinées qu'à l'exercice de la Prostitution légale, les

lupanars proprement dits, et celles qui, sous divers prétextes,

donnaient asile à la débauche et lui offraient, pour ainsi dire, les

moyens de se cacher, comme les cabarets, les tavernes, les bains, etc.

On comprend que ces établissements, toujours suspects et mal famés,

n'étaient point entretenus sur le même pied, et recevaient, de la

Prostitution qui s'y glissait sournoisement ou qui s'y installait avec

effronterie, un aspect particulier, une physionomie locale, une vie plus

ou moins animée, plus ou moins indécente.

Publius Victor, dans son livre des _Lieux et des Régions de Rome_,

constate l'existence de quarante-six lupanars; mais il n'entend parler

que des plus importants, qui pouvaient être regardés comme des

fondations d'utilité publique et qui étaient placés sous la surveillance

directe des édiles. Il serait difficile d'expliquer autrement ce petit

nombre de lupanars, en comparaison du grand nombre des mérétrices.

Sextus Rufus, dans sa nomenclature des Régions de Rome, n'énumère pas

les lupanars qui s'y trouvaient, mais il le laisse assez entendre, en

comptant quatre-vingts bains dans la première région, dite de la porte

Capène, outre les Thermes de Commode, ceux de Sévère, et plusieurs bains

qu'il désigne par les noms de leurs fondateurs ou de leurs

propriétaires. Il ne cite, d'ailleurs, nominativement qu'un seul

lupanar; créé par Héliogabale dans la sixième région, sous l'insolente

dénomination de _petit sénat des femmes_ (_senatulum mulierum_). Il n'y

a pas dans les auteurs latins une seule description complète de lupanar;

mais on peut la faire aisément, avec la plus scrupuleuse exactitude,

d'après cinq ou six cents passages des poëtes, qui conduisent sans façon

leurs lecteurs dans ces endroits, qu'ils supposaient sans doute leur

être familiers. On doit penser que si l'organisation intérieure des

lupanars était à peu près la même dans tous, ils différaient

d'ameublement, en raison du quartier où ils étaient situés. Ainsi, les

plus sales et les plus populaciers furent certainement ceux de la

cinquième région, dite Esquiline, et ceux de la onzième région, dite du

grand Cirque; les plus élégants et les plus convenables, ceux de la

quatrième région, dite du temple de la Paix, laquelle renfermait le

quartier de l'Amour et celui de Vénus. Quant à la Suburre, située dans

la deuxième région, dite du mont Coelius, elle réunissait autour du

grand marché (_macellum magnum_) et des casernes de troupes étrangères

(_castra peregrina_) une foule de maisons de Prostitution (_lupariæ_),

comme les qualifie Sextus Rufus dans sa nomenclature, et un nombre plus

considérable encore de cabarets, d'hôtelleries, de boutiques de barbiers

(_tabernæ_) et de boulangeries. Les autres régions de la ville n'étaient

point exemptes du fléau des _lupariæ_, puisqu'elles possédaient aussi

des boulangers, des barbiers et des hôteliers; mais ces mauvais lieux y

furent toujours rares et peu fréquentés: les édiles avaient soin,

d'ailleurs, de les repousser autant que possible dans les régions

éloignées du centre de la ville, d'autant plus que la clientèle

ordinaire de ces lieux-là habitait les faubourgs et les quartiers

plébéiens. Ce fut, de tout temps, autour des théâtres, des cirques, des

marchés et des camps, que les lupanars se groupaient à l'envi, pour

lever un plus large tribut sur les passions et la bourse du peuple.

Le grand Cirque paraît avoir été entouré de cellules voûtées (_cellæ_ et

_fornices_), qui ne servaient qu'à la Prostitution pour l'usage du bas

peuple, avant, pendant et après les jeux; mais il ne faudrait pas faire

entrer ces asiles de débauche, accrédités par l'usage, dans la catégorie

des lupanars réglementés par la police édilienne. Prudentius, en

racontant le martyre de sainte Agnès, dit positivement que les grandes

voûtes et les portiques qui subsistaient encore de son temps auprès du

grand Cirque, avaient été abandonnés à l'exercice public de la débauche;

et Panvinius, dans son traité _des Jeux_ du Cirque, conclut, de ce

passage, que tous les cirques avaient également des lupanars, comme

annexes indispensables. On sait, en effet, que les mérétrices qui

assistaient aux solennités du cirque et aux représentations du théâtre,

quittaient leur siége aussi souvent qu'elles étaient appelées, pour

contenter des désirs qui se multipliaient et s'échauffaient autour

d'elles. Le savant jésuite Boulenger, dans son traité _du Cirque_,

n'hésite pas à déclarer que la Prostitution avait lieu dans le Cirque,

dans le théâtre même, et il cite ce vers d'un vieux poëte latin, en

l'honneur d'une courtisane bien connue au grand Cirque: _Deliciæ populi,

magno notissima Circo Quintilia_. En effet, sous les gradins que le

peuple occupait, se croisaient des voûtes formant de sombres retraites,

favorables à la Prostitution populaire, qui ne demandait pas tant de

raffinements. On serait presque autorisé à donner la même destination

aux ruines d'une immense construction souterraine, qu'on voit encore

près de l'ancien port de Misène, et qu'on appelle toujours les _Cent

Chambres_ (_centum cameræ_). Il est probable que ce singulier édifice,

dont l'usage est resté ignoré et incompréhensible, n'était qu'un vaste

lupanar approprié aux besoins des équipages de la flotte romaine.

Mais habituellement les lupanars, loin d'être établis sur d'aussi

gigantesques proportions, ne contenaient qu'un nombre assez borné de

cellules très-étroites, sans fenêtres, n'ayant pas d'autre issue qu'une

porte, qui n'était fermée souvent que par un rideau. Le plan d'une des

maisons de Pompéï peut donner une idée fort juste de ce qu'était un

lupanar, quant à l'ordonnance des cellules, qui s'ouvraient sans doute

sous un portique et sur une cour intérieure, comme dans ces maisons où

les chambres à coucher (_cubiculi_), généralement fort exiguës et

contenant à peine la place d'un lit, ne sont éclairées que par une

porte, où deux personnes ne passeraient pas de front. Les chambres

étaient seulement plus nombreuses et plus rapprochées les unes des

autres dans les lupanars. Pendant le jour, l'établissement étant fermé

n'avait pas besoin d'enseigne, et ce n'était qu'un luxe inutile lorsque

le maître du lieu faisait peindre sur la muraille l'attribut obscène de

Priape: on en suspendait la figure à l'entrée du repaire qui lui était

dédié. Le soir, dès la neuvième heure, un pot à feu ou une grosse lampe

en forme de phallus servait de phare à la débauche, qui s'y rendait

d'un pas hardi ou qui y était quelquefois attirée par hasard. Les filles

se rendaient chacune à son poste avant l'ouverture de la maison; chacune

avait sa cellule accoutumée, et devant la porte de cette cellule, un

écriteau sur lequel était inscrit le nom d'emprunt (_meretricium nomen_)

que portait la courtisane dans l'habitude de son métier. Souvent,

au-dessous du nom, se trouvait marqué le taux de l'admission dans la

cellule, pour éviter des réclamations de part et d'autre. La cellule

était-elle occupée, on retournait l'écriteau, derrière lequel on lisait:

OCCUPATA. Quand la cellule n'avait pas d'occupant, on disait, dans le

langage de l'endroit, qu'elle était _nue_ (_nuda_). Plaute, dans son

_Asinaria_, et Martial, dans ses épigrammes, nous ont conservé ces

détails de moeurs. «Qu'elle écrive sur sa porte, dit Plaute: _Je suis

occupée_.» Ce qui prouve qu'en certaines circonstances, l'inscription

était tracée à la craie ou au charbon par la courtisane elle-même.

«L'impudique _lena_, dit Martial, ferme la cellule dégarnie d'amateur»

(_obscena nudam lena fornicem clausit_). Un passage de Sénèque, mal

interprété, avait fait croire que dans certains lupanars, les

mérétrices, qui se tenaient en dehors de la porte, portaient l'écriteau

pendu au cou et même attaché au front; mais on a mieux compris cette

phrase: _Nomen tuum pependit in fronte; stetisti cum meretricibus_, en

voyant cet écriteau suspendu devant la porte (_in fronte_), tandis que

les filles restaient assises à côté.

Les chambres étaient meublées à peu près toutes de la même manière; la

différence ne consistait que dans le plus ou moins de propreté du

mobilier et dans les peintures qui ornaient les cloisons. Ces peintures

à la détrempe et à l'eau d'oeuf représentaient, soit en tableaux, soit

en ornements, les sujets les plus conformes à l'usage habituel du local:

c'étaient, dans les lupanars du peuple, des scènes grossières de la

Prostitution; dans les lupanars d'un ordre plus relevé, c'étaient des

images érotiques tirées de la mythologie; c'étaient des allégories aux

cultes de Vénus, de Cupidon, de Priape et des dieux lares de la

débauche. Le phallus reparaissait sans cesse sous les formes les plus

bouffonnes; il devenait tour à tour oiseau, poisson, insecte; il se

blottissait dans des corbeilles de fruits; il poursuivait les nymphes

sous les eaux et les colombes dans les airs; il s'enroulait en

guirlandes, il se tressait en couronnes: l'imagination du peintre

semblait se jouer avec le signe indécent de la Prostitution, comme pour

en exagérer l'indécence; mais ce qui est remarquable, dans ces peintures

si bien appropriées à la place qu'elles occupaient, on ne voyait jamais

figurer isolément l'organe de la femme, comme si ce fût une convention

tacite de le respecter dans le lieu même où il était le plus méprisable.

Au reste, les mêmes scènes, les mêmes images, se rencontraient souvent

dans l'ornementation peinte des chambres à coucher conjugales: la pudeur

des yeux n'existait plus chez les Romains, qui avaient presque déifié

la nudité. La décoration intérieure des cellules du lupanar ne se

recommandait pas, d'ailleurs, par sa fraîcheur et par son éclat: la

fumée des lampes et mille souillures sans nom déshonoraient les

murailles qui portaient çà et là les stigmates de leurs hôtes inconnus.

Quant à l'ameublement, il se composait d'une natte, d'une couverture et

d'une lampe. La natte, d'ordinaire grossièrement tressée en jonc ou en

roseau, était souvent déchiquetée et toujours usée, aplatie; on la

remplaçait, dans quelques maisons, par des coussins et même par un petit

lit en bois (_pulvinar_, _cubiculum_, _pavimentum_); la couverture,

hideusement tachée, n'était qu'un misérable assemblage de pièces, en

étoffes différentes, qu'on appelait, à cause de cela, _cento_ ou

rapiéçage. La lampe, en cuivre ou en bronze, répandait une clarté

indécise à travers une atmosphère chargée de miasmes délétères qui

empêchaient l'huile de brûler et la flamme de s'élever au-dessus de son

auréole fumeuse. Ce misérable mobilier était choisi exprès, pour que

personne n'eût l'idée de se l'approprier: il n'y avait rien à voler dans

ces lieux-là.

Cependant il est certain, d'après les désignations mêmes des maisons de

débauche, qu'elles n'étaient pas toutes fréquentées par la vile

populace, et qu'elles offraient par conséquent de notables différences

en leur régime intérieur. Dans les lupanars les mieux ordonnés, une

fontaine et un bassin ornaient la cour carrée, _impluvium_, autour de

laquelle on avait ménagé les cellules ou chambres, _cellæ_; ailleurs,

ces chambres se nommaient _sellæ_, siéges à s'asseoir, parce qu'elles

étaient trop petites pour y mettre un lit. Mais dans les lupanars

réservés exclusivement à la plèbe, et qui n'étaient autres que des caves

ou des souterrains, chaque cellule, étant voûtée, se nommait _fornix_;

c'est de ce mot-là, devenu bientôt synonyme de _lupanar_, qu'on a fait

_fornication_, pour exprimer ce qui se passait dans les ténèbres des

_fornices_. L'odeur infecte de ces voûtes était proverbiale, et ceux qui

y avaient pénétré portaient longtemps avec eux cette odeur nauséabonde

dans laquelle on ne sentait pas seulement la fumée et l'huile: _Olenti

in fornice_, dit Horace, _redolet adhuc fuliginum fornicis_, dit

Sénèque. Il y avait des lupanars du dernier ordre, qu'on appelait

_stabula_, parce que les visiteurs y étaient reçus pêle-mêle sur la

paille, comme dans une écurie. Les _pergulæ_ ou balcons devaient ce

surnom à leur genre de construction: ici, une galerie ouverte régnait le

long du premier étage et surplombait la voie publique; les filles

étaient mises en montre sur cette espèce d'échafaud, et le lénon ou la

léna se tenait, en bas, à la porte; là, au contraire, lénon ou léna

occupait une fenêtre haute et dominait du regard son troupeau de garçons

ou de filles. Quelquefois la _pergula_ n'était qu'une petite maison

basse à auvent, sous lequel étaient assises les victimes de l'un et de

l'autre sexe. Quand le _lupanar_ était surmonté d'une sorte de tour ou

de pyramide, en haut de laquelle on allumait le soir un fanal, on

l'appelait _turturilla_ ou colombier, parce que les tourterelles ou les

colombes y avaient leur nid; saint Isidore de Séville, en parlant de ces

nids-là, se permet un jeu de mots assez peu orthodoxe: _Ita dictus

locus, quo corruptelæ fiebant, quod ibi turturi opera daretur, id est

peni_. Le _casaurium_ était le lupanar extra-muros, simple cabane

couverte de chaume ou de roseaux, qui servait de retraite à la troupe

errante des filles en contravention avec la police de l'édile. Le mot

_casaurium_, dans la bouche du peuple, ne semblait pas venir de plus

loin que _casa_, chaumière, hutte, ou baraque; mais les savants

retrouvaient dans ce mot-là l'étymologie grecque de +kassa+ ou de

+kasaura+, qui signifiait _meretrix_: +kasaura+ avait fait tout

naturellement _casaurium_. C'était dans ces bouges que se réfugiaient

quelquefois les _scrupedæ_ (_pierreuses_), que la Prostitution cachait

ordinairement au milieu des pierres et des décombres.

Les lupanars avaient, en outre, des noms généraux qui s'appliquaient à

tous sans distinction: «_Meritoria_, dit saint Isidore de Séville, ce

sont les lieux secrets où se commettent les adultères.» C'étaient

surtout ceux consacrés à la Prostitution des hommes, des enfants, des

_meritorii_. «_Ganeæ_, dit Donatius, ce sont des tavernes souterraines,

où l'on fait la débauche, et dont le nom dérive du grec, +gas+, terre;»

«_Ganei_, dit le jésuite Boulenger, ce sont des boutiques de

Prostitution, ainsi nommées par analogie avec +ganos+, volupté, et

+gynê+, femme.» On employait fréquemment l'expression de _lustrum_ dans

le sens de lupanar, et ce qui n'avait été d'abord qu'un jeu de mots

était devenu une locution usuelle où l'on ne cherchait plus malice.

_Lustrum_ signifiait à la fois _expiation_ et _bois sauvage_. Les

premiers errements de la Prostitution s'enfonçaient dans l'ombre épaisse

des forêts, et depuis, comme pour expier ces moeurs de bête fauve, les

prostituées payaient un impôt _lustral_ expiatoire: de là l'origine du

mot _lustrum_ pour _lupanar_. «Ceux qui, dans les lieux retirés et

honteux, s'abandonnent aux vices de la gourmandise et de l'oisiveté, dit

Festus, méritent qu'on les accuse de vivre en bêtes (_in lustris vitam

agere_).» Le poëte Lucilius nous fait encore mieux comprendre la

véritable portée de cette expression dans ce vers: «Quel commerce

fais-tu donc en quêtant autour des murs dans les endroits écartés? (_in

lustris circum oppida lustrans_).» On appliquait avec raison le nom de

_desidiabula_ aux lupanars, pour représenter l'oisiveté de ses

malheureux habitants. S'il n'y avait que des femmes dans un

établissement de Prostitution, il prenait les noms de _sénat des

femmes_, de _conciliabule_, de _cour des mérétrices_ (_senatus

mulierum_, _conciliabulum_, _meretricia curia_, etc.); et selon que ces

noms étaient pris en bonne ou en mauvaise part, les épithètes qu'on y

ajoutait en complétaient le sens; Plaute traite aussi de _conciliabule

de malheur_ un de ces lieux infâmes. Quand l'une et l'autre Vénus,

suivant le terme latin le plus décent, trouvait à se satisfaire dans ces

repaires, on les qualifiait pompeusement de _réunion de tous les

plaisirs_ (_libidinum consistorium_).

Le personnel d'un lupanar variait autant que sa clientèle. Tantôt le

_leno_ ou la _lena_ n'avait dans son établissement que des esclaves

achetés de ses deniers et formés par ses leçons; tantôt ce personnage

n'était que le propriétaire du local et servait seulement

d'intermédiaire à ses clientes, qui lui laissaient une part dans les

bénéfices de chaque nuit; ici, le maître ou la maîtresse du logis

suffisait à tout, préparait les écriteaux, discutait les marchés,

apportait de l'eau ou des rafraîchissements, faisait sentinelle et

gardait les cellules _occupées_; là, ces spéculateurs dédaignaient de se

mêler de ces menus détails: ils avaient des servantes et des esclaves

qui vaquaient chacun à son emploi spécial; les _ancillæ ornatrices_

veillaient à la toilette des sujets, réparaient les désordres de la

toilette et refardaient le visage; les _aquarii_ ou _aquarioli_

distribuaient des boissons rafraîchissantes, de l'eau glacée, du vin et

du vinaigre aux débauchés qui se plaignaient de la chaleur ou de la

fatigue; le _bacario_ était un petit esclave qui donnait à laver et

présentait l'eau dans un vase (_bacar_) à long manche et à long goulot;

enfin, le _villicus_ ou fermier avait pour mission de débattre les prix

avec les clients et de se faire payer, avant de retourner l'écriteau

d'une cellule. Il y avait, en outre, des hommes et des femmes attachés à

l'établissement, pour pratiquer en sous-ordre le _lenocinium_; pour

aller aux alentours du lupanar recruter des chalands; pour appeler, pour

attirer, pour entraîner les jeunes et les vieux libertins: de là leurs

dénominations d'_adductores_, de _conductores_, et surtout

d'_admissarii_. Ces émissaires de Prostitution tiraient ce nom de ce

qu'ils étaient toujours prêts, au besoin, à changer de rôle et à se

prostituer eux-mêmes, si l'occasion s'offrait d'exciter à la débauche

pour leur propre compte. Au reste, dans la langue des éleveurs et des

paysans romains, _admissarius_ était tout simplement, tout naïvement,

l'étalon, le taureau, qu'on amène à la vache ou à la jument. Cicéron,

dans son discours contre Pison, nous donne une preuve de la monomanie de

ces chasseurs d'hommes et de ces chercheurs de plaisir: «Or, cet

admissaire, dès qu'il sut que ce philosophe avait fait un grand éloge de

la volupté, se sentit piqué au vif, et il stimula tous ses instincts

voluptueux, à cette pensée qu'il avait trouvé non pas un maître de

vertu, mais un prodige de libertinage.»

Le costume des _meretrices_ dans les lupanars n'était caractérisé que

par la coiffure, qui consistait en une perruque blonde; car la

courtisane prouvait par là qu'elle n'avait aucune prétention au titre de

matrone, toutes les Romaines ayant des cheveux noirs qui témoignaient

pour elles de leur naissance _ingénue_. Cette perruque blonde, faite

avec des cheveux ou des crins dorés et teints, semble avoir été la

partie essentielle du déguisement complet que la courtisane affectait en

se rendant au lupanar; où elle n'entrait même qu'avec un nom de guerre

ou d'emprunt. Elle devait, d'ailleurs, sur d'autres points, éviter toute

ressemblance avec les femmes honnêtes; ainsi, elle ne pouvait porter la

bandelette (_vitta_), large ruban avec lequel les matrones tenaient

leurs cheveux retroussés; elle ne pouvait revêtir une stole, longue

tunique tombant sur les talons, réservée exclusivement aux matrones:

«Ils appelaient _matrones_, dit Festus, celles qui avaient le droit

d'avoir des stoles.» Mais les règlements de l'édile relatifs à

l'habillement des courtisanes ne concernaient pas celui qu'elles

adoptaient pour le service des lupanars. Ainsi, dans la plupart,

étaient-elles nues, absolument nues ou couvertes d'un voile de soie

transparent, sous lequel on ne perdait aucun secret de leur nudité, mais

toujours coiffées de la perruque blonde, ornée d'épingles d'or, ou

couronnée de fleurs. Non-seulement elles attendaient nues dans leurs

cellules, ou bien se promenant sous le portique (_nudasque meretrices

furtim conspatiantes_, dit Pétrone), mais encore, à l'entrée du lupanar,

dans la rue, sous le regard des passants: Juvénal, dans sa XIe satire,

nous montre un infâme giton sur le seuil de son antre puant (_nudum

olido stans fornice_). Souvent, à l'instar des prostituées de Jérusalem

et de Babylone, elles se voilaient la face, en laissant le reste du

corps sans voile, ou bien elles ne couvraient que leur sein avec une

étoffe d'or (_tunc nuda papillis prostitit auratis_, dit Juvénal). Les

amateurs (_amatores_) n'avaient donc qu'à choisir d'après leurs goûts.

Le lieu n'était, d'ailleurs, que faiblement éclairé par un pot à feu ou

par une lampe qui brûlait à la porte, et l'oeil le plus perçant ne

découvrait dans le rayon lumineux que des formes immobiles et des poses

voluptueuses. Dans l'intérieur des cellules, on n'en voyait pas beaucoup

davantage, quoique les objets fussent rapprochés de la vue, «et parfois

même, la lampe s'éteignant faute d'air ou d'huile, on ne savait pas

même, dit un poëte, si l'on avait affaire à Canidie ou à son aïeule.»

Lorsqu'une malheureuse, lorsqu'une pauvre enfant se sacrifiait pour la

première fois, c'était fête au lupanar; on appendait à la porte une

lanterne qui jetait une lumière inaccoutumée sur les abords de ce

mauvais lieu; on entourait de branches de laurier le frontispice de

l'horrible sanctuaire: ces lauriers outrageaient la pudeur publique

pendant plusieurs jours; et quelquefois, le sacrifice consommé, l'auteur

de cette vilaine action, qu'il payait plus cher, sortait du bouge,

couronné lui-même de lauriers. Cet impur ennemi de la virginité

s'imaginait avoir remporté là une belle victoire, et la faisait célébrer

par des joueurs d'instruments qui appartenaient aussi au personnel de

la débauche. Un tel usage, toléré par l'édile, était un outrage d'autant

plus sanglant pour les moeurs, que les nouveaux mariés conservaient,

surtout dans le peuple, une coutume analogue, et ornaient aussi de

branches de laurier les portes de leur demeure le lendemain des noces.

«_Ornentur_, dit Juvénal, _postes et grandi janua lauro_.» Tertullien

dit aussi en parlant de la nouvelle épouse: «Qu'elle ose sortir de cette

porte décorée de guirlandes et de lanternes, comme d'un nouveau

consistoire des débauches publiques.» On pourrait aussi entendre que

l'établissement et l'ouverture d'un nouveau lupanar donnaient lieu à ce

déploiement de lauriers et d'illuminations. En lisant Martial, Catulle

et Pétrone, on est forcé, avec tristesse, avec horreur, d'avouer que la

Prostitution des enfants mâles, dans les lupanars de Rome, était plus

fréquente que celle des femmes. Ce fut Domitien qui eut l'honneur de

défendre cette exécrable Prostitution, et si la loi qu'il décréta pour

l'empêcher ne fut pas rigoureusement observée, on doit croire qu'elle

arrêta les progrès effrayants de ces monstruosités. Martial adresse à

l'empereur cet éloge, qui nous permet de suppléer au silence des

historiens sur la loi domitienne relative aux lupanars: «Le jeune

garçon, mutilé autrefois par l'art infâme d'un avide trafiquant

d'esclaves, le jeune garçon ne pleure plus la perte de sa virilité, et

la mère indigente ne vend plus au riche entremetteur son fils, destiné

à la Prostitution. La pudeur qui, avant vous, avait déserté le lit

conjugal, a commencé à pénétrer jusque dans les réduits de la débauche.»

Ainsi donc, sous Domitien, on ne châtra plus les enfants, que l'on

changeait ainsi en femmes pour l'usage de la Prostitution, et Nerva

confirma l'édit de son prédécesseur; mais cette castration continua de

se faire, hors de l'empire romain, ou du moins hors de Rome, et des

marchands d'esclaves y amenaient sans cesse, sur le marché public, de

jeunes garçons mutilés de différentes manières, que proscrivait la

jurisprudence romaine, tout en autorisant les prêtres de Cybèle à faire

des eunuques, et les maîtres, à retrancher, en partie du moins, la

virilité de leurs esclaves. On connaissait donc trois espèces

d'eunuques, toutes trois utilisées par la débauche: _castrati_, ceux qui

n'avaient rien gardé de leur sexe; _spadones_, ceux qui n'en avaient que

le signe impuissant; et _thlibiæ_, ceux qui avaient subi, au lieu du

tranchant de l'acier, la compression d'une main cruelle.

Nous ne trouvons dans les écrivains latins que trois descriptions de

l'intérieur d'un lupanar et de ce qui s'y passait. Une de ces

descriptions, la plus célèbre, nous introduit avec Messaline dans le

bouge obscène où elle se prostitue aux muletiers de Rome: «Dès qu'elle

croyait l'empereur endormi, raconte Juvénal dans son admirable poésie,

que la prose est incapable de rendre, l'auguste courtisane, qui osait

préférer au lit des Césars le grabat des prostituées, et revêtir la

cuculle de nuit destinée à s'y rendre, se levait, accompagnée d'une

seule servante. Cachant ses cheveux noirs sous une perruque blonde, elle

entre dans un lupanar très-fréquenté, dont elle écarte le rideau

rapiécé; elle occupe une cellule qui est la sienne; nue, la gorge

couverte d'un voile doré, sous le faux nom de Lysisca inscrit à sa

porte, elle étale le ventre qui t'a porté, noble Britannicus! Elle

accueille d'un air caressant tous ceux qui entrent et leur demande le

salaire; puis, couchée sur le dos, elle soutient les efforts de nombreux

assaillants. Enfin, quand le lénon congédie ses filles, elle sort

triste, et pourtant elle n'a fermé sa cellule que la dernière; elle

brûle encore de désirs qu'elle n'a fait qu'irriter, et, fatiguée

d'hommes, mais non pas rassasiée, elle se retire le visage souillé, les

yeux éteints, noircie par la fumée de la lampe; elle porte au lit

impérial l'odeur du lupanar.» La fière indignation du poëte éclate dans

ce tableau et en fait presque disparaître l'obscénité. Après Juvénal,

c'est tomber bien bas que de citer un simple commentateur, Symphosianus,

qui a écrit sur l'_Histoire d'Apollonius de Tyr_ ce roman grec rempli de

fables, que toutes les littératures du moyen âge avaient adopté et

popularisé: «La jeune fille se prosterne aux pieds du lénon, dit

Symphosianus; elle s'écrie: Aie pitié de ma virginité et ne prostitue

pas mon corps en me déshonorant par un honteux écriteau! Le lénon

appelle le fermier des filles, et lui dit: «Qu'une servante vienne la

parer et qu'on mette sur l'écriteau: Celui qui déflorera Tarsia donnera

une demi-livre d'argent (environ 150 fr. de notre monnaie); ensuite,

elle sera livrée à tout venant, moyennant une pièce d'or (20 fr.)» Ce

passage serait encore plus précieux pour l'histoire des moeurs romaines,

si l'on était plus sûr du sens exact des mots _mediam libram_ et

_singulos solidos_, qui établissent, les uns, le prix particulier de la

virginité, les autres, le salaire commun de la Prostitution.

Pétrone, dans son _Satyricon_, nous a laissé un morceau trop curieux,

trop important, pour que nous ne le citions pas textuellement: c'est la

peinture d'un lupanar romain: «Las enfin de courir et baigné de sueur,

j'aborde une petite vieille qui vendait de grossiers légumes:

«Dites-moi, la mère, dis-je, est-ce que vous ne savez pas où j'habite?»

Charmée d'une politesse si naïve: «Pourquoi ne le saurais-je?»

reprit-elle. Elle se lève et se met à marcher devant moi. Je pensais que

ce fût une devineresse; mais bientôt, quand nous fûmes arrivés dans un

lieu très-écarté, cette aimable vieille tira un mauvais rideau: «C'est

ici, dit-elle, où vous devez habiter (_hic, inquit, debes habitare_).»

Comme j'affirmais ne pas connaître la maison, je vis des gens qui se

promenaient entre des mérétrices nues et leurs écriteaux. Je compris

tard, et même trop tard, que j'avais été amené dans un lieu de

Prostitution. Détestant les piéges de cette maudite vieille, je me

couvris la tête avec ma robe, et je me mis à fuir, au milieu du lupanar,

jusqu'à l'issue opposée (_ad alteram partem_).» Ce dernier trait du

récit sert à prouver qu'un lupanar avait d'ordinaire deux issues: l'une

par où l'on entrait, l'autre par où l'on sortait, sans doute sur deux

rues différentes, afin de mieux cacher les habitudes de ceux qui s'y

rendaient. On peut en conclure qu'il y avait pour un homme estimé une

sorte de honte à fréquenter ces lieux-là, malgré la tolérance des moeurs

romaines à cet égard. Il est certain, d'ailleurs, d'après diverses

autorités qui confirment le témoignage de Pétrone, qu'on n'entrait pas

au lupanar et qu'on n'en sortait pas sans avoir la tête couverte ou le

visage caché; les uns portaient, à cet effet, un cuculle ou capuchon

rabattu sur les yeux; les autres s'enveloppaient la tête avec leur robe

ou leur manteau. Sénèque, dans la _Vie heureuse_, parle d'un libertin

qui fréquentait les mauvais lieux non pas timidement, non pas en

cachette, mais même à visage découvert (_inoperto capite_). Capitolinus,

dans l'_Histoire Auguste_, nous montre aussi un empereur débauché,

visitant la nuit tavernes et lupanars, la tête couverte d'un cuculle

vulgaire (_obtecto capite cucullo vulgari_).

Quant au salaire des lupanars, il ne devait pas être fixe, puisque

chaque fille avait un écriteau indiquant son nom et son prix. Le passage

de Symphosianus, cité plus haut, a égaré les commentateurs qui ont

cherché à évaluer, chacun à sa manière, le tarif que le lénon avait

fixé pour la défloration de Tarsia et pour le prix courant de ses

faveurs; car les savants ne sont pas d'accord sur la valeur de la livre

et du sou dans l'antiquité. Symphosianus ne dit pas, d'ailleurs, s'il

s'agissait de la livre d'or ou de la livre d'argent. Dans le premier

cas, on a estimé que la demi-livre demandée sur l'écriteau de Tarsia, à

titre de vierge, représentait 433 fr. de notre monnaie actuelle; ce ne

serait que 37 fr. 64 c., si le lénon voulait parler d'une demi-livre

d'argent. Nous avons fait d'autres calculs et nous sommes arrivé à un

autre résultat. Selon nous, le prix de la prélibation (_primæ

aggressionis pretium_, disent les savants) aurait été de 150 fr.; quant

au taux des _stuprations_ suivantes, le docte Pierrugues le porte à 11

fr. 42 c. pour le sou d'or, et à 78 c. pour le sou d'argent. Nous avons

trouvé, dans nos chiffres, que c'étaient 20 fr. Au reste, ce salaire

n'avait rien d'uniforme, et comme il ne fut jamais soumis à aucun

contrôle administratif, il variait suivant les mérites et la réputation

de la personne que faisait connaître son écriteau nominatif. Cependant,

il y a dans Pétrone un détail précis qui nous permet de savoir à quel

prix on louait une cellule dans un lupanar: «Tandis que j'errais, dit

Ascylte, par toute la ville, sans découvrir en quel endroit j'avais

laissé mon gîte, je fus abordé par un citoyen à l'air respectable, qui

me promit très-obligeamment de me servir de guide. Entrant donc dans des

ruelles tortueuses, il me conduisit en ce mauvais lieu où il me fit ses

propositions malhonnêtes en tirant sa bourse. Déjà la dame du lieu avait

touché un as pour la cellule (_jam pro cellâ meretrix assem exegerat_).»

Si le louage d'une cellule coûtait un as (un peu plus d'un sou), on doit

supposer que le reste ne se payait pas fort cher. En effet, quand

Messaline demande le salaire (_æra proposcit_), Juvénal nous fait

entendre clairement qu'elle se contente de quelque monnaie de cuivre.

Nous avons déjà parlé ailleurs des prostituées qui ne se taxaient qu'à

deux oboles et à un quadrans, ce qui les avait fait surnommer

_quadrantariæ_ et _diobolares_. Festus explique ainsi le nom de

celles-ci: _Diobolares meretrices dicuntur, quæ duobus obolis ducuntur._

C'était la concurrence qui avait fait tomber si bas le salaire de la

Prostitution.

[Illustration:

Alp. Cabasson del.

Drouart imp.

Alp. Leroy et F. Lefman. Sculp.

LUPANAR ROMAIN

]

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 2/6 · 第 7 / 34 题