Au bruit qui se faisait à la porte de l'appartement, Jenny et Marguerite
venaient d'accourir; et cette scène, qui jusque-là s'était passée dans
l'ombre, se trouva inopinément éclairée. Impossible de rendre le
mouvement de surprise qui éclata à la fois chez les divers personnages
qui y jouaient un rôle. Jenny ne put contenir un cri étouffé; Marguerite
sentit la lampe qu'elle tenait vaciller dans sa main, elles deux hommes
en présence poussèrent une exclamation simultanée:
«Édouard!
--Le père Potard!»
Si chacun des acteurs ne se fût pas trouvé placé sous le coup de ses
propres émotions, il eût été impossible de ne pas remarquer le trouble
de la jeune fille et la pâleur soudaine qui se répandit sur son visage.
La mort, en la touchant, ne l'eût pas marquée d'une empreinte, plus
profonde. Heureusement l'effet de la surprise troubla le sang-froid
ordinaire du père Potard, et Jenny put se remettre de cette secousse
avant que des soupçons se fussent éveillés autour d'elle, ce qui lui
restait d'altération dans les traits fut facilement imputé à la frayeur,
et la jeune fille put se retirer dans sa chambre, le coeur plus
tranquille, pendant que le troubadour et l'homme qu'il avait si rudement
colleté échangeaient des explications sur leur singulière rencontre.
«Parbleu! s'écria Potard, voilà une aventure. C'est donc vous, Édouard
Beaupertuis! Ma foi, oui, c'est vous!»
Le jeune homme avait eu le temps de composer son maintien, et il
répondit d'une voix assez calme:
«Moi-même, monsieur; et il me semble que vous auriez pu avoir plus
d'égards pour les parements de mon habit, ajouta-t-il en lui montrant
ses vêtements fort endommagés par la lutte.
--J'en suis désolé, mon cher; mais dans ce moment-là je vous aurais mis
en charpie. Savez-vous pour qui je vous prenais?
--Non, ma foi!
--Pour un voleur, pour un infâme voleur!
--Monsieur!...
--Ne vous fâchez pas! C'est un malentendu qui peut arriver au plus
honnête homme. N'empêche que j'aurais eu tout à l'heure un plaisir
infini à vous massacrer. J'étais monté en diable!
--Je m'en suis aperçu, monsieur.
--Que voulez-vous! la nuit, on tape où l'on peut. Vous êtes heureux de
vous en tirer à aussi bon compte; j'avais soif de sang humain, j'aurais
bu dans votre crâne. Le ciel ne l'a pas permis... Mais oublions cela,
jeune Beaupertuis; venez dans la salle à manger pour vous remettre. Le
combat, est fini; il ne reste plus qu'à panser les blessures.
Marguerite, une fiole et deux verres.»
Les paroles avaient été échangées avec rapidité, et c'est à peine si
Édouard Beaupertuis avait pu placer quelques monosyllabes. Il avait
compris que tous les droits étaient du côté de Potard, en sa qualité de
maître du logis. Évidemment surpris par les incidents qui venaient de se
passer, on voyait qu'il se tenait sur ses gardes et luttait contre un
embarras intérieur. Il suivit machinalement le troubadour, s'assit avec
lui à une table, et accepta un verre de bière. L'entretien eût langui si
Potard n'avait eu soin de le relever.
«A présent que vous vous êtes un peu remonté le moral, dit-il,
expliquez-moi donc, jeune Beaupertuis, ce que vous faisiez tout à
l'heure sur le palier de cet appartement. Je suis curieux de
l'apprendre.»
Édouard était préparé à cette question, et cependant il ne put se
défendre d'un peu d'hésitation avant que d'y répondre. Il se décida
enfin, et prenant un ton plus familier;
«Mais il me semble, père Potard, répliqua-t-il, que vous deviez vous
attendre à ma visite.
--Tiens, c'est moi que vous veniez voir, Beaupertuis?
--Et qui serait-ce?
--Vous comptiez me trouver ici?
--Sans doute, père Potard.
--Voilà qui est étrange, poursuivit le troubadour en devenant plus
soucieux; oui, jeune homme, ceci est étrange. A neuf heures du soir,
sans vous tromper de porte. Diable! vous avez la main heureuse.
--Vous m'y aviez engagé, père Potard; souvenez-vous donc de ce que vous
me dîtes sur les Terreaux avant de nous séparer: place Saint-Nizier,
maison du boulanger, au troisième; ne manquez pas de me venir voir. Eh
bien! me voici!
--Vous voici au sixième, jeune Beaupertuis, et dans ma maison où il n'y
a point de boulanger. Je vous avais donné une fausse adresse, farceur.
Le père Potard n'est visible qu'au dehors; chez lui, jamais.»
Édouard comprit qu'il s'était enferré, et qu'il lui serait plus
difficile de sortir de ce mauvais pas qu'il ne l'avait d'abord cru. Il
balbutia quelques excuses; mais le troubadour l'interrompit et lui dit
avec un air sérieux:
«Jeune homme, pas de mauvaises défaites! On ne fait point aller le père
Potard comme le dernier des conscrits. Voyons, de la franchise. On vous
a suivi ce soir dans votre campagne du haut en bas de l'escalier, voici
près de deux heures que j'ai l'oeil sur vous. Je vous ai vu dans
l'allée, au premier, au second, et ainsi de suite, jusqu'au sixième
étage; je vous ai aperçu dans la chambre en face: j'ai suivi tout votre
manège, et ce n'est pas à moi que vous en donnerez à garder. Je suis
indiscret peut-être, mais j'ai mes raisons pour cela. Expliquez-vous
avec sincérité.»
La situation de Beaupertuis devenait de plus en plus embarrassante; mais
cet embarras même sembla lui rendre sa présence d'esprit. La vieille
Marguerite venait d'entrer dans la pièce où se trouvaient les deux
interlocuteurs; par un signe, le jeune homme fit comprendre au
troubadour qu'il ne pouvait, devant un tiers, entrer dans de plus amples
confidences; puis, quand la servante, après avoir achevé son service, se
fut retirée, il se leva, ferma la porte avec une espèce de solennité,
et, de retour à sa place, il ajouta gravement et à demi-voix:
«Père Potard, je vous crois un honnête homme.
--Je m'en flatte, Beaupertuis.
--Eh bien! sous le sceau du secret, je vais vous confier un mystère de
ma vie. Jurez-moi que ce que je vous dirai mourra dans votre oreille.
--Je vous le jure, jeune homme. Muet comme une tombe, vous pouvez y
compter. Allez, j'en ai gardé d'autres.
--Sachez donc, père Potard, que je poursuis une aventure avec une grande
dame de la ville, avec une comtesse de la place Bellecour, tout ce qu'il
y a de plus empanaché.
--Vous en êtes bien capable, répliqua le troubadour en souriant de ce
début; bien capable, et elle aussi. Cela me rappelle une certaine
marquise d'Arcis-sur-Aube, qui remonte pour moi à 1817 ...»
Les souvenirs anacréontiques abondaient dans la vie du troubadour, et
toutes les fois qu'on le mettait sur ce terrain, il sentait renaître ses
passions d'autrefois, et s'imaginait devoir reverdir les myrtes de sa
jeunesse. Édouard Beaupertuis ne pouvait choisir une diversion plus
heureuse aux soupçons vagues dont il était l'objet. Aussi reprit-il
toute son assurance.
«Vous le savez, père Potard, ajouta-t-il, l'amour vit de mystère; et,
pour cacher cette intrigue à tous les yeux, il a fallu s'entourer de
grandes précautions.
--A qui le dites-vous, jeune homme! C'est comme moi à Bar-sur-Seine,
pour la femme d'un pharmacien. Dans une cave, mon cher, dans une cave!
au milieu des drogues infectes de l'époux et sans le moindre luminaire!
On a bien raison de dire que la passion est aveugle. Achevez votre
récit; c'est plein d'intérêt.
--Il a donc fallu choisir en ville un lieu de rendez-vous, père Potard,
un quartier sûr, populeux, une maison à double entrée. C'est ici que le
hasard m'a conduit, sous votre propre toit; c'est dans cette chambre où
vous m'avez aperçu...
--Je vous comprends! Épargnez-moi le reste! Vous êtes un heureux coquin,
jeune Beaupertuis; mais pourquoi ne pas me dire cela tout de suite?
--Père Potard, un galant homme ne fait de semblables aveux qu'à la
dernière extrémité.
--Vous avez raison, Beaupertuis: c'est comme moi à Châlons-sur-Marne;
une aventure des plus burlesques avec l'épouse d'un notaire. Un jour il
y a alerte, surprise; je m'évade et me donne de l'air; mais le pan de
mon habit reste pris dans une porte. Que faire? Il s'agit de sacrifier
un frac neuf ou une pauvre femme. Je n'hésite pas une seconde; j'immole
le frac sur l'autel de ses charmes, et quitte la Champagne avec une
basque de moins. Voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français. Il
paraît que nous sommes de la même école.»
Le père Potard était de nouveau lancé, et il n'y avait plus d'effort à
faire pour lui donner le change. De la femme du notaire il passa à la
femme d'un passementier, raconta ses amours d'auberge es ses amours du
grand monde, composa une suite d'aventures dont il était le héros, et où
il jouait le rôle d'un Amadis et d'un Galaor; le tout entrecoupé de
quelques refrains, comme ceux-ci, par exemple:
Lisette seule a le droit de sourire
Quand je lui dis: Je suis indépendant.
Ou bien:
Allons, ma belle,
Paie à ton tour
D'un peu d'amour
Le troubadour.
«Beaupertuis, ajouta-t-il, vous êtes jeune, prêtez l'oreille à votre
ancien. Moi aussi j'ai été jeune, très-jeune; personne n'a été plus
jeune que moi. La vie sans amour est une pipe sans feu. En voyage, il
faut des femmes comme il faut des relais; autrement l'existence est un
vrai désert de Saharah. Encore dans le désert trouve-t-on des caravanes
de chameaux. Règle générale, le voyageur digne de ce nom se ménage un
caprice, par arrondissement; c'est le moins qu'il puisse, faire pour le
sentiment et sa dignité d'homme.»
Potard eût parlé longtemps ainsi sans être interrompu dans ses
excursions sur les domaines de la galanterie; Beaupertuis ne l'écoutait
que machinalement et s'abandonnait à ses popres réflexions. Pour peu
qu'on ait suivi ce récit avec quelque soin, on aura pu s'assurer de deux
choses: la première, c'est qu'Édouard était un habitué de cette maison:
la seconde, c'est qu'il ne s'attendait pas à y trouver le père Potard.
De stratagème en stratagème, il était parvenu à donner à ce dernier une
explication satisfaisante; mais il lui restait à éclaircir l'autre
partie du mystère. A quel titre le troubadour se trouvait il là, entre
ces deux femmes? Était-ce comme maître un comme commensal? Quels droits
avait-il sur cette jeune fille? Ces idées se pressaient dans l'esprit
d'Édouard, et un doute pénible venait s'y mêler. Sous l'empire de cette
préoccupation, il essaya de renverser les rôles, et de mettre son ancien
sur la sellette.
«Père Potard, lui dit-il, vous êtes en fonds pour les vieux péchés; ce
n'est pas d'aujourd'hui que votre réputation est faite; vous avez jonché
la France de victimes, on sait cela.
--Merci, Beaupertuis, vous rendez justice à vos maîtres; c'est d'un bon
naturel. La jeunesse est si présomptueuse à présent!
--Il me semble pourtant, troubadour, que de tous vos exploits, vous
oubliez le plus beau. Sur les grandes routes, on peut ne pas se montrer
toujours délicat; mais ici, corbleu! vous roulez, sur du choisi. Je vous
en fais mon compliment, c'est la fleur des pois.»
Ces paroles, prononcées avec une légèreté qui cachait mal un profond
dépit, opérèrent un changement à vue dans la physionomie du voyageur.
D'épanouie qu'elle était, elle devint tout à coup sombre et inquiète.
«Pour l'amour de Dieu, jeune homme, ne parlons pas de ça. Plaisantez
Potard pour tout ce qui dépasse le seuil de cette porte, c'est bien; il
s'y prêtera, il fera chorus. Potard au dehors sera toujours Potard,
Potard le noceur, le balochard, le joyeux compère, toujours prêt à
chanter la mère Godichon en troubadour qu'il est. Oui, à mort,
Beaupertuis, jusqu'à extinction de chaleur naturelle et d'_ut_ de
poitrine! Mais ici, ajouta-t-il avec un accent plein d'amertume, ici
rien, s'il vous plaît; rien sur cette maison, rien sur ce que vous avez
pu y voir. Le hasard vous y a fait entrer; oubliez tout, je vous en
conjure.
--Une si jolie fille, ce sera difficile, père Potard.
--Cessez ce langage, jeune homme, reprit le voyageur en prenant la main
d'Édouard et la serrant avec vivacité; cessez ce langage, ou nous nous
fâcherons. Vous avez un mystère dans votre vie; moi, j'en ai un aussi
qu'un seul homme au monde devra un jour connaître, et cet homme, ce
n'est pas vous. Écoutez, voulez-vous que nous restions en de bons
termes? ajouta-t-il d'un ton suppliant.
--Mais sans doute, père Potard, répondit le jeune homme, touché malgré
lui.
--Eh bien! jurez-moi de rayer cette soirée de votre mémoire, de ne m'en
plus parler, de n'en parler à personne au monde.
--Comme vous êtes solennel!
--Le jurez-vous?
--Mon Dieu, très-volontiers.
--Merci, jeune Beaupertuis, vous êtes un galant homme; mais il me faut
encore une promesse.
--Laquelle? Vous êtes exigeant aujourd'hui.
--C'est que vous ne chercherez plus à remettre le pied ici. Restons
chacun sur nos terres, et point d'excursions, s'il vous plaît. Vos
grandes dames en seraient trop jalouses.»
Après avoir prononcé ces mois, Potard se leva pour faire comprendre à
Édouard que la séance était terminée, il prit lui-même une lampe et
accompagna le jeune homme jusqu'à la porte de la maison, où ils
échangèrent un adieu en apparence cordial. Cependant, au moment de se
séparer, l'un et l'autre trahirent leur pensée par quelques paroles qui
moururent sur leurs lèvres.
«Un mystère! Eh bien! je le saurai malgré toi, vieux satyre, se dit
Beaupertuis.
--Ce jeune homme en a trop vu! Il faudra changer de logement,» se dit le
prudent Potard.
Quand le troubadour fut remonté, il voulut s'assurer si Jenny était
remise de ses frayeurs. La jeune fille n'avait pas quitté sa chambre, et
Marguerite venait de s'y asseoir à ses côtés avec son rouet. Potard les
trouva toutes les deux fort tranquilles; la physionomie de Jenny avait
même quelque chose de plus gai et de plus épanoui que de coutume.
«Eh bien! dit le voyageur en déposant sa lampe sur une chiffonnière,
voilà une soirée fertile en événements. Il l'a tout de même échappé
belle, ce jeune homme; un coup de pouce de plus et je l'étranglais.
J'étais si monté!
--Ce n'est donc pas un voleur? répondit Jenny en retenant avec peine un
sourire.
--Au contraire, c'est un très-galant homme, le fils d'un de nos
fabricants de châles; premier crédit; fameux papier!
--Le fils d'un fabricant! s'écria la jeune fille en relevant la tête. En
êtes-vous bien sûr, bon ami?
--C'est connue je le dis, ma petite.
--D'un fabricant de châles! ajouta-t-elle, redevenue rêveuse et
inquiète.
--Châles, soieries et nouveautés, reprit Potard; de gros faiseurs qui
ont maison à Londres et aux États-Unis, les Beaupertuis.
--Les Beaupertuis, bon ami; et ce jeune homme est un Beaupertuis?
--Édouard Beaupertuis, ma petite, un charmant enfant que, j'ai connu en
voyage; pauvre chanteur, mais beaucoup de moyens. Mais qu'est-ce que tu
as donc, Jenny? on dirait que tu vas passer. Comme te voilà pâle!
--Ce n'est rien, bon ami; l'émotion de tout à l'heure, l'idée que tel
homme, pouvait être, un voleur...
--Un voleur de coeurs, ma mignonne; c'est son genre d'industrie. Il
paraît que le gaillard s'en acquitte à merveille.
--Vous plaisantez toujours, dit la jeune fille de plus en plus troublée;
un voit que vous fréquentez les mauvais sujets, non ami.
--Allons, voilà que tu me grondes. Eh bien! tu as raison, je ne devrais
pas tenir de ces propos. Que veux-tu, petite? à cinquante ans on ne se
refait pas.
--C'est donc un coureur que votre Beaupertuis? reprit la jeune fille,
qui semblait craindre l'effet de ses scrupules et désirait prolonger
cette confidence.
--Un coureur? pas précisément, Jenny; il paraît au contraire qu'il
entretient une grande passion, une passion volcanique.
--Vraiment!...
--Oui; et c'est pour cela qu'il montait la garde dans l'escalier. Règle
générale, une passion véritable est la compagne des factions infiniment
prolongées.»
A ces mots les deux femmes, par un mouvement spontané, se regardèrent et
jetèrent ensuite les yeux sur Potard, comme si elles eussent craint un
piège. Celui-ci continua de l'air le plus naturel du monde:
«Au fait, l'objet en vaut la peine.
--Mon Dieu, bon ami, dit Jenny avec la mort dans l'âme, comme vous nous
faites soupirer après les choses. Au fond, qui se soucie de votre
Beaupertuis? ajouta-t-elle avec un peu d'emportement.
--Allons, petite, ne te fâche pas; j'ai voulu plaisanter. Les femmes
sont si curieuses! Voici l'affaire en quelques mots: le Beaupertuis a
une intrigue avec une grande dame.
--Une grande dame! s'écria Jenny, frappée au coeur.
--Une dame de Bellecour, poursuivit Potard. Il est entré avec moi dans
les plus grands détails: une dame à panaches, un morceau de choix. Il
faut dire qu'il est très-bien, ce jeune homme!»
La jeune fille ne put pas en entendre davantage; elle était à bout des
efforts qu'elle avait faits pour se vaincre. Son visage se décomposa, un
frisson violent se déclara dans tous ses membres, ses dents se
choquèrent avec une vivacité convulsée et elle tomba étendue sur le
parquet, mourante et sans mouvement. Marguerite courut chercher de l'eau
fraîche, et Potard, en donnant les premiers soins à la malade, dit à
demi-voix:
«Je m'en doutais: il y a quelque chose là-dessous. Pourvu que je suis
arrivé à temps!»