INVICTIS PAX.

Thorwaldsen s'était rendu à Lucerne, pour voir l'emplacement réservé à

ce monument. Il saisit avec joie cette occasion d'aller revoir son pays

natal. Pendant le court séjour qu'il fit à Copenhague, Frédéric VI, le

roi régnant, s'occupait de faire reconstruire l'église Notre-Dame, _vor

Frue Kirke_, presque entièrement détruite par le bombardement de 1807.

Il commanda à son illustre sujet les statues du Sauveur, de saint,

Jean-Baptiste et des douze apôtres.--Thorwaldsen revint bientôt à Rome,

où il travailla sans relâche à la composition et à l'exécution de ces

chefs-d'oeuvre. «J'ai visité, au palais Barberini, dit M. Valéry,

l'atelier de Thorwaldsen, qui, à Rome, semble avoir succédé à Canova

dans l'opinion européenne, et dont le talent pur, sévère, poétique, lui

est en quelque point supérieur, particulièrement dans les

bas-reliefs.--Ses treize statues colossales du Christ et des apôtres

sont une noble composition; le Christ, surtout, figure originale,

empreinte du génie simple et sublime de l'Évangile, a la majesté sans

terreur du Jupiter Olympien. Ces statues, destinées à la cathédrale de

Copenhague, montrent l'embarras qu'éprouve le protestantisme de la

nudité de son culte, et la pompe nouvelle qu'il cherche aujourd'hui à

lui donner. Thorwaldsen, malgré ses vingt années de séjour à Rome, est

resté complètement homme du Nord, et son âpre aspect, qui n'ôte rien à

sa politesse et à sa bienveillance, forme un vrai contraste avec ses

ouvrages, imités, inspirés de l'art grec, et les physionomies italiennes

qui peuplent son atelier.» Nous n'avons pas eu le bonheur de voir le

grand sculpteur danois; mais quelques-uns de nos amis, plus heureux que

nous, nous ont affirmé que l'aspect de Thorwaldsen n'avait rien d'âpre,

comme dit M. Valéry.--Sa belle tête, plus noble encore que ses plus

sublimes créations, rayonnait, de haut l'éclat du génie, et respirait en

même temps une affectueuse bonté. Ses longs cheveux blancs, retombant en

boucles soyeuses sur ses épaules, lui donnaient, dans les dernières

années de sa vie, l'air d'un barde inspiré; ses yeux bleus, qui

semblaient toujours éclairés par le feu de son âme tendre et exaltée,

avaient une douceur d'expression incomparable. «Rien qu'à le voir, dit

un critique anglais, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.»

Thorwaldsen ne revint définitivement dans sa patrie qu'en 1858, après

quarante-deux années d'absence. Il rentra en triomphateur dans cette

ville à laquelle il rapportait ses plus beaux chefs-d'oeuvre, et qu'il

ne devait jamais quitter. Le jour de son arrivée fut un jour de fête

nationale; une foule immense se porta à sa rencontre et salua son retour

des plus vives acclamations. Les poètes composèrent des vers en son

honneur. Le roi Christian VIII, qui l'avait connu à Rome et qui s'était

lié avec lui d'une étroite amitié, le nomma conseiller de conférence et

directeur de l'Académie des beaux-arts de Copenhague.

Le 25 mars dernier, Thorwaldsen se rendit, selon son habitude, au

théâtre. Avant que le spectacle fût commencé, il tomba à la renverse sur

son fauteuil. On l'emporta aussitôt dans sa maison; mais tous les

secours furent inutiles. Quelques minutes après il rendit le dernier

soupir, sans avoir essayé de proférer une parole, sans avoir poussé la

plus légère plainte. Il achevait, sa soixante-quatorzième année. Le jour

même de sa mort il avait travaillé à un buste de Luther et à une statue

d'Hercule, qu'il devait terminer bientôt pour le palais de

Christianburg.--Le samedi 30 mars, sa dépouille mortelle a été ensevelie

dans l'église de Holm. Toute la population de Copenhague assistait aux

funérailles de ce grand artiste, qui avait eu le bonheur rare de réunir

les qualités du coeur à celles de l'esprit.

Thorwaldsen laisse un nom qui ne périra jamais. Il nous serait

difficile, on le conçoit, de porter dès aujourd'hui un jugement sur ses

oeuvres, disséminées dans presque toutes les capitales de l'Europe; à

peine même si nous pourrions en donner une liste complète. La postérité

ratifiera, nous n'en doutons pas, la haute opinion que ses contemporains

ont toujours eue de son talent. Il restera, si ce n'est le premier, du

moins le second des sculpteurs de la première moitié du dix-neuvième

siècle; car on l'a souvent comparé à Canova, et la majorité des

connaisseurs a toujours persisté à placer Thorwaldsen au-dessus de son

illustre rival.--On l'a dit avec raison, «dans les plus beaux

chefs-d'oeuvre de Canova, un goût pur et exercé trouve des défauts à

corriger; les plus faibles ouvrages de Thorwaldsen offrent des beautés

qui enchantent.» Canova l'emporte peut-être dans les statues; mais dans

les bas-reliefs, Thorwaldsen se montre inimitable.

Le Danemark, l'Italie et l'Angleterre possèdent actuellement les

principaux chefs-d'oeuvre de Thorwaldsen. La villa Sommariva du lac Como

s'honore encore de montrer aux étrangers le _Triomphe, d'Alexandre_,

commandé jadis par Napoléon pour le palais Quirinal; les bas-reliefs si

connus du _Jour_ et de la _Nuit_, et dont l'_Illustration_ donne une

reproduction exacte, sont devenus la propriété de lord Lucan; M. Hope a

toujours conservé le _Jason_, et depuis il a acheté la _Psyché et le

Génie et l'Art_; au duc de Bedford appartient le bas-relief de _Psyché;

Hébè_ décore la galerie de lord Ashburton; _Ganimède_ est le principal

ornement de celle de lord Egerton.--A Rome nous retrouvons, à la

chapelle Clémentine, le tombeau de Pie VII; au Panthéon d'Agrippa, le

_Cénotaphe du cardinal Consalvi_; dans le palais pontifical, les stucs

d'un lambris représentant _Alexandre à Babylone.--Le palais de

l'archevêque, à Ravenne, renferme, dans l'_appartemento nobile_, un

_Saint Apollinaire_. Enfin, en 1830, le Campo Santo de Pise s'est encore

embelli du _Tombeau_ de l'illustre chirurgien André Vacca, élevé par

souscription.--Si Lucerne a son Lion, Varsovie a le _Monument de

Poniatowski_; mais c'est à Copenhague qu'il faut aller pour admirer, au

Musée, une collection complète de statues et de bas-reliefs, et à

l'église Notre Dame, _le Christ et les treize apôtres_ dont nous avons

déjà parlé; _Saint Jean prêchant dans le désert; les Quatre Prophètes;

le Christ portant sa Croix_. Alors même que toutes ses autres

compositions seraient détruites, ces divers chefs-d'oeuvre, réunis dans

le même lieu, suffiraient pour assurer à Thorwaldsen l'immortalité dont

il est digne.

Petits Poèmes du Nord.

(V. t. II, p. 43; t. III, p. 71.)

L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844 · 第 3 / 19 题