A côté de moi étaient des gens vulgaires qui, ne connaissant pas les

abonnés, voulaient montrer qu'ils étaient capables de les reconnaître et

les nommaient tout haut. Ils ajoutaient que ces abonnés venaient ici

comme dans leur salon, voulant dire par là qu'ils ne faisaient pas

attention aux pièces représentées. Mais c'est le contraire qui avait

lieu. Un étudiant génial qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma

ne pense qu'à ne pas salir ses gants, à ne pas gêner, à se concilier le

voisin que le hasard lui a donné, à poursuivre d'un sourire intermittent

le regard fugace, à fuir d'un air impoli le regard rencontré d'une

personne de connaissance qu'il a découverte dans la salle et qu'après

mille perplexités il se décide à aller saluer au moment où les trois

coups, en retentissant avant qu'il soit arrivé jusqu'à elle, le forcent

à s'enfuir comme les Hébreux dans la mer Rouge entre les flots houleux

des spectateurs et des spectatrices qu'il a fait lever et dont il

déchire les robes ou écrase les bottines. Au contraire, c'était parce

que les gens du monde étaient dans leurs loges (derrière le balcon en

terrasse), comme dans de petits salons suspendus dont une cloison eût

été enlevée, ou dans de petits cafés où l'on va prendre une bavaroise,

sans être intimidé par les glaces encadrées d'or, et les sièges rouges

de l'établissement du genre napolitain; c'est parce qu'ils posaient une

main indifférente sur les fûts dorés des colonnes qui soutenaient ce

temple de l'art lyrique, c'est parce qu'ils n'étaient pas émus des

honneurs excessifs que semblaient leur rendre deux figures sculptées qui

tendaient vers les loges des palmes et des lauriers, que seuls ils

auraient eu l'esprit libre pour écouter la pièce si seulement ils

avaient eu de l'esprit.

D'abord il n'y eut que de vagues ténèbres où on rencontrait tout d'un

coup, comme le rayon d'une pierre précieuse qu'on ne voit pas, la

phosphorescence de deux yeux célèbres, ou, comme un médaillon d'Henri IV

détaché sur un fond noir, le profil incliné du duc d'Aumale, à qui une

dame invisible criait: «Que Monseigneur me permette de lui ôter son

pardessus», cependant que le prince répondait: «Mais voyons, comment

donc, Madame d'Ambresac.» Elle le faisait malgré cette vague défense et

était enviée par tous à cause d'un pareil honneur.

Mais, dans les autres baignoires, presque partout, les blanches déités

qui habitaient ces sombres séjours s'étaient réfugiées contre les parois

obscures et restaient invisibles. Cependant, au fur et à mesure que le

spectacle s'avançait, leurs formes vaguement humaines se détachaient

mollement l'une après l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles

tapissaient et, s'élevant vers le jour, laissaient émerger leurs corps

demi-nus, et venaient s'arrêter à la limite verticale et à la surface

clair-obscur où leurs brillants visages apparaissaient derrière le

déferlement rieur, écumeux et léger de leurs éventails de plumes, sous

leurs chevelures de pourpre emmêlées de perles que semblait avoir

courbées l'ondulation du flux; après commençaient les fauteuils

d'orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du sombre et

transparent royaume auquel ça et là servaient de frontière, dans leur

surface liquide et pleine, les yeux limpides et réfléchissant des

déesses des eaux. Car les strapontins du rivage, les formes des monstres

de l'orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de

l'optique et selon leur angle d'incidence, comme il arrive pour ces deux

parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu'elles ne

possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'âme analogue à la nôtre,

nous nous jugerions insensés d'adresser un sourire ou un regard: les

minéraux et les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. En

deçà, au contraire, de la limite de leur domaine, les radieuses filles

de la mer se retournaient à tout moment en souriant vers des tritons

barbus pendus aux anfractuosités de l'abîme, ou vers quelque demi-dieu

aquatique ayant pour crâne un galet poli sur lequel le flot avait ramené

une algue lisse et pour regard un disque en cristal de roche. Elles se

penchaient vers eux, elles leur offraient des bonbons; parfois le flot

s'entr'ouvrait devant une nouvelle néréide qui, tardive, souriante et

confuse, venait de s'épanouir du fond de l'ombre; puis l'acte fini,

n'espérant plus entendre les rumeurs mélodieuses de la terre qui les

avaient attirées à la surface, plongeant toutes à la fois, les diverses

soeurs disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au

seuil desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres des hommes

amenait les déesses curieuses, qui ne se laissent pas approcher, la plus

célèbre était le bloc de demi-obscurité connu sous le nom de baignoire

de la princesse de Guermantes.

Comme une grande déesse qui préside de loin aux jeux des divinités

inférieures, la princesse était restée volontairement un peu au fond sur

un canapé latéral, rouge comme un rocher de corail, à côté d'une large

réverbération vitreuse qui était probablement une glace et faisait

penser à quelque section qu'un rayon aurait pratiquée, perpendiculaire,

obscure et liquide, dans le cristal ébloui des eaux. A la fois plume et

corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur

blanche, duvetée comme une aile, descendait du front de la princesse le

long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse

coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer à demi comme un

oeuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la

princesse, et s'abaissant jusqu'à ses sourcils, puis reprise plus bas à

la hauteur de sa gorge, s'étendait une résille faite de ces coquillages

blancs qu'on pêche dans certaines mers australes et qui étaient mêlés à

des perles, mosaïque marine à peine sortie des vagues qui par moment se

trouvait plongée dans l'ombre au fond de laquelle, même alors, une

présence humaine était révélée par la motilité éclatante des yeux de la

princesse. La beauté qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres

filles fabuleuses de la pénombre n'était pas tout entière matériellement

et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses épaules, dans ses

bras, dans sa taille. Mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci

était l'exact point de départ, l'amorce inévitable de lignes invisibles

en lesquelles l'oeil ne pouvait s'empêcher de les prolonger,

merveilleuses, engendrées autour de la femme comme le spectre d'une

figure idéale projetée sur les ténèbres.

--C'est la princesse de Guermantes, dit ma voisine au monsieur qui était

avec elle, en ayant soin de mettre devant le mot princesse plusieurs _p_

indiquant que cette appellation était risible. Elle n'a pas économisé

ses perles. Il me semble que si j'en avais autant, je n'en ferais pas un

pareil étalage; je ne trouve pas que cela ait l'air comme il faut.

Et cependant, en reconnaissant la princesse, tous ceux qui cherchaient à

savoir qui était dans la salle sentaient se relever dans leur coeur le

trône légitime de la beauté. En effet, pour la duchesse de Luxembourg,

pour Mme de Morienval, pour Mme de Saint-Euverte, pour tant d'autres,

ce qui permettait d'identifier leur visage, c'était la connexité d'un

gros nez rouge avec un bec de lièvre, ou de deux joues ridées avec une

fine moustache. Ces traits étaient d'ailleurs suffisants pour charmer,

puisque, n'ayant que la valeur conventionnelle d'une écriture, ils

donnaient à lire un nom célèbre et qui imposait; mais aussi, ils

finissaient par donner l'idée que la laideur a quelque chose

d'aristocratique, et qu'il est indifférent que le visage d'une grande

dame, s'il est distingué, soit beau. Mais comme certains artistes qui,

au lieu des lettres de leur nom, mettent au bas de leur toile une forme

belle par elle-même, un papillon, un lézard, une fleur, de même c'était

la forme d'un corps et d'un visage délicieux que la princesse apposait à

l'angle de sa loge, montrant par là que la beauté peut être la plus

noble des signatures; car la présence de Mme de Guermantes, qui

n'amenait au théâtre que des personnes qui le reste du temps faisaient

partie de son intimité, était, aux yeux des amateurs d'aristocratie, le

meilleur certificat d'authenticité du tableau que présentait sa

baignoire, sorte d'évocation d'une scène de la vie familière et spéciale

de la princesse dans ses palais de Munich et de Paris.

Notre imagination étant comme un orgue de Barbarie détraqué qui joue

toujours autre chose que l'air indiqué, chaque fois que j'avais entendu

parler de la princesse de Guermantes-Bavière, le souvenir de certaines

oeuvres du XVIe siècle avait commencé à chanter en moi. Il me fallait

l'en dépouiller maintenant que je la voyais, en train d'offrir des

bonbons glacés à un gros monsieur en frac. Certes j'étais bien loin d'en

conclure qu'elle et ses invités fussent des êtres pareils aux autres. Je

comprenais bien que ce qu'ils faisaient là n'était qu'un jeu, et que

pour préluder aux actes de leur vie véritable (dont sans doute ce n'est

pas ici qu'ils vivaient la partie importante) ils convenaient en vertu

des rites ignorés de moi, ils feignaient d'offrir et de refuser des

bonbons, geste dépouillé de sa signification et réglé d'avance comme le

pas d'une danseuse qui tour à tour s'élève sur sa pointe et tourne

autour d'une écharpe. Qui sait? peut-être au moment où elle offrait ses

bonbons, la Déesse disait-elle sur ce ton d'ironie (car je la voyais

sourire): «Voulez-vous des bonbons?» Que m'importait? J'aurais trouvé

d'un délicieux raffinement la sécheresse voulue, à la Mérimée ou à la

Meilhac, de ces mots adressés par une déesse à un demi-dieu qui, lui,

savait quelles étaient les pensées sublimes que tous deux résumaient,

sans doute pour le moment où ils se remettraient à vivre leur vraie vie

et qui, se prêtant à ce jeu, répondait avec la même mystérieuse malice:

«Oui, je veux bien une cerise.» Et j'aurais écouté ce dialogue avec la

même avidité que telle scène du _Mari de la Débutante_, où l'absence de

poésie, de grandes pensées, choses si familières pour moi et que je

suppose que Meilhac eût été mille fois capable d'y mettre, me semblait à

elle seule une élégance, une élégance conventionnelle, et par là

d'autant plus mystérieuse et plus instructive.

--Ce gros-là, c'est le marquis de Ganançay, dit d'un air renseigné mon

voisin qui avait mal entendu le nom chuchoté derrière lui.

Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros oeil

rond collé contre le verre du monocle, se déplaçait lentement dans

l'ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de

l'orchestre qu'un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs

curieux, derrière la cloison vitrée d'un aquarium. Par moment il

s'arrêtait, vénérable, soufflant et moussu, et les spectateurs

n'auraient pu dire s'il souffrait, dormait, nageait, était en train de

pondre ou respirait seulement. Personne n'excitait en moi autant d'envie

que lui, à cause de l'habitude qu'il avait l'air d'avoir de cette

baignoire et de l'indifférence avec laquelle il laissait la princesse

lui tendre des bonbons; elle jetait alors sur lui un regard de ses beaux

yeux taillés dans un diamant que semblaient bien fluidifier, à ces

moments-là, l'intelligence et l'amitié, mais qui, quand ils étaient au

repos, réduits à leur pure beauté matérielle, à leur seul éclat

minéralogique, si le moindre réflexe les déplaçait légèrement,

incendiaient la profondeur du parterre de feux inhumains, horizontaux et

splendides. Cependant, parce que l'acte de _Phèdre_ que jouait la Berma

allait commencer, la princesse vint sur le devant de la baignoire;

alors, comme si elle-même était une apparition de théâtre, dans la zone

différente de lumière qu'elle traversa, je vis changer non seulement la

couleur mais la matière de ses parures. Et dans la baignoire asséchée,

émergée, qui n'appartenait plus au monde des eaux, la princesse cessant

d'être une néréide apparut enturbannée de blanc et de bleu comme quelque

merveilleuse tragédienne costumée en Zaïre ou peut-être en Orosmane;

puis quand elle se fut assise au premier rang, je vis que le doux nid

d'alcyon qui protégeait tendrement la nacre rose de ses joues était,

douillet, éclatant et velouté, un immense oiseau de paradis.

Cependant mes regards furent détournés de la baignoire de la princesse

de Guermantes par une petite femme mal vêtue, laide, les yeux en feu,

qui vint, suivie de deux jeunes gens, s'asseoir à quelques places de

moi. Puis le rideau se leva. Je ne pus constater sans mélancolie qu'il

ne me restait rien de mes dispositions d'autrefois quand, pour ne rien

perdre du phénomène extraordinaire que j'aurais été contempler au bout

du monde, je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que

les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de

l'observation scrupuleuse d'une comète ou d'une éclipse; quand je

tremblais que quelque nuage (mauvaise disposition de l'artiste,

incident dans le public) empêchât le spectacle de se produire dans son

maximum d'intensité; quand j'aurais cru ne pas y assister dans les

meilleures conditions si je ne m'étais pas rendu dans le théâtre même

qui lui était consacré comme un autel, où me semblaient alors faire

encore partie, quoique partie accessoire, de son apparition sous le

petit rideau rouge, les contrôleurs à oeillet blanc nommés par elle, le

soubassement de la nef au-dessus d'un parterre plein de gens mal

habillés, les ouvreuses vendant un programme avec sa photographie, les

marronniers du square, tous ces compagnons, ces confidents de mes

impressions d'alors et qui m'en semblaient inséparables. _Phèdre_, la

«Scène de la Déclaration», la Berma avaient alors pour moi une sorte

d'existence absolue. Situées en retrait du monde de l'expérience

courante, elles existaient par elles-mêmes, il me fallait aller vers

elles, je pénétrerais d'elles ce que je pourrais, et en ouvrant mes yeux

et mon âme tout grands j'en absorberais encore bien peu. Mais comme la

vie me paraissait agréable! l'insignifiance de celle que je menais

n'avait aucune importance, pas plus que les moments où on s'habille, où

on se prépare pour sortir, puisque au delà existait, d'une façon

absolue, bonnes et difficiles à approcher, impossibles à posséder tout

entières, ces réalités plus solides, _Phèdre_, la manière dont disait la

Berma. Saturé par ces rêveries sur la perfection dans l'art dramatique

desquelles on eût pu extraire alors une dose importante, si l'on avait

dans ces temps-là analysé mon esprit à quelque minute du jour et

peut-être de la nuit que ce fût, j'étais comme une pile qui développe

son électricité. Et il était arrivé un moment où malade, même si j'avais

cru en mourir, il aurait fallu que j'allasse entendre la Berma. Mais

maintenant, comme une colline qui au loin semble faite d'azur et qui de

près rentre dans notre vision vulgaire des choses, tout cela avait

quitté le monde de l'absolu et n'était plus qu'une chose pareille aux

autres, dont je prenais connaissance parce que j'étais là, les artistes

étaient des gens de même essence que ceux que je connaissais, tâchant de

dire le mieux possible ces vers de _Phèdre_ qui, eux, ne formaient plus

une essence sublime et individuelle, séparée de tout, mais des vers plus

ou moins réussis, prêts à rentrer dans l'immense matière de vers

français où ils étaient mêlés. J'en éprouvais un découragement d'autant

plus profond que si l'objet de mon désir têtu et agissant n'existait

plus, en revanche les mêmes dispositions à une rêverie fixe, qui

changeait d'année en année, mais me conduisait à une impulsion brusque,

insoucieuse du danger, persistaient. Tel jour où, malade, je partais

pour aller voir dans un château un tableau d'Elstir, une tapisserie

gothique, ressemblait tellement au jour où j'avais dû partir pour

Venise, à celui où j'étais allé entendre la Berma, ou parti pour Balbec,

que d'avance je sentais que l'objet présent de mon sacrifice me

laisserait indifférent au bout de peu de temps, que je pourrais alors

passer très près de lui sans aller regarder ce tableau, ces tapisseries

pour lesquelles j'eusse en ce moment affronté tant de nuits sans

sommeil, tant de crises douloureuses. Je sentais par l'instabilité de

son objet la vanité de mon effort, et en même temps son énormité à

laquelle je n'avais pas cru, comme ces neurasthéniques dont on double la

fatigue en leur faisant remarquer qu'ils sont fatigués. En attendant, ma

songerie donnait du prestige à tout ce qui pouvait se rattacher à elle.

Et même dans mes désirs les plus charnels toujours orientés d'un certain

côté, concentrés autour d'un même rêve, j'aurais pu reconnaître comme

premier moteur une idée, une idée à laquelle j'aurais sacrifié ma vie,

et au point le plus central de laquelle, comme dans mes rêveries pendant

les après-midi de lecture au jardin à Combray, était l'idée de

perfection.

Je n'eus plus la même indulgence qu'autrefois pour les justes

intentions de tendresse ou de colère que j'avais remarquées alors dans

le débit et le jeu d'Aricie, d'Ismène et d'Hippolyte. Ce n'est pas que

ces artistes--c'étaient les mêmes--ne cherchassent toujours avec la même

intelligence à donner ici à leur voix une inflexion caressante ou une

ambiguïté calculée, là à leurs gestes une ampleur tragique ou une

douceur suppliante. Leurs intonations commandaient à cette voix: «Sois

douce, chante comme un rossignol, caresse»; ou au contraire: «Fais-toi

furieuse», et alors se précipitaient sur elle pour tâcher de l'emporter

dans leur frénésie. Mais elle, rebelle, extérieure à leur diction,

restait irréductiblement leur voix naturelle, avec ses défauts ou ses

charmes matériels, sa vulgarité ou son affectation quotidiennes, et

étalait ainsi un ensemble de phénomènes acoustiques ou sociaux que

n'avait pas altéré le sentiment des vers récités.

De même le geste de ces artistes disait à leurs bras, à leur péplum:

«Soyez majestueux.» Mais les membres insoumis laissaient se pavaner

entre l'épaule et le coude un biceps qui ne savait rien du rôle; ils

continuaient à exprimer l'insignifiance de la vie de tous les jours et à

mettre en lumière, au lieu des nuances raciniennes, des connexités

musculaires; et la draperie qu'ils soulevaient retombait selon une

verticale où ne le disputait aux lois de la chute des corps qu'une

souplesse insipide et textile. A ce moment la petite dame qui était près

de moi s'écria:

--Pas un applaudissement! Et comme elle est ficelée! Mais elle est trop

vieille, elle ne peut plus, on renonce dans ces cas-là.

Devant les «chut» des voisins, les deux jeunes gens qui étaient avec

elle tâchèrent de la faire tenir tranquille, et sa fureur ne se

déchaînait plus que dans ses yeux. Cette fureur ne pouvait d'ailleurs

s'adresser qu'au succès, à la gloire, car la Berma qui avait gagné tant

d'argent n'avait que des dettes. Prenant toujours des rendez-vous

d'affaires ou d'amitié auxquels elle ne pouvait pas se rendre, elle

avait dans toutes les rues des chasseurs qui couraient décommander dans

les hôtels des appartements retenus à l'avance et qu'elle ne venait

jamais occuper, des océans de parfums pour laver ses chiennes, des

dédits à payer à tous les directeurs. A défaut de frais plus

considérables, et moins voluptueuse que Cléopâtre, elle aurait trouvé le

moyen de manger en pneumatiques et en voitures de l'Urbaine des

provinces et des royaumes. Mais la petite dame était une actrice qui

n'avait pas eu de chance et avait voué une haine mortelle à la Berma.

Celle-ci venait d'entrer en scène. Et alors, ô miracle, comme ces leçons

que nous nous sommes vainement épuisés à apprendre le soir et que nous

retrouvons en nous, sues par coeur, après que nous avons dormi, comme

aussi ces visages des morts que les efforts passionnés de notre mémoire

poursuivent sans les retrouver, et qui, quand nous ne pensons plus à

eux, sont là devant nos yeux, avec la ressemblance de la vie, le talent

de la Berma qui m'avait fui quand je cherchais si avidement à en saisir

l'essence, maintenant, après ces années d'oubli, dans cette heure

d'indifférence, s'imposait avec la force de l'évidence à mon admiration.

Autrefois, pour tâcher d'isoler ce talent, je défalquais en quelque

sorte de ce que j'entendais le rôle lui-même, le rôle, partie commune à

toutes les actrices qui jouaient _Phèdre_ et que j'avais étudié d'avance

pour que je fusse capable de le soustraire, de ne recueillir comme

résidu que le talent de Mme Berma. Mais ce talent que je cherchais à

apercevoir en dehors du rôle, il ne faisait qu'un avec lui. Tel pour un

grand musicien (il paraît que c'était le cas pour Vinteuil quand il

jouait du piano), son jeu est d'un si grand pianiste qu'on ne sait même

plus si cet artiste est pianiste du tout, parce que (n'interposant pas

tout cet appareil d'efforts musculaires, ça et là couronnés de

brillants effets, toute cette éclaboussure de notes où du moins

l'auditeur qui ne sait où se prendre croit trouver le talent dans sa

réalité matérielle, tangible) ce jeu est devenu si transparent, si

rempli de ce qu'il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu'il

n'est plus qu'une fenêtre qui donne sur un chef-d'oeuvre. Les intentions

entourant comme une bordure majestueuse ou délicate la voix et la

mimique d'Aricie, d'Ismène, d'Hippolyte, j'avais pu les distinguer; mais

Phèdre se les était intériorisées, et mon esprit n'avait pas réussi à

arracher à la diction et aux attitudes, à appréhender dans l'avare

simplicité de leurs surfaces unies, ces trouvailles, ces effets qui n'en

dépassaient pas, tant ils s'y étaient profondément résorbés. La voix de

la Berma, en laquelle ne subsistait plus un seul déchet de matière

inerte et réfractaire à l'esprit, ne laissait pas discerner autour

d'elle cet excédent de larmes qu'on voyait couler, parce qu'elles

n'avaient pu s'y imbiber, sur la voix de marbre d'Aricie ou d'Ismène,

mais avait été délicatement assouplie en ses moindres cellules comme

l'instrument d'un grand violoniste chez qui on veut, quand on dit qu'il

a un beau son, louer non pas une particularité physique mais une

supériorité d'âme; et comme dans le paysage antique où à la place d'une

nymphe disparue il y a une source inanimée, une intention discernable et

concrète s'y était changée en quelque qualité du timbre, d'une limpidité

étrange, appropriée et froide. Les bras de la Berma que les vers

eux-mêmes, de la même émission par laquelle ils faisaient sortir sa voix

de ses lèvres, semblaient soulever sur sa poitrine, comme ces feuillages

que l'eau déplace en s'échappant; son attitude en scène qu'elle avait

lentement constituée, qu'elle modifierait encore, et qui était faite de

raisonnements d'une autre profondeur que ceux dont on apercevait la

trace dans les gestes de ses camarades, mais de raisonnements ayant

perdu leur origine volontaire, fondus dans une sorte de rayonnement où

ils faisaient palpiter, autour du personnage de Phèdre, des éléments

riches et complexes, mais que le spectateur fasciné prenait, non pour

une réussite de l'artiste mais pour une donnée de la vie; ces blancs

voiles eux-mêmes, qui, exténués et fidèles, semblaient de la matière

vivante et avoir été filés par la souffrance mi-païenne, mi-janséniste,

autour de laquelle ils se contractaient comme un cocon fragile et

frileux; tout cela, voix, attitudes, gestes, voiles, n'étaient, autour

de ce corps d'une idée qu'est un vers (corps qui, au contraire des corps

humains, n'est pas devant l'âme comme un obstacle opaque qui empêche de

l'apercevoir mais comme un vêtement purifié, vivifié où elle se diffuse

et où on la retrouve), que des enveloppes supplémentaires qui, au lieu

de la cacher, rendaient plus splendidement l'âme qui se les était

assimilées et s'y était répandue, que des coulées de substances

diverses, devenues translucides, dont la superposition ne fait que

réfracter plus richement le rayon central et prisonnier qui les traverse

et rendre plus étendue, plus précieuse et plus belle la matière imbibée

de flamme où il est engainé. Telle l'interprétation de la Berma était,

autour de l'oeuvre, une seconde oeuvre vivifiée aussi par le génie.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 3 / 17 段