Mais elle était interrompue par les appels du giletier de la

MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

VI

LE CÔTÉ DE GUERMANTES

_(PREMIÈRE PARTIE)_

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GALLIMARD

OEUVRES DE MARCEL PROUST

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 Vol._).

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).

LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).

SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).

LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._).

* * * * *

PASTICHES ET MÉLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN (_édition illustrée par Laprade_).

* * * * *

_Collection in-8 «A la Gerbe»_

OEUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).

A LÉON DAUDET

_A L'AUTEUR_

DU VOYAGE DE SHAKESPEARE

DU PARTAGE DE L'ENFANT

DE L'ASTRE NOIR

DE FANTOMES ET VIVANTS

DU MONDE DES IMAGES

DE TANT DE CHEFS-D'OEUVRE

_A L'INCOMPARABLE AMI_

EN TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE ET D'ADMIRATION

M.P.

Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Chaque

parole des «bonnes» la faisait sursauter; incommodée par tous leurs pas,

elle s'interrogeait sur eux; c'est que nous avions déménagé. Certes les

domestiques ne remuaient pas moins, dans le «sixième» de notre ancienne

demeure; mais elle les connaissait; elle avait fait de leurs allées et

venues des choses amicales. Maintenant elle portait au silence même une

attention douloureuse. Et comme notre nouveau quartier paraissait aussi

calme que le boulevard sur lequel nous avions donné jusque-là était

bruyant, la chanson (distincte de loin, quand elle est faible, comme un

motif d'orchestre) d'un homme qui passait, faisait venir des larmes aux

yeux de Françoise en exil. Aussi, si je m'étais moqué d'elle qui, navrée

d'avoir eu à quitter un immeuble où l'on était «si bien estimé, de

partout» et où elle avait fait ses malles en pleurant, selon les rites

de Combray, et en déclarant supérieure à toutes les maisons possibles

celle qui avait été la nôtre, en revanche, moi qui assimilais aussi

difficilement les nouvelles choses que j'abandonnais aisément les

anciennes, je me rapprochai de notre vieille servante quand je vis que

l'installation dans une maison où elle n'avait pas reçu du concierge qui

ne nous connaissait pas encore les marques de considération nécessaires

à sa bonne nutrition morale, l'avait plongée dans un état voisin du

dépérissement. Elle seule pouvait me comprendre; ce n'était certes pas

son jeune valet de pied qui l'eût fait; pour lui qui était aussi peu de

Combray que possible, emménager, habiter un autre quartier, c'était

comme prendre des vacances où la nouveauté des choses donnait le même

repos que si l'on eût voyagé; il se croyait à la campagne; et un rhume

de cerveau lui apporta, comme un «coup d'air» pris dans un wagon où la

glace ferme mal, l'impression délicieuse qu'il avait vu du pays; à

chaque éternuement, il se réjouissait d'avoir trouvé une si chic place,

ayant toujours désiré des maîtres qui voyageraient beaucoup. Aussi, sans

songer à lui, j'allai droit à Françoise; comme j'avais ri de ses larmes

à un départ qui m'avait laissé indifférent, elle se montra glaciale à

l'égard de ma tristesse, parce qu'elle la partageait. Avec la

«sensibilité» prétendue des nerveux grandit leur égoïsme; ils ne peuvent

supporter de la part des autres l'exhibition des malaises auxquels ils

prêtent chez eux-mêmes de plus en plus d'attention. Françoise, qui ne

laissait pas passer le plus léger de ceux qu'elle éprouvait, si je

souffrais détournait la tête pour que je n'eusse pas le plaisir de voir

ma souffrance plainte, même remarquée. Elle fit de même dès que je

voulus lui parler de notre nouvelle maison. Du reste, ayant dû au bout

de deux jours aller chercher des vêtements oubliés dans celle que nous

venions de quitter, tandis que j'avais encore, à la suite de

l'emménagement, de la «température» et que, pareil à un boa qui vient

d'avaler un boeuf, je me sentais péniblement bossué par un long bahut

que ma vue avait à «digérer», Françoise, avec l'infidélité des femmes,

revint en disant qu'elle avait cru étouffer sur notre ancien boulevard,

que pour s'y rendre elle s'était trouvée toute «déroutée», que jamais

elle n'avait vu des escaliers si mal commodes, qu'elle ne retournerait

pas habiter là-bas «pour un empire» et lui donnât-on des

millions--hypothèse gratuite--que tout (c'est-à-dire ce qui concernait

la cuisine et les couloirs) était beaucoup mieux «agencé» dans notre

nouvelle maison. Or, il est temps de dire que celle-ci--et nous étions

venus y habiter parce que ma grand'mère ne se portant pas très bien,

raison que nous nous étions gardés de lui donner, avait besoin d'un air

plus pur--était un appartement qui dépendait de l'hôtel de Guermantes.

A l'âge où les Noms, nous offrant l'image de l'inconnaissable que nous

avons versé en eux, dans le même moment où ils désignent aussi pour nous

un lieu réel, nous forcent par là à identifier l'un à l'autre au point

que nous partons chercher dans une cité une âme qu'elle ne peut contenir

mais que nous n'avons plus le pouvoir d'expulser de son nom, ce n'est

pas seulement aux villes et aux fleuves qu'ils donnent une

individualité, comme le font les peintures allégoriques, ce n'est pas

seulement l'univers physique qu'ils diaprent de différences, qu'ils

peuplent de merveilleux, c'est aussi l'univers social: alors chaque

château, chaque hôtel ou palais fameux a sa dame, ou sa fée, comme les

forêts leurs génies et leurs divinités les eaux. Parfois, cachée au fond

de son nom, la fée se transforme au gré de la vie de notre imagination

qui la nourrit; c'est ainsi que l'atmosphère où Mme de Guermantes

existait en moi, après n'avoir été pendant des années que le reflet d'un

verre de lanterne magique et d'un vitrail d'église, commençait à

éteindre ses couleurs, quand des rêves tout autres l'imprégnèrent de

l'écumeuse humidité des torrents.

Cependant, la fée dépérit si nous nous approchons de la personne réelle

à laquelle correspond son nom, car, cette personne, le nom alors

commence à la refléter et elle ne contient rien de la fée; la fée peut

renaître si nous nous éloignons de la personne; mais si nous restons

auprès d'elle, la fée meurt définitivement et avec elle le nom, comme

cette famille de Lusignan qui devait s'éteindre le jour où disparaîtrait

la fée Mélusine. Alors le Nom, sous les repeints successifs duquel nous

pourrions finir par retrouver à l'origine le beau portrait d'une

étrangère que nous n'aurons jamais connue, n'est plus que la simple

carte photographique d'identité à laquelle nous nous reportons pour

savoir si nous connaissons, si nous devons ou non saluer une personne

qui passe. Mais qu'une sensation d'une année d'autrefois--comme ces

instruments de musique enregistreurs qui gardent le son et le style des

différents artistes qui en jouèrent--permette à notre mémoire de nous

faire entendre ce nom avec le timbre particulier qu'il avait alors pour

notre oreille, et ce nom en apparence non changé, nous sentons la

distance qui sépare l'un de l'autre les rêves que signifièrent

successivement pour nous ses syllabes identiques. Pour un instant, du

ramage réentendu qu'il avait en tel printemps ancien, nous pouvons

tirer, comme des petits tubes dont on se sert pour peindre, la nuance

juste, oubliée, mystérieuse et fraîche des jours que nous avions cru

nous rappeler, quand, comme les mauvais peintres, nous donnions à tout

notre passé étendu sur une même toile les tons conventionnels et tous

pareils de la mémoire volontaire. Or, au contraire, chacun des moments

qui le composèrent employait, pour une création originale, dans une

harmonie unique, les couleurs d'alors que nous ne connaissons plus et

qui, par exemple, me ravissent encore tout à coup si, grâce à quelque

hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un instant après tant

d'années le son, si différent de celui d'aujourd'hui, qu'il avait pour

moi le jour du mariage de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux,

trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonflée de la

jeune duchesse, et, comme une pervenche incueillissable et refleurie,

ses yeux ensoleillés d'un sourire bleu. Et le nom de Guermantes d'alors

est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enfermé de

l'oxygène ou un autre gaz: quand j'arrive à le crever, à en faire sortir

ce qu'il contient, je respire l'air de Combray de cette année-là, de ce

jour-là, mêlé d'une odeur d'aubépines agitée par le vent du coin de la

place, précurseur de la pluie, qui tour à tour faisait envoler le

soleil, le laissait s'étendre sur le tapis de laine rouge de la

sacristie et le revêtir d'une carnation brillante, presque rose, de

géranium, et de cette douceur, pour ainsi dire wagnérienne, dans

l'allégresse, qui conserve tant de noblesse à la festivité. Mais même en

dehors des rares minutes comme celles-là, où brusquement nous sentons

l'entité originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au

sein des syllabes mortes aujourd'hui, si dans le tourbillon vertigineux

de la vie courante, où ils n'ont plus qu'un usage entièrement pratique,

les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui tourne

trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêverie, nous

réfléchissons, nous cherchons, pour revenir sur le passé, à ralentir, à

suspendre le mouvement perpétuel où nous sommes entraînés, peu à peu

nous revoyons apparaître, juxtaposées, mais entièrement distinctes les

unes des autres, les teintes qu'au cours de notre existence nous

présenta successivement un même nom.

Sans doute quelque forme se découpait à mes yeux en ce nom de

Guermantes, quand ma nourrice--qui sans doute ignorait, autant que

moi-même aujourd'hui, en l'honneur de qui elle avait été composée--me

berçait de cette vieille chanson: _Gloire à la Marquise de Guermantes_

ou quand, quelques années plus tard, le vieux maréchal de Guermantes

remplissant ma bonne d'orgueil, s'arrêtait aux Champs-Élysées en

disant: «Le bel enfant!» et sortait d'une bonbonnière de poche une

pastille de chocolat, cela je ne le sais pas. Ces années de ma première

enfance ne sont plus en moi, elles me sont extérieures, je n'en peux

rien apprendre que, comme pour ce qui a eu lieu avant notre naissance,

par les récits des autres. Mais plus tard je trouve successivement dans

la durée en moi de ce même nom sept ou huit figures différentes; les

premières étaient les plus belles: peu à peu mon rêve, forcé par la

réalité d'abandonner une position intenable, se retranchait à nouveau un

peu en deçà jusqu'à ce qu'il fût obligé de reculer encore. Et, en même

temps que Mme de Guermantes, changeait sa demeure, issue elle aussi de

ce nom que fécondait d'année en année telle ou telle parole entendue qui

modifiait mes rêveries, cette demeure les reflétait dans ses pierres

mêmes devenues réfléchissantes comme la surface d'un nuage ou d'un lac.

Un donjon sans épaisseur qui n'était qu'une bande de lumière orangée et

du haut duquel le seigneur et sa dame décidaient de la vie et de la mort

de leurs vassaux avait fait place--tout au bout de ce «côté de

Guermantes» où, par tant de beaux après-midi, je suivais avec mes

parents le cours de la Vivonne--à cette terre torrentueuse où la

duchesse m'apprenait à pêcher la truite et à connaître le nom des fleurs

aux grappes violettes et rougeâtres qui décoraient les murs bas des

enclos environnants; puis ç'avait été la terre héréditaire, le poétique

domaine où cette race altière de Guermantes, comme une tour jaunissante

et fleuronnée qui traverse les âges, s'élevait déjà sur la France, alors

que le ciel était encore vide là où devaient plus tard surgir Notre-Dame

de Paris et Notre-Dame de Chartres; alors qu'au sommet de la colline de

Laon la nef de la cathédrale ne s'était pas posée comme l'Arche du

Déluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes

anxieusement penchés aux fenêtres pour voir si la colère de Dieu s'est

apaisée, emportant avec elle les types des végétaux qui multiplieront

sur la terre, débordante d'animaux qui s'échappent jusque par les tours

où des boeufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de

haut les plaines de Champagne; alors que le voyageur qui quittait

Beauvais à la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant,

dépliées sur l'écran d'or du couchant, les ailes noires et ramifiées de

la cathédrale. C'était, ce Guermantes, comme le cadre d'un roman, un

paysage imaginaire que j'avais peine à me représenter et d'autant plus

le désir de découvrir, enclavé au milieu de terres et de routes réelles

qui tout à coup s'imprégneraient de particularités héraldiques, à deux

lieues d'une gare; je me rappelais les noms des localités voisines comme

si elles avaient été situées au pied du Parnasse ou de l'Hélicon, et

elles me semblaient précieuses comme les conditions matérielles--en

science topographique--de la production d'un phénomène mystérieux. Je

revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements des vitraux de

Combray et dont les quartiers s'étaient remplis, siècle par siècle, de

toutes les seigneuries que, par mariages ou acquisitions, cette illustre

maison avait fait voler à elle de tous les coins de l'Allemagne, de

l'Italie et de la France: terres immenses du Nord, cités puissantes du

Midi, venues se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant leur

matérialité, inscrire allégoriquement leur donjon de sinople ou leur

château d'argent dans son champ d'azur. J'avais entendu parler des

célèbres tapisseries de Guermantes et je les voyais, médiévales et

bleues, un peu grosses, se détacher comme un nuage sur le nom amarante

et légendaire, au pied de l'antique forêt où chassa si souvent

Childebert et ce fin fond mystérieux des terres, ce lointain des

siècles, il me semblait qu'aussi bien que par un voyage je pénétrerais

dans leurs secrets, rien qu'en approchant un instant à Paris Mme de

Guermantes, suzeraine du lieu et dame du lac, comme si son visage et ses

paroles eussent dû posséder le charme local des futaies et des rives et

les mêmes particularités séculaires que le vieux coutumier de ses

archives. Mais alors j'avais connu Saint-Loup; il m'avait appris que le

château ne s'appelait Guermantes que depuis le XVIIe siècle où sa

famille l'avait acquis. Elle avait résidé jusque-là dans le voisinage,

et son titre ne venait pas de cette région. Le village de Guermantes

avait reçu son nom du château, après lequel il avait été construit, et

pour qu'il n'en détruisît pas les perspectives, une servitude restée en

vigueur réglait le tracé des rues et limitait la hauteur des maisons.

Quant aux tapisseries, elles étaient de Boucher, achetées au XIXe siècle

par un Guermantes amateur, et étaient placées, à côté de tableaux de

chasse médiocres qu'il avait peints lui-même, dans un fort vilain salon

drapé d'andrinople et de peluche. Par ces révélations, Saint-Loup avait

introduit dans le château des éléments étrangers au nom de Guermantes

qui ne me permirent plus de continuer à extraire uniquement de la

sonorité des syllabes la maçonnerie des constructions. Alors au fond de

ce nom s'était effacé le château reflété dans son lac, et ce qui m'était

apparu autour de Mme de Guermantes comme sa demeure, ç'avait été son

hôtel de Paris, l'hôtel de Guermantes, limpide comme son nom, car aucun

élément matériel et opaque n'en venait interrompre et aveugler la

transparence. Comme l'église ne signifie pas seulement le temple, mais

aussi l'assemblée des fidèles, cet hôtel de Guermantes comprenait tous

ceux qui partageaient la vie de la duchesse, mais ces intimes que je

n'avais jamais vus n'étaient pour moi que des noms célèbres et

poétiques, et, connaissant uniquement des personnes qui n'étaient elles

aussi que des noms, ne faisaient qu'agrandir et protéger le mystère de

la duchesse en étendant autour d'elle un vaste halo qui allait tout au

plus en se dégradant.

Dans les fêtes qu'elle donnait, comme je n'imaginais pour les invités

aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononcée

qui fût banale, ou même originale d'une manière humaine et rationnelle,

ce tourbillon de noms introduisant moins de matière que n'eût fait un

repas de fantômes ou un bal de spectres autour de cette statuette en

porcelaine de Saxe qu'était Mme de Guermantes, gardait une transparence

de vitrine à son hôtel de verre. Puis quand Saint-Loup m'eut raconté des

anecdotes relatives au chapelain, aux jardiniers de sa cousine, l'hôtel

de Guermantes était devenu--comme avait pu être autrefois quelque

Louvre--une sorte de château entouré, au milieu de Paris même, de ses

terres, possédé héréditairement, en vertu d'un droit antique bizarrement

survivant, et sur lesquelles elle exerçait encore des privilèges

féodaux. Mais cette dernière demeure s'était elle-même évanouie quand

nous étions venus habiter tout près de Mme de Villeparisis un des

appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son

hôtel. C'était une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-être

encore et dans lesquelles la cour d'honneur--soit alluvions apportées

par le flot montant de la démocratie, soit legs de temps plus anciens où

les divers métiers étaient groupés autour du seigneur--avait souvent sur

ses côtés des arrière-boutiques, des ateliers, voire quelque échoppe de

cordonnier ou de tailleur, comme celles qu'on voit accotées aux flancs

des cathédrales que l'esthétique des ingénieurs n'a pas dégagées, un

concierge savetier, qui élevait des poules et cultivait des fleurs--et

au fond, dans le logis «faisant hôtel», une «comtesse» qui, quand elle

sortait dans sa vieille calèche à deux chevaux, montrant sur son chapeau

quelques capucines semblant échappées du jardinet de la loge (ayant à

côté du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes à

chaque hôtel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des

sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux

locataires bourgeois de l'immeuble qui passaient à ce moment-là et

qu'elle confondait dans sa dédaigneuse affabilité et sa morgue

égalitaire.

Dans la maison que nous étions venus habiter, la grande dame du fond de

la cour était une duchesse, élégante et encore jeune. C'était Mme de

Guermantes, et grâce à Françoise, je possédais assez vite des

renseignements sur l'hôtel. Car les Guermantes (que Françoise désignait

souvent par les mots de «en dessous», «en bas») étaient sa constante

préoccupation depuis le matin, où, jetant, pendant qu'elle coiffait

maman, un coup d'oeil défendu, irrésistible et furtif dans la cour, elle

disait: «Tiens, deux bonnes soeurs; cela va sûrement en dessous» ou «oh!

les beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n'y a pas besoin de

demander d'où qu'ils deviennent, le duc aura-t-été à la chasse»,

jusqu'au soir, où, si elle entendait, pendant qu'elle me donnait mes

affaires de nuit, un bruit de piano, un écho de chansonnette, elle

induisait: «Ils ont du monde en bas, c'est à la gaieté»; dans son visage

régulier, sous ses cheveux blancs maintenant, un sourire de sa jeunesse

animé et décent mettait alors pour un instant chacun de ses traits à sa

place, les accordait dans un ordre apprêté et fin, comme avant une

contredanse.

Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait le plus vivement

l'intérêt de Françoise, lui donnait le plus de satisfaction et lui

faisait aussi le plus de mal, c'était précisément celui où la porte

cochère s'ouvrant à deux battants, la duchesse montait dans sa calèche.

C'était habituellement peu de temps après que nos domestiques avaient

fini de célébrer cette sorte de pâque solennelle que nul ne doit

interrompre, appelée leur déjeuner, et pendant laquelle ils étaient

tellement «tabous» que mon père lui-même ne se fût pas permis de les

sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se fût pas plus dérangé au

cinquième coup qu'au premier, et qu'il eût ainsi commis cette

inconvenance en pure perte, mais non pas sans dommage pour lui. Car

Françoise (qui, depuis qu'elle était une vieille femme se faisait à tout

propos ce qu'on appelle une tête de circonstance) n'eût pas manqué de

lui présenter toute la journée une figure couverte de petites marques

cunéiformes et rouges qui déployaient au dehors, mais d'une façon peu

déchiffrable, le long mémoire de ses doléances et les raisons profondes

de son mécontentement. Elle les développait d'ailleurs, à la cantonade,

mais sans que nous puissions bien distinguer les mots. Elle appelait

cela--qu'elle croyait désespérant pour nous, «mortifiant»,

«vexant»,--dire toute la sainte journée des «messes basses».

Les derniers rites achevés, Françoise, qui était à la fois, comme dans

l'église primitive, le célébrant et l'un des fidèles, se servait un

dernier verre de vin, détachait de son cou sa serviette, la pliait en

essuyant à ses lèvres un reste d'eau rougie et de café, la passait dans

un rond, remerciait d'un oeil dolent «son» jeune valet de pied qui pour

faire du zèle lui disait: «Voyons, madame, encore un peu de raisin; il

est esquis», et allait aussitôt ouvrir la fenêtre sous le prétexte qu'il

faisait trop chaud «dans cette misérable cuisine». En jetant avec

dextérité, dans le même temps qu'elle tournait la poignée de la croisée

et prenait l'air, un coup d'oeil désintéressé sur le fond de la cour,

elle y dérobait furtivement la certitude que la duchesse n'était pas

encore prête, couvait un instant de ses regards dédaigneux et passionnés

la voiture attelée, et, cet instant d'attention une fois donné par ses

yeux aux choses de la terre, les levait au ciel dont elle avait d'avance

deviné la pureté en sentant la douceur de l'air et la chaleur du soleil;

et elle regardait à l'angle du toit la place où, chaque printemps,

venaient faire leur nid, juste au-dessus de la cheminée de ma chambre,

des pigeons pareils à ceux qui roucoulaient dans sa cuisine, à Combray.

--Ah! Combray, Combray, s'écriait-elle. (Et le ton presque chanté sur

lequel elle déclamait cette invocation eût pu, chez Françoise, autant

que l'arlésienne pureté de son visage, faire soupçonner une origine

méridionale et que la patrie perdue qu'elle pleurait n'était qu'une

patrie d'adoption. Mais peut-être se fût-on trompé, car il semble qu'il

n'y ait pas de province qui n'ait son «midi» et, combien ne

rencontre-t-on pas de Savoyards et de Bretons chez qui l'on trouve

toutes les douces transpositions de longues et de brèves qui

caractérisent le méridional.) Ah! Combray, quand est-ce que je te

reverrai, pauvre terre! Quand est-ce que je pourrai passer toute la

sainte journée sous tes aubépines et nos pauvres lilas--en écoutant les

pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu'un qui

chuchoterait, au lieu d'entendre cette misérable sonnette de notre jeune

maître qui ne reste jamais une demi-heure sans me faire courir le long

de ce satané couloir. Et encore il ne trouve pas que je vais assez vite,

il faudrait qu'on ait entendu avant qu'il ait sonné, et si vous êtes

d'une minute en retard, il «rentre» dans des colères épouvantables.

Hélas! pauvre Combray! peut-être que je ne te reverrai que morte, quand

on me jettera comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors, je ne

les sentirai plus tes belles aubépines toutes blanches. Mais dans le

sommeil de la mort, je crois que j'entendrai encore ces trois coups de

la sonnette qui m'auront déjà damnée dans ma vie.

Mais elle était interrompue par les appels du giletier de la cour,

celui qui avait tant plu autrefois à ma grand'mère le jour où elle était

allée voir Mme de Villeparisis et n'occupait pas un rang moins élevé

dans la sympathie de Françoise. Ayant levé la tête en entendant ouvrir

notre fenêtre, il cherchait déjà depuis un moment à attirer l'attention

de sa voisine pour lui dire bonjour. La coquetterie de la jeune fille

qu'avait été Françoise affinait alors pour M. Jupien le visage

ronchonneur de notre vieille cuisinière alourdie par l'âge, par la

mauvaise humeur et par la chaleur du fourneau, et c'est avec un mélange

charmant de réserve, de familiarité et de pudeur qu'elle adressait au

giletier un gracieux salut, mais sans lui répondre de la voix, car si

elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour,

elle n'eût pas osé les braver jusqu'à causer par la fenêtre, ce qui

avait le don, selon Françoise, de lui valoir, de la part de Madame,

«tout un chapitre». Elle lui montrait la calèche attelée en ayant l'air

de dire: «Des beaux chevaux, hein!» mais tout en murmurant: «Quelle

vieille sabraque!» et surtout parce qu'elle savait qu'il allait lui

répondre, en mettant la main devant la bouche pour être entendu tout en

parlant à mi-voix: «_Vous_ aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez,

et même peut-être plus qu'eux, mais vous n'aimez pas tout cela.»

Et Françoise après un signe modeste, évasif et ravi dont la

signification était à peu près: «Chacun son genre; ici c'est à la

simplicité», refermait la fenêtre de peur que maman n'arrivât. Ces

«vous» qui eussent pu avoir plus de chevaux que les Guermantes, c'était

nous, mais Jupien avait raison de dire «vous», car, sauf pour certains

plaisirs d'amour-propre purement personnels--comme celui, quand elle

toussait sans arrêter et que toute la maison avait peur de prendre son

rhume, de prétendre, avec un ricanement irritant, qu'elle n'était pas

enrhumée--pareille à ces plantes qu'un animal auquel elles sont

entièrement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digère pour

elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout assimilable résidu,

Françoise vivait avec nous en symbiose; c'est nous qui, avec nos vertus,

notre fortune, notre train de vie, notre situation, devions nous charger

d'élaborer les petites satisfactions d'amour-propre dont était

formée--en y ajoutant le droit reconnu d'exercer librement le culte du

déjeuner suivant la coutume ancienne comportant la petite gorgée d'air à

la fenêtre quand il était fini, quelque flânerie dans la rue en allant

faire ses emplettes et une sortie le dimanche pour aller voir sa

nièce--la part de contentement indispensable à sa vie. Aussi comprend-on

que Françoise avait pu dépérir, les premiers jours, en proie, dans une

maison où tous les titres honorifiques de mon père n'étaient pas encore

connus, à un mal qu'elle appelait elle-même l'ennui, l'ennui dans ce

sens énergique qu'il a chez Corneille ou sous la plume des soldats qui

finissent par se suicider parce qu'ils s'«ennuient» trop après leur

fiancée, leur village. L'ennui de Françoise avait été vite guéri par

Jupien précisément, car il lui procura tout de suite un plaisir aussi

vif et plus raffiné que celui qu'elle aurait eu si nous nous étions

décidés à avoir une voiture.--«Du bien bon monde, ces Jupien, de bien

braves gens et ils le portent sur la figure.» Jupien sut en effet

comprendre et enseigner à tous que si nous n'avions pas d'équipage,

c'est que nous ne voulions pas. Cet ami de Françoise vivait peu chez

lui, ayant obtenu une place d'employé dans un ministère. Giletier

d'abord avec la «gamine» que ma grand'mère avait prise pour sa fille, il

avait perdu tout avantage à en exercer le métier quand la petite qui

presque encore enfant savait déjà très bien recoudre une jupe, quand ma

grand'mère était allée autrefois faire une visite à Mme de

Villeparisis, s'était tournée vers la couture pour dames et était

devenue jupière. D'abord «petite main» chez une couturière, employée à

faire un point, à recoudre un volant, à attacher un bouton ou une

«pression», à ajuster un tour de taille avec des agrafes, elle avait

vite passé deuxième puis première, et s'étant faite une clientèle de

dames du meilleur monde, elle travaillait chez elle, c'est-à-dire dans

notre cour, le plus souvent avec une ou deux de ses petites camarades de

l'atelier qu'elle employait comme apprenties. Dès lors la présence de

Jupien avait été moins utile. Sans doute la petite, devenue grande,

avait encore souvent à faire des gilets. Mais aidée de ses amies elle

n'avait besoin de personne. Aussi Jupien, son oncle, avait-il sollicité

un emploi. Il fut libre d'abord de rentrer à midi, puis, ayant remplacé

définitivement celui qu'il secondait seulement, pas avant l'heure du

dîner. Sa «titularisation» ne se produisit heureusement que quelques

semaines après notre emménagement, de sorte que la gentillesse de Jupien

put s'exercer assez longtemps pour aider Françoise à franchir sans trop

de souffrances les premiers temps difficiles. D'ailleurs, sans

méconnaître l'utilité qu'il eut ainsi pour Françoise à titre de

«médicament de transition», je dois reconnaître que Jupien ne m'avait

pas plu beaucoup au premier abord. A quelques pas de distance,

détruisant entièrement l'effet qu'eussent produit sans cela ses grosses

joues et son teint fleuri, ses yeux débordés par un regard compatissant,

désolé et rêveur, faisaient penser qu'il était très malade ou venait

d'être frappé d'un grand deuil. Non seulement il n'en était rien, mais

dès qu'il parlait, parfaitement bien d'ailleurs, il était plutôt froid

et railleur. Il résultait de ce désaccord entre son regard et sa parole

quelque chose de faux qui n'était pas sympathique et par quoi il avait

l'air lui-même de se sentir aussi gêné qu'un invité en veston dans une

soirée où tout le monde est en habit, ou que quelqu'un qui ayant à

répondre à une Altesse ne sait pas au juste comment il faut lui parler

et tourne la difficulté en réduisant ses phrases à presque rien. Celles

de Jupien--car c'est pure comparaison--étaient au contraire charmantes.

Correspondant peut-être à cette inondation du visage par les yeux (à

laquelle on ne faisait plus attention quand on le connaissait), je

discernai vite en effet chez lui une intelligence rare et l'une des plus

naturellement littéraires qu'il m'ait été donné de connaître, en ce sens

que, sans culture probablement, il possédait ou s'était assimilé, rien

qu'à l'aide de quelques livres hâtivement parcourus, les tours les plus

ingénieux de la langue. Les gens les plus doués que j'avais connus

étaient morts très jeunes. Aussi étais-je persuadé que la vie de Jupien

finirait vite. Il avait de la bonté, de la pitié, les sentiments les

plus délicats, les plus généreux. Son rôle dans la vie de Françoise

avait vite cessé d'être indispensable. Elle avait appris à le doubler.

Même quand un fournisseur ou un domestique venait nous apporter quelque

paquet, tout en ayant l'air de ne pas s'occuper de lui, et en lui

désignant seulement d'un air détaché une chaise, pendant qu'elle

continuait son ouvrage, Françoise mettait si habilement à profit les

quelques instants qu'il passait dans la cuisine, en attendant la réponse

de maman, qu'il était bien rare qu'il repartît sans avoir

indestructiblement gravée en lui la certitude que «si nous n'en avions

pas, c'est que nous ne voulions pas». Si elle tenait tant d'ailleurs à

ce que l'on sût que nous avions «d'argent», (car elle ignorait l'usage

de ce que Saint-Loup appelait les articles partitifs et disait: «avoir

d'argent», «apporter d'eau»), à ce qu'on nous sût riches, ce n'est pas

que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu, fût aux yeux de

Françoise le bien suprême, mais la vertu sans la richesse n'était pas

non plus son idéal. La richesse était pour elle comme une condition

nécessaire de la vertu, à défaut de laquelle la vertu serait sans mérite

et sans charme. Elle les séparait si peu qu'elle avait fini par prêter à

chacune les qualités de l'autre, à exiger quelque confortable dans la

vertu, à reconnaître quelque chose d'édifiant dans la richesse.

Une fois la fenêtre refermée, assez rapidement--sans cela, maman lui

eût, paraît-il, «raconté toutes les injures imaginables»--Françoise

commençait en soupirant à ranger la table de la cuisine.

--Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de

chambre, j'avais un ami qui y avait travaillé; il était second cocher

chez eux. Et je connais quelqu'un, pas mon copain alors, mais son

beau-frère, qui avait fait son temps au régiment avec un piqueur du

baron de Guermantes. «Et après tout allez-y donc, c'est pas mon père!»

ajoutait le valet de chambre qui avait l'habitude, comme il fredonnait

les refrains de l'année, de parsemer ses discours des plaisanteries

nouvelles.

Françoise, avec la fatigue de ses yeux de femme déjà âgée et qui

d'ailleurs voyaient tout de Combray, dans un vague lointain, distingua

non la plaisanterie qui était dans ces mots, mais qu'il devait y en

avoir une, car ils n'étaient pas en rapport avec la suite du propos, et

avaient été lancés avec force par quelqu'un qu'elle savait farceur.

Aussi sourit-elle d'un air bienveillant et ébloui et comme si elle

disait: «Toujours le même, ce Victor!» Elle était du reste heureuse, car

elle savait qu'entendre des traits de ce genre se rattache de loin à ces

plaisirs honnêtes de la société pour lesquels dans tous les mondes on se

dépêche de faire toilette, on risque de prendre froid. Enfin elle

croyait que le valet de chambre était un ami pour elle car il ne cessait

de lui dénoncer avec indignation les mesures terribles que la République

allait prendre contre le clergé. Françoise n'avait pas encore compris

que les plus cruels de nos adversaires ne sont pas ceux qui nous

contredisent et essayent de nous persuader, mais ceux qui grossissent ou

inventent les nouvelles qui peuvent nous désoler, en se gardant bien de

leur donner une apparence de justification qui diminuerait notre peine

et nous donnerait peut-être une légère estime pour un parti qu'ils

tiennent à nous montrer, pour notre complet supplice, à la fois atroce

et triomphant.

«La duchesse doit être alliancée avec tout ça, dit Françoise en

reprenant la conversation aux Guermantes de la rue de la Chaise, comme

on recommence un morceau à l'andante. Je ne sais plus qui m'a dit qu'un

de ceux-là avait marié une cousine au Duc. En tout cas c'est de la même

«parenthèse». C'est une grande famille que les Guermantes!»

ajoutait-elle avec respect, fondant la grandeur de cette famille à la

fois sur le nombre de ses membres et l'éclair de son illustration, comme

Pascal la vérité de la Religion sur la Raison et l'autorité des

Écritures. Car n'ayant que ce seul mot de «grand» pour les deux choses,

il lui semblait qu'elles n'en formaient qu'une seule, son vocabulaire,

comme certaines pierres, présentant ainsi par endroit un défaut et qui

projetait de l'obscurité jusque dans la pensée de Françoise.

«Je me demande si ce serait pas euss qui ont leur château à Guermantes,

à dix lieues de Combray, alors ça doit être parent aussi à leur cousine

d'Alger. (Nous nous demandâmes longtemps ma mère et moi qui pouvait être

cette cousine d'Alger, mais nous comprîmes enfin que Françoise entendait

par le nom d'Alger la ville d'Angers. Ce qui est lointain peut nous être

plus connu que ce qui est proche. Françoise, qui savait le nom d'Alger à

cause d'affreuses dattes que nous recevions au jour de l'an, ignorait

celui d'Angers. Son langage, comme la langue française elle-même, et

surtout la toponymie, était parsemé d'erreurs.) Je voulais en causer à

leur maître d'hôtel.--Comment donc qu'on lui dit?» s'interrompit-elle

comme se posant une question de protocole; elle se répondit à elle-même:

«Ah oui! c'est Antoine qu'on lui dit», comme si Antoine avait été un

titre. «C'est lui qu'aurait pu m'en dire, mais c'est un vrai seigneur,

un grand pédant, on dirait qu'on lui a coupé la langue ou qu'il a oublié

d'apprendre à parler. Il ne vous fait même pas réponse quand on lui

cause», ajoutait Françoise qui disait: «faire réponse», comme Mme de

Sévigné. «Mais, ajouta-t-elle sans sincérité, du moment que je sais ce

qui cuit dans ma marmite, je ne m'occupe pas de celle des autres. En

tout cas tout ça n'est pas catholique. Et puis c'est pas un homme

courageux (cette appréciation aurait pu faire croire que Françoise avait

changé d'avis sur la bravoure qui, selon elle, à Combray, ravalait les

hommes aux animaux féroces, mais il n'en était rien. Courageux

signifiait seulement travailleur). On dit aussi qu'il est voleur comme

une pie, mais il ne faut pas toujours croire les cancans. Ici tous les

employés partent, rapport à la loge, les concierges sont jaloux et ils

montent la tête à la Duchesse. Mais on peut bien dire que c'est un vrai

feignant que cet Antoine, et son «Antoinesse» ne vaut pas mieux que

lui», ajoutait Françoise qui, pour trouver au nom d'Antoine un féminin

qui désignât la femme du maître d'hôtel, avait sans doute dans sa

création grammaticale un inconscient ressouvenir de chanoine et

chanoinesse. Elle ne parlait pas mal en cela. Il existe encore près de

Notre-Dame une rue appelée rue Chanoinesse, nom qui lui avait été donné

(parce qu'elle n'était habitée que par des chanoines) par ces Français

de jadis, dont Françoise était, en réalité, la contemporaine. On avait

d'ailleurs, immédiatement après, un nouvel exemple de cette manière de

former les féminins, car Françoise ajoutait:

--Mais sûr et certain que c'est à la Duchesse qu'est le château de

Guermantes. Et c'est elle dans le pays qu'est madame la mairesse. C'est

quelque chose.

--Je comprends que c'est quelque chose, disait avec conviction le valet

de pied, n'ayant pas démêlé l'ironie.

--Penses-tu, mon garçon, que c'est quelque chose? mais pour des gens

comme «euss», être maire et mairesse c'est trois fois rien. Ah! si

c'était à moi le château de Guermantes, on ne me verrait pas souvent à

Paris. Faut-il tout de même que des maîtres, des personnes qui ont de

quoi comme Monsieur et Madame, en aient des idées pour rester dans cette

misérable ville plutôt que non pas aller à Combray dès l'instant qu'ils

sont libres de le faire et que personne les retient. Qu'est-ce qu'ils

attendent pour prendre leur retraite puisqu'ils ne manquent de rien;

d'être morts? Ah! si j'avais seulement du pain sec à manger et du bois

pour me chauffer l'hiver, il y a beau temps que je serais chez moi dans

la pauvre maison de mon frère à Combray. Là-bas on se sent vivre au

moins, on n'a pas toutes ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit

que la nuit on entend les grenouilles chanter à plus de deux lieues.

--Ça doit être vraiment beau, madame, s'écriait le jeune valet de pied

avec enthousiasme, comme si ce dernier trait avait été aussi particulier

à Combray que la vie en gondole à Venise.

D'ailleurs, plus récent dans la maison que le valet de chambre, il

parlait à Françoise des sujets qui pouvaient intéresser non lui-même,

mais elle. Et Françoise, qui faisait la grimace quand on la traitait de

cuisinière, avait pour le valet de pied qui disait, en parlant d'elle,

«la gouvernante», la bienveillance spéciale qu'éprouvent certains

princes de second ordre envers les jeunes gens bien intentionnés qui

leur donnent de l'Altesse.

--Au moins on sait ce qu'on fait et dans quelle saison qu'on vit. Ce

n'est pas comme ici qu'il n'y aura pas plus un méchant bouton d'or à la

sainte Pâques qu'à la Noël, et que je ne distingue pas seulement un

petit angélus quand je lève ma vieille carcasse. Là-bas on entend chaque

heure, ce n'est qu'une pauvre cloche, mais tu te dis: «Voilà mon frère

qui rentre des champs», tu vois le jour qui baisse, on sonne pour les

biens de la terre, tu as le temps de te retourner avant d'allumer ta

lampe. Ici il fait jour, il fait nuit, on va se coucher qu'on ne

pourrait seulement pas plus dire que les bêtes ce qu'on a fait.

--Il paraît que Méséglise aussi c'est bien joli, madame, interrompit le

jeune valet de pied au gré de qui la conversation prenait un tour un peu

abstrait et qui se souvenait par hasard de nous avoir entendus parler à

table de Méséglise.

--Oh! Méséglise, disait Françoise avec le large sourire qu'on amenait

toujours sur ses lèvres quand on prononçait ces noms de Méséglise, de

Combray, de Tansonville. Ils faisaient tellement partie de sa propre

existence qu'elle éprouvait à les rencontrer au dehors, à les entendre

dans une conversation, une gaieté assez voisine de celle qu'un

professeur excite dans sa classe en faisant allusion à tel personnage

contemporain dont ses élèves n'auraient pas cru que le nom pût jamais

tomber du haut de la chaire. Son plaisir venait aussi de sentir que ces

pays-là étaient pour elle quelque chose qu'ils n'étaient pas pour les

autres, de vieux camarades avec qui on a fait bien des parties; et elle

leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit, parce qu'elle

retrouvait en eux beaucoup d'elle-même.

--Oui, tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli Méséglise,

reprenait-elle en riant finement; mais comment que tu en as eu entendu

causer, toi, de Méséglise?

--Comment que j'ai entendu causer de Méséglise? mais c'est bien connu;

on m'en a causé et même souventes fois causé, répondait-il avec cette

criminelle inexactitude des informateurs qui, chaque fois que nous

cherchons à nous rendre compte objectivement de l'importance que peut

avoir pour les autres une chose qui nous concerne, nous mettent dans

l'impossibilité d'y réussir.

--Ah! je vous réponds qu'il fait meilleur là sous les cerisiers que près

du fourneau.

Elle leur parlait même d'Eulalie comme d'une bonne personne. Car depuis

qu'Eulalie était morte, Françoise avait complètement oublié qu'elle

l'avait peu aimée durant sa vie comme elle aimait peu toute personne qui

n'avait rien à manger chez soi, qui «crevait la faim», et venait

ensuite, comme une propre à rien, grâce à la bonté des riches, «faire

des manières». Elle ne souffrait plus de ce qu'Eulalie eût si bien su se

faire chaque semaine «donner la pièce» par ma tante. Quant à celle-ci,

Françoise ne cessait de chanter ses louanges.

--Mais c'est à Combray même, chez une cousine de Madame, que vous étiez,

alors? demandait le jeune valet de pied.

--Oui, chez Mme Octave, ah! une bien sainte femme, mes pauvres enfants,

et où il y avait toujours de quoi, et du beau et du bon, une bonne

femme, vous pouvez dire, qui ne plaignait pas les perdreaux, ni les

faisans, ni rien, que vous pouviez arriver dîner à cinq, à six, ce

n'était pas la viande qui manquait et de première qualité encore, et vin

blanc, et vin rouge, tout ce qu'il fallait. (Françoise employait le

verbe plaindre dans le même sens que fait La Bruyère.) Tout était

toujours à ses dépens, même si la famille, elle restait des mois et

_an_-nées. (Cette réflexion n'avait rien de désobligeant pour nous, car

Françoise était d'un temps où «dépens» n'était pas réservé au style

judiciaire et signifiait seulement dépense.) Ah! je vous réponds qu'on

ne partait pas de là avec la faim. Comme M. le curé nous l'a eu fait

ressortir bien des fois, s'il y a une femme qui peut compter d'aller

près du bon Dieu, sûr et certain que c'est elle. Pauvre Madame, je

l'entends encore qui me disait de sa petite voix: «Françoise, vous

savez, moi je ne mange pas, mais je veux que ce soit aussi bon pour tout

le monde que si je mangeais.» Bien sûr que c'était pas pour elle. Vous

l'auriez vue, elle ne pesait pas plus qu'un paquet de cerises; il n'y en

avait pas. Elle ne voulait pas me croire, elle ne voulait jamais aller

au médecin. Ah! ce n'est pas là-bas qu'on aurait rien mangé à la va

vite. Elle voulait que ses domestiques soient bien nourris. Ici, encore

ce matin, nous n'avons pas seulement eu le temps de casser la croûte.

Tout se fait à la sauvette. Elle était surtout exaspérée par les

biscottes de pain grillé que mangeait mon père. Elle était persuadée

qu'il en usait pour faire des manières et la faire «valser». «Je peux

dire, approuvait le jeune valet de pied, que j'ai jamais vu ça!» Il le

disait comme s'il avait tout vu et si en lui les enseignements d'une

expérience millénaire s'étendaient à tous les pays et à leurs usages

parmi lesquels ne figurait nulle part celui du pain grillé. «Oui, oui,

grommelait le maître d'hôtel, mais tout cela pourrait bien changer, les

ouvriers doivent faire une grève au Canada et le ministre a dit l'autre

soir à Monsieur qu'il a touché pour ça deux cent mille francs.» Le

maître d'hôtel était loin de l'en blâmer, non qu'il ne fût lui-même

parfaitement honnête, mais croyant tous les hommes politiques véreux, le

crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus léger délit

de vol. Il ne se demandait même pas s'il avait bien entendu cette parole

historique et il n'était pas frappé de l'invraisemblance qu'elle eût été

dite par le coupable lui-même à mon père, sans que celui-ci l'eût mis

dehors. Mais la philosophie de Combray empêchait que Françoise pût

espérer que les grèves du Canada eussent une répercussion sur l'usage

des biscottes: «Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle,

il y aura des maîtres pour nous faire trotter et des domestiques pour

faire leurs caprices.» En dépit de la théorie de cette trotte

perpétuelle; depuis un quart d'heure ma mère, qui n'usait probablement

pas des mêmes mesures que Françoise pour apprécier la longueur du

déjeuner de celle-ci, disait: «Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire,

voilà plus de deux heures qu'ils sont à table.» Et elle sonnait

timidement trois ou quatre fois. Françoise, son valet de pied, le maître

d'hôtel entendaient les coups de sonnette non comme un appel et sans

songer à venir, mais pourtant comme les premiers sons des instruments

qui s'accordent quand un concert va bientôt recommencer et qu'on sent

qu'il n'y aura plus que quelques minutes d'entr'acte. Aussi quand, les

coups commençant à se répéter et à devenir plus insistants, nos

domestiques se mettaient à y prendre garde et estimant qu'ils n'avaient

plus beaucoup de temps devant eux et que la reprise du travail était

proche, à un tintement de la sonnette un peu plus sonore que les autres,

ils poussaient un soupir et, prenant leur parti, le valet de pied

descendait fumer une cigarette devant la porte; Françoise, après

quelques réflexions sur nous, telles que «ils ont sûrement la

bougeotte», montait ranger ses affaires dans son sixième, et le maître

d'hôtel ayant été chercher du papier à lettres dans ma chambre expédiait

rapidement sa correspondance privée.

Malgré l'air de morgue de leur maître d'hôtel, Françoise avait pu, dès

les premiers jours, m'apprendre que les Guermantes n'habitaient pas leur

hôtel en vertu d'un droit immémorial, mais d'une location assez récente,

et que le jardin sur lequel il donnait du côté que je ne connaissais pas

était assez petit, et semblable à tous les jardins contigus; et je sus

enfin qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial, ni moulin fortifié, ni

sauvoir, ni colombier à piliers, ni four banal, ni grange à nef, ni

châtelet, ni ponts fixes ou levis, voire volants, non plus que péages,

ni aiguilles, chartes, murales ou montjoies. Mais comme Elstir, quand la

baie de Balbec ayant perdu son mystère, étant devenue pour moi une

partie quelconque interchangeable avec toute autre des quantités d'eau

salée qu'il y a sur le globe, lui avait tout d'un coup rendu une

individualité en me disant que c'était le golfe d'opale de Whistler dans

ses harmonies bleu argent, ainsi le nom de Guermantes avait vu mourir

sous les coups de Françoise la dernière demeure issue de lui, quand un

vieil ami de mon père nous dit un jour en parlant de la duchesse: «Elle

a la plus grande situation dans le faubourg Saint-Germain, elle a la

première maison du faubourg Saint-Germain.» Sans doute le premier salon,

la première maison du faubourg Saint-Germain, c'était bien peu de chose

auprès des autres demeures que j'avais successivement rêvées. Mais enfin

celle-ci encore, et ce devait être la dernière, avait quelque chose, si

humble ce fût-il, qui était, au delà de sa propre matière, une

différenciation secrète.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 1 / 17 段