La petite servante qui ouvrit la porte parut fort soulagée en
l’apercevant, car il eût pu se faire que ce fût la maîtresse rentrant du
Lane chargée d’une quantité de vivres et d’une provision de mauvaise
humeur. Elle l’introduisit dans le bureau et quelques minutes plus tard
Hannah accourut vêtue d’un grand tablier et dégageant une odeur de
cuisine.
--Comment osez-vous venir ce soir! demanda-t-elle, mais la phrase mourut
sur ses lèvres.
--Que vos joues sont chaudes! dit-il et la caressant amoureusement de
ses doigts, je vois que ma petite fille est contente de me revoir.
--Ce n’est pas ça, c’est le feu. Je fais frire du poisson pour Yomtov,
dit-elle en riant gaiement. Vous n’aviez pas le droit de venir ce soir
et de me surprendre comme je suis, toute couverte de graisse et
décoiffée, ajouta-t-elle, en faisant la moue. Je ne suis pas habillée
pour recevoir des visites.
--C’est moi que vous appelez une visite! protesta-t-il. Selon votre
apparence on dirait que vous êtes toujours habillée, vous êtes
ravissante.
Puis la conversation devint moins intelligible et le premier symptôme du
retour à la raison se manifesta par la question suivante:
--Quelle traversée avez-vous eue?
--La mer était mauvaise, mais je la supporte bien.
--Et les parents de ce pauvre garçon?
--Je vous ai écrit à leur sujet.
--Oui, mais quelques mots seulement.
--Oh, ne parlons pas de cela maintenant, chère, c’est trop pénible.
Venez, que je baise vos yeux pour en effacer ce petit regard triste! là,
encore un autre, celui-là était pour l’œil droit, voilà pour le gauche.
Mais où donc est votre mère?
--Oh, ne faites pas l’innocent! Comme si vous ne l’aviez pas vue sortir
de la maison!
--Parole d’honneur, non! dit-il en souriant. Pourquoi devrais-je savoir.
Ne suis-je pas accepté comme gendre, dans cette maison, timide petite
sotte! Quelle bonne idée vous avez eue d’en toucher un mot! Venez, que
je vous embrasse pour cela! Oh! si, il le faut, vous le méritez, et
quoique cela puisse me coûter vous serez récompensée. Voilà! Et
maintenant où est le vieux? Je dois recevoir sa bénédiction, je le sais,
et je voudrais que cela soit fait!
--Elle vaut la peine d’être reçue, je vous assure; il faut en parler
plus respectueusement, dit Hannah avec conviction.
--Vous êtes la meilleure bénédiction qu’il puisse me donner et elle
vaut... mais je n’essayerai pas de l’estimer.
--Ce n’est pas de votre ressort, hein?
--Je ne sais pas; je me suis beaucoup occupé de pierreries; mais où est
le rabbin?
--Là-haut dans les chambres à coucher, il rassemble le Chomutz. Il ne
veut se fier à personne. Il se glisse sous tous les lits, cherchant avec
une chandelle les miettes égarées, il examine toutes les armoires et
toutes les poches de mes robes. Heureusement ce n’est pas là que je
garde vos lettres. J’espère qu’il ne mettra pas le feu à la maison comme
il l’a fait un jour. Et puis une année--oh, que c’était drôle!--après
qu’il eut fouillé dans tous les coins et recoins de la maison, imaginez
son horreur, au milieu de la fête de Pâque, il découvrit une miette de
pain audacieusement plantée, devinez où? dans son livre de prière! Mais,
lui dit-elle en poussant un petit cri, vous, méchant garçon, j’oubliais!
Elle le prit par les épaules et examina son veston, n’avez-vous pas
quelques miettes sur vous? Cette chambre est déjà Pesachdik.
Il semblait douter.
Elle le mena à la porte.
--Sortez, dit-elle, et secouez-vous bien sur le seuil, sinon il nous
faudra recommencer le nettoyage de la pièce.
--Non! dit-il en protestant, je pourrais perdre ceci.
--Quoi?
--La bague.
Elle poussa un petit cri de surprise.
--Oh, vous l’avez apportée?
--Oui, je l’ai achetée en voyage. Je commence à croire que la raison
pour laquelle vous m’avez tout de suite envoyé me promener sur le
Continent était de bien vous assurer que votre bague de fiancée fût
«made in Germany». Elle a eu une bien mauvaise traversée, votre bague.
Je crois que l’avantage qu’il y a à acheter des bagues en Allemagne, est
d’être bien certain de n’avoir pas de diamants parisiens. Ils sont si
profondément patriotes, les Allemands. C’était là votre idée, n’est-ce
pas, Hannah?
--Oh, montrez-la-moi! Ne parlez pas tant, dit-elle en riant.
--Non, dit-il pour la taquiner; je ne veux plus d’accidents! Je vais
attendre pour être sûr que vos parents m’aient serré dans leurs bras.
Les lois rabbiniques sont pleines d’écueils; je pourrais vous toucher le
doigt de telle ou telle manière et nous serions mariés, et puis si vos
parents allaient dire non...
--Nous devrions en prendre notre parti, dit-elle en plaisantant.
--Tout cela est bel et bon, continua-t-il en badinant, mais ce serait
une belle déconfiture.
--Oh ciel, dit-elle, cela en sera une, le poisson sera réduit en
cendres. Elle fit une pirouette et s’en fut à la cuisine suivie de son
amoureux. Là, insensible à l’étonnement que témoignait la servante,
David Brandon se remplit les yeux de la gracieuse incarnation de
l’esprit domestique juif, type des vestales d’Israël, gardiennes du
foyer. C’était une cuisine bien ordonnée, les dressoirs couverts
d’ustensiles reluisants et la sombre lueur rouge du feu, sur lequel les
morceaux de poissons se doraient et bouillaient dans leur bain d’huile,
remplissaient la pièce d’une sensation de paix profonde et de doux
confort. L’imagination de David transporta la cuisine dans son home
futur, et il fut tout ébloui à l’idée d’habiter un tel paradis, seul
avec Hannah. Il avait beaucoup roulé, pas toujours innocemment, mais au
fond de son âme, il avait gardé le goût de la vie régulière. Son passé
lui apparaissait vide et sans joie. Il sentait des larmes lui monter aux
yeux à la vue de cette jeune femme au cœur sincère qui s’était donnée à
lui. Il n’était pas modeste; mais en ce moment, il se demandait s’il
était digne de mériter cette confiance, et c’est avec révérence qu’il
lui caressait les cheveux. Un moment après, la friture fut achevée et le
contenu du poëlon fut proprement ajouté au plat. Alors la voix de Reb
Shemuel appelant Hannah se fit entendre dans l’escalier de la cuisine et
les amoureux demeurèrent sur terre. Le rabbin avait récolté une
minuscule moisson de miettes dans un papier gris et désirait qu’Hannah
la serrât précieusement jusqu’au matin, où pour être deux fois sûr, une
expédition finale, à la recherche du levain, serait encore faite. Hannah
prit le petit paquet et, en échange, présenta son fiancé.
Reb Shemuel ne l’attendait pas avant le lendemain matin, mais il lui
souhaita la bienvenue aussi cordialement qu’Hannah eût pu le souhaiter.
--Le Très-Haut vous bénisse! dit-il dans son beau langage étranger.
Puissiez-vous être pour mon Hannah un aussi bon mari qu’elle sera pour
vous une bonne épouse!
--Fiez-vous à moi, Reb Shemuel, dit David en lui serrant chaleureusement
la main.
--Hannah dit que vous êtes un pécheur en Israël, dit le rabbin en
souriant, malgré que sa voix trahît l’inquiétude, mais j’espère que vous
tiendrez une maison kosher?
--Soyez sans crainte, sir, dit David, nous devrons le faire, ne fût-ce
que pour le plaisir de vous avoir parfois à dîner chez nous.
Le vieillard lui frappa gentiment sur l’épaule.
--Ah, vous deviendrez bien vite un bon juif, lui dit-il, mon Hannah vous
l’apprendra, Dieu la bénisse! La voix de Reb Shemuel était un peu émue.
Il se pencha et embrassa le front d’Hannah: J’étais moi-même un peu
«link» avant d’épouser Simcha, conclut-il d’un air encourageant.
--Non, non, pas vous, disait le sourire de David, en répondant au regard
malicieux du rabbin, je gage que vous n’avez jamais sauté un Mitzvah,
même quand vous étiez garçon.
--Oh si! je l’ai fait, répondit le rabbin, le regard malicieux se
transformant en un bon sourire. Quand j’étais célibataire, je n’avais
pas observé le précepte du mariage, voyez-vous?
--Est-ce que le mariage est un Mitzvah? demanda David amusé.
--Certainement, dans notre religion tout ce qu’un homme doit faire est
un Mitzvah, même quand cela lui est agréable.
--Oh, alors, j’ai sûrement commis quelques bonnes actions, fit David en
riant, car je me suis toujours diverti. Vraiment ce n’est pas une
mauvaise religion après tout.
--Une mauvaise religion! répéta Reb Shemuel gaiement, attendez de
l’avoir goûtée. Il est clair que vous n’avez jamais eu un bon
enseignement. Vos parents sont-ils encore en vie?
--Non, tous deux sont morts quand j’étais enfant! dit David devenant
grave.
--Je le pensais, dit Reb Shemuel. Heureusement ceux d’Hannah vécurent.
Il sourit à l’humour de cette phrase et Hannah lui prit la main et la
serra tendrement. Ah, ce sera très bien, reprit le rabbin avec un accent
d’optimisme très caractéristique. Dieu est bon, vous avez un cœur de bon
Juif au fond de vous-même, David mon fils. Hannah, apporte le vin
yomtovdik, nous allons boire un verre pour Mazzoltov, j’espère que ta
mère rentrera à temps pour se joindre à nous.
Hannah courut à la cuisine, se sentant plus heureuse qu’elle ne l’avait
jamais été de sa vie. Elle pleura un peu, rit un peu, et s’attarda un
moment pour reprendre une contenance et permettre aux deux hommes de
faire connaissance.
--Comment se porte l’ex-mari de votre Hannah? demanda le rabbin en
clignant de l’œil, car tout s’accordait à le rendre heureux comme un
roi. Je crois comprendre que c’est un de vos amis.
--Nous avons été à l’école ensemble, c’est tout; mais je viens par
hasard de passer une heure avec lui. Il va très bien, répondit David en
souriant. Il est sur le point de se remarier.
--Son premier amour, sans doute? dit le Rabbin.
--Oui; on y revient toujours, dit David gaiement.
--C’est vrai, c’est vrai! dit le rabbin, je suis heureux qu’il n’y ait
pas eu d’ennuis!
--D’ennuis? comment eût-il pu y en avoir? Léah savait que ce n’était
qu’une plaisanterie. Tout est bien qui finit bien et nous pourrons
peut-être nous marier tous deux le même jour et risquer de nouvelles
erreurs. Ha ha! ha!
--Alors, votre désir est de vous marier vite?
--Oui, il y a de trop longues fiançailles parmi nous, souvent elles se
rompent.
--Alors, je suppose que vous en avez les moyens?
--Oh oui, je puis vous montrer mon...
Le vieillard l’arrêta de la main.
--Je ne désire rien voir. Ma fille doit mener une vie agréable, c’est
tout ce que je demande. Quel est votre métier?
--J’ai gagné un peu d’argent au Cap et je compte entrer dans les
affaires.
--Quelles affaires?
--Je ne suis pas encore décidé.
--Vous n’ouvrirez pas le jour du Sabbat? demanda le rabbin avec anxiété.
David hésita une seconde. Dans certaines affaires le samedi est le
meilleur jour, mais cependant il sentait qu’il n’était pas assez radical
pour rompre délibérément avec le Sabbat, et depuis qu’il entrevoyait son
établissement, sa religion était devenue plus réelle. En plus il devait
sacrifier quelque chose à Hannah.
--Soyez sans crainte, sir.
Reb Shemuel lui serra la main sans parler mais avec reconnaissance.
--Il ne faut pas me croire une âme perdue, continua David après un
moment d’émotion, vous ne vous souvenez pas de moi, mais j’ai reçu de
vous des tas de bénédictions et de halfpence quand j’étais gamin. Je
crois même que ce sont ces derniers que je préférais à cette époque.
Il sourit pour dissimuler son émotion.
Reb Shemuel était rayonnant.
--Vraiment? demanda-t-il. Je ne me souviens pas de vous, mais j’ai béni
tant de petits enfants. Naturellement, vous viendrez au Seder demain
soir, et vous goûterez la cuisine d’Hannah. Vous faites partie de la
famille maintenant.
--Je serai enchanté d’avoir l’honneur de partager le Seder avec vous,
répondit David se sentant de plus en plus attiré vers le vieillard.
--A quelle Shool irez-vous pour Pâque? Je puis vous avoir une place dans
la mienne si vous n’avez encore rien arrangé.
--Je vous remercie, mais j’ai promis à M. Birnbaûm d’aller à la petite
synagogue dont il est le président. Il paraît qu’ils manquent de
Cohenim, et je suppose qu’ils veulent me faire bénir la congrégation.
--Quoi, s’écria Reb Shemuel, vous êtes un Cohen?
--Certainement. Au Transvaal on m’a prié de donner la bénédiction lors
de la dernière Expiation. Vous voyez que je suis loin d’être un pécheur
en Israël.
Il rit, mais son rire cessa brusquement. Reb Shemuel avait pâli. Ses
mains tremblaient.
--Qu’y a-t-il? vous êtes malade s’écria David.
Le vieillard secoua la tête. Puis il se frappa le front avec le poing:
Ach Gott! dit-il, pourquoi n’y ai-je pas songé plus tôt? mais grâce à
Dieu je l’apprends à temps.
--Vous apprenez quoi? dit David craignant que le vieillard ne
déraisonnât.
--Ma fille ne peut pas vous épouser, dit Reb Shemuel d’une voix saccadée
et tremblante.
--Eh? quoi? demanda David consterné.
--C’est impossible.
--De quoi parlez-vous, Reb Shemuel!
--Vous êtes un Cohen et Hannah ne peut pas épouser un Cohen.
--Ne peut pas épouser un Cohen? Mais je croyais qu’ils appartenaient à
l’aristocratie israélite?
--C’est pourquoi un Cohen ne peut pas épouser une femme divorcée.
Le tremblement nerveux du vieillard gagna le jeune homme. Son cœur
battit comme mû par une machine puissante. Sans y rien comprendre,
l’aventure antérieure d’Hannah lui faisait entrevoir de graves
complications.
--Entendez-vous que je ne puis pas épouser Hannah? demanda-t-il presque
à mi-voix.
--La loi est telle, une femme qui a reçu le Gett ne peut pas épouser un
Cohen.
--Mais vous n’appelez pas Hannah une femme divorcée? cria-t-il d’une
voix rauque.
--Et pourquoi non? Le _House of Judgement_ n’a-t-il pas autorisé le
divorce?
--Grand Dieu! s’écria David, alors Sam a ruiné notre vie! Il s’arrêta un
instant pétrifié, puis il essaya de tourner la difficulté. Un moment
plus tard, il éclata:
--C’est encore une de vos sacrées lois rabbiniques; ceci n’est pas du
Judaïsme, du vrai Judaïsme. Dieu n’a jamais fait de loi semblable.
--Chut! dit Reb Shemuel avec sévérité. C’est la sainte Torah. Ce n’est
pas seulement la doctrine rabbinique dont vous parlez comme un
Epicurien. C’est dans le Lévitique XXI, 7: «Ils ne prendront point une
femme répudiée par son mari, car ils sont sacrés à leur Dieu; c’est
pourquoi tu le regarderas comme païen, car il offre le pain de ton Dieu;
il te sera saint, car je suis saint, moi qui vous sanctifie».
Pendant un instant David fut accablé par la citation, la Bible était
encore un livre sacré pour lui. Puis il s’écria, indigné:
--Mais Dieu n’applique pas cela à des cas comme celui-ci!
--Nous devons obéir à la loi de Dieu, dit Reb Shemuel.
--Alors c’est la loi du diable! s’écria David, perdant son sang-froid.
La physionomie du rabbin devint sombre comme la nuit. Il y eut un moment
de silence et d’épouvante.
--Voilà, Père, dit Hannah, apportant le vin et quelques verres qu’elle
avait soigneusement époussetés. Elle s’arrêta, poussa un cri et put à
peine tenir le plateau dans ses mains: Qu’y a-t-il? Qu’est-il arrivé?
demanda-t-elle avec anxiété.
--Emportez le vin, nous ne boirons à la santé de personne ce soir,
s’écria David brutalement.
--Grand Dieu! dit Hannah, les roses de la joie se fanant sur ses joues.
Elle déposa le plateau sur la table et courut se blottir dans les bras
de son père. Qu’y a-t-il? qu’est-ce, père? cria-t-elle, vous ne vous
êtes pas disputés, n’est-ce pas?
Le vieillard demeurait silencieux. La jeune fille les suppliait tous
deux du regard.
--Non, c’est bien pire que ça, dit David d’une voix froide et cassante.
Vous rappelez-vous votre mariage pour rire avec Sam?
--Oui! Juste ciel! je devine. Il y avait quand même quelque chose à
redire au Gett.
Son angoisse à l’idée de le perdre était si visible qu’il s’adoucit un
peu.
--Non, non pas ça, dit-il plus doucement, mais cette sainte religion
vous classe parmi les femmes divorcées, et vous ne pouvez pas m’épouser
parce que je suis un Cohen.
--Je ne peux pas vous épouser parce que vous êtes un Cohen? reprit
Hannah terrifiée à son tour.
--Nous devons obéir à la Torah, répéta Reb Shemuel d’un ton grave et
solennel. C’est votre ami Levine qui s’est trompé et non pas la Torah.
--La Torah ne peut pas traiter aussi cruellement une simple
plaisanterie, protesta David, et les innocents surtout.
--Il ne faut pas railler les choses saintes, dit le vieillard d’une voix
sévère qui tremblait pourtant de compassion et de pitié. Sur sa tête est
le péché, sur sa tête est la responsabilité.
--Père! s’écria Hannah d’une voix désolée, ne peut-on rien faire?
Le vieillard secoua tristement la tête.
La pauvre petite figure était blême et exprimait une douleur trop
profonde pour les larmes. Le choc était trop brusque, trop terrible.
Elle s’effondra, désespérée, sur une chaise.
--Quelque chose doit être fait, quelque chose sera fait! tonna David.
J’en appellerai au grand rabbin.
--Et que peut-il faire? Peut-il enfreindre la Torah? demanda Reb Shemuel
avec pitié.
--Je ne lui demanderai pas de le faire, mais s’il a un grain de bon sens
il verra que notre cas est une exception, et ne peut encourir les
rigueurs de la Loi.
--La Loi ne connaît pas d’exceptions, dit Reb Shemuel doucement, citant
le texte hébreu: la Loi de Dieu est parfaite et éclaire les yeux. Soyez
patients, dans votre tribulation, mes chers enfants, c’est la volonté de
Dieu. Le Seigneur donne et le Seigneur reprend. Bénissez le nom du
Seigneur.
--Pas moi, dit David durement, mais voyez Hannah! Elle s’est évanouie.
--Non, je suis très bien, dit Hannah tristement ouvrant ses yeux clos.
Ne soyez pas si décisif, père, consultez une fois encore vos livres.
Peut-être y a-t-il une exception en pareil cas.
Le rabbin secoua la tête d’un air incrédule.
--N’espérez pas cela, dit-il, croyez-moi, mon Hannah, s’il y avait une
lueur d’espoir je ne la cacherais pas. Soyez une bonne fille, ma chérie,
et supportez votre épreuve comme une vraie femme juive. Ayez foi en
Dieu, mon enfant. Il fait toutes les choses pour notre plus grand bien.
Allons, levez-vous. Dites à David que vous serez toujours son amie, et
que votre père l’aimera comme s’il était son fils.
Il alla vers elle et la caressa tendrement. Il sentit un spasme violent
lui traverser la poitrine.
--Je ne puis pas, père, s’écria-t-elle suffoquée. Je ne puis pas. Ne me
le demandez pas.
David s’appuyait contre la table jonchée de manuscrits, pétrifié. Les
sévères figures de marbre des vieux Rabbins du Continent, accrochés au
mur, semblaient froncer les sourcils en le regardant et il leur rendait
leur grimace. Son cœur débordait d’amertume, de mépris et de révolte.
Quel tas de fripons et de bigots ils avaient dû être! Reb Shemuel se
pencha et prit la tête de sa fille dans ses mains tremblantes. Ses yeux
étaient clos, sa poitrine se soulevait douloureusement en de silencieux
sanglots.
--L’aimiez-vous tant que cela, Hannah? murmura le vieillard.
Les sanglots répondirent, devenant plus forts.
--Mais vous aimez plus encore votre religion, mon enfant? murmura-t-il
avec angoisse. Elle vous consolera.
Ses sanglots ne le rassurèrent pas, et par contagion ils le gagnèrent.
--Oh Dieu! Dieu! gémit-il, quel péché ai-je commis pour que Tu punisses
ainsi mon enfant!
--Ne blâmez pas le Seigneur, s’écria David n’y tenant plus, c’est votre
bigoterie à vous-même. N’est-ce pas assez que votre fille ne vous
demande pas d’épouser un chrétien! Soyez heureux de cela, mon brave
homme, et renoncez à toutes vos antiques superstitions, nous vivons au
dix-neuvième siècle.
--Et quoi? dit Reb Shemuel éclatant à son tour. La Torah est éternelle.
Remerciez Dieu pour votre jeunesse, votre santé et votre vigueur, et ne
Le blasphémez pas parce que vous ne pouvez réaliser tous les désirs de
votre cœur et l’inclination de vos yeux.
--Le désir de mon cœur! répliqua David. Vous imaginez-vous que je ne
pense qu’à ma propre souffrance! Voyez votre fille et songez à ce que
vous lui faites, avant qu’il soit trop tard.
--Est-il en mon pouvoir de faire ou d’empêcher? demanda le vieillard.
C’est la Torah, en suis-je responsable?
--Oui, répondit David par simple esprit de révolte.
Puis, cherchant à se justifier, son visage éclairé par une inspiration
soudaine:
--Qui le saura jamais? Le Maggid est mort. Le vieil Hyams est parti en
Amérique, m’a dit Hannah. Il y a mille chances contre une pour que les
parents de Léah aient jamais entendu parler de la Loi du Lévitique.
S’ils en avaient entendu parler, il y a encore mille chances contre une
qu’ils ne pensent pas à dire deux et deux font quatre. Il faut un
Talmudiste comme vous pour songer à considérer Hannah comme une femme
divorcée. S’ils le faisaient, il y a une troisième fois mille chances
contre une pour qu’ils ne le disent à personne. Il n’est pas besoin que
vous procédiez vous-même à la cérémonie. Qu’un autre ministre la marie.
Le Grand-Rabbin lui-même, et pour plus de sécurité, je ne lui dirai pas
que je suis un Cohen.
Les mots coulaient à flots comme un torrent, accablant le Rabbin pendant
une minute. Hannah poussa un cri de joie.
--Oui, oui, père, ce sera très bien, après tout personne ne le sait. Oh
Dieu merci, Dieu merci!
Il y eut un moment de cruel silence. Alors la voix du vieillard se leva
lente et triste.
--Dieu merci! répéta-t-il, comment osez-vous prononcer son nom, alors
que vous proposez de Le profaner? Me demandez-vous à moi, votre père,
Reb Shemuel, de consentir à une telle profanation du Nom?
--Et pourquoi pas? dit David en colère. De qui une fille doit-elle
implorer la pitié, sinon de son père?
--Seigneur ayez pitié de moi! murmura le vieux Rabbin, se couvrant le
visage de ses mains.
--Allons, allons! dit David avec impatience, soyez raisonnable. Ce n’est
en aucune manière indigne de vous. Hannah n’a jamais été réellement
mariée, de sorte qu’elle ne peut pas être divorcée, nous vous demandons
seulement d’obéir à l’esprit de la Torah plutôt qu’à la lettre.
Le vieillard secoua la tête avec fermeté. Ses joues étaient pâles et
humides, et son expression était sévère et solennelle.
--Pensez donc, continua David avec passion, en quoi suis-je supérieur à
un autre Juif--à vous par exemple--pour que je ne puisse pas épouser une
femme divorcée?
--C’est la Loi, vous êtes un Cohen--un prêtre.
--Un prêtre--Ha! ha! ha! fit David en riant d’un rire amer, un prêtre au
dix-neuvième siècle! Alors que le Temple est détruit depuis mille ans!
--Il sera rebâti, s’il plaît à Dieu! dit Reb Shemuel. Nous devons nous
tenir prêts à le faire.
--Oh oui, je suis prêt, ha! ha! ha! un prêtre! béni par Dieu! moi, un
prêtre! ha! ha! ha! Savez-vous en quoi consiste ma sainteté? A manger de
la viande tripha, à aller à la Shool quelquefois tous les ans. Et je
suis trop saint pour épouser votre fille? Oh, c’est trop drôle!
Il termina par un rire nerveux, se tapant sur les genoux en proie à une
gaieté excessive. Son rire était effrayant, Reb Shemuel tremblait des
pieds à la tête. Les joues d’Hannah étaient tirées et pâles. Elle
paraissait accablée au-delà de ses forces. Un silence suivit, moins
terrible que le rire de David.
David éclata de nouveau:
--Un Cohen, un saint Cohen à la mode du jour! Savez-vous ce que les
enfants disent des prêtres quand nous vous donnons la bénédiction, à
vous gens ordinaires? Ils disent, que si vous nous regardez une fois
pendant cet exercice sacré vous deviendrez aveugle, et deux fois vous
mourrez. Une jolie plaisanterie respectueuse, celle-là, hein? Ha! ha!
ha! vous êtes aveugle déjà, Reb Shemuel. Attention de ne pas me regarder
une seconde fois, ou je vous bénirai. Ha! ha! ha!
Un autre silence terrible suivit. «Ah! très bien, conclut David, son
amertume se transformant en ironie, et le premier sacrifice que le
prêtre est appelé à faire est celui de votre fille. Mais je ne veux pas,
Reb Shemuel, écoutez mes paroles, je ne veux pas, jusqu’à ce qu’elle
offre elle-même sa gorge au couteau. Si nous sommes séparés, elle et
moi, c’est sur vous et sur vous seul que la faute doit retomber. C’est
vous qui accomplirez le sacrifice.»
--Ce que Dieu me demande de faire, je le ferai, dit le vieillard d’une
voix brisée. Qu’est-ce en comparaison des souffrances que nos ancêtres
ont souffert pour la gloire de Son Nom?
--Oui, mais il semble que vous souffrez par procuration, répondit David
avec sauvagerie.
--Mon Dieu! Croyez-vous que je ne souhaiterais pas mourir pour rendre
Hannah heureuse? balbutia le vieillard; mais Dieu a mis le fardeau sur
ses épaules et je ne puis que l’aider à le porter. Et maintenant, sir,
je dois vous demander de vous retirer, vous ne faites qu’alarmer mon
enfant.
--Que dites-vous, Hannah? Désirez-vous que je m’en aille?
--Oui, à quoi cela sert-il... à présent, soupira Hannah de ses lèvres
pâles et tremblantes.
--Mon enfant! dit le vieillard avec pitié; et il la pressa sur son cœur.
--Très bien! dit David d’une voix étrangement brusque et à peine
reconnaissable. Je vois que vous êtes père et fille. Il prit son
chapeau, et tourna le dos devant cette étreinte tragique.
--David! appela Hannah d’une voix mourante, en lui tendant les bras.
Il ne se retourna pas.
--David! Sa voix était semblable à un cri.
--... Vous n’allez pas me quitter?
Il la regarda d’un air triomphant.
--Ah, vous me suivrez! vous serez ma femme!
--Non, non, pas maintenant, pas encore. Je ne peux pas vous répondre
maintenant. Laissez-moi réfléchir. Adieu, très cher, adieu!
Elle éclata en sanglots. David la prit dans ses bras et l’embrassa
passionnément. Puis il sortit précipitamment.
Hannah pleurait, son père lui tenant la main dans un silence plein de
compassion.
Elle sanglota:--Oh qu’elle est cruelle, votre religion! cruelle,
cruelle!
--Hannah! Shemuel! où êtes-vous? appela tout à coup la voix joyeuse de
Simcha, dans le corridor. Venez voir les belles volailles que j’ai
achetées, vrais metsiahs. Elles valent le double. Quel beau Yomtov nous
aurons!