Une vieille _maaseh_ que sa grand’mère lui avait racontée lui revint à
l’esprit: dans une ville de Russie, habitait un vieux Juif, qui gagnait
à peine de quoi vivre, et la moitié de ce qu’il gagnait servait à
corrompre les fonctionnaires afin de pouvoir subsister. Persécuté et
maltraité il avait pourtant confiance en Dieu et louait son nom. La
Pâque approchait, l’hiver était rigoureux, le Juif allait mourir de faim
et sa femme n’avait fait aucun préparatif pour la fête. Dans l’amertume
de son âme elle se mit à rire de la foi de son mari et se moqua de lui,
mais il lui dit: «Prends patience, ma femme! notre table du Seder sera
dressée comme aux jours d’antan, comme aux anciennes années», mais la
fête approchait de plus en plus et il n’y avait rien dans la maison et
la femme insultait son mari en lui disant: «Tu crois peut-être qu’Elie
le prophète viendra te voir, ou que le Messie naîtra?» mais il répondit:
«Elie le prophète est toujours sur terre, n’étant jamais mort; qui sait
s’il ne jettera pas un regard sur moi.» Sur quoi sa femme se mit à rire
bruyamment. Les jours passèrent jusqu’à ce que quelques heures seulement
les séparaient de la Pâque, et le garde-manger était toujours vide de
provisions et le vieux Juif plein de foi. Il survint alors que le
gouverneur de la ville, un homme dur et cruel, était assis à compter des
piles d’or pour préparer la solde de ses officiers, à ses côtés se
tenait son petit singe favori; au fur et à mesure qu’il ramassait
l’argent, son singe l’imitait à sa façon, faisant de petits paquets au
grand amusement du gouverneur. Quand celui-ci ne pouvait ramasser
aisément une pièce, il mouillait son index en le portant à la bouche,
sur quoi le singe faisait chaque fois la même chose, seulement croyant
que son maître mangeait l’or, il avalait la pièce toutes les fois qu’il
portait le doigt à ses lèvres. De sorte qu’il tomba soudainement malade
et mourut. Un des hommes du gouverneur dit alors: «Voyez, cet animal est
mort, qu’en ferons-nous?» Le gouverneur très ennuyé de ce que ses
comptes n’étaient pas justes lui répondit d’un ton bourru: «Ne me
dérangez pas! jetez-le dans la maison du vieux Juif au bas de la rue.»
L’homme prit le cadavre et le jeta avec un fracas de tonnerre dans le
couloir de la maison du Juif et s’enfuit au plus vite. La bonne femme
sortit épouvantée et vit la charogne couchée sur un baquet de fer qui se
trouvait dans le corridor. Elle comprit que ce devait être l’acte d’un
chrétien et elle ramassa la charogne pour l’enfouir quand, tout à coup,
une pluie de pièces d’or tomba de l’estomac ouvert par le rebord
tranchant du baquet. Elle appela son mari. «Viens vite! Regarde ce
qu’Elie le prophète nous a envoyé.» Et elle s’en fut sans tarder au
marché acheter du vin, du pain sans levain, des herbes amères et toutes
les choses nécessaires à la table de Seder et un morceau de poisson pour
le cuire bien vite avant l’heure de la fête. Le vieux couple fut heureux
et fit au singe de belles funérailles; il chanta joyeusement le Passage
de la mer Rouge et remplit le gobelet d’Elie jusqu’au bord, jusqu’à ce
que le vin se répandît sur la nappe blanche.
Esther renifla d’un air sceptique en pensant à cet heureux dénouement.
Aucun miracle de cette espèce ne se produisait pour elle, ni pour les
siens, il ne se trouvait personne pour jeter un singe mort dans
l’escalier de la mansarde, pas même le «singe fourré» des confiseries
contemporaines. Puis, son étrange petit cerveau oublia son chagrin et se
perdit en conjectures sur ce qu’elle éprouverait si ses quatre shillings
six pence et demi lui revenaient. Jamais encore, elle n’avait mis en
doute le pouvoir de la Providence dont les desseins paraissent pourtant
si indifférents aux joies et aux douleurs humaines. Pouvait-elle croire
que son père avait raison de se fier à une providence spéciale, qui
soi-disant veillait sur lui? L’état d’esprit de son frère Salomon la
gagna et elle le crut. Ces réflexions avaient arrêté ses sanglots, elle
sécha ses larmes, redevenue sceptique, et levant les yeux, elle aperçut
Malka dont la tête de bohémienne se penchait sur elle, dégageant une
odeur de menthe.
--Pourquoi pleures-tu, Esther? demanda-t-elle gentiment. Je ne savais
pas que tu crachais l’eau par les yeux.
--J’ai perdu ma bourse, sanglota Esther émue à la vue d’une figure amie.
--Ah! Schlemihl que tu es! Tu es comme ton père. Combien d’argent y
avait-il?
--Quatre shillings sept pence et demi! pleura Esther.
--Tu, tu, tu, tu, fit Malka avec horreur. Tu es la ruine de ton père!
Puis, se tournant vers le poissonnier avec lequel elle venait de
conclure son marché, elle compta trente-cinq shillings dans sa main.
Voilà, Esther, dit-elle, tu vas me porter mon poisson et je te donnerai
un shilling.
Un petit garçon pauvre qui attendait l’occasion, regarda méchamment
Esther qui soulevait péniblement la pesante corbeille et suivait son
amie dont le cœur se gonflait du contentement de soi. Heureusement le
Square Zacharie était proche et Esther reçut bien vite son shilling avec
le sentiment qu’il y avait une Providence. Le poisson fut déposé chez
Milly dont la maison était brillamment illuminée et parut à la pauvre
Esther un magnifique palais de lumière et de beauté. La maison de Malka,
située de l’autre côté du square, était sombre et triste. Les deux
familles étant en paix, la maison de Milly était le quartier général du
clan et de la brosse à habits. Tout le monde était à la maison pour
Yomtov. Le mari de Malka, Michael, et le mari de Milly, Ephraïm, étaient
assis autour de la table, fumant de gros cigares et jouant aux cartes
avec Sam Levine et David Brandon, qui s’était laissé séduire et faisait
le quatrième. Les deux jeunes maris étaient revenus de la campagne le
jour même; car on ne peut se procurer du pain sans levain dans les
hôtels de voyageurs. David, en dépit d’une mauvaise traversée, était
arrivé d’Allemagne une heure plus tôt qu’il ne l’espérait et ne sachant
quoi faire de lui, était allé voir les drôleries de la foire de Pâque
jusqu’à ce que Sam, l’ayant rencontré, l’amenât au Square Zacharie. Il
était trop tard pour aller voir Hannah ce soir et pour se faire
présenter à ses parents, d’autant plus qu’il s’était annoncé par dépêche
pour le lendemain. Il n’avait aucune chance de trouver Hannah au Club,
c’était une soirée trop occupée pour les anges de la fête, et ce serait
un mauvais jour pour entretenir de ses projets amoureux une famille en
proie aux questions plus pressantes des préparatifs culinaires. Mais
malgré cela David ne pouvait consentir à vivre un jour de plus sans voir
la lumière de ses yeux.
Léah, intérieurement occupée à projeter des orgies de théâtre et de bals
aidait Milly à la cuisine. Les deux jeunes femmes étaient couvertes de
farine, d’huile et de graisse, car elles avaient passé toute la journée
à vider des volailles, à étuver des prunes et des pommes, à éventrer des
poissons, à fondre du lard, à renouveler la vaisselle, à faire les mille
et une choses qu’exigeait le souvenir de la déconfiture de Pharaon dans
la Mer Rouge.
Ezéchiel dormait en haut dans son berceau.
--Mère, dit Michael caressant pensivement ses favoris et examinant ses
cartes, voici M. Brandon, un ami de Sam. Ne vous levez pas, Brandon,
nous ne faisons pas de cérémonies ici. Montrez la vôtre--ah, le neuf
d’atout!
--Heureux hommes! dit Malka avec la légèreté des jours de fête, alors
que je me dépêche de finir mon souper pour aller acheter le poisson, et
que Milly et Léah suent à la cuisine, vous pouvez vous asseoir et jouer
aux cartes.
--Oui, répondit Sam, levant les yeux, et il ajouta en hébreu: «Béni
sois-tu, Seigneur, qui ne m’as pas fait femme.»
--Allons, allons, dit David, mettant la main sur la bouche de Sam en
badinant. Plus d’hébreu, rappelez-vous ce qui arriva la fois dernière.
Cela contient peut-être une signification mystérieuse et vous vous
trouverez engagé dans quelque chose avant que vous ne sachiez où vous
êtes.
--Vous n’allez pas m’empêcher de parler la langue de mes pères, murmura
Sam; et il se mit à siffler un joyeux air d’opéra dès que la main fut
retirée.
--Milly! Léah! appela Malka, venez voir mon poisson! C’est un metsiah,
voyez, ils sont encore vivants!
--Qu’ils sont beaux, mère! dit Léah, les manches retroussées, laissant
voir ses bras blancs finement modelés, qui faisaient un singulier
contraste avec les mains rouges et gercées.
--Oh mère, ils sont vivants! dit Milly se penchant sur l’épaule de sa
sœur. Toutes deux savaient par de cruelles expériences que leur mère se
considérait comme la meilleure acheteuse qui fût en fait de poisson.
--Et combien croyez-vous que je l’ai payé? continua Malka d’un air
triomphant.
--Deux livres dix, dit Milly.
Les yeux de Malka brillaient, et elle secoua la tête.
--Deux livres quinze, dit Leah feignant de deviner.
Malka secouait toujours la tête.
--Allons Michael, combien pensez-vous que j’ai donné pour tout le lot?
--Des diamants, fit Michael.
--Ne soyez pas ridicule, Michael, dit Malka sévèrement, venez voir un
instant.
--Eh, oh! dit Michael, en levant les yeux au-dessus de ses cartes, ne
m’ennuyez pas, mère, je joue!
--Michael, tonna Malka, voulez-vous bien regarder le poisson? Combien
croyez-vous que j’ai payé ce lot magnifique! Voyez, ils sont encore
vivants!
--Hum, ha! dit Michael, machinalement sortant son tire-bouchon de sa
poche et l’y remettant. Trois guinées?
--Trois guinées! fit Malka en riant, heureusement que je ne vous laisse
pas faire mon marché!
--Oui! ce serait un bon client pour les poissonniers! dit Sam Levine, en
plaisantant.
--Ephraïm, pour combien pensez-vous que je l’ai eu mon poisson? bon
marché, vous savez?
--Je ne saurais le dire, mère, répliqua d’un air obéissant le Polonais
aux yeux luisants, trois livres, peut-être, si vous l’avez acheté à bon
marché.
Samuel et David, dûment interpellés, réduisirent respectivement la somme
à deux livres cinq, et deux livres. Puis, ayant attiré l’attention de
tous, elle s’écria:
--Trente shillings! Elle ne put résister à l’envie de réduire la somme
de cinq shillings. Tous poussèrent un long soupir de soulagement.
--Tu, tu! firent-ils en chœur, quelle metsiah!
--Sam, dit Ephraïm aussitôt après, vous avez joué l’as.
Milly et Léah retournèrent à la cuisine.
Ce retour trop brusque aux occupations ordinaires de la vie fit croire à
Malka que l’admiration n’avait été que superficielle. Elle se retourna
avec un peu d’humeur et vit Esther qui se tenait timidement derrière
elle. Le sang lui monta aux joues, en pensant que l’enfant avait entendu
son mensonge.
--Qu’est-ce que tu attends là? lui dit-elle avec dureté. Tiens, voilà
une pastille de menthe.
--Je croyais que vous auriez pu m’employer encore pour autre chose, dit
Esther en rougissant mais en acceptant la pastille pour Ikey, et je...
je...
--Eh bien, parle clair, je ne te mordrai pas.
Malka continua de parler Yiddish, bien que l’enfant lui répondît en
anglais.
--Je... je... rien, dit Esther en s’éloignant.
--Allons regarde-moi, mon enfant, dit Malka en posant la main sur la
tête de la petite fille qui la détournait volontairement. Ne sois pas si
obstinée; ta mère était comme cela; elle aurait voulu me tordre le cou
quand je lui disais que ton père n’était pas l’homme qu’il lui fallait
et puis elle boudait pendant toute une semaine. Dieu merci, aucun des
miens n’est comme elle. Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures
avec d’aussi mauvais caractères. Son caractère du reste la mena au
tombeau; bien que si ton père n’avait pas ramené sa mère de Pologne, ma
pauvre cousine eût peut-être pu me porter mon poisson ce soir.--Pauvre
Gittel--que la paix soit avec lui! Alors, viens, dis-moi ce qui te peine
sinon ta pauvre mère t’en voudra.
Esther tournant la tête murmura: Je croyais que vous eussiez peut-être
consenti à me prêter les trois shillings sept pence et demi.
--Te les prêter! dit Malka, mais comment pourras-tu jamais me les
rendre?
--Oh mais très bien, affirma Esther avec conviction, j’ai des tas
d’argent à la banque.
--Quoi! à la banque? fit Malka.
--Oui, j’ai gagné cinq livres à l’école, et je vous paierai de cet
argent-là.
--Ton père ne m’a jamais dit ça! dit Malka. Il l’a tenu caché, ah, c’est
un vrai Schnorrer!
--Mon père ne vous a pas revue depuis, répliqua Esther avec chaleur. Si
vous étiez venue quand il faisait «Shevah» pour Benjamin, que la paix
soit avec lui!--vous l’auriez su.
Malka devint rouge comme braise. Mosès avait envoyé Salomon pour
informer sa parente de son affliction, mais à ce moment, où le plus
lointain ami croit de son devoir d’aller, muni d’œufs durs, d’une livre
de sucre, ou d’une once de thé, rendre visite aux deuillants, condamnés
à rester assis sur le parquet pendant toute une semaine, aucun membre de
la «famille» ne s’était dérangé. Mosès ne s’en fâcha point, mais sa mère
insista sur ce qu’un tel manque d’égards de la part du Square Zacharie,
ne se serait jamais produit s’il avait épousé une autre femme; et
Esther, en cette occurrence, approuva pour une fois des sentiments de sa
grand’mère, sinon leur expression hibernienne.
Mais le fait pour l’enfant d’oser reprocher son attitude à l’aînée de la
famille fut jugé intolérable par Malka, doublement intolérable parce
qu’elle n’avait aucune excuse à lui donner.
--Espèce d’impudente! cria-t-elle avec fureur, oublies-tu à qui tu
parles?
--Non, répliqua Esther, vous êtes la cousine de mon père, et c’est pour
cela que vous eussiez dû venir le voir.
--Je ne suis pas la cousine de ton père, Dieu merci! s’écria Malka.
J’étais la cousine de ta mère.--Que le Seigneur aie pitié d’elle! Je ne
m’étonne pas que vous l’ayez mise au tombeau, vous tous réunis. Je ne
suis parente d’aucun de vous, grâce à Dieu! et à partir de ce jour, je
me lave les mains de vous, tas d’ingrats! Que votre père vous envoie
tous dans la rue vendre des allumettes s’il veut, je ne ferai plus rien
pour vous.
--Ingrats! dit Esther avec rage, mais qu’avez-vous jamais fait pour
nous? Quand ma pauvre mère vivait, vous lui faisiez récurer vos parquets
et frotter vos carreaux comme si elle était une Irlandaise.
--Impudente! cria Malka, tremblante de rage. Ce que j’ai fait pour vous?
quoi, quoi, j’ai... j’ai... éhontée! coquine! voilà ce que le Judaïsme
est devenu en Angleterre! Ce sont là des manières et la religion qu’on
vous enseigne à l’école, hein? Ce que j’ai fait? Impudente! En ce moment
même tu tiens un de mes shillings dans la main!
--Prenez-le! dit Esther avec rage, jetant la pièce sur le parquet, où
elle roula gaiement pendant une terrible minute en silence. Les joueurs
de carte tous auréolés de fumée levèrent enfin la tête.
--Eh? Eh? qu’y a-t-il ma petite fille? dit Michael doucement.
--Qu’est-ce qui vous met en colère?
Pour toute réponse elle éclata en sanglots. Dans l’amertume de cet
instant Esther détestait le monde entier.
--Ne pleurez pas ainsi, allons, allons! lui dit David Brandon d’un air
compatissant.
Esther, dont les sanglots soulevaient convulsivement les épaules mit la
main sur le loquet.
--Qu’est-ce qu’elle a, mère, demanda Michael.
--Elle est meshuggah, dit Malka (folle à lier). Elle était pâle et
parlait comme pour se justifier. C’est une schlemihl et elle a perdu sa
bourse dans le Lane. Je l’ai trouvée en larmes et lui ai permis de
porter mon poisson. Je lui ai donné un shilling et une pastille de
menthe et vous voyez comme elle se tourne contre moi; vous le voyez!
--Pauvre petite! dit David spontanément. Viens, viens!
Esther refusait de bouger.
--Viens toi, reprit-il gentiment. Regarde, je vais te remplacer l’argent
que tu as perdu. Prends la poule, je viens de la gagner, je n’en serai
donc pas privé.
Esther sanglotait de plus en plus, mais ne bougeait pas.
David se leva, vida le tas d’argent dans sa main, alla auprès d’Esther
et le mit dans sa poche. Michael ajouta une demi-couronne et les deux
autres hommes firent de même. Puis David ouvrit la porte et la fit
doucement sortir en disant:
--Tiens, cours, ma chère petite, et fais plus attention aux pickpockets.
Pendant un moment Malka avait pris l’attitude de dignité froide et
sévère d’une statue de terre cuite un peu salie; mais avant que la porte
ne se soit refermée sur l’enfant elle se précipita et l’attrapa par le
col de sa robe.
--Rends-moi l’argent! cria-t-elle.
Hypnotisée par cette figure basanée et courroucée, Esther n’opposa pas
de résistance, pendant que Malka vida sa poche, avec moins de dextérité
cependant que le premier opérateur. Malka compte les pièces:
--Dix-sept shillings et six pence, conclut-elle d’un air furieux.
Comment oses-tu accepter tout cet argent d’étrangers, de vrais
étrangers. Mes enfants voudraient-ils m’offenser en présence de mes
parents? et jetant avec violence l’argent sur le plateau, elle prit une
pièce d’or et la mit dans la main de l’enfant ébahie.
--Voilà! s’écria-t-elle, tiens-la serrée, c’est un souverain et si je te
reprends jamais à accepter de l’argent de quelqu’un de cette maison,
sauf la cousine de ta mère, je me laverai les mains de toi pour
toujours. Va maintenant, va-t’en, je ne peux pas te donner plus de sorte
qu’il est inutile d’attendre. Bonsoir et dis à ton père que je lui
souhaite un bon Yomtov, et que j’espère qu’il ne perdra plus d’enfants!
Elle mit l’enfant à la porte dans le square en claquant la porte
derrière elle, et Esther s’en alla faire son marché à moitié éblouie,
avec un vague sentiment de joie et de remords vis-à-vis de son père et
de la Providence.
Malka se baissa, ramassa la brosse à habits sous le dressoir et s’en fut
silencieusement, traversant obliquement le Square.
Il y eut un moment de consternation; la foudre était tombée et la
félicité pascale de deux maisonnées tremblait dans la balance. Michael
murmura nerveusement et sortit à la suite de sa femme.
--C’est un grand imbécile, dit Ephraïm. Moi, je lui ferais payer ses
accès de colère.
La partie de cartes se termina dans l’embarras général. David Brandon
prit congé et s’en alla au hasard par les rues rêvant aux étoiles, l’âme
satisfaite de la bonne action commise qui n’avait échoué que
superficiellement. Ses pas le conduisirent vers la maison d’Hannah.
Toutes les fenêtres étaient éclairées et son cœur se mit à battre en
songeant à la chère et radieuse belle qui était derrière ce seuil, qu’il
n’avait pas encore franchi. Il se représentait la flamme amoureuse de
ses yeux, car elle pensait sûrement à lui pendant qu’il rêvait d’elle.
Il regarda sa montre, il était neuf heures moins vingt. Après tout
serait-ce si déplacé d’aller la voir? Il s’en alla deux fois, et la
troisième, défiant les convenances, il frappa à la porte, son cœur
frappant presque aussi fort dans sa poitrine.