XIX

«FOR AULD LANG SYNE, MY DEAR»

Les lettrés disent que la pâque était une fête du Printemps bien avant

qu’on l’associât avec la sortie d’Egypte. Mais il n’y a guère de nature

à fêter dans le Ghetto et les raisons historiques de la fête dépassent

toutes les autres. La fête de Pâque demeure la plus pittoresque des

«trois fêtes», amenant la métamorphose complète des rites culinaires et

l’interdiction absolue du levain, qui est considéré comme tabou. Quelque

audacieux archéologue au trentième siècle fera peut-être remonter

l’origine de la fête aux grands nettoyages du printemps, l’orgie

annuelle des ménagères anglaises, car c’est alors en effet que le Ghetto

se lave, se nettoie, se peint, se pare, et purifie ses poëlons et ses

casseroles par le baptême du feu. C’est alors aussi, que l’aubergiste

prend un drap blanc et le suspend à sa porte pour annoncer qu’il vend du

«kosher rum» avec l’autorisation du Grand Rabbin. Le pâtissier remplace

ses «stuffed monkeys», ses bolas, ses choux à la confiture et ses

brioches au fromage, par des «palavas» sans levain, des meringues et des

gâteaux aux amandes. Les temps sont loin où la diététique de Pâque était

limitée aux fruits, à la viande et aux légumes; chaque année le cercle

s’élargit et il ne serait pas étonnant de voir un jour le pain,

lui-même, devenir pascal. C’est alors aussi que le marchand pieux, dont

la petite boutique est souillée de levain cède son commerce à quelque

chrétien complaisant pour le lui racheter, les fêtes de Pâques

terminées. Alors l’holocauste est fait des miettes de pain du peuple et

la formule de salutation nationale se transforme en «comment

supportez-vous le motsos?» la moitié de la race devenant facétieuse, et

l’autre cérémonieuse, devant les gâteaux de Pâque.

C’était la veille au soir de l’ouverture de la Pâque qu’Esther Ansell

sortit acheter pour un shilling de poisson dans Petticoat Lane, écartant

volontairement de son esprit les souvenirs encore vibrants de cette

scène déchirante. Sans doute est-ce un des avantages de la misère de ne

pas laisser de temps pour le deuil. Le labeur quotidien est le népenthès

du pauvre.

Esther et son père furent les deux seuls membres de la famille sur

lesquels la mort de Benjamin produisit une impression profonde. Il avait

quitté la maison depuis si longtemps qu’il n’était plus qu’une ombre

dans le souvenir des autres. Mosès supportait sa peine avec résignation,

épanchant chaque jour ses émotions dans le kaddish et à sa tristesse

personnelle se joignait le regret de la perte causée aux commentaires de

la littérature hébraïque par le départ prématuré de son fils en Paradis.

La douleur d’Esther était plus amère et plus angoissante car tous les

enfants étaient délicats, et c’était la première fois que la mort en

enlevait un. L’incompréhensible tragédie de la mort de Benjamin avait

ébranlé l’enfant jusqu’au fond de son âme. Pauvre garçon! Que c’était

affreux d’être étendu froid et blême sous les neiges de l’hiver. A quoi

lui avaient servi les longues études qui devaient le préparer à écrire

de grands romans! Le nom d’Ansell allait maintenant s’éteindre dans

l’obscurité sans gloire. Elle se demandait si _Notre Journal_ n’allait

pas crouler, et obscurément elle sentait que c’était fatal. Où

étaient-ils tous les rêves de richesse qu’elle avait bâtis et dont la

base était le génie de Benjamin? Hélas! l’émancipation des Ansell du

joug de la pauvreté se trouvait remise à une date indéterminée. C’était

d’elle, d’elle seule maintenant que la famille devait attendre la

délivrance.--Eh bien, c’est elle qui reprendrait la tâche du fils défunt

pour la remplir de son mieux et elle joignit ses petites mains en signe

de détermination.--Mosès était ignorant de ses ambitions et de ses

doutes. Le travail n’était abondant que pendant trois jours de la

semaine et il ne se doutait pas de l’impossibilité dans laquelle il se

trouvait de subvenir assez largement aux besoins de sa famille. Esther,

elle-même, livrée aux soucis continuels de l’école et à ceux d’une quasi

maternité, sentit se calmer assez rapidement les élancements les plus

aigus de la douleur, bien que la coutume interdisant les réjouissances

pendant l’année du deuil ne courût aucun risque d’être transgressée par

la pauvre petite Esther qui n’allait ni aux bals d’enfants ni aux

théâtres. Elle combinait ses achats de poisson en se frayant un chemin à

travers une foule compacte, toute éclairée par de tels flots de lumière,

rejetés par le gaz des boutiques, et des banderoles de flammes des

petites charrettes, que le vent froid du jeune avril en parut réchauffé.

Deux courants opposés de piétons lourdement chargés, essayaient

d’occuper le même trottoir au même moment, et les lois de l’espace les

tinrent bloqués jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus à ses réalités

impitoyables. Riches et pauvres se coudoyaient; des dames vêtues de

satin et de fourrures se trouvaient serrées contre de pauvres femmes à

l’air exotique, la tête couverte de sales mouchoirs; de rudes sportsmen

anglais, au visage hâlé, luttaient avec bonne humeur contre leurs

parents gras d’au-delà la mer du Nord; et un flot de rustres chrétiens

contemplait les marchands et les acheteurs juifs, avec amusement et

mépris.

Car c’était la nuit des nuits, celle où se faisaient les achats pour la

fête; et les grandes dames du West End abandonnant leurs filles qui

jouaient du piano et avaient leur abonnement chez «Mudie», descendaient

dans leur vieux quartier pour secouer un instant le vernis de

raffinement et plonger leurs mains dégantées dans les tonneaux de

concombres salés, marinés dans leur propre _russel_ et pour enlever de

leurs petites caisses bien serrées les olives grasses et juteuses. Mais

que de tragicomédies derrière la joie passagère de ces figures

sensuelles, riant et mâchant avec l’effronterie de petites écolières! Ce

soir elles ne devaient pas soupirer en silence en songeant aux

splendeurs d’Egypte. Elles pouvaient rire et parler du temps d’Olov

Hasholom: «Que la paix soit avec lui!» avec leurs vieilles connaissances

et desserrer un peu l’étau des conventions sociales, pendant qu’elles

éblouissaient le ghetto par les splendeurs de leur mise en scène et le

halo de ce West End d’où elles venaient. C’était une scène sans égale

dans l’histoire du monde, cette fantasmagorie de larves et de papillons

rassemblés en souvenir de jadis, dans leur cher foyer d’éclosion. Des

contrastes si violents de richesse et de pauvreté, qu’on ne pourrait

guère les trouver que dans les mines d’or romantiques ou dans les pays

en formation où ils naissent tout naturellement dans une civilisation

inculte, d’un peuple doué du sens inextinguible du pittoresque.

--Hallo! se peut-il que ce soit vous, Betsy? demandait d’un air joyeux

un vieillard minable aux cheveux blancs, à Mrs Arthur Montmorency.

Vraiment, c’est bien vous; je ne voulais pas en croire mes yeux! Dieu!

quelle belle femme vous êtes devenue! Et c’est vous, la petite Betsy qui

apportiez le café à votre père, dans un petit pot brun, quand nous nous

trouvions tous les deux côte à côte dans le Lane? Il y a vendu des

pantoufles pendant bientôt onze ans à côté de mon échoppe de

coutellerie. Mon Dieu, mon Dieu, que le temps passe!

Le visage pâle de Betsy Montmorency rougissait sous la lumière du gaz et

s’enveloppant de ses zibelines, elle regardait involontairement autour

d’elle, pour voir si aucune de ses amies de Kensington n’était en vue.

Quelque autre Betsy Montmorency, se sentant l’âme un peu bohème pour la

circonstance seulement, recevait avec effusion les congratulations de

ses anciennes amies répétant les vieilles formules et les vieux dictons

avec le sentiment étrange de voler des bonbons; pendant que d’autres

plus fines, plus dignes de leur nom, interpellaient une Betsy Jacob.

--Vraiment? Est-ce vous, Betsy? Comment allez-vous? comment allez-vous?

Comme je suis contente de vous voir. Ne voulez-vous pas me régaler d’une

tasse de chocolat chez Bonn, pour montrer que vous n’avez pas oublié le

vieux temps d’Olov Hasholom?

Et ayant ainsi laissé la responsabilité des convenances à la plus

pauvre, la Montmorency se perdait dans les ressouvenirs de ces bons

vieux temps, «que la paix soit avec eux!» jusqu’à ce que la larve eût

oublié la splendeur du papillon, dans une joyeuse évocation des

anciennes misères. Mais bien peu de ces Montmorency, à quelque sorte

qu’elles appartinssent, quittaient le ghetto sans avoir glissé de

petites pièces d’or dans des mains hésitantes, au fond de mansardes

obscures où végétaient de vieux amis et des parents pauvres.

Là-haut, dans le ciel, des étoiles brillaient silencieuses, mais

personne ne le regardait. Par terre, sous les pieds, s’étendait l’épais

voile de boue noire que le Lane ne soulevait jamais, mais personne ne le

voyait. Il était impossible de songer à autre chose qu’aux humains, dans

la confusion et le tourbillon, dans la sottise et la cohue, la foule et

l’écrasement, dans la compression et les cris, le vacarme et la

mêlée--dans une assemblée joyeuse, pauvre et bruyante, aussi excitée et

si mouvante, si polyglotte, si querelleuse et aussi gaie que celle d’une

foire aux vanités! Mendiants, vendeurs, acheteurs, commères, charlatans,

tous ajoutaient à la rumeur.

--Voici des gâteaux! tous yontovdik (pour les fêtes)! Yontovdik!...

--Bretelles, les meilleures bretelles; toutes...

--Yontovdik, un shilling seulement...

--C’est l’ordre du Rabbin, ma’am, tous les gigots de mouton doivent être

_porged_, ou ma patente...

--Concombres! concombres!

--Voici votre affaire!

--Voici les plus beaux pantalons, messieurs, ils me coûtent, aussi vrai

que je suis ici...

--Sur la tête, vieux drôle...

--Arbah Kanfus! Arbah...

--Mon pauvre vieux mari a subi une opération...

--Hokey-pokey! Yontovdik! Hokey...

--Mais garez-vous donc, voyons!

--Sur ma vie et la vôtre, Betsy...

--Dieu vous bénisse, _Mishter_, puissiez-vous vivre mille ans!

--Mangez les meilleurs motsos! Quatre pence seulement...

--Les os se vendent en même temps, ma’am, je l’ai coupée aussi maigre

que possible.

--_Charoises!_ (sucreries) _charoises! Moroire_ (herbes amères)

_Chraine_ (raifort) _Pesachdik!_ (pour Pâque).

--Venez prendre un verre de vieux Tom avec moi, mon garçon!

--De belles plies! voilà! Allons! où sont vos idées? Aidez-moi...

--Bob! Yontovdik, Yontovdik! un bob (shilling) seulement!

--Chuck steak et une demi-livre de graisse!

--Un soufflet sur les yeux si vous...

--Dieu vous bénisse! rappelez-moi au souvenir de Jacob.

--_Shaink meer_ (donnez-moi) un penny, missis lieben, missis _croin_

(chère)...

--Une mort subite pour vous, espèce de...

--Mon Dieu! Sal (Salomon) que vous êtes changé!

--Je vous donne ma parole, sir, que le poisson sera chez vous avant que

vous n’y soyez!

--Peint de la meilleure manière pour un tanneur.

--Une éponge, Monsieur?

--Je vous couperai une tranche de ce melon pour...

--Elle est morte, la pauvre! que la paix soit avec elle!

--Yontovdik! trois bobs pour une bourse contenant...

--Venez voir le véritable Indien vivant, tatoué, né dans l’Archipel

Africain! Montez!

--Par ici l’entrée pour voir le nain qui parle, danse et chante!

--Trois citrons pour un penny! trois citrons...

--Un _shtibbur_ (penny) pour un pauvre aveugle!

--Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik!

Et dans ce cri, commun à tant de marchands et de vendeurs, toute cette

Babel disparaissait parfois, pendant un instant et puis émergeait à

nouveau, dans sa multiplicité.

Tous ceux qu’Esther connaissait étaient dans la foule; et elle les

rencontra tous tôt ou tard. Dans Wentworth Street, parmi les feuilles de

choux pourris et la boue, les détritus, les restes de viande et les

abattis de volaille, se tenait le triste Meckish, offrant ses éponges

sales et sollicitant la charité par des grimaces renforcées de temps à

autres de crises d’épilepsie répétées à des intervalles judicieusement

établis. A quelques mètres de lui, sa femme vêtue d’une belle jaquette

de peau de loutre, achetait du saumon avec l’air d’une dame de Maida

Vale. Pressé dans un coin elle vit Shosshi Shmendrik, les pans de sa

veste tout jaunis par les jaunes d’œufs qui se brisaient dans une de ses

poches. Il lui demanda d’un air furieux si elle n’avait pas aperçu le

petit garçon qu’il avait retenu pour lui porter ses morues et ses

volailles, et il expliqua que sa femme était retenue dans sa boutique et

l’avait chargé des soins du ménage. Il est à supposer que si Mrs

Shmendrik, ex-veuve Finkelstein, reçut jamais ses comestibles, elle put

découvrir que son bon époux avait acheté du poisson artificiellement

gonflé d’air et des volailles rembourrées de papier gris. Le bon Sam

Abrahams, le choriste dont l’attitude bienveillante ensoleillait les

endroits qu’il traversait, arrêta Esther et lui donna un penny. Plus

loin elle rencontra sa maîtresse d’école Miss Miriam Hyams, et la salua,

car Esther n’était pas de ceux qui appelaient leurs supérieurs,

«institutrices» ou «maîtres», d’après le sexe, par raillerie, jusqu’à ce

que les victimes souhaitassent posséder le pouvoir d’Elisée sur les

ours. Ensuite elle fut surprise de rencontrer le frère de sa maîtresse

qui pilotait la gentille Bessie Sugarman à travers le gros de la cohue.

Ecrasés entre deux brouettes elle aperçut Mrs Belcovitch et Fanny, qui

faisaient ensemble leurs achats, accompagnés de Pesach Weingott, tous

trois chargés d’une quantité de paquets.

--Esther, si vous rencontriez Becky dans la foule, dites-lui où je suis,

dit Mrs Belcovitch. Elle est avec un de ses amoureux. Je suis si faible

que je puis à peine me traîner et Becky devrait bien rapporter les

choux. Elle a de bonnes jambes et non pas une grosse et une maigre.

Autour des marchands de poissons, la foule des acheteurs était compacte.

Ce commerce était monopolisé par les Juifs anglais, de grands garçons,

blonds, vigoureux et sains, aux bras bronzés, que tous approchaient avec

crainte, excepté les plus braves des Juives étrangères. Leur tarif et

leur politesse variaient selon l’apparence des acheteurs. Esther qui

avait l’œil et l’oreille de l’observateur, s’amusait parfois à les

regarder. Ce soir une comédie exceptionnelle l’attendait. Une dame bien

mise se présenta devant la boutique de «l’Oncle Abe», où une

demi-douzaine de poissons variés se trouvaient étalés.

--Bonsoir, Madame, la soirée est fraîche, mais belle n’est-ce pas? Vous

désirez ce lot-là? Et bien, parce que vous êtes une ancienne cliente et

que le poisson est bon marché aujourd’hui, je puis vous le laisser pour

un souverain. Dix-huit?... Eh bien, c’est dur, mais... tenez mon garçon,

prenez le poisson de Madame. Bonsoir.

--Combien ceci? demanda une femme proprement vêtue en indiquant un lot

exactement pareil.

--Je ne puis le laisser à moins de neuf bobs. Le poisson est cher

aujourd’hui. Vous ne trouverez rien de meilleur marché dans tout le

Lane; par Dieu, vous n’en mourrez pas! Cinq shillings? Sur ma vie et sur

celle de mes enfants je vous jure qu’il me coûte plus que cela. Aussi

vrai que je suis ici, je l’ai payé... allons, donnez-moi sept shillings

six pence et il est à vous. Vous ne pouvez pas dépenser plus de cinq

shillings? Eh bien ouvrez votre tablier, vieille gale. Je me rattraperai

sur les riches. Sur votre vie et la mienne, vous avez fait un metsiah!

Puis arriva la vieille Mrs Shmendrik, la mère de Shosshi, la tête

enveloppée d’un beau châle de Paisley, en guise de chapeau. Les femmes

du Lane qui sortaient sans chapeaux se mettaient au même rang que les

hommes du Lane qui ne portaient pas de faux-cols.

Une des raisons de la terreur qu’inspiraient les poissonniers anglais

provenait de ce qu’ils exigeaient de leurs clients qu’ils parlassent

anglais, remplissant ainsi dans la communauté une importante fonction

éducative. Ils permettaient un certain pourcentage de jargon, prenant

eux-mêmes certaines licences, mais ils affectaient de ne pas comprendre

le yiddish pur.

--Abraham, combien pour ce lot-ci? dit la vieille Mrs Shmendrik en

désignant un troisième lot de poisson semblable aux deux autres, et en

tâtant tous les poissons.

--Bas les pattes, fit Abraham brusquement. Ecoutez, je connais vos

farces, à vous Polonais. Je vais vous dire le plus bas prix et je ne

supporterai pas que vous marchandiez d’un farthing. Je vais perdre avec

vous mais au moins vous ne m’ennuierez pas. Huit bobs! voilà!

[[--Avroomkely (cher petit Abraham) voici lebbenpence!]]

--Onze pence! Par Dieu! s’écria l’oncle Abe en s’arrachant les cheveux,

je le savais! Et saisissant par la queue une grosse plie, il la fit

tournoyer et en frappa Mrs Shmendrik en pleine figure, criant: Voilà

pour vous vieille sorcière! allez-vous-en ou je vous tue!

--Chien que tu es! hurla Mrs Shmendrik usant des plus copieuses

ressources de son idiome maternel. Une année de malheur pour toi!

Puisses-tu être brûlé vif! ton père était un Gonof et tu es un Gonof et

toute ta famille sont des Gonovim! Puissent les dix plaies de Pharaon...

Il y avait peu de malice au fond de tout ceci, rien de plus que la

simple exubérance d’imagination d’une race dont la poésie primitive

consistait à répéter deux fois les mêmes choses.

L’oncle Abraham ramassa la plie d’un geste menaçant, en criant:

--Je veux tomber mort sur le champ, si vous n’êtes pas partie dans une

seconde, je ne réponds pas des conséquences! Allons, décampez!

--Voyons, voyons, Avroomkely, reprit Mrs Shmendrik retombant brusquement

de l’injure à la politesse. Allons, dites quatorze pence. Ecoutez, mon

fils! quatorze _stibburs_ c’est un tas de _gelt_.

--Etes-vous partie? cria Abraham avec une rage terrible. Mon prix

maintenant est dix bobs.

--Avroomkely, _noo zoog_, (allons dites) quatorze pence et demi! je suis

une pauvre femme. Voilà quinze pence!

Abraham la prit par les épaules et la jeta contre le mur où elle

prononça des malédictions pittoresques. Esther sentit que ce n’était pas

le moment choisi pour elle d’acquérir pour un shilling de poisson. Elle

se fraya un chemin vers une autre boutique.

Il y avait là un vieux homme au teint hâlé auquel Esther avait souvent

acheté des soldes au temps où la fortune souriait aux Ansells. A sa

grande joie, il la reconnut. Elle aperçut une pile de rougets sur l’étal

improvisé et son imagination galopant elle se vit déjà qui les faisait

frire. Puis une secousse violente comme celle d’une douche glacée la fit

trembler et son cœur cessa de battre; au moment de prendre sa bourse

dans sa poche elle n’y trouva plus qu’un dé à coudre, un crayon et un

mouchoir de coton. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’elle pût se

figurer que les quatre shillings, sept pence et demi dont dépendaient

tant de choses étaient perdus! Les épiceries et les gâteaux sans levain

avaient été offerts par les œuvres de charité, le vin de raisins se

préparait depuis plusieurs jours, mais le poisson et la viande et tous

les petits accessoires d’une table de Pâque bien ordonnée... étaient la

proie des pickpockets. Une désolation envahit l’âme de l’enfant, plus

terrible encore que celle qu’elle avait ressentie le jour où elle

renversa la soupe; les rougets qu’elle pouvait toucher du doigt

semblaient s’être éloignés et devenus inaccessibles, un instant après

ils s’évanouissaient avec tout le reste derrière un flot de larmes

brûlantes et elle marchait comme dans un rêve, jetée d’un côté à l’autre

par le double courant de la foule. Rien, depuis la mort de Benjamin, ne

lui avait donné à ce point le sentiment de la misère et de la fragilité

de l’existence. Que dirait son père, dont la conviction que la

Providence avait veillé à ses Pâques, serait si amèrement déçue à la

onzième heure! Pauvre Mosès! Il avait été si fier de gagner de quoi

fêter un bon Yomtov, plus que jamais convaincu qu’avec un petit capital

il eût pu créer une grande affaire. Et maintenant elle allait s’en

retourner gâter le Yomtov de tous, et voir les tristes figures des

_petits_ autour de la table vide pour le Seder. C’était affreux, et

l’enfant pleurait pitoyablement, passant inaperçue dans la foule, sans

pouvoir se faire entendre de cette Babel.

Les enfants du Ghetto · 第 37 / 45 题