«FOR AULD LANG SYNE, MY DEAR»
Les lettrés disent que la pâque était une fête du Printemps bien avant
qu’on l’associât avec la sortie d’Egypte. Mais il n’y a guère de nature
à fêter dans le Ghetto et les raisons historiques de la fête dépassent
toutes les autres. La fête de Pâque demeure la plus pittoresque des
«trois fêtes», amenant la métamorphose complète des rites culinaires et
l’interdiction absolue du levain, qui est considéré comme tabou. Quelque
audacieux archéologue au trentième siècle fera peut-être remonter
l’origine de la fête aux grands nettoyages du printemps, l’orgie
annuelle des ménagères anglaises, car c’est alors en effet que le Ghetto
se lave, se nettoie, se peint, se pare, et purifie ses poëlons et ses
casseroles par le baptême du feu. C’est alors aussi, que l’aubergiste
prend un drap blanc et le suspend à sa porte pour annoncer qu’il vend du
«kosher rum» avec l’autorisation du Grand Rabbin. Le pâtissier remplace
ses «stuffed monkeys», ses bolas, ses choux à la confiture et ses
brioches au fromage, par des «palavas» sans levain, des meringues et des
gâteaux aux amandes. Les temps sont loin où la diététique de Pâque était
limitée aux fruits, à la viande et aux légumes; chaque année le cercle
s’élargit et il ne serait pas étonnant de voir un jour le pain,
lui-même, devenir pascal. C’est alors aussi que le marchand pieux, dont
la petite boutique est souillée de levain cède son commerce à quelque
chrétien complaisant pour le lui racheter, les fêtes de Pâques
terminées. Alors l’holocauste est fait des miettes de pain du peuple et
la formule de salutation nationale se transforme en «comment
supportez-vous le motsos?» la moitié de la race devenant facétieuse, et
l’autre cérémonieuse, devant les gâteaux de Pâque.
C’était la veille au soir de l’ouverture de la Pâque qu’Esther Ansell
sortit acheter pour un shilling de poisson dans Petticoat Lane, écartant
volontairement de son esprit les souvenirs encore vibrants de cette
scène déchirante. Sans doute est-ce un des avantages de la misère de ne
pas laisser de temps pour le deuil. Le labeur quotidien est le népenthès
du pauvre.
Esther et son père furent les deux seuls membres de la famille sur
lesquels la mort de Benjamin produisit une impression profonde. Il avait
quitté la maison depuis si longtemps qu’il n’était plus qu’une ombre
dans le souvenir des autres. Mosès supportait sa peine avec résignation,
épanchant chaque jour ses émotions dans le kaddish et à sa tristesse
personnelle se joignait le regret de la perte causée aux commentaires de
la littérature hébraïque par le départ prématuré de son fils en Paradis.
La douleur d’Esther était plus amère et plus angoissante car tous les
enfants étaient délicats, et c’était la première fois que la mort en
enlevait un. L’incompréhensible tragédie de la mort de Benjamin avait
ébranlé l’enfant jusqu’au fond de son âme. Pauvre garçon! Que c’était
affreux d’être étendu froid et blême sous les neiges de l’hiver. A quoi
lui avaient servi les longues études qui devaient le préparer à écrire
de grands romans! Le nom d’Ansell allait maintenant s’éteindre dans
l’obscurité sans gloire. Elle se demandait si _Notre Journal_ n’allait
pas crouler, et obscurément elle sentait que c’était fatal. Où
étaient-ils tous les rêves de richesse qu’elle avait bâtis et dont la
base était le génie de Benjamin? Hélas! l’émancipation des Ansell du
joug de la pauvreté se trouvait remise à une date indéterminée. C’était
d’elle, d’elle seule maintenant que la famille devait attendre la
délivrance.--Eh bien, c’est elle qui reprendrait la tâche du fils défunt
pour la remplir de son mieux et elle joignit ses petites mains en signe
de détermination.--Mosès était ignorant de ses ambitions et de ses
doutes. Le travail n’était abondant que pendant trois jours de la
semaine et il ne se doutait pas de l’impossibilité dans laquelle il se
trouvait de subvenir assez largement aux besoins de sa famille. Esther,
elle-même, livrée aux soucis continuels de l’école et à ceux d’une quasi
maternité, sentit se calmer assez rapidement les élancements les plus
aigus de la douleur, bien que la coutume interdisant les réjouissances
pendant l’année du deuil ne courût aucun risque d’être transgressée par
la pauvre petite Esther qui n’allait ni aux bals d’enfants ni aux
théâtres. Elle combinait ses achats de poisson en se frayant un chemin à
travers une foule compacte, toute éclairée par de tels flots de lumière,
rejetés par le gaz des boutiques, et des banderoles de flammes des
petites charrettes, que le vent froid du jeune avril en parut réchauffé.
Deux courants opposés de piétons lourdement chargés, essayaient
d’occuper le même trottoir au même moment, et les lois de l’espace les
tinrent bloqués jusqu’à ce qu’ils se fussent rendus à ses réalités
impitoyables. Riches et pauvres se coudoyaient; des dames vêtues de
satin et de fourrures se trouvaient serrées contre de pauvres femmes à
l’air exotique, la tête couverte de sales mouchoirs; de rudes sportsmen
anglais, au visage hâlé, luttaient avec bonne humeur contre leurs
parents gras d’au-delà la mer du Nord; et un flot de rustres chrétiens
contemplait les marchands et les acheteurs juifs, avec amusement et
mépris.
Car c’était la nuit des nuits, celle où se faisaient les achats pour la
fête; et les grandes dames du West End abandonnant leurs filles qui
jouaient du piano et avaient leur abonnement chez «Mudie», descendaient
dans leur vieux quartier pour secouer un instant le vernis de
raffinement et plonger leurs mains dégantées dans les tonneaux de
concombres salés, marinés dans leur propre _russel_ et pour enlever de
leurs petites caisses bien serrées les olives grasses et juteuses. Mais
que de tragicomédies derrière la joie passagère de ces figures
sensuelles, riant et mâchant avec l’effronterie de petites écolières! Ce
soir elles ne devaient pas soupirer en silence en songeant aux
splendeurs d’Egypte. Elles pouvaient rire et parler du temps d’Olov
Hasholom: «Que la paix soit avec lui!» avec leurs vieilles connaissances
et desserrer un peu l’étau des conventions sociales, pendant qu’elles
éblouissaient le ghetto par les splendeurs de leur mise en scène et le
halo de ce West End d’où elles venaient. C’était une scène sans égale
dans l’histoire du monde, cette fantasmagorie de larves et de papillons
rassemblés en souvenir de jadis, dans leur cher foyer d’éclosion. Des
contrastes si violents de richesse et de pauvreté, qu’on ne pourrait
guère les trouver que dans les mines d’or romantiques ou dans les pays
en formation où ils naissent tout naturellement dans une civilisation
inculte, d’un peuple doué du sens inextinguible du pittoresque.
--Hallo! se peut-il que ce soit vous, Betsy? demandait d’un air joyeux
un vieillard minable aux cheveux blancs, à Mrs Arthur Montmorency.
Vraiment, c’est bien vous; je ne voulais pas en croire mes yeux! Dieu!
quelle belle femme vous êtes devenue! Et c’est vous, la petite Betsy qui
apportiez le café à votre père, dans un petit pot brun, quand nous nous
trouvions tous les deux côte à côte dans le Lane? Il y a vendu des
pantoufles pendant bientôt onze ans à côté de mon échoppe de
coutellerie. Mon Dieu, mon Dieu, que le temps passe!
Le visage pâle de Betsy Montmorency rougissait sous la lumière du gaz et
s’enveloppant de ses zibelines, elle regardait involontairement autour
d’elle, pour voir si aucune de ses amies de Kensington n’était en vue.
Quelque autre Betsy Montmorency, se sentant l’âme un peu bohème pour la
circonstance seulement, recevait avec effusion les congratulations de
ses anciennes amies répétant les vieilles formules et les vieux dictons
avec le sentiment étrange de voler des bonbons; pendant que d’autres
plus fines, plus dignes de leur nom, interpellaient une Betsy Jacob.
--Vraiment? Est-ce vous, Betsy? Comment allez-vous? comment allez-vous?
Comme je suis contente de vous voir. Ne voulez-vous pas me régaler d’une
tasse de chocolat chez Bonn, pour montrer que vous n’avez pas oublié le
vieux temps d’Olov Hasholom?
Et ayant ainsi laissé la responsabilité des convenances à la plus
pauvre, la Montmorency se perdait dans les ressouvenirs de ces bons
vieux temps, «que la paix soit avec eux!» jusqu’à ce que la larve eût
oublié la splendeur du papillon, dans une joyeuse évocation des
anciennes misères. Mais bien peu de ces Montmorency, à quelque sorte
qu’elles appartinssent, quittaient le ghetto sans avoir glissé de
petites pièces d’or dans des mains hésitantes, au fond de mansardes
obscures où végétaient de vieux amis et des parents pauvres.
Là-haut, dans le ciel, des étoiles brillaient silencieuses, mais
personne ne le regardait. Par terre, sous les pieds, s’étendait l’épais
voile de boue noire que le Lane ne soulevait jamais, mais personne ne le
voyait. Il était impossible de songer à autre chose qu’aux humains, dans
la confusion et le tourbillon, dans la sottise et la cohue, la foule et
l’écrasement, dans la compression et les cris, le vacarme et la
mêlée--dans une assemblée joyeuse, pauvre et bruyante, aussi excitée et
si mouvante, si polyglotte, si querelleuse et aussi gaie que celle d’une
foire aux vanités! Mendiants, vendeurs, acheteurs, commères, charlatans,
tous ajoutaient à la rumeur.
--Voici des gâteaux! tous yontovdik (pour les fêtes)! Yontovdik!...
--Bretelles, les meilleures bretelles; toutes...
--Yontovdik, un shilling seulement...
--C’est l’ordre du Rabbin, ma’am, tous les gigots de mouton doivent être
_porged_, ou ma patente...
--Concombres! concombres!
--Voici votre affaire!
--Voici les plus beaux pantalons, messieurs, ils me coûtent, aussi vrai
que je suis ici...
--Sur la tête, vieux drôle...
--Arbah Kanfus! Arbah...
--Mon pauvre vieux mari a subi une opération...
--Hokey-pokey! Yontovdik! Hokey...
--Mais garez-vous donc, voyons!
--Sur ma vie et la vôtre, Betsy...
--Dieu vous bénisse, _Mishter_, puissiez-vous vivre mille ans!
--Mangez les meilleurs motsos! Quatre pence seulement...
--Les os se vendent en même temps, ma’am, je l’ai coupée aussi maigre
que possible.
--_Charoises!_ (sucreries) _charoises! Moroire_ (herbes amères)
_Chraine_ (raifort) _Pesachdik!_ (pour Pâque).
--Venez prendre un verre de vieux Tom avec moi, mon garçon!
--De belles plies! voilà! Allons! où sont vos idées? Aidez-moi...
--Bob! Yontovdik, Yontovdik! un bob (shilling) seulement!
--Chuck steak et une demi-livre de graisse!
--Un soufflet sur les yeux si vous...
--Dieu vous bénisse! rappelez-moi au souvenir de Jacob.
--_Shaink meer_ (donnez-moi) un penny, missis lieben, missis _croin_
(chère)...
--Une mort subite pour vous, espèce de...
--Mon Dieu! Sal (Salomon) que vous êtes changé!
--Je vous donne ma parole, sir, que le poisson sera chez vous avant que
vous n’y soyez!
--Peint de la meilleure manière pour un tanneur.
--Une éponge, Monsieur?
--Je vous couperai une tranche de ce melon pour...
--Elle est morte, la pauvre! que la paix soit avec elle!
--Yontovdik! trois bobs pour une bourse contenant...
--Venez voir le véritable Indien vivant, tatoué, né dans l’Archipel
Africain! Montez!
--Par ici l’entrée pour voir le nain qui parle, danse et chante!
--Trois citrons pour un penny! trois citrons...
--Un _shtibbur_ (penny) pour un pauvre aveugle!
--Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik! Yontovdik!
Et dans ce cri, commun à tant de marchands et de vendeurs, toute cette
Babel disparaissait parfois, pendant un instant et puis émergeait à
nouveau, dans sa multiplicité.
Tous ceux qu’Esther connaissait étaient dans la foule; et elle les
rencontra tous tôt ou tard. Dans Wentworth Street, parmi les feuilles de
choux pourris et la boue, les détritus, les restes de viande et les
abattis de volaille, se tenait le triste Meckish, offrant ses éponges
sales et sollicitant la charité par des grimaces renforcées de temps à
autres de crises d’épilepsie répétées à des intervalles judicieusement
établis. A quelques mètres de lui, sa femme vêtue d’une belle jaquette
de peau de loutre, achetait du saumon avec l’air d’une dame de Maida
Vale. Pressé dans un coin elle vit Shosshi Shmendrik, les pans de sa
veste tout jaunis par les jaunes d’œufs qui se brisaient dans une de ses
poches. Il lui demanda d’un air furieux si elle n’avait pas aperçu le
petit garçon qu’il avait retenu pour lui porter ses morues et ses
volailles, et il expliqua que sa femme était retenue dans sa boutique et
l’avait chargé des soins du ménage. Il est à supposer que si Mrs
Shmendrik, ex-veuve Finkelstein, reçut jamais ses comestibles, elle put
découvrir que son bon époux avait acheté du poisson artificiellement
gonflé d’air et des volailles rembourrées de papier gris. Le bon Sam
Abrahams, le choriste dont l’attitude bienveillante ensoleillait les
endroits qu’il traversait, arrêta Esther et lui donna un penny. Plus
loin elle rencontra sa maîtresse d’école Miss Miriam Hyams, et la salua,
car Esther n’était pas de ceux qui appelaient leurs supérieurs,
«institutrices» ou «maîtres», d’après le sexe, par raillerie, jusqu’à ce
que les victimes souhaitassent posséder le pouvoir d’Elisée sur les
ours. Ensuite elle fut surprise de rencontrer le frère de sa maîtresse
qui pilotait la gentille Bessie Sugarman à travers le gros de la cohue.
Ecrasés entre deux brouettes elle aperçut Mrs Belcovitch et Fanny, qui
faisaient ensemble leurs achats, accompagnés de Pesach Weingott, tous
trois chargés d’une quantité de paquets.
--Esther, si vous rencontriez Becky dans la foule, dites-lui où je suis,
dit Mrs Belcovitch. Elle est avec un de ses amoureux. Je suis si faible
que je puis à peine me traîner et Becky devrait bien rapporter les
choux. Elle a de bonnes jambes et non pas une grosse et une maigre.
Autour des marchands de poissons, la foule des acheteurs était compacte.
Ce commerce était monopolisé par les Juifs anglais, de grands garçons,
blonds, vigoureux et sains, aux bras bronzés, que tous approchaient avec
crainte, excepté les plus braves des Juives étrangères. Leur tarif et
leur politesse variaient selon l’apparence des acheteurs. Esther qui
avait l’œil et l’oreille de l’observateur, s’amusait parfois à les
regarder. Ce soir une comédie exceptionnelle l’attendait. Une dame bien
mise se présenta devant la boutique de «l’Oncle Abe», où une
demi-douzaine de poissons variés se trouvaient étalés.
--Bonsoir, Madame, la soirée est fraîche, mais belle n’est-ce pas? Vous
désirez ce lot-là? Et bien, parce que vous êtes une ancienne cliente et
que le poisson est bon marché aujourd’hui, je puis vous le laisser pour
un souverain. Dix-huit?... Eh bien, c’est dur, mais... tenez mon garçon,
prenez le poisson de Madame. Bonsoir.
--Combien ceci? demanda une femme proprement vêtue en indiquant un lot
exactement pareil.
--Je ne puis le laisser à moins de neuf bobs. Le poisson est cher
aujourd’hui. Vous ne trouverez rien de meilleur marché dans tout le
Lane; par Dieu, vous n’en mourrez pas! Cinq shillings? Sur ma vie et sur
celle de mes enfants je vous jure qu’il me coûte plus que cela. Aussi
vrai que je suis ici, je l’ai payé... allons, donnez-moi sept shillings
six pence et il est à vous. Vous ne pouvez pas dépenser plus de cinq
shillings? Eh bien ouvrez votre tablier, vieille gale. Je me rattraperai
sur les riches. Sur votre vie et la mienne, vous avez fait un metsiah!
Puis arriva la vieille Mrs Shmendrik, la mère de Shosshi, la tête
enveloppée d’un beau châle de Paisley, en guise de chapeau. Les femmes
du Lane qui sortaient sans chapeaux se mettaient au même rang que les
hommes du Lane qui ne portaient pas de faux-cols.
Une des raisons de la terreur qu’inspiraient les poissonniers anglais
provenait de ce qu’ils exigeaient de leurs clients qu’ils parlassent
anglais, remplissant ainsi dans la communauté une importante fonction
éducative. Ils permettaient un certain pourcentage de jargon, prenant
eux-mêmes certaines licences, mais ils affectaient de ne pas comprendre
le yiddish pur.
--Abraham, combien pour ce lot-ci? dit la vieille Mrs Shmendrik en
désignant un troisième lot de poisson semblable aux deux autres, et en
tâtant tous les poissons.
--Bas les pattes, fit Abraham brusquement. Ecoutez, je connais vos
farces, à vous Polonais. Je vais vous dire le plus bas prix et je ne
supporterai pas que vous marchandiez d’un farthing. Je vais perdre avec
vous mais au moins vous ne m’ennuierez pas. Huit bobs! voilà!
[[--Avroomkely (cher petit Abraham) voici lebbenpence!]]
--Onze pence! Par Dieu! s’écria l’oncle Abe en s’arrachant les cheveux,
je le savais! Et saisissant par la queue une grosse plie, il la fit
tournoyer et en frappa Mrs Shmendrik en pleine figure, criant: Voilà
pour vous vieille sorcière! allez-vous-en ou je vous tue!
--Chien que tu es! hurla Mrs Shmendrik usant des plus copieuses
ressources de son idiome maternel. Une année de malheur pour toi!
Puisses-tu être brûlé vif! ton père était un Gonof et tu es un Gonof et
toute ta famille sont des Gonovim! Puissent les dix plaies de Pharaon...
Il y avait peu de malice au fond de tout ceci, rien de plus que la
simple exubérance d’imagination d’une race dont la poésie primitive
consistait à répéter deux fois les mêmes choses.
L’oncle Abraham ramassa la plie d’un geste menaçant, en criant:
--Je veux tomber mort sur le champ, si vous n’êtes pas partie dans une
seconde, je ne réponds pas des conséquences! Allons, décampez!
--Voyons, voyons, Avroomkely, reprit Mrs Shmendrik retombant brusquement
de l’injure à la politesse. Allons, dites quatorze pence. Ecoutez, mon
fils! quatorze _stibburs_ c’est un tas de _gelt_.
--Etes-vous partie? cria Abraham avec une rage terrible. Mon prix
maintenant est dix bobs.
--Avroomkely, _noo zoog_, (allons dites) quatorze pence et demi! je suis
une pauvre femme. Voilà quinze pence!
Abraham la prit par les épaules et la jeta contre le mur où elle
prononça des malédictions pittoresques. Esther sentit que ce n’était pas
le moment choisi pour elle d’acquérir pour un shilling de poisson. Elle
se fraya un chemin vers une autre boutique.
Il y avait là un vieux homme au teint hâlé auquel Esther avait souvent
acheté des soldes au temps où la fortune souriait aux Ansells. A sa
grande joie, il la reconnut. Elle aperçut une pile de rougets sur l’étal
improvisé et son imagination galopant elle se vit déjà qui les faisait
frire. Puis une secousse violente comme celle d’une douche glacée la fit
trembler et son cœur cessa de battre; au moment de prendre sa bourse
dans sa poche elle n’y trouva plus qu’un dé à coudre, un crayon et un
mouchoir de coton. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’elle pût se
figurer que les quatre shillings, sept pence et demi dont dépendaient
tant de choses étaient perdus! Les épiceries et les gâteaux sans levain
avaient été offerts par les œuvres de charité, le vin de raisins se
préparait depuis plusieurs jours, mais le poisson et la viande et tous
les petits accessoires d’une table de Pâque bien ordonnée... étaient la
proie des pickpockets. Une désolation envahit l’âme de l’enfant, plus
terrible encore que celle qu’elle avait ressentie le jour où elle
renversa la soupe; les rougets qu’elle pouvait toucher du doigt
semblaient s’être éloignés et devenus inaccessibles, un instant après
ils s’évanouissaient avec tout le reste derrière un flot de larmes
brûlantes et elle marchait comme dans un rêve, jetée d’un côté à l’autre
par le double courant de la foule. Rien, depuis la mort de Benjamin, ne
lui avait donné à ce point le sentiment de la misère et de la fragilité
de l’existence. Que dirait son père, dont la conviction que la
Providence avait veillé à ses Pâques, serait si amèrement déçue à la
onzième heure! Pauvre Mosès! Il avait été si fier de gagner de quoi
fêter un bon Yomtov, plus que jamais convaincu qu’avec un petit capital
il eût pu créer une grande affaire. Et maintenant elle allait s’en
retourner gâter le Yomtov de tous, et voir les tristes figures des
_petits_ autour de la table vide pour le Seder. C’était affreux, et
l’enfant pleurait pitoyablement, passant inaperçue dans la foule, sans
pouvoir se faire entendre de cette Babel.