--Ignorants, oreilles d’âne! s’écria Pinchas le vendredi suivant. On en
fait un rabbin, on lui reconnaît le droit de trancher des questions et
il est aussi ignorant du Judaïsme... Ici le poète patriotique s’arrêta
pour mordre une bouchée de son sandwich au jambon,--qu’une vache du
timanche. Ch’aime sa fille, che le lui tis, et il me répond qu’elle en
aime un autre. Mais che l’ai suspendu au pout te ma plume pour le livrer
au mépris de la postérité. Ch’ai écrit pour lui un acrostiche terrible.
Sa fille, che la tuerai.
--Ah quelle mauvaise engeance, ces rabbins! répondit Simon Wolf en
sirotant son sherry.
La conversation se tenait en anglais, ce qui explique l’accent de
Pinchas: précédemment il parlait en yiddish, et les deux hommes étaient
assis dans le petit salon privé d’un bar où ils attendaient le comité de
la grève, qui devait s’y réunir.
--Ils sont comme tout le reste de la communauté; che m’en lave les
mains, dit le poète en décrivant avec son cigare des croissants
lumineux.
--Il y a longtemps que je m’en suis lavé les mains, dit Simon Wolf, bien
que l’évidence du fait ne fût aucunement démontrée. Nous ne pouvons nous
fier ni à nos rabbins ni à nos philanthropes. Les rabbins absorbés par
l’effort hypocrite de donner au cadavre du Judaïsme un semblant de vie
qui puisse durer aussi longtemps que la leur, n’ont ni le temps, ni
l’idée de s’occuper de la grande question du travail. Nos philanthropes,
eux, ne remuent que la surface et donnent à l’ouvrier de la main droite
ce qu’ils lui ont volé de la main gauche.
Simon Wolf était le grand leader travailliste juif. La plupart de ses
partisans étaient des athées néophytes, dégoûtés du commercialisme des
croyants. C’étaient d’habiles ouvriers russes et polonais, possédant une
légère teinture d’éducation, une réceptivité fébrile pour toutes les
idées iconoclastes qui flottent dans l’atmosphère londonienne, la haine
du capitalisme et de fortes convictions sociales. Ils écrivaient en
vigoureux jargon pour le «Friend of Labour», et outrepassaient les
limites extrêmes de l’impiété en mangeant du porc le jour de
l’Expiation. Ceci en partie, pour justifier leurs opinions religieuses,
dont la véracité était déjà démontrée par la non-apparition des foudres
célestes, et en partie pour prouver qu’on ne devait rien attendre d’un
côté ni de l’autre de la Providence et de ceux qui la vantaient.
--Le seul moyen, pour nos pauvres frères, de s’arracher à leur
esclavage, continua Simon Wolf est de se liguer contre les «sweaters» et
de laisser les Juifs du West End se pendre s’ils veulent.
--Oh foilà mes opinions à moi! dit Pinchas, foilà la politique que ch’ai
faite en fondant la «Ligue de la Terre Sainte»: aidez-fous et Pinchas
fous aidera. Liguez fous et puis che serai le Moïse qui fous mènera et
fous guidera hors du chemin de la servitude. _Nein_, che serai plus fort
que Moïse, parce qu’il n’avait pas le don de l’éloquence.
--C’était l’homme le plus timide qui fut jamais sur terre, ajouta Wolf.
--Oui, c’était un nigaud, dit Pinchas sans sourciller, che suis de
l’avis de Gœthe. «Nur Lumpen sind bescheiden»: seuls les imbéciles sont
modestes! Che ne suis pas modeste, moi. Est-ce que le Tout-Puissant est
modeste? Che sais, che sens ce que che suis et ce que che peux faire.
--Ecoutez-moi, Pinchas, vous êtes très intelligent, je le sais et je
suis très heureux de vous avoir avec nous; mais souvenez-vous que j’ai
organisé ce mouvement depuis des années, que je l’ai élaboré pendant que
je travaillais dans l’atelier de Belcovitch, que j’ai écrit à en avoir
la crampe, parlé à en perdre la voix et témoigné devant d’innombrables
commissions. C’est moi qui ai fait se soulever les Juifs de l’East End,
qui ai transmis l’écho de leurs revendications jusqu’au Parlement, et je
ne veux pas qu’on se mêle de mes affaires, entendez-vous?
--Oui, ch’entends, mais pourquoi ne m’écoutez-fous pas, fous ne
comprenez pas ce que che veux tire.
--Oh si, je ne vous comprends que trop bien. Vous voulez m’évincer.
--Moi, moi! répéta le poète d’un air indigné et surpris; mais comment?
sans fous le mouvement se désagrégerait comme une momie exposée à l’air;
ne soyez pas si sot! Ch’ai dit à tout le monde: Ah! Simon Wolf est un
grand homme, un très grand homme; c’est le seul de tous les chuifs
anglais qui soit capable de sauver l’East End: c’est lui qu’il faudrait
élire pour Whitechapel et non pas cet idiot de Gidéon. Ne soyez pas si
bête. Encore un verre de sherry et un sandwich au jambon.
Le poète prenait un plaisir simple et enfantin à remplir parfois le rôle
de l’hôte.
--Très bien si j’ai votre promesse, dit le labour-leader calmé en
murmurant la fin de la phrase dans son verre; mais vous savez comment
les choses se passent et après avoir travaillé pendant des années, je ne
veux pas voir un fainéant s’immiscer dans nos affaires et en recueillir
le profit.
--Oui, sic vos non vobis, comme dit le Talmud. Savez-fous que j’ai
démontré que Virgile avait puisé toutes ses idées dans le Talmud?
--D’abord il y eut Black, et puis Cohen; maintenant Gidéon, le député,
voyant que cela peut lui faire de la réclame dans la presse, désire
présider les meetings. Les membres du Parlement sont une mauvaise
engeance.
--Oui, mais ils ne fous enlèveront pas fotre crédit. Ch’écrirai et che
les ferai connaître et le monde saura que ce sont des farceurs; il saura
que tout le West End riche se tenait immobile, les mains dans les poches
de l’ouvrier, pendant que fous prépariez cette grande organisation. Tous
les chournaux rédigés en jargon se disputent mes articles; ils signent
mon nom en grands caractères: Melchisédec Pinchas. Che suis si content
de l’hommage qu’ils me rendent que che ne réclame aucun paiement, car
ils sont très pauvres. A l’heure qu’il est, je suis célèbre partout; mon
nom a paru dans les journaux du soir et quand che parlerai de fous dans
le _Times_ fous deviendrez aussi célèbre que moi. Et puis fous écrirez
un article sur moi; nous nous présenterons aux élections pour
Whitechapel, nous deviendrons tous doux membres du Parlement, moi et
fous--hein?
--Je crains qu’il n’y ait guère de chances pour que cela se fasse,
soupira Simon Wolf.
--Pourquoi pas? Il y a deux sièges. Pourquoi n’auriez-fous pas l’autre?
--Vous oubliez les frais de l’élection, Pinchas!
--Hein, répéta le poète avec conviction, che n’oublie rien, nous allons
créer un fonds de réserve.
--Nous ne pouvons pas fonder une réserve pour nous.
--Ne soyez pas si bête! naturellement que non: mais fous pour moi, et
moi pour fous.
--Nous ne réunirons pas beaucoup d’argent, dit Simon sceptique.
--Pensez-fous? Peut-être que non, mais fous en rassemblerez pour moi,
quand che serai au Parlement, la tâche sera facilitée pour tous les
deux. De plus che vais aller sur le continent distribuer les exemplaires
qui me restent de mon livre. J’espère que cela me rapportera des
milliers de pounds, car ils s’y entendent là-bas pour honorer les
savants et les poètes. Ce ne sont pas de stupides agents de change comme
Gidéon le député, des ministres comme le Révérend Elkan Benjamin, qui
entretient quatre maîtresses, ou des rabbins comme Reb Shemuel avec une
longue barbe et point d’esprit, qui vendent leurs filles.
--Je n’aime pas à regarder trop en avant, dit Simon Wolf. Ce que nous
devons faire maintenant, c’est faire aboutir la grève. Si nous obtenons
gain de cause auprès des patrons, nous aurons fait un grand pas pour
l’émancipation de milliers d’ouvriers. Ils auront plus d’argent et plus
de loisirs, un peu moins d’enfer et un peu plus de ciel. La Pâque
prochaine serait une fête, même pour les plus hétérodoxes d’entr’eux, si
nous pouvions d’ici là les délivrer de leurs chaînes. Mais il paraît
impossible de créer l’entente parmi eux; un grand nombre se défie de
moi, malgré que je puisse vous jurer, Pinchas, que je ne suis animé
d’aucun autre désir que celui, très désintéressé, de leur bien-être. Que
ce morceau de sandwich m’étouffe si j’ai jamais été mû par un sentiment
autre que la pitié pour leurs souffrances. Et pourtant vous avez vu ce
malicieux pamphlet en Yiddish qu’on a répandu pour me nuire--un
griffonnage absurde!
--Oh non! dit Pinchas: il était très haut, mordant et piquant comme
l’aiguillon d’une guêpe. Mais que pouvez-vous attendre? Le Christ a
souffert: tous les grands bienfaiteurs souffrent. Suis-che heureux, moi?
Mais si la dissension règne au camp il ne faut accuser que fotre bêtise.
La _Gemara_ nous dit d’être prudent, _chocham_, il nous faut avoir du
tact. Foyez ce que fous avez fait! Fous avez effrayé les orthodoxes
imbéciles. Ils sont opprimés, ils suent, mais ils croient que c’est leur
Dieu qui les fait suer. Pourquoi leur dites-fous que non? Qu’est-ce que
cela vous fait? Délivrez-les d’abord de la faim et de la soif, puis ils
se libéreront eux-mêmes de leurs folles superstitions. Jeshurum devient
gros et gras! Vous vous y prenez mal.
--Entendez-vous par là que je devrais faire semblant d’être pieux?
demanda Simon Wolf.
--Et puis? qu’est-ce que ça fous fait? fous êtes un grand sot. Pour
arriver au but il faut prendre n’importe quel chemin. Ah, fous n’êtes
pas fait pour la politique. Fous effrayez, fous organisez des cortèches
avec des cartels et des bannières autour de la synagogue, le jour du
Sabbat. Beaucoup de ceux qui foutraient être sauvés par fous, craignent
les foudres du ciel et ne se choignent pas au cortèche. Beaucoup y
viennent dans l’excitation de la colère et ensuite prennent peur et se
frappent la poitrine. Qu’arrive-t-il? Les orthodoxes sont la majorité;
dans quelque temps un leader viendra qui sera ou prétendra être à la
fois orthodoxe et socialiste. Que ferez-vous alors? Fous resterez avec
un, deux, ou trois athées, n’étant pas assez nombreux pour faire le
_Minyan_. Non, nous defons être _chocham_ et prendre les hommes tels
qu’ils sont. Dieu a fait deux espèces d’hommes, les imbéciles et les
chens d’esprit. Il y a un homme d’esprit pour un million d’imbéciles et
celui-là s’assied sur leurs têtes et ils le prient. Si ces idiots
feulent aller à la «Shool» et jeûner le _Yom Kippour_, pourquoi
mangez-fous du porc pour les choquer et les empêcher de croire à fotre
socialisme? Quand fous foulez mancher du porc, faites-le comme nous le
faisons aujourd’hui, en particulier. En public nous crachons quand nous
foyons du porc. Ah, que vous êtes pête! Moi, che suis un homme d’état,
un politicien, che serai le Machiavel de fotre moufement.
--Ah Pinchas, vous êtes rusé comme un démon! dit Wolf en riant. Et
pourtant vous vous dites le poète du patriotisme et de la Palestine!
--Et pourquoi non? Pourquoi fivre ici en captivité? Pourquoi
n’aurions-nous pas un Etat à nous, avec un président à nous, un homme
qui chointrait l’esprit politique et la connaissance de la littérature
hébraïque avec la plume du poète? Non, luttons pour reconquérir notre
pays; nous ne suspendrons plus nos harpes aux saules de Babylone pour
pleurer; nous prendrons nos épées comme Ezra et Judas Macchabée, et...
--Une chose à la fois, Pinchas, dit Simon Wolf. En ce moment nous devons
songer à la façon de distribuer les bons pour la nourriture. Le comité
est en retard. Je me demande s’il n’y a pas eu de bagarres dans les
endroits où ils ont organisé les meetings.
--Ah, foilà encore une question, dit Pinchas. Foulez-fous me laisser
prendre la parole aux meetings, pas aux petits, ceux te la rue, mais aux
grands meetings tans le Hall tu Club? Là, mes paroles jailliraient comme
le torrent des montagnes, lavant et balayant la corruption. Mais fous
laissez parler tous ces idiots. Savez-fous, Simon, que nous sommes, fous
et moi, les deux seules personnes de tout l’East End qui parlions
correctement l’anglais.
--Je sais, mais ces speeches doivent se faire en Yiddish.
--_Gewiss_, mais qui le parle comme fous et moi? Il faut me laisser
parler ce soir.
--Je ne puis pas, vraiment pas, dit Simon. Le programme est composé.
Vous savez bien qu’ils sont tous jaloux de moi. Je ne puis en excepter
aucun.
--Ah! ne dites pas cela! dit Pinchas, posant un doigt sur le côté du nez
pour mieux plaider sa cause.
--J’y suis obligé.
--Fous me déchirez le cœur. Che vous aime comme un frère, presque comme
une femme. Rien qu’une fois! Il le regardait d’un air suppliant.
--Je ne puis pas. Il m’en cuirait.
--Une petite fois, Simon Wolf? Et de nouveau il se mit le doigt sur le
nez.
--C’est impossible.
--Vous oubliez que mon yiddish enflammera tous les cœurs et que che
ferai jaillir des larmes tes yeux, comme Moïse du rocher.
--Non, je le sais bien, mais qu’y faire?
--Rien que cette petite faveur, et je fous en serai reconnaissant toute
ma fie.
--Vous savez que je le ferais si je pouvais.
Pinchas posa son doigt sur son nez avec plus d’insistance.
--Rien qu’une fois. Accordez-moi cela et che ne fous demanderai plus
chamais rien, de toute ma fie.
--Non, non! n’insistez pas, Pinchas. Partez maintenant, dit Wolf qui
s’ennuyait. J’ai beaucoup à faire.
--Che ne vous donnerai plus chamais mes idées! dit le poète en se levant
et il sortit en faisant claquer la porte.
Le leader se mit à l’ouvrage en poussant un soupir de soulagement.
Le soulagement ne fut, hélas, que passager. Un moment après la porte
s’ouvrit doucement et la tête de Pinchas apparut dans l’entrebâillement.
Le poète avait son plus beau sourire et son doigt bien posé sur le nez:
--Rien qu’un petit speech, Simon. Pensez comme che vous aime!
--Oh, allez-vous en! Je verrai ce que je puis faire, répondit Wolf en
souriant malgré son ennui.
Le poète entra et baisa l’ourlet du veston de Wolf.
--Oh fous êtes un grand homme! dit-il. Puis il sortit en fermant
gracieusement la porte. Un moment après, le sombre visage éclairé par un
large sourire réapparut:
--Fous n’oubliez pas votre promesse? dit la tête.
--Non, non, allez-vous en au diable! Je n’oublierai pas.
Pinchas s’en retourna chez lui, à travers les rues encombrées de
grévistes qui discutaient la situation avec une exubérance de gestes
toute orientale, prenant comme interlocuteur n’importe qui voulait les
entendre. Les exigences de ces pauvres ouvriers tailleurs, qui
travaillaient dix-huit heures par jour, et qui, avec l’aide de leur
femme et de leurs enfants, pouvaient à peine gagner une livre par
semaine, étaient bien modestes. Ils réclamaient douze heures de travail,
de huit heures du matin à huit heures du soir, avec une heure de repos
pour le dîner et une demi-heure pour le thé, deux shillings au lieu d’un
shilling neuf pence et demi que leur donnaient les marchands tailleurs,
ceux qui avaient l’entreprise du gouvernement pour la confection des
manteaux de policemen, etc., etc. Leurs intentions étaient absolument
pacifiques. Sur tous les visages se lisaient l’intelligence et la
mauvaise santé, la pâleur éclairée par l’éclat des yeux et des dents.
Les épaules courbées, la poitrine creusée, les bras ballants, ils
venaient le soir au Hall par centaines. C’était un grand bâtiment carré
avec une estrade et des galeries; une troupe y jouait parfois des pièces
en jargon, faisant frémir le ghetto par des tragédies ou l’égayant de
ses farces. On y trouvait les deux ce soir-là, et en jargon. Dans la vie
réelle le drame est toujours interrompu et l’on chausse tour à tour le
cothurne et le brodequin. C’était un épisode de cette pitoyable lutte
entre la misère et la cupidité, et pourtant l’humour n’en souffrait pas.
Bien que pleine, la salle n’était pas comble; c’était un vendredi soir,
et une grande partie des grévistes se refusaient à profaner le Sabbat en
assistant au meeting. Mais c’étaient là les fanatiques parmi lesquels se
trouvait Mosès Ansell, car lui aussi était en grève. Déjà sans travail,
il ne pouvait rien perdre en augmentant l’importance numérique du
mouvement. D’autres plus modérés, prétendaient que puisqu’il n’y avait
aucune affaire pécuniaire à conclure, leur présence au meeting ne
pouvait être considérée comme un travail. C’était comme assister au
sermon, ils écouteraient simplement les discours. Et puis ce serait un
triste Sabbat à la maison, avec un garde-manger vide, et ils avaient été
déjà à la synagogue. C’est ainsi que l’ancienne piété dégénère et se
perd dans l’agitation des problèmes sociaux modernes. Parmi ces hommes
il s’en trouvait qui n’avaient pas même changé l’expression habituelle
de leur visage en se lavant pour le Sabbat. Les uns portaient des faux
cols et de beaux vêtements, de bonne origine, tout râpés, les autres
visiblement misérables, laissaient voir des poignets sales sortant de
manches usées, et portaient, bizarrement enroulées autour du cou, des
écharpes d’une couleur et d’une propreté douteuses. Une petite minorité
appartenait au parti libre-penseur et la majorité n’avait recours aux
services de Wolf que parce qu’il leur était tout à fait indispensable.
En ce moment il était le seul leader possible, et ils étaient
suffisamment empreints de jésuitisme pour user du diable lui-même, pour
atteindre le but. Bien que Wolf n’eût pas voulu renoncer au meeting du
Vendredi soir, spécialement utile en ce qu’il permettait aux ouvriers
tailleurs non encore en grève d’y assister, les conseils de Pinchas
l’avaient impressionné. Comme tant d’autres réformateurs qui débutèrent
en prêchant un athéisme farouche, il commençait à comprendre
l’importance limitée de la question religieuse comparée à la solution du
problème social, et Pinchas avait semé en un terrain tout préparé. En
tant que leader travailliste, il pouvait compter sur des adeptes bien
plus nombreux que s’il eût été l’apôtre d’une impiété militante. Il
résolut de réserver l’athéisme pour l’avenir et de se dévouer à
l’affranchissement de la créature avant de s’occuper de l’âme. Trop
orgueilleux pour avouer sa gratitude envers le poète qui le lui avait
suggéré, il lui était malgré tout reconnaissant.
--Mes frères, dit-il en Yiddish, quand ce fut son tour de prendre la
parole, je suis très peiné de voir combien nous sommes divisés; les
capitalistes, les Belcovitch se réjouiraient s’ils savaient ce qui se
passe. N’avons-nous pas assez d’ennemis qu’il nous faille nous quereller
et nous séparer en petits groupes? (bravo, bravo). Comment pouvons-nous
espérer réussir si nous ne sommes pas parfaitement organisés? Il m’est
revenu qu’il y a des hommes qui insinuent des choses sur mon propre
compte et avant d’aller plus loin, je désire ce soir vous poser cette
question:
Il s’arrêta dans un silence recueilli, se redressa et fixant bravement
l’assemblée il s’écria d’une voix de stentor:
--_Sind sie zufrieden mit ihrer chairman?_ (Etes-vous satisfaits de
votre président?)
Son audace impressionna. Les mécontents restèrent timidement à leur
place.
--_Yes_, répondit l’auditoire, tout fier de ce monosyllabe anglais.
--_Nein_, s’écria une voix solitaire du haut de la dernière galerie.
En un instant toute l’assemblée fut sur pieds, regardant l’opposant avec
colère. «Descendez! Montez sur la plate-forme!» se mêlaient aux cris
d’«ordre» du président qui l’invitait à descendre sur l’estrade.
L’opposant brandissait un rouleau de papier et refusait de changer de
place. Il était évidemment en train de parler car sa mâchoire faisait
des mouvements, qui, dans le bruit et le tumulte, n’étaient que des
grimaces. Il était coiffé d’un vieux chapeau haut de forme défoncé, posé
sur la nuque, il avait les cheveux en désordre et la figure mal
débarbouillée. Enfin le silence se rétablit et son discours devint
intelligible.
--Maudits sweaters! maudits capitalistes qui volent les cerveaux des
hommes et nous laissent dépérir et crever dans l’obscurité et la misère.
Qu’ils soient maudits! qu’ils soient maudits! La voix de l’orateur
s’élevait comme un long cri rauque pendant qu’il bredouillait.
Quelques-uns le reconnurent et bientôt on entendit sur toutes les
lèvres: «Oh, ce n’est que Meshuggene David».
David le fou était un étudiant russe, très doué, qui pour s’être trouvé
mêlé à des complots nihilistes s’était réfugié en Angleterre, où la
lutte et les difficultés qu’il avait traversées avant de trouver un
emploi lui avaient dérangé le cerveau. Il avait le don du jeu d’échecs
et des inventions mécaniques, et, dans les premiers temps, il avait
gagné son pain en vendant d’ingénieux brevets à un coreligionnaire
important qui possédait des chevaux de course et était propriétaire d’un
music-hall, mais bientôt il se mit à chercher la quadrature du cercle et
découvrit le mouvement perpétuel. Maintenant, il vivait des aumônes
occasionnelles de voisins indulgents, car le bureau de bienfaisance
l’avait noté comme «dangereux». Il était extrêmement loquace, et
profondément jaloux de Simon Wolf, de n’importe quel homme sans grande
instruction qui prétendait mener le peuple; mais quand l’assemblée lui
accordait la parole, il oubliait le motif de son discours et éclatait en
invectives contre la société.
L’inopportunité de ses remarques s’étant fait sentir, il fut durement
rabroué et ses voisins le rassirent à sa place, où il baragouina et
gesticula sans être entendu.
Wolf reprit ses questions:
--_Sind sie zufrieden mit ihrer secretary?_
Cette fois il n’y eut pas d’opposant; le _yes_ tomba comme la foudre.
--_Sind sie zufrieden mit ihrer treasurer?_
Les «oui» et les «non» se mêlèrent. La question du maintien de ce
fonctionnaire fut mise au vote et il y eut beaucoup de confusion, car le
Juif de l’East End devient à peine et très lentement un animal
politique. Les «oui» l’emportèrent, mais Wolf non content de
l’approbation de l’assemblée reprit tout l’ensemble des questions, sous
une nouvelle forme, de manière à rapatrier tout le monde.
--_Hot aner etwas zu zagen gegen mir?_ ce qui signifie en yiddish:
«quelqu’un a-t-il quelque chose à me reprocher?»
Le «non!» s’éleva comme un puissant murmure.
--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem secretary?_
--Non!
--_Hot aner etwas zu zagen gegen dem treasurer?_
--Non!
Ayant ainsi témoigné de son esprit logique et déductif par un système de
déduction exagéré même pour les plus intelligents, Wolf consentit à
conclure. Il avait remporté une victoire et le triomphe lui donna un
surcroît d’éloquence. Il termina, laissant son auditoire transporté et
plein de bonnes résolutions et de loyalisme. Conscient de son empire et
de son influence grandissants, il trouva dans sa joie le moyen de caser
le discours de Pinchas.
--Frères d’exil... dit le poète en son plus beau yiddish...
Pinchas parlait l’allemand, qui est une forme étrangère du yiddish
difficilement compréhensible par le peuple, en sorte que pour rendre son
discours intelligible il dut abandonner diverses inflexions et jeter les
genres aux quatre vents, il fut obligé de dire «wet» au lieu de «wird»
et de mélanger à son vocabulaire de l’hébreu hybride et de l’anglais
incorrect. Il y eut des applaudissements quand Pinchas, secouant ses
boucles emmêlées, s’adressa au public, car tous ceux auxquels il s’était
jamais adressé savaient que c’était un savant, un sage et un grand poète
en Israël.
--Frères d’exil, dit le poète, l’heure est venue d’en finir avec les
sweaters. Isolément nous sommes des grains de sable, groupés nous sommes
le simoun. Notre grand initiateur Moïse, fut le premier socialiste. La
législation de l’Ancien Testament, les lois agraires, les règlements du
jubilé, le tendre souci des pauvres, la subordination des droits de
propriété aux intérêts des travailleurs, tout cela est du socialisme
pur!
Le poète s’arrêta pour recueillir les bravos qui montaient par flots. Un
tout petit nombre dans l’auditoire savait ce que signifiait le mot
socialisme mais ils croyaient tous qu’il constituait la pierre
d’achoppement du «Sweating system». Le socialisme signifiait la
diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires et il
s’obtenait en marchant en cortège avec des bannières et un orchestre
d’instruments de cuivre. Pourquoi s’informer davantage?
--En résumé, poursuivit le poète, le socialisme c’est le judaïsme, et le
judaïsme c’est le socialisme. Karl Marx et Lassalle, les fondateurs du
socialisme, étaient juifs. Mange, bois, réjouis-toi et bénis le Seigneur
ton Dieu, qui te fit sortir d’Egypte, de la terre d’esclavage! Mais nous
n’avons rien à manger, nous n’avons rien à boire, nous n’avons pas de
quoi nous réjouir et nous sommes encore en terre d’esclavage!
(applaudissements). Mes frères, comment pouvons-nous maintenir le
judaïsme dans un pays où le socialisme n’existe pas? Nous devons devenir
de meilleurs Juifs, nous devons créer le socialisme, car de socialisme
c’est l’ère de la paix, de l’abondance et de la fraternité, celle que
tous nos prophètes désignaient par la venue du Messie.
Un léger murmure d’opposition se fit entendre çà et là, mais Pinchas
continua:
--Quand Hillel le Grand résuma la Loi aux futurs prosélytes, en se
tenant sur un pied, comment s’exprima-t-il? «Ne faites pas aux autres ce
que vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes.» C’est le
socialisme renfermé dans une coquille de noix. Ne gardez pas vos
richesses pour vous-même, distribuez-les, ne vous nourrissez pas du
labeur des pauvres, mais aidez-les, ne mangez pas le pain que les autres
ont gagné, mais gagnez le vôtre. Oui, mes frères, les seuls véritables
Juifs d’Angleterre, ce sont les socialistes. Les phylactères et les
châles-à-prière sont des niaiseries! Travaillez pour répandre le
socialisme et vous serez agréable au Tout-Puissant. Le Messie promis
sera un socialiste!
Il y eut des bruits confus, les hommes se demandaient les uns aux
autres: «Que dit-il?» Ils commençaient à flairer le soufre. Wolf se
tortillait sur sa chaise, gêné et poussait du pied Pinchas pour lui
rappeler ses propres conseils. Mais l’esprit du poète planait dans les
nues. Les considérations terrestres se perdaient dans les profondeurs de
l’espace sous lui.
--Mais comment le Messie rachètera-t-il son peuple? demanda-t-il, de nos
jours ce ne sera plus par l’épée, mais par la parole. Il plaidera la
cause du Judaïsme, celle du socialisme, au Parlement. Il n’opérera pas
de faux miracles comme Bar Cochba ou Zevi. Aux élections générales, mes
frères, c’est moi qui serai candidat pour Whitechapel. Moi, un pauvre
homme, un des vôtres, je prendrai ma place dans cette puissante
assemblée et je toucherai les cœurs des législateurs. Ils se courberont
devant mes discours comme les roseaux du Nil quand le vent passe. Ils
m’éliront premier ministre comme Lord Beaconsfield, mais lui n’était pas
le Messie. Au diable les riches banquiers et les agents de change, nous
n’en voulons pas. Nous nous libérerons nous-mêmes.
La vigueur extraordinaire que le poète apporta dans ses paroles et dans
ses gestes porta. N’en comprenant que la moitié, la majorité trépignait
et applaudissait. Pinchas gonflait d’orgueil. Sa silhouette grêle, haute
à peine de cinq pieds un quart, dominait l’assemblée. Son teint était de
cuivre bruni et ses yeux dardaient des flammes.
--Oui, mes frères, conclut-il, les pourceaux anglo-juifs, foulent
négligemment aux pieds les perles de la poésie et la science. Ils
prirent pour ministres des hommes qui ont quatre maîtresses, comme le
Grand Rabbin, des hypocrites qui ne peuvent même pas écrire la langue
Sainte correctement, comme les Dayanim, des hommes qui vendent leurs
filles aux riches; comme membres du Parlement des agents de change qui
ne parlent pas l’anglais; comme philanthropes des épiciers coupables de
détournements de fonds. N’ayons plus rien de commun avec ces
cochons--Moïse, notre maître, nous l’a défendu--(rires). Moi je serai le
député pour Whitechapel, voyez mon nom, Melchisédec Pinchas fait M. P.:
c’était écrit. Si chaque lettre de la Torah a un sens spécial et
qu’aucune ne fut écrite au hasard, pourquoi le doigt de Dieu n’aurait-il
pas écrit mon nom? M. P., Melchisédec Pinchas? Ah! notre frère Wolf dit
vrai; la sagesse parle par ma bouche. Déposez vos petites rancunes et
unissez-vous pour travailler mon élection au Parlement. De cette
manière, et de celle-là seulement, vous serez rachetés de l’esclavage,
changés de bêtes de somme en hommes, d’esclaves en citoyens, de faux
Juifs en Juifs véritables. Ainsi et ainsi seulement vous pourrez boire,
manger, et être heureux et vous me remercierez de vous avoir délivrés de
l’esclavage. Ainsi et seulement ainsi le Judaïsme couvrira le monde
comme les eaux couvrent la mer.
L’ardeur de cette péroraison conquit l’auditoire et de toutes parts,
sauf de l’estrade, les applaudissements retentirent aux oreilles du
poète. Il quitta la tribune et s’en fut en tirant machinalement de sa
poche une allumette et un cigare, allumant l’un avec l’autre.
Instantanément les applaudissements ralentirent et cessèrent; il y eut
un moment de stupeur, puis un murmure de désapprobation s’éleva. La
majorité de l’auditoire, ainsi que Pinchas à jeun l’eût certes deviné,
était encore orthodoxe. Cette profanation publique du Sabbat par la
fumée d’un cigare était intolérable. Comment le Dieu d’Israël
aiderait-il à propager le socialisme, à diminuer les heures de travail,
à augmenter le salaire d’un penny par manteau, si cet encens du diable
lui montait aux narines? Leur sentiment d’admiration pour Pinchas se
trouva changé en méfiance. _Epikouros, Epikouros, Meshumad_, résonnaient
de tous côtés. Le poète promenait autour de lui un regard étonné, sans
comprendre ce qui se passait. Simon Wolf profita de l’occasion et d’un
geste furieux il arracha le cigare brûlant d’entre les dents du poète.
Il y eut un hurlement de joie et d’approbation.
Wolf retomba sur ses pieds. «Mes frères, gronda-t-il, vous savez que je
ne suis pas _froom_; mais je ne veux pas voir fouler aux pieds les
convictions d’autrui», et il écrasa le cigare de Pinchas sous son talon.
Immédiatement, de son petit bras chétif le poète envoya dans l’air une
gifle qui manqua Wolf. Il était soulevé, les veines de son front se
gonflaient et les battements de son cœur lui montaient à la gorge. Wolf,
en riant, menaça le poète de son poing noueux et celui-ci n’employa plus
aucune autre arme de défense, que sa langue.
--Hypocrite! s’écria-t-il, menteur! Machiavel! Enfant de la Séparation!
Un an de malheur pour toi! Un mauvais esprit dans tes os et dans ceux de
ton père et de ta mère. Ton père était un prosélyte et ta mère une
abomination! Que les malédictions du Deutéronome tombent sur toi!
Puisses-tu être couvert d’ulcères comme Job! Et vous, ajouta-t-il en se
tournant vers l’audience, tas d’hommes-de-la-Terre! Animaux stupides!
Jusqu’à quand courberez-vous l’échine sous le joug de la superstition
avec vos ventres vides? Qui dit que je ne fumerai pas? Le tabac était-il
connu de Moïse notre maître? Si oui, il l’eût savouré le jour du Sabbat:
il était, comme moi, un homme sage. Les Rabbins le connaissaient-ils?
non, heureusement, sinon ils eussent été assez stupides pour le
défendre. Vous êtes tous si ignorants que vous ne pensez pas à ces
choses. Quelqu’un parmi vous peut-il me montrer où il est dit que nous
ne pouvons pas fumer le jour du Sabbat? Le Sabbat n’est-il pas le jour
du repos? et comment nous reposer si nous ne fumons pas? Je crois avec
les Baalshem que Dieu est plus satisfait de la fumée de mon cigare que
de toutes les prières des Rabbins imbéciles. Comment osez-vous me voler
mon cigare! Est-ce là votre manière de célébrer le Sabbat?
Il se retourna vers Wolf, et voulut retirer le cigare de sous son pied.
Ils luttèrent pendant un instant. Une douzaine d’hommes montèrent sur
l’estrade et éloignèrent le poète qui s’accrochait désespérément à la
jambe du leader--quelques opposants de Wolf s’écrièrent: «Laissez cet
homme tranquille et rendez-lui son cigare!» et ils se mêlèrent aux
envahisseurs. Le tumulte régnait dans le Hall. Du haut de la galerie la
voix de David le fou se fit entendre:
--Maudits sweaters qui volent les cerveaux des hommes! Obscurité et
misère! Qu’ils soient maudits! Faites-les sauter comme nous avons fait
sauter Alexandre! Qu’ils soient maudits!
Pinchas fut emporté, criant et gesticulant avec frénésie, essayant de
mordre aux bras ceux qui l’emportaient, à travers une foule tumultueuse
et un petit groupe d’opposants. On le déposa devant la porte.
Wolf prononça un nouveau speech pour mieux fixer l’impression produite.
Puis tous ces pauvres gens, la poitrine creuse et les épaules courbées
s’en allèrent dans la nuit froide regagner leurs bicoques encombrées,
leurs chambres et leurs mansardes, pour y réciter le Cantique de
Salomon. «Que tu es belle, ma bien-aimée, psalmodiaient-ils sur une
étrange mélodie. Que tu es belle! Tes yeux sont ceux des colombes. Que
tu es beau, mon bien-aimé; que tu es agréable. Notre couche est un lit
de verdure. Les poutres de nos maisons sont de cèdre et nos lambris de
cyprès... Car voici l’hiver passé, la pluie a cessé, elle s’en est
allée; les fleurs paraissent sur la terre, le temps des chansons est
venu, et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes.
Tes plantes sont un jardin de grenadiers avec des fruits délicieux, la
canne odorante et le cinnamome avec toutes sortes d’arbres d’encens; la
myrrhe et l’aloès avec tous les plus excellents aromates. O fontaine des
jardins! O puits d’eau vive et ruisseaux du Liban... Lève-toi, aquilon,
et viens, vent du Midi! Souffle dans mon jardin, afin que ses aromates
distillent.»