--Ah! ces hommes-de-la-Terre! dit Pinchas à Reb Shemuel, ce sont des
ignorants fanatiques! Comment une cause pourrait-elle réussir entre
leurs mains? Ils n’ont pas l’esprit poétique; leurs idées sont pareilles
à celles des taupes; ils veulent faire des Messies avec des gros sous.
Quelle inspiration pour l’âme que la vue de leurs vilains quêteurs qui
ressemblent à des Schnorrers--avec la perruque rousse de Karlkammer pour
bannière et les éternuements de Gradkowski comme trompette. Mais j’ai
écrit contre Quedalyah, le fruitier, un acrostiche virulent comme du
fiel de serpent.--Lui, le rédempteur! avec ses veilles pommes de terre
malades et son gingerbeer éventé? Ce n’est pas ainsi que les grands
prophètes et les docteurs d’Israël nous représentent la Venue. Mais
qu’un grand feu de joie soit allumé en Israël et vous verrez briller
tous les phares sur les montagnes, et une langue de feu appeler l’autre.
Oui, même moi, Melchisédec Pinchas, j’allumerai le feu sans tarder.
--Non, pas aujourd’hui, dit Reb Shemuel avec une petite pointe d’ironie,
c’est le sabbat.
Le rabbin revenait de la synagogue et Pinchas lui faisait la conduite
pendant le petit trajet qui le séparait de sa maison. Derrière eux
marchait Lévi et de l’autre côté de Reb Shemuel, Eliphaz Chowchoski, un
Polonais à l’air minable, que Reb Shemuel emmenait souper chez lui. En
ce temps-là, Reb Shemuel n’était pas le seul à ramener à son foyer
«l’hôte du Sabbat»--quelque pauvre affamé--pour l’asseoir à sa table au
même rang que le maître. C’était un exemple d’égalité et de fraternité
pour les enfants de beaucoup d’intérieurs fortunés, et la coutume
n’était pas abandonnée même dans les maisons pauvres. «Tous les
Israélites sont frères»: et comment observer mieux le Sabbat qu’en
faisant de ce proverbe une réalité.
--Vous parlerez à votre fille, n’est-ce pas? dit Pinchas en changeant
brusquement de sujet. Vous lui direz que ce que je lui ai écrit n’est
pas la millionième partie de ce que je sens; vous lui direz qu’elle est
mon soleil pendant le jour, ma lune et mes étoiles pendant la nuit;
qu’il faut que je l’épouse tout de suite ou que je mourrai; que je ne
pense qu’à elle; que je ne puis rien faire, écrire ou projeter sans
elle; que le jour où elle m’aura souri je lui écrirai des poèmes d’amour
plus beaux que ceux de Byron, plus beaux que ceux de Heine--le vrai
Cantique des Cantiques, celui de Pinchas; que je l’immortaliserai comme
Dante immortalisa Béatrice et Pétrarque, Laure; que je me promène
misérablement en arrosant le sol de mes larmes; que je ne dors pas la
nuit, ne mange pas le jour. Vous le lui direz, n’est-ce pas?
Il posa le doigt sur le nez pour intercéder.
--Je le lui dirai, dit Reb Shemuel; vous êtes un gendre capable de
réjouir le cœur de n’importe quel homme. Mais j’ai bien peur que la
jeune fille ne se soucie guère des amoureux. De plus vous avez quatorze
ans de plus qu’elle.
--Alors je l’aime deux fois plus que Jacob n’aimait Rachel, car il est
écrit: «Sept ans ne lui paraissaient qu’un jour dans son amour pour
elle»; pour moi quatorze ans ne me paraissent qu’un jour dans mon amour
pour Hannah.
Le rabbin sourit à l’argument et dit:
--Vous êtes semblable à cet homme qui, accusé d’avoir vingt ans de plus
que la jeune fille qu’il désirait répondit: «Quand je la regarderai, je
rajeunirai de dix ans, et quand elle me regardera elle vieillira de dix
ans, de sorte que nous aurons le même âge.»
Pinchas, à son tour rit avec enthousiasme et répondit:
--Vous plaiderez sûrement ma cause, dont la devise est le dicton hébreu:
«Le mari aide la femme, Dieu aide le célibataire.»
--Mais avez-vous les moyens de subvenir à ses besoins?
--Mes écrits ne suffiront-ils pas? S’il n’est personne pour protéger la
littérature en Angleterre, nous irons sur le Continent--votre pays
d’origine, Reb Shemuel, le berceau des grands savants. Le poète
continuait à parler, mais à la fin ses accents passionnés frappaient les
oreilles de Reb Shemuel comme le bruit de la tempête frappe celles du
lecteur assis au coin du feu. Il était tombé dans une douce rêverie et
savourait à l’avance la paix du Sabbat. Le travail de la semaine
terminé, le Juif fidèle pouvait goûter le repos. Les ruelles étroites et
boueuses s’effaçaient devant les joyeuses images de ses pensées.
--Viens, mon bien aimé, viens au devant de l’épouse; l’aurore du Sabbat
nous accueille.
Reb Shemuel savait que ce soir sa bien aimée aurait sa figure du Sabbat,
qu’elle quitterait le masque de mégère qui cachait aux autres ses traits
angéliques. Ce soir il pourrait en vérité appeler sa femme (comme le
rabbin du Talmud) «non pas femme, mais Demeure». Ce soir, Simcha
porterait vraiment son nom qui signifie «réjouissance». Une douce
chaleur lui réchauffait le cœur; son âme était inondée d’une grande
tendresse pour toute la création. Comme il approchait de sa porte, de
joyeuses lumières l’accueillirent pareilles à un sourire céleste. Il
invita Pinchas à entrer, mais le poète crut prudent de laisser aux
autres le soin de plaider sa cause et s’en fut d’un air sombre. Avant
d’entrer, le rabbin baisa la Mezuzah et embrassa sa fille qui venait à
sa rencontre. Tout était ainsi qu’il se l’était figuré: les deux grands
cierges de cire brûlaient dans les vieux flambeaux d’argent, la nappe
d’une blancheur immaculée, le plat de poisson frit décoré de branches de
persil, les pains du Sabbat, en forme de bâtonnets saupoudrés de graines
de pavot, couverts d’un petit tapis de velours brodé de caractères
hébraïques, la bouteille de vin et le gobelet d’argent. Tout cela, bien
que familier, frappait le vieux rabbin comme une bénédiction nouvelle.
--Bon Shabbos, Simcha, dit Reb Shemuel.
--Bon Shabbos, Shemuel, dit Simcha.
L’affection brillait dans ses yeux et elle portait un nouveau peigne
dans ses cheveux. Ses traits, un peu rudes, reflétaient la paix et la
sérénité de son cœur. Elle avait conscience d’avoir dûment allumé les
cierges du Sabbat et jeté au feu le morceau de pâte. Shemuel l’embrassa;
puis il posa les mains sur la tête d’Hannah et murmura:
--Puisse le Seigneur te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa!
Puis sur la tête de Lévi en disant:
--Puisse le Seigneur te rendre pareil à Ephraïm et Manassé!
Même Lévi, si peu sensible, sentit lui-même l’atmosphère sanctifiante
qui l’environnait et crut voir l’ange du Sabbat voltiger autour de lui,
lui montrant deux ombres sur le mur, pendant que son mauvais ange
tremblait impuissant sur le seuil de la porte.
Ensuite, Reb Shemuel répéta trois fois une série de phrases commençant
ainsi: «Que la paix soit avec vous, anges serviteurs», et puis la belle
description de la femme idéale tirée des Proverbes, en regardant
affectueusement Simcha: «Une femme de bien, pour quiconque la trouve est
plus précieuse que les rubis. Le cœur de son époux a confiance en
elle... Elle lui fera le bien, et non le mal, pendant tout le cours de
sa vie... Elle se lève avant l’aube, donne la nourriture à sa famille et
une tâche à ses domestiques... Elle met ses mains au rouet... Elle tend
la main aux pauvres... La force et l’honneur sont sa parure et elle
attend le lendemain en souriant. Elle parle avec savoir et les lois de
la bonté sont dans sa bouche. Elle veille aux besoins de sa famille et
ne mange pas son pain dans l’oisiveté... Trompeurs sont les plaisirs et
vaine est la beauté; mais la femme qui craint le Seigneur sera louée.»
Puis, lavant ses mains en récitant les prières requises, pendant que
tous se tenaient respectueusement debout, il fit «kiddush» en récitant
la joyeuse oraison traditionnelle:
--... Sois béni, ô Seigneur notre Dieu! Roi de la Terre! Créateur du
fruit de la vigne! Toi qui nous sanctifies par tes commandements et te
réjouis en nous. Tu nous as choisis et sanctifiés entre tous les peuples
et avec amour et faveur tu nous as faits héritiers de ton saint
Sabbat...
Et toute la maisonnée, et le Polonais affamé, répondirent: «Amen» chacun
buvant à la coupe par rang de dignité, et mangeant un petit morceau de
pain coupé par le père et trempé dans le sel, après quoi la bonne épouse
servit le poisson frit au milieu d’un bruit de vaisselle et du cliquetis
des couverts. Après quelques bouchées, le Polonais se crut un prince en
Israël et sentit qu’il devrait ensuite faire choix d’une jeune fille
pour embellir son festin du Sabbat. La soupe suivit le poisson et ne fut
pas servie dans la casserole, mais transvasée dans une grande terrine
parce que si la moindre poussière tombait dans la soupe, l’assiette dans
laquelle elle se trouverait ne serait plus légalement potable, tandis
que si l’on en découvrait dans la terrine, les pouvoirs de pollution se
trouveraient dissipés dans une aussi grande quantité de liquide. Pour
des raisons religieuses toutes semblables, la tradition avait, depuis
des siècles, anticipé sur une des règles d’étiquette de nos tables
élégantes d’aujourd’hui, les convives après le repas se lavaient les
mains dans un petit bol d’eau. Le «Polak» se trouva, par pure conviction
religieuse, mis en contact avec un liquide pour lequel il semblait
apparemment n’avoir aucune sympathie.
Quand le souper fut terminé, on récita la prière et on chanta les
_Zemiroth_--des chants qui expriment en des vers joyeux et sonores
l’essence même de la joie sainte--ni séditieux, ni ascétiques: le bon
sens spiritualisé qui fut la clef du judaïsme historique. Car sentir «la
joie du Sabbat» est un devoir, et prendre ce jour-là trois repas une
obligation religieuse. C’est la sanctification de la sensualité par la
croyance que tout est saint. Le Sabbat est pour le Juif l’axe de son
univers, le protéger est une vertu et l’aimer une preuve de libéralisme.
Il efface tous les deuils, même celui de Jérusalem; et les cierges
peuvent bien couler à leur guise sans qu’on les mouche ou les soigne. Le
Sabbat n’est-il pas sa propre lumière?
«Voici le saint jour du repos:
Heureux homme qui l’observe,
Il médite penché sur la coupe de vin,
Ne se sentant pas le cœur serré
Parce que sa bouche est vide;
Mais joyeux, et s’il doit emprunter
Dieu le rendra au bon prêteur.
Viande, vin, et poisson à profusion
Voyez qu’aucun délice ne manque.
Que la table soit bien couverte.
Les anges de Dieu répondent «Amen!»
Quand une âme est en deuil
Voici venir le doux et paisible Sabbat:
Les chants et la joie résonnent dans ses pas.
Rapide le Sambatyon coule
Jusqu’à ce que, symbole de la bonté divine,
Le saint, le paisible Sabbat
Vienne bercer ses eaux turbulentes, etc.»
Pendant tout le repas le Polak s’entretint avec son amphitryon des
persécutions qui sévirent dans son pays. L’élément sympathique de sa
description fut la fidélité dont ses frères avaient témoigné pendant
l’épreuve, une petite minorité seulement ayant déserté, et celle-là
parce que déjà teintée d’épicurisme et composée surtout d’étudiants ou
d’universitaires. Les Juifs orthodoxes sont toujours surpris que des
hommes ayant reçu une éducation laïque puissent rester dans le troupeau.
Hannah profita d’une pause dans la conversation pour dire en allemand:
--Je suis bien contente, Père, que vous n’ayez pas ramené cet homme.
--Quel homme? demanda Reb Shemuel.
--Le sale petit homme, à la figure de singe, qui parle tant.
Le rabbin réfléchit.
--Je n’en connais pas de pareil.
--Elle veut dire Pinchas, le poète, dit sa mère.
Reb Shemuel la regarda avec sévérité; cela ne promettait rien de bon.
--Pourquoi parlez-vous si durement de votre prochain? dit-il. Cet homme
est un savant et un poète, comme il n’y en a pas assez en Israël!
--Nous avons déjà trop de _Schnorrers_ en Israël, répliqua Hannah.
--Chut! murmura Reb Shemuel en rougissant et en désignant son hôte d’un
regard.
Hannah se mordit les lèvres, humiliée, et se hâta de remplir l’assiette
du Polonais d’un nouveau morceau de poisson.
--Il m’a écrit une lettre, continua-t-elle.
--Il me l’a dit, répondit le rabbin, il vous aime d’un grand amour.
--Quelle bêtise, Shemuel! interrompit Simcha en déposant sa tasse à café
avec violence. Quelle idée pour un homme qui n’a pas un sou pour vivre
de vouloir épouser notre Hannah! Ils seraient inscrits au bureau de
bienfaisance avant un mois.
--L’argent n’est pas tout. La science et la sagesse l’emportent de
beaucoup sur lui et il est dit dans la Midrash: «De même qu’un ruban
rouge devient un cheval noir, ainsi la pauvreté devient la fille de
Jacob». Le monde repose sur la Torah et non sur l’or; n’est-il pas
écrit: «Mieux vaut la parole de ta bouche que des millions d’or et
d’argent». Pinchas est plus honorable que moi, car il étudie l’écriture
gratuitement comme les pères de la Mishna, tandis que moi je touche un
salaire.
--Je crois que tu ne lui es guère inférieur, dit Simcha, car tu retires
bien peu de tout cela. Que Pinchas ne gagne rien pour lui, c’est son
affaire; mais s’il veut mon Hannah, il faut qu’il gagne quelque chose
pour elle. Les pères de la Mishna étaient-ils aussi pères de famille?
--Certainement, n’est-ce pas un commandement: «Soyez féconds et
multipliez-vous»?
--Et comment vivaient leurs familles?
--Beaucoup de nos sages étaient des artisans.
--Aha! fit Simcha triomphante.
--Et le Talmud ne dit-il pas, intervint le Polonais comme s’il faisait
partie du conseil de famille, «Dépecez un cadavre dans la rue, plutôt
que de vous créer une obligation». Oui, et le rabbin Gamliel, fils du
rabbin Juda, le prince, ne dit-il pas aussi: «Il est louable d’associer
l’étude de la Loi avec une situation sociale!» Moïse, notre maître,
n’était-il pas berger?
--C’est vrai, répondit le rabbin, et je pense avec Maïmonide que l’homme
doit d’abord s’assurer les moyens de subsistance, puis se préparer une
demeure, et ensuite prendre une femme, et que ceux qui intervertissent
cet ordre sont des fous: mais Pinchas travaille aussi de la plume. Il
écrit des articles dans les journaux; et le plus important, Hannah,
c’est qu’il aime la Loi.
--Hum! dit Hannah. S’il aime la Loi, qu’il l’épouse!
--Il est pressé, dit Reb Shemuel d’un air gouailleur, et il ne peut pas
devenir le fiancé de la Loi avant le Simchath Torah.
Tous se mirent à rire. Le fiancé de la Loi est le titre que portent
momentanément les Juifs qui aspirent à la distinction d’être choisis
pendant la lecture publique pour lire la dernière strophe du Pentateuque
qu’on lit en son entier une fois l’an.
Encouragé par les rires, le rabbin ajouta:
--Mais il connaîtra bien mieux sa fiancée que la majorité des fiancés de
la Loi.
Hannah profita des bonnes dispositions de son père pour lui montrer
l’épître de Pinchas, qu’il déchiffra laborieusement. Le Polonais,
transformé, ne ressemblant plus au pauvre affamé qu’il était en
arrivant, prit congé en implorant la paix pour toute la famille et
Simcha s’en fut à la cuisine présider au rangement de la vaisselle. Lévi
sortit présenter ses devoirs à Esther car la soirée était à peine
commencée; et le père et la fille se trouvèrent seuls.
Reb Shemuel, penché sur le Pentateuque se préparait à remplir ses
devoirs du vendredi soir, qui consistaient à lire le chapitre deux fois
en Hébreu et une fois en Chaldaïque.
Hannah assise en face de lui, regardait attentivement sa bonne figure
ridée, sa lourde tête massive posée sur des épaules rondes, ses sourcils
embroussaillés, sa longue barbe grisonnante, balancée au murmure des
lèvres pieuses, ses yeux bruns perçants, fixés sur le livre sacré, son
grand front couronné de la petite calotte noire.
Elle sentit des larmes lui monter aux yeux en le regardant.
--Père, dit-elle d’une voix tendre.
--M’avez-vous appelé, Hannah? demanda-t-il en se redressant.
--Oui, cher, c’est à propos de cet homme, de Pinchas.
--Eh bien, Hannah?
--Je regrette d’en avoir parlé si durement.
--Ah, voilà qui est bien, ma fille. S’il est pauvre et mal vêtu nous
devons l’en respecter davantage. La sagesse et le savoir doivent être
respectés quand bien même ils seraient en guenilles. Abraham accueillit
les envoyés de Dieu malgré qu’ils fussent déguisés sous les traits de
pauvres voyageurs.
--Je le sais, père. Ce n’est pas à cause de son apparence extérieure que
je ne l’aime pas. S’il est réellement un savant, un poète, je vais
essayer de l’admirer comme vous le faites.
--Maintenant, vous parlez comme une vraie fille d’Israël.
--Mais quant à mon mariage, vous n’y songez pas sérieusement, n’est-ce
pas?
--Il y songe, _lui_, sérieusement, dit Reb Shemuel.
--Ah, je savais bien que vous plaisantiez, dit-elle en apercevant
l’éclair malicieux de son regard. Vous savez que je ne pourrai jamais
épouser un homme comme celui-là.
--Votre mère le put, dit le rabbin.
--Cher vieux papa! dit-elle en se penchant pour lui tirer la barbe. Vous
n’êtes pas du tout comme lui: vous savez mille fois plus de choses que
lui, et vous le savez bien.
Le vieux rabbin leva les bras au ciel en l’implorant d’un air comique.
--Oui, vous le savez bien, continua-t-elle. Seulement vous le laissez
trop parler, vous permettez à tout le monde de parler et de vous
circonvenir.
Reb Shemuel saisit la main qui caressait sa barbe, et sentit la peau
satinée et fraîche. Il dit d’un air embarrassé:
--Les mains sont celles d’Hannah, mais la voix est celle de Simcha.
Hannah rit joyeusement.
--Très bien, cher papa, je ne vous gronderai plus. Je suis si contente
que vous n’ayiez pas mis dans votre grosse, stupide et savante vieille
tête que je pourrais jamais aimer Pinchas.
--Ma chère fille, Pinchas désirait vous avoir comme épouse et j’en étais
heureux. C’était une union avec un fils de la Torah, qui possède aussi
la plume d’un habile écrivain. Il m’a demandé de vous prévenir, je l’ai
fait.
--Mais vous ne voudriez pas me voir épouser quelqu’un que je n’aime pas?
--Dieu vous en préserve! ma petite Hannah épousera celui qu’elle
choisira!
L’émotion se lisait sur le visage de la jeune fille.
--Vous ne pensez pas cela, Père, dit-elle en secouant la tête.
--Aussi vrai que la Torah! Pourquoi ne le penserais-je pas?
--Supposez, dit-elle lentement, que je désire épouser un chrétien?
Son cœur battait péniblement pendant qu’elle posait la question!
Reb Shemuel rit de bon cœur.
--Mon Hannah aurait fait un bon talmudiste! Naturellement je ne
l’entends pas dans ce sens-là.
--Bien, mais si je voulais épouser un juif très «link» et peu pieux,
vous le trouveriez presqu’aussi mauvais.
--Non, non! dit le rabbin en secouant la tête. C’est tout à fait
différent. Un juif est un juif et un chrétien un chrétien.
--Mais on ne peut pas toujours les distinguer, dit Hannah, il y a des
juifs qui vivent comme des chrétiens sauf qu’ils ne croient pas au
Crucifié.
Le vieux rabbin secouait toujours la tête.
--Le plus mauvais juif ne pourrait renier le Judaïsme. Son âme accepta
le joug de la Torah sur le Sinaï avant sa naissance.
--Alors vous ne m’en voudriez vraiment pas si j’épousais un «link».
Il la regarda d’un air étonné, le soupçon dans les yeux.
--J’aimerais mieux pas, dit-il, mais si vous l’aimiez il deviendrait un
bon Juif.
La simplicité et la conviction de ces paroles la remuèrent jusqu’aux
larmes, mais elle les refoula.
--Et s’il ne voulait pas?
--Je prierais. Tant qu’il y a vie, il y a espoir pour le pécheur, en
Israël.
Elle revint à sa première question.
--Et vous me permettriez d’épouser qui je veux?
--Ecoutez votre cœur, ma petite, dit Reb Shemuel, c’est un bon cœur, il
ne vous entraînera pas vers le mal!
Hannah se détourna pour cacher les pleurs qu’elle ne pouvait plus
retenir. Son père reprit la lecture de la Loi. Mais à peine avait-il lu
quelques vers, il sentit un bras doux et tiède autour de son cou et une
joue humide se poser contre la sienne.
--Père, pardonnez-moi! murmuraient les lèvres, je suis si désolée, je
croyais que je... que vous... oh père, père! Il me semble que je ne vous
connais que depuis ce soir!
--Qu’y a-t-il ma fille? dit Reb Shemuel parlant yiddish dans son
anxiété. Qu’as-tu fait?
--Je me suis fiancée, répondit-elle en adoptant inconsciemment son
dialecte, je me suis fiancée sans te le dire à toi, ni à ma mère.
--Avec qui? demanda-t-il inquiet.
Elle se hâta de répondre pour le rassurer.
--Avec un juif, mais ce n’est pas un sage du Talmud et il n’est pas
pieux. Il revient du Cap.
--Ah, ce sont un tas de «link»! murmura le rabbin, où l’avez-vous
rencontré?
--Au Club, répondit-elle, au bal du Pourim, la veille du soir où Sam
Lévine est venu divorcer avec moi.
Il plissa son grand front.
--Ta mère voulait que tu y ailles, dit-il, tu ne méritais pas que je
t’obtienne le divorce. Quel est son nom?
--David Brandon. Il n’est pas comme sont les autres jeunes juifs. Je
croyais d’abord qu’il leur était semblable et je le jugeais mal et me
suis moquée de lui, quand je l’ai vu pour la première fois et puis je me
suis senti de la sympathie pour lui. Sa conversation est agréable car il
a des idées personnelles, et, certaine que tu ne permettrais pas un tel
mariage et qu’il n’y avait aucun danger, je l’ai rejoint au club,
plusieurs fois le soir, et... et... tu sais le reste.
Elle détourna la tête, rougissante, contrite, heureuse et inquiète.
L’histoire de ses amours était aussi simple que son récit. David Brandon
n’était pas le prince charmant de ses rêves de jeunesse et la passion
n’était pas exactement ce qu’elle s’était imaginé; c’était à la fois
plus fort et plus étrange, et le secret et l’opposition possible
donnaient à son amour une saveur poignante.
Le rabbin lui caressait les cheveux sans parler.
--Je n’aurais pas dit «oui» si vite, père, continua-t-elle, mais David
devait aller en Allemagne porter un message aux vieux parents d’un
compagnon mort au Cap, dans les mines d’or. David avait promis au
mourant d’y aller lui-même dès son retour en Angleterre. Je crois que
c’était une demande de pardon et de bénédiction. Mais après m’avoir
rencontrée, il a remis son départ et quand je l’ai appris, je lui en fis
le reproche. Il me dit qu’il ne pouvait s’arracher et qu’il ne partirait
que lorsque je lui aurais dit que je l’aimais. A la fin, je lui dis, que
s’il consentait à rentrer chez lui aussitôt, à ne pas se soucier de
m’acheter une bague, mais bien au contraire à partir dès le lendemain
matin, je lui dirais que je l’aimais un peu. C’est ainsi que cela ce
passa. Il partit mercredi dernier. N’est-ce pas cruel de penser, père,
qu’il s’en va avec l’amour et la joie au cœur, chez les parents de son
ami défunt?
Son père avait la tête penchée. Elle la prit par le menton et la releva,
fixant ses grandes yeux bruns d’un regard suppliant.
--Tu ne m’en veux pas, père?
--Non, Hannah, mais tu aurais dû me le dire tout de suite.
--Je voulais le faire, père, mais je craignais de t’attrister.
--Pourquoi? Cet homme est un Juif. Et tu l’aimes, n’est-ce pas?
--Comme ma vie, père.
Il baisa ses lèvres.
--C’est assez, mon Hannah. Avec ton amour il deviendra pieux. Quand un
homme a pour épouse une bonne juive comme ma fille bien-aimée, qui lui
crée un bon intérieur juif, il ne peut rester longtemps parmi les
pécheurs. La lumière d’une véritable maison juive guidera ses pas vers
Dieu.
Leurs visages se rapprochèrent en silence. Elle ne pouvait parler. Elle
n’avait pas la force de le décevoir plus longtemps en lui disant qu’elle
se souciait peu des rites vulgaires. Dans sa gratitude et sa surprise
devant la tolérance de son père, elle sentait sourdre en elle une
tolérance réciproque pour sa religion. Ce n’était pas le moment
d’analyser ses sentiments, ni d’énoncer ses idées. Elle s’abandonna aux
douceurs de l’amour et de la confiance retrouvés, sa tête appuyée contre
celle du rabbin.
Ensuite, Reb Shemuel mit la main sur sa tête et murmura une fois encore:
--Puisse Dieu te rendre pareille à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa! Et il
ajouta: Maintenant, va, ma fille, et réjouis le cœur de ta mère.
Hannah crut sentir une pointe d’ironie dans ces paroles, mais elle
n’était pas sûre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les flots mugissants du Sambatyon humain s’étaient tus dans le Ghetto et
sur des milliers de maisons pauvres la lumière du Sinaï brillait. Les
anges du Sabbat murmuraient des paroles d’espoir et de réconfort au
colporteur épuisé, au machiniste exténué, et rafraîchissaient leurs âmes
souffrantes avec de célestes breuvages, faisant d’eux les rois de
l’heure, leur donnant le loisir de rêver aux trônes dorés qui les
attendaient au Paradis.
Les habitants du Ghetto fêtaient la venue du Sabbat par de fières
chansons et d’humbles réjouissances; ils marquaient son départ de rites
d’un symbolisme optimiste, ceux du feu et du vin; des épices, de la
lumière et de l’ombre. Autour d’eux, leurs voisins cherchaient la
distraction dans les bars ruisselants de lumière, les beuglements des
ivrognes résonnaient dans les rues et se mêlaient aux hymnes hébraïques.
De ci, de là, les cris d’une femme qu’on battait montaient dans la nuit.
Mais parmi ces viveurs et ces brutes, ne se trouvait pas un seul
Fils-de-la-Vraie-Foi; les Juifs restent une race élue, coupable sans
doute, mais rachetée tout au moins des pires vices; une petite île
humaine disputée aux flots montants de la brutalité par le génie
d’anciens ingénieurs. Car alors que le génie grec, romain, égyptien et
phénicien ne survit plus que dans les récits et la pierre, le verbe
hébreu, lui, s’est fait chair.